JE SUIS UN GUEPARD, PHILIPPE HAURET (JIGAL POLAR) par Bruno D.

Résultat de recherche d'images pour "JE SUIS UN GUEPARD, PHILIPPE HAURET"Court, dense, noir et pratiquement sans illusion, ce troisième écrit de Philippe Hauret tout en restant dans la même thématique que les deux précédents, le noir sociétal, est cette fois ci différent. Pas de meurtre, pas d’enquête, juste la rencontre d’individus ou plutôt le croisement de deux couples que tout semble opposer.

L’auteur est doué pour mettre en pleine lumière notre monde moderne et déliquescent où se débattent femmes et hommes pour survivre et parer au plus pressé. Lobotomisation des esprits rincés à longueur de journée par les chaînes d’infos en continu, asservissement au travail qui sert juste à se payer au mieux un toit, de la viande hachée pour se nourrir, et du pif pour oublier la médiocrité de l’existence, c’est une mécanique sournoise et bien en place qui régit le semblant de vie de Lino, employé anonyme d’une grosse boîte sise au 37éme étage d’une tour parisienne. Sa rencontre avec Jessica, jeune femme SDF à la beauté sauvage et rebelle, va venir bouleverser son petit univers réglé de tranquillité et d’incertitudes larvées.

Profond et pernicieux dans son récit, Philippe Hauret excelle dans sa description brute et sans pommade  d’un monde aux valeurs très relatives dans lequel trône toujours en haut de la pyramide le Dieu «Argent». En son nom, l’homme est capable de tout : écraser les autres pour en obtenir plus, le tout pour ma gueule est plus que jamais d’actualité et qu’importe les moyens. Que ce soit la puissance des fonds de pension américains, la menace par une arme ou la séduction dolosive, dormez braves gens et surtout ne pensez à rien, on s’occupe de tout !

Destruction du lien social par la perte du travail ou la violence, des rêves se brisent de la première  à la dernière page. Même riches, vous n’êtes pas à l ‘abri, peur d’être volés, de ne pas en avoir assez, de ne pas pouvoir obtenir ce que vous voulez par de vils jeux de faux pouvoirs, l’auteur dresse un constat amer sur la difficulté des nantis dans un monde de pauvres, et des pauvres dans un monde de riches à la tentation permanente. Melvin, jeune businessman, son pognon et sa Charlène d’un coté, Lino et Jessica de l’autre, vont traverser ce roman dans une réflexion sur la vie, la mort, la fatalité, et la course au bonheur dérisoire d’une vie meilleure.

« La vie est courte, imprévisible, dangereuse ». D’enfances brisés qui peuvent conditionner une vie en passant par une satyre des bourgeoises botoxées, liftées dont le seul « métier » est de faire fondre la carte bleue, Philippe Hauret ne nous épargne aucune réduction à sa vision sombre et étouffante de la société inhumaine.

On n’hésite pas à tous les niveaux à laisser les gens sur le carreau et on ne se rend même pas compte que ces actes auront une incidence désastreuse sur la vie des autres ! Quelques jolies tournures comme « vieux bambou desséché » ou « caviste = librairie à jaja » viennent égayer un contexte général des plus moroses.

En voulant ouvrir les yeux et modifier leur destinée, Jessica, Lino, Melvin, Charlène, subiront bien des bouleversements. Encore une superbe réussite, noire à souhait, publiée chez Jigal qui devient décidément un spécialiste des romans courts et coup de poing dans cet univers bien particulier qu’est le noir sociétal (Hauret, Bablon, Otsiémi, Martin etc….). Bravo et mention particulière à la superbe couverture !

Ah , dernière chose Monsieur Philippe Hauret, et là, c’est le caviste qui parle, un Bourgogne rouge à 4€ la bouteille, tu peux toujours courir… Même avec un guépard aux trousses… (sourires).

La 6ème extinction, James Rollins (Fleuve Noir) par Bruno D.

Résultat de recherche d'images pour "la sixième extinction rollins"Premier contact pour moi avec la «Sigma Force» et l’univers de James Rollins, dixième opus né de l’imagination de  l’auteur. Même si j’ai entendu pas mal de réflexions genre «roman de gare» etc…, en m’y plongeant sans arrières pensées, je vous avouerais humblement qu’au vu des 80 premières pages, oui, j’ai eu peur devant une apparente banalité du scénario maintes fois vu au cinéma ou lu dans diverses œuvres !

Une station de recherche, isolée et secrète, nichée au fin fond de l’ouest américain laisse échapper quelque chose de particulièrement virulent en même temps qu’un SOS inquiétant «Tuez-nous tous» est lancé sur les ondes. Du déjà vu, du réchauffé me suis je dit, pas très original.

Juste le temps de rencontrer Jenna, ranger californienne et Nikko, son chien binôme, de faire connaissance  avec les membres de la Sigma force et de se familiariser avec ses personnages (Gray Pierce , Lisa etc…) ; pour finalement réaliser que cette mise en route proposée par l’auteur est obligatoire, au vu des événements qu’il va soumettre à notre sagacité.

Après avoir craint le pire, je reconnais m’être trompé lourdement et je me suis laissé emporter avec plaisir et sans aucun soucis dans ce gros pavé de 580 pages. Des protagonistes plein de ressources et de charisme auxquels on s’attache très facilement dans cette histoire riche et pas si improbable que ça. Entre Jurassic Park, Indiana Jones, Jules Verne, King et Crichton, ce roman va à l’allure d’un TGV lancé à pleine vitesse (tiens ,on reparle de gare). Mystérieux avec des rebondissements multiples, des vérités scientifiques ou une bonne dose de fiction, l’auteur emploie les grands moyens, un talent certain, et une maîtrise parfaite pour emmener son lecteur dans un tourbillon d’aventures plus exaltantes les unes que les autres.

Le combat pour la vie ou plutôt pour la survie est âpre, sans appel et chronométré. Se déroulant sur plusieurs niveaux, dans l’Ouest américain et ses paysages sublimes, en Antarctique et son rude climat, sur le continent sud américain au cœur d’une canopée luxuriante, c’est une lutte sans merci pour nos héros de la Sigma Force.

Documenté, réaliste et bien au cœur des nouvelles technologies, ce roman distrayant vous en apprendra beaucoup sur les ARN, ADN et AXN. Ce livre transpire à chaque page d’une science en mouvement qui fait peur, d’apprentis sorciers cherchant à manipuler l’évolution déjà en marche, d’une 6ème extinction programmée, de révélations faisant froid dans le dos et surtout d’un futur proche qui ressemble de plus en plus à ce que nous vivons ! Ecologie et luttes souterraines se déroulant au fin fond des laboratoires, subventionnées par des organismes privés aux motivations nébuleuses, James Rollins aborde une foule de questions toutes plus existentielles les unes que les autres. Il enfonce d’ailleurs le clou à la fin de son livre ou sur 15 pages hors roman, il nous livre ses sources et ses vérités, ses notes historiques… Encore plus glaçant !

Alors, toujours un roman de gare ? NON, une vraie aventure étayée par un travail de recherche sérieux, sur lequel viennent se greffer nos héros de la Sigma Force. Une histoire darwinienne, riche et addictive ; un très bon moment pour passer de longues heures heures de lecture tranquillement installé chez vous, au creux de votre fauteuil, et qui m’aura donné envie d’aller mettre mon nez dans les précédents livres de James Rollins. Mission accomplie !

Derrière les panneaux il y a des hommes, Joseph Incardona (Finitude, Pocket) par Seb

Résultat de recherche d'images pour "Derrière les panneaux il y a des hommes"« Les rafales de vent portent dans leur sillage l’odeur stagnante provenant des toilettes. En ce moment, il existe ailleurs des milliers d’endroits plus agréables où passer l’après-midi. C’est un des grands mystères de l’humain que l’abnégation. Ce qu’on est capable de s’infliger par inertie – l’existence serait une sorte de prison, séquestré malgré soi dans un lieu et un temps déterminés -, ou par choix – dans ce cas, il serait question de rigueur morale, le sale boulot que quelqu’un doit bien exécuter pour qu’un minimum d’organisation sociale puisse subsister. Thanatopracteur, croque-mort, ambulancier, égoutier, infirmier. Flic. 

Cet exergue plante le décor. Quelle brillante analyse du métier de flic. On sent tout de suite que l’auteur a bien cogité sur le sujet. Mais ne vous y trompez pas, ce roman très noir n’est pas un ouvrage sur les flics. Non. C’est un livre qui parle de la douleur. La Grande Douleur, l’ineffable, l’inénarrable, l’indicible. Celle qui efface tout, qui désagrège, celle qui éteint tout. Qui fait de vous une simple enveloppe inerte, une coquille vidée de toute vie, un ersatz à peine agité de soubresauts, un condamné attendant la mort. C’est aussi un exercice difficile sur la différence et les multiples visages de ce que l’on nomme « le mal ».

L’histoire. Nous sommes quelque part en France, plutôt au sud. Le long ruban frénétique de l’autoroute. L’autoroute et son petit monde bien à lui, ses stations, ses aires, ses humains et ses spectres. Ses saisons et ses grandes migrations, et ce vide, si grand, si profond. Pierre écume l’autoroute depuis six mois. Il vit avec Ingrid. Pierre était un homme brillant, un légiste. Un jour, sur l’autoroute, alors que tout allait bien et que la vie semblait leur envoyer un beau sourire, alors qu’ils faisaient une halte, on a enlevé leur fille. Elle n’avait pas douze ans. La fin d’un monde, le leur, la fin de l’innocence, celle qui leur avait fait croire qu’ils pourraient passer entre les gouttes de la misère du cœur. Depuis Pierre est mort, il ne respire que pour trouver celui qui a ôté leur enfant de leur vue, de leurs mains, celui qui leur a interdit à jamais le parfum de Lucie. Il ne leur reste que le pouvoir de la mémoire, la magie du souvenir, et ça fait renaître des vagues douloureuses, le ressac de l’enfer. Tandis que Pierre chasse le prédateur, Ingrid se délite dans leur appartement. Elle agonise à petit feu, elle tient le coup juste le temps nécessaire pour que son homme fasse justice. Parce que Lucie était la deuxième à disparaître sur cette portion de bitume, Pierre est certain que « la bête » est toujours là, qu’elle sévit et qu’elle va encore frapper. Alors, à ce moment-là, il se rapprochera un peu plus du monstre, et la boucle sera bouclée.

Je n’ai pas l’habitude d’annoncer des coups de cœur en veux-tu en voilà. Ce bouquin en est un, un vrai, un beau, tonitruant de noirceur, tellement sombre qu’il fait plier la lumière. Ici, entre ces pages crasseuses et poisseuses, nous sommes dans l’égout, au milieu des miasmes et des papiers gras, surnageant dans la pestilence des vies brisées, des névroses et des injustices. Mais tout cela est porté par une écriture sublimée, tantôt précise tantôt brute, mais jamais vulgaire. Les formules, on se les prend en pleine face, les désirs, on les éprouve, les obsessions, on les sent nous bouffer de l’intérieur. La détresse elle, nous encercle, elle ne nous laisse aucun espoir ; d’une certaine manière l’anéantissement de l’espoir est une libération, le moyen fatal d’accomplir le travail, d’aller au bout. Un but, une mission, se focaliser sur la cible pour ne pas trop penser, ne pas trop réfléchir à autre chose qui serait trop douloureux, ne pas risquer de faiblir et rater l’objectif. Viser le cœur de la « chose » et ne surtout pas la louper, et une fois cela fait, tourner et tourner encore la lame dans la plaie. Pour l’éternité. Pour Lucie.

Je n’ai pas souvenir d’avoir croisé récemment une telle plume, si dense, si épurée et si fatale. Je pourrais, pour la décrire, lâcher une stupide logorrhée d’onomatopées, mais comme vous méritez mieux, et que le livre mérite mieux, je vais faire un effort. D’abord l’écriture, elle porte tout, et les personnages font le reste du boulot. Pierre, Ingrid, Pascal, Julie, même le personnage très secondaire de Jacques Baudin, tous sont là, devant nous, bien réels, de sang et d’eau, d’os et de doutes. Et tant de douleur.

Ingrid, la pauvre Ingrid, rongée par le regret, par toute la peine du monde. L’auteur a cette phrase pour elle : Une belle femme qui tombe tout en bas, c’est encore plus avilissant. La beauté n’a pas le droit de se meurtrir. »

Les personnages ici sont tellement travaillés, ça mérite un beau coup de chapeau. J’ai l’impression maintenant que j’ai fini ce roman, que chaque personnage est une peinture qu’un artiste a achevée et que tous ces gens sont là, dans la même pièce, pour jouer le grand drame. Ils pèsent de toute leur histoire, influent de leur caractère, de leur vécu, transpirent leurs aspirations et leurs grandes déceptions. Si vous avez lu pas mal de bouquins, vous savez que ce n’est pas facile à faire, donner ce corps, cette épaisseur à un personnage. Certains mettent le paquet sur le héros, celui qui est devant, sur la scène, avec la lumière du projo sur la gueule. Et puis ils délaissent les autres, des faire-valoir, ils les esquissent juste, parce qu’ils pensent que ça ne sert à rien, ou bien parce qu’ils ont tout donné sur le premier d’entre-deux. Pas dans ce roman, chacun a droit à sa part de dignité, de secret, de doutes, d’humanité quoi !

Comme Gérard Lucino, ce gérant de restos d’autoroute en bout de course qui a réussi l’exploit banal de s’asservir, comme tant de ses semblables, d’être son propre esclave, de courir après le temps trop rapide, après l’argent jamais suffisant. Bateau fantoche à la dérive sur un océan de vacuité.

Et Pascal, le mystérieux Pascal. Lui, il vous donne la définition parfaite du mot discipline. La discipline, le geste juste sur la durée.

L’acuité avec laquelle l’auteur nous décrit ce couple, qui se restaure au bord du grand ruban noir. Un couple qui bat de l’aile. Marc n’est pas très futé. Pas complètement con non plus. Sa femme est Bac plus 4 et il la soupçonne de préférer ses abdos à son point de vue sur la politique intérieure du pays.

Il y a aussi la sensuelle capitaine de gendarmerie Martinez qui s’exclame hors d’elle : La vie est un foutu laboratoire !

Joseph Incardona va très loin dans son observation des tares humaines, des souffrances, des coups bas de la vie (ce foutu laboratoire !) et de la manière dont nous les gérons. C’est une descente aux enfers, ou plutôt un « grand huit aux enfers » tant nous sommes bringuebalés sur l’échelle des émotions. La canicule qui écrase l’autoroute, le côté désœuvré et abandonné des lieux, ses personnages de passage lunaires, tout concourt à poser une chappe de plomb incandescent sur le récit et l’atmosphère.  Nous sommes écrasés.

Il parvient avec une saisissante aisance à passer du presque trash à une belle poésie, empreinte de sensibilité et de pudeur. C’est page 159 : Il y a encore un corps, le sien, qui lui fait mal alors qu’elle n’est déjà plus là. Elle est le déchet d’une étoile morte brillant encore à des années-lumière, froide à elle-même car tout ce qu’elle avait à donner a été brûlé. » Ça envoie du lourd hein !

Dans cette histoire, vous allez en prendre plein la gueule, mais vous allez en redemander. Allez comprendre…

Un grand roman, vraiment excellent, abouti et fignolé jusque dans ses détails. Du bel ouvrage servi par un style alternant percussions et lyrisme. Je remercie Sébastien Lavy, de la librairie Page et plume à Limoges pour m’avoir conseillé et offert ce putain de bouquin. Vous la voyez la différence entre un vrai libraire et…les autres ? Je suis sûr que oui.

À travers son récit, l’auteur se livre aussi à une analyse de la société, notamment de ce qui la fait bander. Je vous laisse avec ce dernier extrait qui met en scène un journaliste, c’est ciselé. C’est beau le renoncement. Une plaine à l’aube balayée par le vent. C’est paisible. On peut marcher sur cette plaine, la traverser et même continuer. On est libre. Soudain, on est libre. Paradoxe du renoncement : devenir meilleur dans ce qu’on fait et quoi qu’on fasse. Traquer le scoop, le morbide, le sensationnel : pornographie. Chacal est devenu bon, très bon, depuis qu’il a quitté ses idéaux. Devenir cynique, dans le sens de l’amertume, est une défaite laissant une incroyable latitude, un espace de création, d’improvisation, d’inventivité inouïe. Dans le pire, on peut trouver d’infinies déclinaisons que la tendance vers le Bien nous refuse, parce que c’est banal. Joie banale. Bonheur banale. C’est le mauvais qui intéresse. La chute. L’enfer.

Entrez sur l’autoroute, mais vous êtes désormais prévenus… Il fait très sombre sur le bitume.

Focus sur Laurent Guillaume par Bruno D.

©Les pictos

Dans l’univers du noir et du polar, on croise beaucoup de gens venus à l’écriture par rêve, par passion ou conviction. On rencontre aussi beaucoup d’anciens flics, commissaires ou gendarmes, Danielle Thiéry, Pierre Pouchairet ou plus récemment le très médiatique Olivier Norek sont de ceux là.

Chez Unwalkers, on souhaite vous parler aujourd’hui  de LAURENT GUILLAUME, peut être plus discret, moins médiatique, mais pas moins talentueux. Avec son riche vécu et ses 8 bouquins (déjà), le bonhomme a de l’épaisseur et du talent à revendre. Là où vivent les loups paru chez Denoël le 07 Juin est pour nous l’occasion de le mettre dans la lumière.

Venez donc avec nous à la rencontre de LAURENT GUILLAUME.

Bruno D.

Entretien autour de Là où vivent les loups 

Chronique de Là où vivent les loups par Bruno D. 

Chronique de Là où vivent les loups par le Boss 

Tu dormiras quand tu seras mort, François Muratet (éditions Joëlle Losfeld) par Yann.

Résultat de recherche d'images pour "Tu dormiras quand tu seras mort"Né en 1958 à Casablanca, François Muratet propose avec Tu dormiras quand tu seras mort (éditions Joëlle Losfeld) son quatrième roman, quinze ans après le précédent, La révolte des rats, paru au Serpent à plumes. Autant l’avouer tout de suite, cet auteur était passé hors de portée de nos radars et c’est donc une excellente surprise de le découvrir avec ce roman rageur et tendu, où il choisit de se pencher sur un épisode sensible de l’histoire de France, la guerre d’Algérie.

1960, alors que le conflit bat son plein, André Leguidel , jeune officier en poste à Fribourg, rêve de rejoindre les troupes françaises en Algérie, et de pouvoir faire preuve d’héroïsme, au même titre que son père, mort sur le front russe pendant la seconde guerre mondiale.

« Combattre comme eux, risquer ma vie, la perdre au combat comme mon père avait perdu la sienne, ça me donnait la chair de poule rien que d’y penser. Je me disais que ce n’était pas possible que des bougnoules puissent résister à notre armée ».

En attendant une improbable affectation pour le baptême du feu, il trompe sa déception en découvrant les joies du sexe avec la fille d’un général. Hasard ou conséquence de cet acte irréfléchi,  il ne tardera pas à voir son voeu exaucé puisque l’administration l’envoie sur le terrain, en tant que simple soldat. Arrivé en Algérie, il rejoindra le commando de chasse dirigé par le sergent-chef Mohamed Guellab, que l’état major suspecte d’avoir tué un officier français. Chargé par son capitaine de surveiller Guellab, Leguidel se retrouve ainsi dans la peau d’un espion sous le costume d’opérateur radio.

Tu dormiras quand tu seras mort est un roman sur la perte des illusions, comme peuvent l’être la plupart des récits de guerre. A titre individuel d’abord, puisque Leguidel apprendra assez vite à reconsidérer l’histoire familiale et la figure du père héroïque, avant de s’interroger, comme d’autres autour de lui, sur le bien-fondé de la présence française en Algérie et sur les volontés réelles du gouvernement de l’époque. Entouré de pieds-noirs, de harkis et de soldats arrivés de métropole comme lui, le jeune homme oubliera rapidement ses rêves d’héroïsme pour se retrouver plongé au cœur d’un conflit plus complexe qu’il n’y paraissait vu de loin. Et n’en finira plus de se demander ce qu’il fout là …

Roman court (250 pages), Tu dormiras quand tu seras mort se lit d’une traite et emporte le lecteur dans une traque obstinée à travers le djébel sous les ordres d’un guerrier hors norme, admiré par ses hommes mais suspecté par sa hiérarchie. La complexité de la situation et la confusion dans laquelle se retrouvent régulièrement plongés Guellab et ses hommes empêchent toute tentation de manichéisme et ne font que rendre compte de la brutalité d’un conflit dont les échos sont encore loin de se taire.

L’écriture de François Muratet est sobre, tranchante et évite le pathos même quand la situation pourrait s’y prêter. Il en résulte un excellent roman noir, une tranche de ce pan d’histoire qui n’en finit pas de cicatriser ainsi qu’un texte évocateur sur la guerre et ce qu’y vivent les hommes, gouvernés par des élites dont les visées restent obscures. 

Yann

MAUDITE, DENIS ZOTT (HUGO THRILLER) par Bruno D.

Résultat de recherche d'images pour "maudite zott"MARSEILLE, son vieux port, son marché aux poissons, ses quartiers bigarrés aux essences épicées, sa population cosmopolite, le sud concentré dans une seule cité, ses quartiers nord ; ville de toutes les folies quand son Club de foot joue et… un taux de criminalité battant tous les records.

Et puis, La Maudite, une jeune femme de 16 ans, gaupe de la pire espèce parce que la vie ne lui a rien épargné. Oubliez le Marseille ensoleillé des vacances, oubliez les Les Incorruptibles et Elliot Ness, au mieux quelques meurtres, oubliez Le Parrain et ses liquidations mafieuses, oubliez les films de Tarantino, bluettes à l’eau de rose, ici c’est la fin du monde, c’est la guerre ; on vit, on meurt comme on respire pour l’Ohème, pour un paquet de dope, pour une combine… Ou pour avoir croisé  La Maudite ! 

Tony Beretta, légende des Ultras de L’OM, dealer «officiel» des virages nord, ne vit que pour et par son club de foot. Interdit de stade depuis quatre ans, il vit les matchs sur grand écran dans une transe subliminale incroyable, depuis son appartement avec vue sur le stade. Tel un gourou vaudou, plus rien n’existe autour de lui, et Luce habitant avec lui, enceinte jusqu’aux yeux de deux jumeaux, doit se rendre invisible pendant ce temps. Pas le droit de bouger, d’aller aux toilettes, presque de respirer ! Pour un pénalty raté, une coupure de courant, la démence va se déchaîner, l’histoire se mettre en marche dans une explosion de bestialité et de férocité incontrôlables.

Ahurissante cette scène de match vécue chez Tony ! Ce psychopathe marqué à l’ADN de L’OM est un taré de la pire espèce défoncé et gangrené par toutes sortes de drogues. Et que dire de la Police et de la Bac 3 ; le Lieutenant Canari, aussi ripoux que puant, ou encore Le tordu ; tous ces mecs représentant l’autorité, flous dans leurs démarches, flous dans leurs motivations, mais vindicatifs et pernicieux quand il s’agit de renifler l’odeur du fric, de la bonne affaire ou du sexe.

Denis Zott avec son second roman, nous livre un scénario particulièrement glauque et violent, presque trop marqué j’oserais dire. Ici, on baise, on tue, on rectifie, on éclate des tronches et des individus. La vie est une rémission permanente, une lutte pour le pouvoir, une fuite en avant, et un jeu de dupes.

Surnoms évocateurs, Le Bigleux, GPM (Grand Porc Malade), l’ épouvantail, La Maudite Le libyen, on est dans un univers de gang et de sang. Les balles sifflent, les situations improbables prennent corps au cœur même de la cité phocéenne et de l’ hôpital de La Timone. Luttes sans merci et sans retour, l’ apocalypse hante les rues de Marseille et prend les vies sans compter.

Avec ce roman d’une noirceur et d’une violence sans commune mesure, l’auteur crève tous les plafonds connus de la délinquance profonde et emmène le lecteur dans un déferlement barbare de cruauté. Pas de place pour l’innocence ou la rédemption, juste l’argent, la drogue, la mort.

L’auteur ne nous laisse pas le temps de souffler et livre un tourbillon qui vous grattera les tripes jusqu’au plus profond de votre être.

Rapide, concentré et nauséabond, j’ai pour ma part trouvé que c’est un peu trop quand même. C’est le seul bémol que j’ai relevé dans cette Maudite qui risque d’en déranger plus d’un et laissera bien des cadavres . Un bouquin qui va faire du bruit !

Qaanaaq, Mo Malø (Editions de La Martinière) par Yann

Résultat de recherche d'images pour "Qaanaaq roman"Depuis quelques années, le polar français semble chercher à se dépayser à tout prix,  délocalisant ainsi régulièrement ses personnages vers des destinations improbables pour le touriste moyen qui hésite entre la Corse et le Portugal pour ses prochaines vacances. Le lecteur en manque d’exotisme aura ainsi pu découvrir la Laponie grâce à Olivier Truc ou faire une escapade en Mongolie aux côtés de Yeruldegger, le commissaire de Ian Manook, qui réitère d’ailleurs dans les Appalaches sous le pseudo de Roy Braverman… Laissant à d’autres le soin de juger ces ouvrages, nous nous intéresserons aujourd’hui au premier roman de Mo Malo. Sous ce pseudonyme se cache un auteur français ayant déjà publié de nombreux ouvrages ici et là, auxquels ne manqueront qu’un manuel d’astronomie et un précis de mécanique auto pour avoir fait le tour des possibilités.

Qaanaaq (sous-titré le polar qui vient du Groenland, afin de ne laisser aucune place au doute quant à la destination) se propose donc d’explorer ce pays dont peu d’auteurs se sont préoccupés jusque-là, à l’exception notable de Jorn Riel dont la série des Racontars arctiques continue régulièrement de nous émerveiller. Pas question d’émerveillement ici puisque, rappelons-le, nous sommes dans le monde du polar et que  tout commence donc par une histoire de meurtres, aussi mystérieux qu’épouvantables.

Quatre hommes, ouvriers sur une plate-forme pétrolière, meurent en quelques jours, sauvagement assassinés. Leurs corps sont déchiquetés et tout porterait à croire qu’ils ont été victimes d’une attaque d’ours polaire si certaines serrures n’avaient pas été fracturées… Le capitaine Qaanaaq Adriensen est envoyé du Danemark afin d’aider la police locale dans son enquête. Adopté à l’âge de trois ans, Qaanaaq est natif du Groenland mais n’y est jamais retourné. Cette mission sera peut-être également pour lui l’occasion d’éclaircir le mystère qui entoure ses premières années …

Certes, les promesses de dépaysement sont tenues, le lecteur a droit à une description assez détaillée du Groenland et des populations qui s’y côtoient et le tableau n’oublie pas l’enjeu essentiel de ce territoire inhospitalier, à savoir l’exploitation du pétrole et les conflits qu’elle peut occasionner.

Alors d’où vient cet ennui ressenti à la lecture de Qaanaaq ? Pourquoi ce sentiment persistant d’un roman superficiel, pourquoi ce sentiment de déjà-lu ? Mo Malo dégaine la grosse artillerie pour tenir le lecteur en haleine et c’est là que le  bât blesse. Au-delà de l’intrigue alambiquée qui ne lui apporte rien, l’histoire de Qaanaaq déborde littéralement de coïncidences, d’heureux hasards, de prémonitions, bref de toutes ces ficelles que l’on utilise quand on prend conscience des faiblesses du récit, permettant ainsi de faire passer plus facilement la pilule au lecteur indulgent. Si Qaanaaq n’est pas foncièrement un mauvais roman, on pourra lui reprocher de surfer sur cette mode évoquée plus haut sans se donner les moyens de sortir du lot. Un bandeau « Rafraîchissez-vous sur la plage » peut éventuellement constituer un argument de vente supplémentaire à l’approche des vacances d’été. Quant à nous, nous chercherons d’autres destinations.

Yann

Un havre de paix, Stanislas Petrosky (French Pulp)

J’ai (enfin) pris le temps de rencontrer l’Embaumeur, personnage récurrent de Stanislas Petrosky chez French Pulp. La Havraise expatriée que je suis à donc pris beaucoup de plaisir à retrouver des vues et de quartiers de ma chère ville (qui non n’est pas moche ne me branchez pas là dessus je vous prie).

Bref l’embaumeur est un personnage atypique, ancien légionnaire reconverti en thanatopracteur qui se retrouve régulièrement à mener des enquêtes sur les corps qu’il doit récupérer. Dans cet opus il s’agit d’un flic infiltré dans la prison du Havre, retrouvé pendu dans sa cellule. Son chef et ami étant pieds et poings liés par manque de preuve, il refile le bébé à notre héros, qui fait appel à son équipe et peut se permettre de jouer avec ses propres règles et méthodes (peu recommandables).

Bien que la « gouaille » utilisée n’ait pas été à mon goût, j’ai été agréablement surprise de voir que l’auteur dose avec sagesse la moralité de ses personnages. Ils sont « bruts de décoffrage » c’est certain, mais ont quand même un soupçon d’états d’âmes et cherchent autant que faire se peut à utiliser les solutions les moins radicales possibles. L’action n’en est pas moins au rendez-vous, les fusillades et autres scènes d’assauts ne manquent pas, tous les codes du roman d’enquête vitaminée sont respectés. 

Dire que je me suis éclatée serait mentir, mais il faut prendre en compte que ce n’est clairement pas mon genre de lecture préférée. Les jeux de mots, si la plupart ne sont pas mauvais, sont par contre un peu trop nombreux à mon humble avis, et le fait de citer d’autres auteurs comme personnages m’a rapidement gonflée plus qu’amusée (mais je n’ai jamais eu le plaisir d’avoir mon nom dans un roman peut-être changerai-je d’avis un jour !). Mention spéciale par contre pour les notes de bas de page humoristiques qui ont fait mouche !

En conclusion Stanislas Petrosky est un bon joueur d’échecs qui mène son scénario convenablement avec des personnages qui tiennent la route. Pour moi un peu excessif sur certains aspects, mais connaissant ma légendaire aversion pour le polar local, celui ci ne s’en tire pas si mal ! 

SARA LA NOIRE, GIANI PIROZZI (RIVAGES /NOIR) par Bruno D.

Résultat de recherche d'images pour "SARA LA NOIRE, GIANNI PIROZZI"Guillermo, Hafzia, Djibril sont les trois personnages qui vont vous accompagner le temps de ces 198 pages de roman noir. L’un, flic aux origines gitanes est Guillermo, le second est une petite raclure pas encore majeure sortant de prison, et Hafzia, étudiante musulmane marocaine plutôt brillante battue par son homme qui l’a attirée en France.

Des individus qui n’ont aucune chance de se croiser et qui pourtant par le truchement des hasards et du souffle du destin vont se croiser pour le meilleur et pour le pire. Pour le pire surtout, parce que cette histoire noire et sordide ne laisse aucun répit à la vie et peu d’espérance. Tout au plus un peu d’amour volé et destructeur quand deux de ceux là vont se trouver !

L’histoire démarre en Camargue sept ans plus tôt, ou deux jeunes filles mineures issues d’une famille gitane sont tragiquement violentés. L’une est retrouvée morte, l’autre reste introuvable. Guillermo fait une promesse  à ses parents : retrouver la disparue et apporter une réponse à sa famille.

Dans ce paysage aride aux grandes et vastes étendues, écrasé par la chaleur, on prends tout le pouls de l’honneur gitan et celui du malheur qui s’abat sur la famille Sénégas.

De nos jours à Paris, Guillermo, usé, oscille entre dealer, proxénète et quelquefois flic. Sur le fil du rasoir, l’IGS l’a dans le viseur. Ce qui le fait tenir, la promesse faite sept ans plus tôt, et puis la belle Hafzia qu’il a sauvée des griffes de son mari, pour mieux la faire tomber dans la dope et la faire tapiner. Seul hic au tableau, il ne prévoyait pas de devenir accro à la belle marocaine. Il ne prévoyait pas non plus qu’un Djibril peu mature et manipulable à souhait allait vouloir venir jouer au caïd .

Dans un Paris ou la ville prend le pas sur l’homme, ou Barbès et d’autres quartiers viennent chatouiller de toute leur culture bigarrée nos yeux et notre nez, des tragédies vont se jouer. Paris, ses arrières cours cradingues, ses foyers de nuit pour sans logis, ses tox accros à la came, ses putes battant le pavé et œuvrant dans des clapiers en ruine qui autrefois portaient le nom d’immeubles, ce n’est pas un Paris libéré en filigrane, autre vedette de ce livre, mais un Paris crasseux, sombre et inquiétant .

Dans un tel décor, ça ne peut que tourner au drame, surtout lorsque les pathologies sont lourdes et que les individus sont habités par des haines profondes entretenues par les seules motivations du pouvoir et de l’argent  facile. Tellement classique,mais tellement vrai !

Les immanquables du mois – mai

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