Retour à Duncan’s Creek, Nicolas Zeimet (Edition Jigal)

Et voilà, encore une fois Jimmy Gallier et sa maison d’édition se démarquent.

En effet à Duncan point de flics ou de truands au grand cœur, par de littérature noire sociale ni d’enquête policière… A Duncan’s Creek il y a trois amis : Jack, Ben et Sam.

Sam c’est la seule fille du groupe, Ben c’est le petit gros marrant et Jack l’intello introverti.

Ça fait vachement cliché comme groupe d’ados, hein ? Et si en plus je te dis que ça raconte une histoire sur deux époques ? Leur adolescence et leurs retrouvailles tu vas me dire « Déjà vu ! »

Ben t’as tort !

Tu te souviens de It de King ? Enlève tout le fantastique et ne garde que l’histoire de cette bande de gosses et tu vas lire une perle de roman initiatique made in France.

Tu te souviens de Forrest Gump et surtout de sa copine Jenny (jouée par Robin Wright) ?

Nicolas il fait pareil avec Sam.

Il m’a bluffé Nicolas Zeimet…

Au travers de ces trois ados il nous en raconte des choses.

Ce roman n’est pas si noir que ça finalement, il est plutôt triste et nostalgique.

Petite épopée racontant le parcours chaotique de braves petits américains vivant dans un bled un peu paumé durant les 80’s jusqu’à leur retrouvaille de nos jours dans le même bled.

Ce qui s’est passé un soir d’Halloween est bien sûr le fil conducteur de ce fort joli roman mais ce n’est pas le plus important.

Le plus intéressant c’est cette peinture qu’il nous fait de ce que nous fûmes, de ce que nous vécûmes et de ce que nous sommes devenus.

Errance, regrets, choix, décisions hâtives et/ou malheureuses, sédentarité et tradition, évasion ou fuite, famille et errance… C’est de cela que Nicolas nous parle.

Avec une écriture toute mélancolique et emplie d’émotions il nous emmène sur les traces de ses trois adolescents devenus trop tôt adultes. Sa manière de nous conter leur passage à l’âge adulte est pleine de délicatesse mais aussi de souffrance.

Les relations entre ces trois protagonistes, racontées en toute simplicités, sont à la fois pleine de tendresse et d’amertume, de rancune et de remords… Mais l’amitié est toujours présente.

Ce voyage initiatique entamé en quittant Duncan ne peut se terminer qu’en revenant à Duncan.

Ce roman de Nicolas Zeimet m’a touché. Il a su m’émouvoir et me passionner, me donner envie de revivre ces années perdues et de revenir sur mes pas pour changer l’avenir.

Oui nous sommes maîtres de nos choix, mais comment faire les bons quand on a quinze ans et que l’on n’a rien d’autre que ses amis ?

Comment se construire dans la solitude de nos différences ?

Comment avancer quand aucune lumière ne brille au bout de notre tunnel ?

Que devient-on ? Et pourquoi ? Faut-il toujours chercher un coupable ? Se trouver des excuses ?

Sommes- nous vraiment toujours prisonniers du carcan des espérances et des frustrations de nos parents ?

Autant de questions dont les réponses se trouvent à Duncan’s Creek.

Le Corbac est sorti tout ému et un brin nostalgique de ce conte initiatique…

Hôtel du Grand Cerf, Franz Bartelt (Cadre Noir Seuil) par le Corbac

Si un jour on m’avait dit que je trouverais un auteur capable d’écrire un polar avec la gouaille d’un Rabelais, la bizarrerie d’un Italo Calvino et le savoir-faire d’un Simenon….

La claque que je viens de prendre ! Putain de coup de cœur de fin d’année.

Ce livre est magistral. Etonnant. Surprenant .Epoustouflant. Epatant.

Une galerie de personnages aussi fourbes et mystérieux que chez Chabrol.

Des « héros » aussi déjantés que dans The Big Lebowsky

Une ambiance qui n’a rien à envier à Twin Peaks.

Une intrigue digne d’Hitchcock.

Ça vous donne envie hein ?

Un vieil hôtel dans les Ardennes, une star du cinéma décédée 50 ans plus tôt, un journaliste dans la dèche perpétuelle vivant d’expédients divers envoyé sur place pour fouiller le passé.

Un centre étrange pour jeune cadre dynamique aux méthodes particulièrement rudes.

Une chauffeuse de taxi et un routier, un bûcheron veuf, un syndicaliste… Voici quelques-uns des étranges personnages que vous allez croiser dans cette histoire.

Et surtout, surtout Vertigo Kulbertus, inspecteur à 14 jours de la retraite. Un personnage obèse mais énorme, un individu fourbe et sournois, au caractère gourmand et vindicatif et aux méthodes particulières.

Franz Bartelt lui fait porter le livre (et l’inspecteur à la largeur d’épaule pour) et mener l’enquête. Ses armes ? L’ironie et le cynisme, la méfiance en l’individu et une capacité particulière à savoir être répugnant. Entre bons mots et coups bas Vertigo va chambouler et remuer la merde de ce petit village. Il va prendre sa pelle et retourner la fange qui recouvre ce microcosme, quitte à remonter le passé.

Parce que chez ces gens-là monsieur on ne parle pas, on cache ; on ne pardonne pas on attend son heure ; on ne trahit pas, on meurt.

Argent, pouvoir, sexe, trahison, folie, famille, manipulation, meurtres, secrets…ceux-ci sont les principaux ingrédients de ce merveilleux raout.

Je n’en dirais pas plus mais pour une fois je mettrai un extrait gargantuesquement truculent : « Je n’en ai pas, moi, continuait Kulbertus. C’est une chance, hein ? Voyez-vous, je grossis depuis que je suis vivant. J’ai grossi toute ma vie. Je grossis encore. C’est incroyable. Je grossis de partout. Du ventre, bien sûr. On commence toujours par grossir du ventre. Mais je grossis aussi des genoux et des oreilles. J’ai de grosses oreilles. J’ai grossi des pieds. Je gagne une pointure tous les cinq ans. De partout, je vous dis. Je suis grossi de partout. Eh bien, je vais peut-être vous épater, mais je n’ai jamais grossi de l’anus. Voilà quarante ans que mon anus est stable, qu’il a cessé sa croissance, qu’il n’a pas pris un gramme. C’est presque toujours le cas chez les obèses. Le problème, c’est que je mange de plus en plus. Par conséquent j’ai de plus en plus de déchets à éliminer. Vous voyez le calvaire. J’ai grossi de la bouche et du coffre, mais mon anus ne s’est pas adapté à cette évolution. Elle est là, monsieur Lépine, la souffrance de l’obèse, son déséquilibre. C’est pour ça que je vous ai dit que, pour un homme comme moi, c’est une chance de ne pas avoir d’hémorroïdes. Une chance. »

L’HOMME AUX DEUX OMBRES, STEVEN PRICE (Denoël) par Bruno D.

Ce livre de 784 pages est long, très long, mais aussi long qu’il est bon. De la consistance donc, mais un superbe fond avec un scénario qui nous fait pénétrer dans des univers très riches, celui de la guerre de Sécession aux States (années 1862-1865), et celui des bas fonds londoniens à la fin de l’époque victorienne (1885). N’oublions pas également cette plongée an Afrique du Sud (1874), en pleine exploitation diamantifère, et vous aurez trois cadres historiques dans lesquels nos héros vont évoluer.

Londres 1885, une tête de femme est repêchée dans les eaux de la Tamise. Ce n’est d’ailleurs que la partie immergée de l’histoire, si je puis dire, puisque cela va être le prélude à une folle et complexe fiction ou vont se croiser le célèbre détective US William Pinkerton et une foule de personnages, dont le très fameux Edward Shade. Fantomatique, insaisissable et mystérieux, ce dernier, après avoir hanté la vie du père Pinkerton va venir tourmenter les jours et les nuits du fils.

C’est un roman d’atmosphère plus qu’un véritable thriller. En effet la trame policière, fil conducteur tout au long de cet écrit est un peu diluée tellement le récit est riche et foisonnant.

J’ai été happé d’entrée par la force visuelle et très évocatrice de l’écriture de l’auteur. Chirurgicale et  puissante, la plume de Steven Price nous emmène dans l’étalage d’un monde et d époques parfaitement rendues. Lorsqu’il décrit un repère de brigands ; on sent immédiatement leurs mains se poser sur vous, leurs souffles aux haleines fétides et leurs couteaux sous la gorge.

Histoires aux multiples tenants et aboutissants, l’auteur prend son temps pour nous détailler les différents protagonistes et distiller ici et là quelques infos primordiales pour le bon déroulement de l’intrigue. D’un continent à l’autre, d’un rôle à l’autre, il brouille les pistes et nous entraîne dans une chevauchée fantastique ou nos héros de chair et de sang ont tous des blessures et des choses à cacher. La vérité d’un jour et d’une époque n’est pas forcément celle d’aujourd’hui. Les personnages secondaires, très fouillés ajoutent de l’épaisseur à ce roman. Entre brumes londoniennes et champs de batailles américains, c’est à une histoire soignée que l’auteur nous convie. Vous ferez connaissance avec Molly, Japhet, Charlotte, Martin, Shore, Adam et bien d’autres tout au long de cet incroyable histoire.

Epopée historique, fiction ultra réaliste, c’est effectivement assez grandiose et ce gros pavé ne peut se lire que lentement afin d’en apprécier toutes les subtilités. C’est riche et virevoltant, intrigant et plein de faux-semblants, une pépite qui vous fera penser sans aucun doute à Sherlock ou à ces grands romans victoriens. Clins d’oeil et références multiples saupoudrent cet exercice réjouissant mis en lumière par un auteur en grande forme.

La  toute fin qui ne m’a pas totalement conquis me donne l’impression d’un écrivain qui a eu de la peine à quitter ses personnages et ne savait pas tout à fait conclure. Il est vrai qu’il avait déjà tout donné au cœur de ces pages et je ne lui en tiens absolument pas rigueur tellement le voyage a été formidable.

Et de trois pour « La Daronne » d’Hannelore Cayre !

J’arrive peut-être avec un peu de retard, mais comme « La Daronne » d’Hannelore Cayre (chez Métailié) vient d’être élu meilleur polar de l’année par le magazine Lire, je me suis dit qu’un petit article sur ce livre serait le bienvenu. (Underground railroad a été élu meilleur roman étranger, le boss en avait parlé ici)

Ce n’est pas la première distinction pour cette auteure, elle a reçu cette année à Lyon le Prix du polar européen puis le Grand prix de littérature policière.

Ce livre est excellent, on suit Patience Portefeux, la cinquantaine, interprète pour la police parisienne. Quand elle a l’occasion de récupérer une grande quantité de cannabis au nez et la barbe de la police et des dealers, elle décide de passer à l’acte pour assurer un bel héritage à ses enfants, et aussi dans l’espoir de retrouver un train de vie qu’elle avait connue avec ses parents, mais qu’elle ne pouvait plus se permettre. Elle devient ainsi une trafiquante surnommée la Daronne et utilise tout ce qu’elle appris dans son travail avec la police pour toujours rester un coup d’avance sur les autorités.

Pour ceux qui ont lu ses romans précédents (Hannelore Cayre a écrit quatre autres romans auparavant :  Commis d’office, Toiles de maître, Ground XO, avec son personnage récurrent Christophe Leibowitz, petit avocat parisien, et Comme au cinéma), on retrouve dans La Daronne tout ce qui fait la force d’Hannelore Cayre, à savoir un humour noir et un cynisme féroce, avec un style et une écriture fluide servant une critique de la société contemporaine qui fait mouche à chaque fois.

Notre camarade Mr Jean-Marc Laherrère avait chroniqué ce livre ici si vous voulez un autre avis, il cite quelques phrases qui vous donneront un aperçu de l’humour de Hannelore Cayre, notamment la phrase où il est question du « nouvel orientalisme »… Personnellement j’aime aussi beaucoup le passage ou Patience récupère le chien policier, ou le passage plus nostalgique dans lequel elle se souvient de sa jeunesse et de ce qu’elle rêvait de faire plus tard : « collectionneuse d’arc-en-ciel »…

Bref, je m’arrête là, encore bravo à Hannelore Cayre pour ces récompenses, ce roman mérite tous les éloges qu’il a reçu, je le mets également dans ma liste des meilleurs polars français que j’ai lus cette année, et le conseille à tout le monde !


Retrouvez la chronique de Perrine ici

Ils ont voulu nous civiliser, Marin Ledun (Flammarion)

J’ai été marquée à vie par Les visages écrasés, roman fabuleux dans lequel Marin Ledun dénonce la souffrance au travail et l’impuissance de ceux dont le métier est justement d’accompagner les employés en difficultés. J’ai aimé l’adaptation qui en a été faîte sous le titre Carole Mathieu. Cette fois encore en refermant Ils ont voulu nous civiliser, je ne suis pas déçue.

La force de l’écriture de Marin Ledun c’est de pouvoir en peu de pages (clin d’œil à mon confrère Bruno), nous faire aimer des personnages atypiques, nous parler de leurs souffrances, sans jamais tomber dans la caricature et l’excès. 

Ici nous sommes en pleine tempête dans les Landes, un petit malfrat , qui survit grâce à de petits trafics, fais un jour le mauvais choix en agressant le plus gros malfrat à qui il refourgue d’ordinaire sa came. Il y avait un sac de billets, trop tentant, il part avec. C’est ainsi qu’il nous emmène dans une course poursuite au milieu d’une nature déchaînée qui se termine dans une ferme ou Alezan s’est préparé à affronter une guerre toute sa vie. Traumatisé par la guerre d’Algérie, il a même fait mieux que d’anticiper une catastrophe, il l’a prophétisée, espérée et attendue. Alors quand la tempête éclate et remet tous ces imbéciles « modernes » à leur place, c’est déjà beau, mais quand il se  retrouve avec Ferrer, son sac rempli de billets et trois gros durs qui veulent sa peau, c’est l’extase, et l’homme qu’il a été refait surface.

Ce roman c’est nous montrer ce que la vie (et pas la rose) peut faire des hommes, ce que les guerres laissent derrière eux, ce que les différences de mode de vie entre les générations peuvent causer aussi. C’est voir comme la société peut broyer même des gens biens pour en faire des délinquants, c’est constater comme la souffrance peut faire de nous des monstres, car il y a cette rage, quelle soit tapie au fond de nous ou juste en surface, et qui remonte dès que la porte s’entrouvre. 

Moi qui aime le roman noir quand il est juste, quand les personnages sont intéressants et que les messages sont importants j’ai pris beaucoup de plaisir avec Ils ont voulu nous civiliser. Beau dans sa construction, entre flash- back en Algérie, parallèle avec la nature et course poursuite, beau dans l’écriture, beau dans le fonds, beau parce qu’ils m’ont touchés ces personnages, tous, qu’ils soient « méchants », « un peu méchants » ou très « méchants ». J’avais juste envie de les prendre dans mes bras en leur disant que oui la vie est injuste, car une fois de plus Marin Ledun ne nous donne pas de solutions, mais il montre une nouvelle facette de notre impuissance. Comprendre pourquoi l’autre en arrive là c’est déjà un premier pas non ?

LA JOURNALISTE, CHRISTINA KOVAC (Hugo Thriller) par Bruno D.

Quand on commence à lire le premier bouquin d’un nouvel auteur, c’est toujours avec impatience et un œil plus indulgent. On se demande vers quelle aventure on s’embarque et ce que l’on va bien pouvoir découvrir. Une histoire banale ou surprenante, un thriller glaçant, un scénario alambiqué ou quelquefois, hélas un navet de la pire espèce ! Voilà les questions que je me suis posé en commençant la lecture de La Journaliste de Christina Kovac.

Toutes ces interrogations et doutes n’ont pas tenus bien longtemps. Au bout de quelques pages, la romancière et son héroïne, Virginia Knighly, nous plongent au cœur d’une belle enquête et dans les méandres de la presse télévisuelle. Il faut dire que Christina Kovac n’est pas un perdreau de l’année et quand elle nous décrit l’univers des rédactions TV et journaux de presse, elle sait de quoi elle parle.

A partir de la disparition d’une jeune avocate, Evelyn Carney, elle construit une intrigue certes relativement classique, mais bien compliquée, avec de nombreux tenants et aboutissants. Un joli imbroglio ou l’auteur détaille et épingle avec bonheur  les relations entre Presse, Politique et Police.

Jeux d’influence, jeux de dupes, jeux de pouvoirs, argent plus ou moins sale et personnages à double facettes dans une ville pleine de secrets, c’est une vraie radiographie d’un  monde caché mais existant, passé au révélateur d’une plume juste et acérée comme seule une écrivaine issue du journalisme pouvait le faire.

Véritable enquête d’investigation menée par une Virginia Knighly qui joue sa tête, elle nous fait pénétrer de plein pied dans un univers bien particulier. Celui des scoops, de la recherche de l’information permanente et de la dangerosité d’un métier qui dérange lorsque l’on ouvre des portes qui devraient rester fermées.

Manipulations de toutes sortes pour faire avancer une carrière ou servir des intérêts personnels, tels des pions sacrifiés, les meurtres s’accumulent, chacun joue sa partition et notre journaliste essaie tant bien que mal de tirer les fils de la pelote. Entourée de sa fine et fidèle équipe et malgré les conflits au sein de sa rédaction, elle va enquêter presque seule et naviguer parmi un monde constitué de requins et de carnivores plus affamés que les autres.

Se méfier de tout le monde pour ne pas risquer sa vie, protéger ses contacts et faire éclater la vérité sera un chemin bien périlleux pour notre journaliste. Satire du monde politique, de la promotion canapé journalistique, des obscurs cabinets d’avocats, des violences faites aux femmes et du financement des campagnes politiques, ce premier opus de Christina Kovac n’est peut être pas d’une originalité folle mais il est cependant fort bien réalisé et a le mérite de nous faire passer un excellent moment.

Pari réussi pour La journaliste qui passe haut la main le test du premier roman. Que demander de plus ?

La Volte respire encore et toujours ici : entretien avec Marie Surgers

La Volte est une maison d’édition indépendante spécialisée en littérature de l’imaginaire créée en 2004, il s’agit de la maison d’édition que je suis avec le plus d’attention, ils ont publié plusieurs livres cultes, dont bien sûr « La horde du contrevent ». J’avais fait une interview de son directeur Mathias Echenay et d’Alain Damasio il y a quelques années. (Ces articles ont été republiés après le piratage, et mis à jour récemment, vous pouvez les retrouver ici et ici)

Aujourd’hui, j’ai le plaisir de poser quelques questions à Marie Surgers, traductrice et responsable de la littérature étrangère, je la remercie encore une fois d’avoir pris le temps de réaliser cet entretien par mails.

Vous pouvez vous présenter en quelques mots, et présenter votre parcours ?

J’ai bientôt 40 ans, je vis en banlieue parisienne. J’ai fait et totalement raté une prépa littéraire, mieux réussi des études d’anglais à Paris III avant d’intégrer le cursus de traduction littéraire de Charles-V (Jussieu), en parallèle de longs stages chez Flammarion et chez Fayard. Ensuite, quelques années d’hésitation : instit pour enfants sourds, cheffe de projet dans une agence de communication… Puis la rencontre de deux éditeurs, dont Mathias Echenay qui venait de publier la Horde du Contrevent, m’a fait replonger dans la traduction, pour L’Atalante d’abord et la Volte ensuite. Après une dizaine d’années de traduction littéraire à plein temps, pendant lesquelles j’ai pas mal vécu à l’étranger (Damas avant la guerre, Washington), j’ai commencé à m’occuper de littérature étrangère à la Volte.

Comment avez-vous commencé à traduire des romans sf et fantasy ? Vous étiez une lectrice de littératures de l’imaginaire à la base ?

J’ai toujours beaucoup lu d’imaginaire. Gamine, j’étais obsédée par Yoko Tsuno. Ado, les jeux de rôles, Elric et la Compagnie noire. Un parcours assez classique. J’ai toujours voulu traduire, mais pas forcément de la SFF, même si Jacques Chambon m’avait prise sous son aile quand j’étais toute jeune stagiaire chez Flammarion. Mais l’occasion s’est présentée et j’en suis ravie, même si certains de mes anciens profs m’ont proposé leur aide « pour aller traduire de vrais livres au Seuil », je cite.

Vous avez remporté le prix Jacques Chambon de la traduction pour « Intrabasses » de Jeff Noon en 2015, vous avez traduit Ursula Le Guin (« Lavinia » et « Quatre chemins de pardon »), Simon Green, Patricia Briggs, Jennifer Fallon, Becky Chambers, C. S. Friedman… De quelle traduction êtes-vous la plus fière ? Y-a-t-il un ou une auteure que vous auriez aimé traduire ?

Le texte qui m’a donné le plus de mal, et dont je suis pourtant assez contente, est certainement Intrabasses. Il parle de musiciens qui se droguent à la musique, or je ne consomme aucune drogue (illégale du moins) et je n’aime pas la musique. Anglais, musique, drogue : trois langues étrangères à traduire en français. Mais Jeff Noon est un véritable auteur, et il suffit de lui faire confiance et de se laisser porter par son style, par son rythme. J’ai dû malgré tout poser beaucoup de questions à des musiciens de mon entourage pour ne pas écrire trop de bêtises.

Ma plus grande fierté, ce sont sûrement les deux livres d’Ursula Le Guin. Que dire ? La traduire est un honneur, une joie, un émerveillement. Et c’est plus facile que traduire des auteurs qui maîtrisent moins leur art : elle a pesé tous ses mots, chacune de ses constructions.

Plus récemment, j’ai eu l’immense plaisir de traduire les romans de Becky Chambers, avec qui j’ai beaucoup en commun et qui est devenue une amie : geek, féministe et introvertie, elle a tout pour elle.

Comment faites-vous pour traduire un livre, est-ce que vous échangez beaucoup avec l’auteur, est-ce qu’il y a une sorte de méthode Stanislavski pour la traduction ?

La seule réponse possible est : « ça dépend. » Je n’ai jamais posé la moindre question à Ursula Le Guin : je n’aurai pas osé, et je n’en ai pas eu besoin ; à Jeff Noon, assez souvent, mais il a tendance à me répondre « J’en sais rien, je ne suis que l’auteur, c’est toi qui sais. » Ben voyons… En revanche, il m’a donné l’autorisation de récrire entièrement certains passages d’Alice Automatique, qui reposaient entièrement sur des jeux de mots impossibles à rendre en français (sauf si quelqu’un connaît un prénom féminin courant dont le diminutif est « Point »). Quant à Becky Chambers, nous avons échangé d’innombrables e-mails sur tous les sujets. Le genre des personnages secondaires, la composition exacte des carburants de vaisseaux spatiaux, tel cocktail extra-terrestre est-il pétillant, quels autres titres avait-elle pensé donner à ses romans, combien de steaks de chien mange-t-on par jour, les décors d’un jeu vidéo imaginaire.

Maintenant parlons un peu de votre poste à La Volte, responsable de la littérature étrangère, c’est quelque chose qui vous attirait depuis longtemps ? Vous étiez proche de La Volte par rapport à vos traduction de Jeff Noon, est-ce que vous voyez ce poste comme une évolution naturelle, laisser la traduction de coté au profit d’un travail plus éditorial ? Comment avez-vous rencontré La Volte à la base, par vos traductions ou déjà en tant que lectrice ?

La Volte n’est pas une maison ordinaire. C’est une nébuleuse mouvante, faite de lecteur.ices, de graphistes, d’auteur.e.s, de traducteur.ices, d’informaticien.ne.s, de cinéastes, d’artistes. On s’y investit plus ou moins, sur un projet ou plusieurs, en fonction de ses goûts, de ses compétences, du temps dont on dispose.

Début 2017, Mathias m’a proposé de m’investir davantage : nous recevons trop de romans étrangers, et trop de bons romans étrangers, pour que notre équipe puisse tous les lire à temps. Nous avons ainsi « raté » un premier roman extraordinaire, et nous avons décidé qu’il fallait quelqu’un pour se concentrer sur la littérature étrangère.

L’envie de passer de l’autre côté du miroir éditorial m’est venue peu à peu ; j’adore traduire, mais je commençais à ressentir une certaine frustration à ne pas m’investir davantage dans les autres aspects de la création éditoriale. Et je nourris l’espoir secret d’aider de jeunes traducteurices à développer leur talent.

Comme bien des gens, j’ai rencontré la Volte grâce à La Horde du Contrevent. Lecture, coup de foudre, je suis allée à une séance de dédicace, Mathias Echenay a appris que j’avais travaillé sur un roman de Jeff Noon avec Jacques Chambon, et peu après il m’a confié une première traduction. J’étais assez jeune et très naïve ; il m’a appris à avoir confiance en mon travail.

Est-ce qu’il y a des livres récents ou plus anciens que vous aimeriez éditer ou rééditer chez La Volte ? (Dans les anciens, je pense à des livres épuisés ou jamais traduits comme les autres livres de Octavia Butler, ou encore les livres de Olaf Stapledon…, ou plus récemment le cycle Baroque de Neal Stephenson) Est-ce que les coûts de traduction freinent beaucoup d’éditeurs ?

Il y en a tant ! Rien qu’en littérature anglophone, qui est celle que je connais le mieux : des inédits de Butler ou de Le Guin, de jeunes auteur.e.s U.S. J’aimerais aussi proposer de la S.F. arabophone. Pour l’instant, je ne peux guère en dire plus.

Les coûts de traduction représentent une part énorme du budget d’un livre, environ 50%. Il existe des subventions publiques qui limitent les dégâts, mais, pour une petite maison, chaque titre étranger est un risque financier et un engagement lourd.

Est-ce que vous pouvez nous parler des prochaines parutions de La Volte pour la fin de l’année et début 2018 ? Ou peut-être du premier livre qui sera publié sous votre direction ?

En janvier, Susto, de luvan, un roman insurrectionnel d’une puissance et d’une créativité remarquable.

Ensuite, un nouveau Léo Henry, une biographie hallucinée, entre le merveilleux, la religion, l’alchimie et la poésie, de Hildegarde von Bingen, et le troisième volume du cycle « Canopus dans Argo » de Doris Lessing, Les Expériences siriennes.

On avait parlé de « Amatka » de Karin Tidbeck, un superbe roman très proche des livres de Jeff Vandermeer, avec également un petit côté Ursula Le Guin, à paraître chez La Volte en mars 2018. Vous voulez nous en parler un peu plus ? Est-ce que vous savez si elle travaille déjà sur un autre livre ?

Amatka est stupéfiant. Proche des œuvres de Le Guin et de Margaret Atwood, le roman joue avec les propriétés du langage dans une colonie austère et normative ; un 1984 pris dans les glaces, les Dépossédés dans un monde où la réalité n’existe qu’aussi longtemps qu’on la nomme.

Tidbeck a par ailleurs publié deux recueils de nouvelles très bien accueillis. À suivre !

Est-ce que vous pouvez nous raconter un peu comment s’est passé votre festival des Utopiales cette année? La Volte participait aux premiers Etats généraux de l’Imaginaire je crois, vous pouvez nous en dire plus ?
Personnellement, j’ai passé beaucoup de temps avec Becky Chambers, invitée du festival et lauréate du prix Julia-Verlanger.
Les Etats généraux ont atteint leur objectif : 150 personnes ont discuté pendant trois heures ! C’est prometteur pour l’avenir. Il faut maintenant que la mobilisation se poursuive, et s’assurer que tous les acteurs de l’imaginaire – pas seulement les éditeurs – se sentent impliqués.
A la Volte, Toxosplasma s’est très bien vendu, et David Calvo a rencontré un beau succès sur scène et dans les allées. Je crois qu’elle a été très heureuse des échanges avec le public.
 
Pour finir qu’est-ce que vous lisez en ce moment ?

Je relis beaucoup. En ce moment, la Pénélopiade d’Atwood, De bons présages de Pratchett et Gaiman, les nouvelles de Karin Tidbeck. Et je lis surtout des romans pour La Volte, que ce soit les titres que nous envoient les agents littéraires ou les textes que nous signalent les Voltés. Je ne peux parler de rien tant que le projet n’est pas sur les rails, mais je suis amoureuse d’un texte de « fantasy sociale » que j’espère faire découvrir aux lecteurs français.Je suis en train de terminer Toxoplasma, de David Calvo : elle a un sens de la formule et une sensibilité qui me percent le cœur à chaque page.

Le site de La Volte

Update le 01/12/17 : « Amatka » de Karin Tidbeck est dans la liste des meilleurs livres sf de 2017 du Guardian ici, (chronique à suivre dans quelques temps…) écrite par Adam Roberts, liste que je consulte chaque année avec un immense plaisir.

Cyanure, Laurent Loison (Hugo Thriller)

« Il est effrayant de penser que cette chose que l’on a en soi, le jugement, n’est pas la justice. Le jugement c’est le relatif. La justice c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre un juge et un juste. »

Victor Hugo.

Parmi toutes les citations qui ouvrent chaque chapitre de Cyanure, je crois que celle qui résume le mieux et le livre et l’obsession de l’auteur est celle-ci, celle du grand Hugo.

De nos jours en France. Un ministre de la république est assassiné au calibre 12.7 par un tir de fusil de précision de 1200 mètres. Qui est capable d’un tel exploit ? L’effroi gagne le pays et les politiques. Ils réalisent qu’ils sont tous de potentielles cibles. Dans le même temps le président lui-même reçoit d’étranges et inquiétants courriers. L’enquête brûlante est confiée au commissaire Florent Bargamont et à ses adjoints Emmanuelle de Quezac et Loïc Gerbaud. Mais les indices sont quasiment inexistants. L’équipe chevronnée du 36 quai des Orfèvres va devoir tout vérifier, réfléchir ; et surtout, remonter une piste très ancienne frappée du sceau de la vengeance. Mais une bobine sanglante comme celle-ci ne se dévide pas sans dommages…

J’aime beaucoup les histoires qui naissent à l’aune d’un thème. Ici, dans Cyanure, le thème est le jugement. Celui que l’on porte avec nonchalance, celui que l’on est toujours prêt à formuler, sûr de son droit et de son bon sens. Le jugement provient de l’opposition du bien et du mal, de notre éducation formatée par rapport à ces deux entités. Le propos de ce thriller, et c’est déjà énorme d’y avoir songé, est de démontrer que peut-être, je dis bien peut-être, le jugement est au final une malédiction s’il est manié avec légèreté et avec des œillères. Le jugement serait-il une charge plutôt qu’un pouvoir ou un privilège ? Juger en s’appuyant sur un ressenti personnel, son vécu, en proie à la colère et/ou à la haine est un remède qui peut s’avérer pire le mal. Le bien et le mal, les deux facettes d’une même entité qui est l’humain. Quelle belle idée Laurent Loison ! Nous dérouler un récit très prenant, jalonné de rebondissements, peuplé de personnages très fouillés, très humains, d’imprimer un rythme tendu avec peu de répit et malgré tout, d’assujettir tout cela à quelque chose de supérieur, une réflexion puissante et profonde sur ce qu’est ce fameux jugement. Chaque entame de chapitre débute par une citation faisant office de réverbère de sagesse au lecteur. Dans ce roman rien n’est laissé au hasard. Ne l’oubliez pas si vous décidez de le lire. Déjà je dis bravo à ce postulat de départ, cette volonté de mettre ce thriller au service d’une chose plus noble, plus précieuse qu’une simple fin ébouriffante ou un inévitable « retournement final ».

Je pourrais dire que l’idée et le concept sont géniaux, mais abuser de superlatifs usés jusqu’à la corde (du bourreau ?) ne serait pas rendre service à l’auteur, il ne serait pas récompensé pour son très bel effort.

Ma chérie a lu Cyanure avant moi, elle a beaucoup aimé, elle a été désarçonnée par la fin, mais ne m’a rien dit évidemment. C’était amusant de savoir que j’empruntais un chemin qu’elle avait foulé juste avant moi. C’est une idée ça, vivre cette expérience en couple. Une idée à creuser. Mais revenons à notre sujet. Dans ce livre, vous ne trouverez pas de grandes envolées lyriques, la narration, le style, les personnages, tout est au service de cette cause supérieure, aborder le thème du jugement. Oh rassurez-vous, même si l’écriture est épurée pour être efficace et trépidante, les pages recèlent de passages forts, intéressants, des images apparaissent, des mots résonnent. Comme page 85, la première phrase, énorme : La porte claqua comme un fouet sur l’échine d’un cheval récalcitrant. Florent entra comme un fauve dans le bureau du Chat.

Vous l’avez l’image hein !

Laurent Loison maîtrise la plume c’est certain. Regardez comme il tire avec efficacité le portrait d’un personnage, ça se passe à l’angle de la page 103 : Le nouveau venu, la quarantaine tassée, portait une dizaine de dossiers. La fatigue se lisait sur son visage. L’alcool, les nuits en planque, les journées harassantes s’étaient imprimés sur chacune des rides de son visage.

En plus l’auteur joue sur ma corde sensible. Page 137 je tombe sur une citation en exergue d’Antoine de Saint-Exupéry : Ni l’intelligence ni le jugement ne sont créateurs.

Antoine de Saint-Exupéry, l’écrivain que je place au firmament. Autant dire que j’étais déjà bien attendri, heureux de tomber sur ce genre de phrase. Le coup de grâce, je l’ai reçu un peu plus loin, au détour de la page 201, avec une citation d’un homme que j’admire, le philosophe empereur Marc-Aurèle.

Là, cher Laurent Loison, tu avais toute mon attention. Mais si le sujet est sérieux et que le thriller est assez sanglant, l’humour n’est jamais loin. Ça fait du bien et ça détend l’atmosphère qui en a parfois bien besoin.

En début de chapitre, page 237, on trouve une citation de Léonard de Vinci. Elle fait le lien parfait entre le travail de l’enquêteur (Bargamont dans le récit et vous cher lecteur en lisant ce livre) et celui de l’auteur, cette règle d’airain : Sachez vous éloigner, car, lorsque vous reviendrez à votre travail, votre jugement sera plus sûr.

S’il y a une chose qui est quasi acquise, c’est que vous ne croiserez pas l’ennui dans cet ouvrage. L’enquête est touffue, dense, elle se contorsionne dans les méandres sombres et avilissants de la politique. Et ce tueur, cette menace permanente sur tous les protagonistes. C’est un peu flippant vous verrez. Vous allez vous sentir observé.

Evidemment il y a un truc qui m’a un peu agacé. C’est la compagne du commissaire Bargamont. Trop parfaite, la cascade de cheveux qui ondulent sur les épaules dessinées, sa grande intelligence, ses origines bien nées, son cul de déesse, trop c’est trop. Et puis les scènes d’amour, là c’est carrément du Harlequin, tout est si parfait qu’on y croit pas une seconde. Mais il n’y a peut-être rien de plus dur à raconter qu’une scène de sexe. Soit on est trop mièvre, soit on est vulgaire, soit on se vautre dans le poncif éculé. L’équilibre se révèle si fragile. Mais l’essentiel vous l’avez compris, ne se situe pas là.

Je ne peux guère vous en dire plus sous peine de truander gravement le secret de l’instruction. Je m’en voudrais. J’ai essayé de me montrer fidèle au thème, c’est-à-dire que j’ai tenté de ne pas trop juger. J’ai adoré ce concept. Dans le mille.

Autre chose. Ce livre est aussi un très bel objet. Une couverture qui n’en dit pas beaucoup mais qui appâte, une texture du papier très agréable, des rabats classes. On l’a bien en main, il ne pèse pas trop (ce n’est pas comme notre conscience…), un livre c’est aussi ça, ce contact-là.

N’oubliez pas, la fin de ce thriller vous sidèrera, elle le fera parce que vous ne pouvez pas la deviner, même si vous êtes de fins limiers. Parce qu’une autre fin est possible, et qu’il vous faudra y mettre du vôtre. N’oubliez pas, les souvenirs d’enfance, le vécu, le petit Poucet, les petits cailloux…

Hop ! un dernier extrait pour la route … La cruauté était-elle vouée à toujours triompher ? Les fins heureuses n’étaient-elles que des mensonges à classer au rang des rêves enfantins, des illusions destinées à nous rassurer, nous emmitoufler d’espoir, nous abandonner dans un cocon si confortable qu’il nous aveugle sur la terrible cruauté de la vie ?

Glaise, Franck Bouysse, La manufacture de livres

Cher Monsieur,

Je me permets de vous vouvoyer, ce qui sera plus simple au vu de ce que j’ai à vous dire : je vous déteste.

Vous nous commencez un splendide roman, tel Roger Martin du Gard et ses Thibault ou Emile et ses Rougeon pour nous laisser tomber comme deux ronds de flan ou retomber comme un splendide soufflé.

Vous me semblez pourtant extrêmement doué : le juste mot collé au bon sentiment, des descriptions champêtres dignes d’un Jean Giono, voire d’un Pagnol hors concours…. Vous savez nous toucher et nous atteindre comme un Cesbron, nous diffuser la tension de votre récit comme un Simenon dans la force de sa créativité pour finalement nous arranger une fin à l’arrachée digne d’un Stephen King.

Mais vous n’êtes pas un Stephen, vous êtes un Franck, le Franck, le Bouysse même. Un individu à la plume poignante, à l’écriture si naturelle, aux serments et aux senteurs si naturelles pourtant…Comment avez-vous pu ainsi vous laisser aller ?

Vous nous bâtissez un récit ardu et semé d’embûches étymologiques, au vocabulaire si précis, si détaillé et si riche que souvent j’en ai regretté de ne pas avoir un dictionnaire sous la main afin de parfaire ma culture. De prime abord ardu, votre richesse d’écriture a su me conquérir et m’accrocher, même si votre lecture fût longue, mais c’est une question de situation.

Tissé dans le fil de l’Histoire sociale et politique d’une époque que les moins de 100 ans ne peuvent connaître (sauf au travers des pages si souvent tournées de ces manuels d’Histoire que nous ont contés nos chers enseignants parce que cela était leur métier…), vous avez su toucher ma fibre familiale, me faire me souvenir qu’un jour je fus adolescent, qu’un jour je fus amoureux pour la première fois.

Pour cela, mille et un merci. Mille et un merci d’avoir su raviver ces braises d’émotions, ces fagots de sentiments depuis si longtemps éteints, ce feu si vite effacé.

Merci aussi d’avoir su nous chanter la complainte du paysan (sans arrière-pensée aucune sur ce mot : celui qui travaille la Terre) qui quoi qu’il arrive, entre la croupe d’une vache et les semis à  planter, n’oublie jamais le droit du sol, le pouvoir de l’argent et la force de la terre mère.

Parce que la mère quand elle n’est pas Terre est néanmoins très terre à terre dès qu’il s’agit de perpétuer la race ou le nom ou le sang, que cela soit vrai ou fabulé, que la malédiction tombe encore une fois au même endroit ou qu’elle tente par tous les moyens de préserver sa progéniture.

Parce la progéniture monsieur c’est tout ce qui leur reste à ces braves gens, et même quand elle est morte, on en garde encore le souvenir chevillé au corps et le souffle enchainé au cœur au point de fabuler, au point de se perdre, au point de transposer sur d’autres ce trop-plein d’amour que l’on ne sait exprimer autrement que par la brusquerie, les confidences incertaines et tâtonnantes, la hargne et la rancœur contenue.

Donc Monsieur Bouysse vous avez su d’une part conquérir mon cœur et mon âme mais Dieu seul sait que je vous en veux ! Car d’un récit que je ne voulais pas voir se terminer, de ces personnages que vous croquez avec tant de simplicité et que vous plongez dans les affres de la vie pour leur donner corps vous nous offrez une fin si fine et si légère que je ne peux qu’être colère malgré toutes ces émotions que vous avez su faire renaître.

Donc, même si ma colère à votre encontre est justifiée, n’en gardez pas le souvenir et donnez-moi juste le plaisir de lire une de vos fresques paysannes si bien écrite et qui sait si bien se mêler au rythme des saisons et au son des cris de cette multitude animale qui nous entoure et que nous oublions d’écouter.

Merci Monsieur Bouysse pour ce merveilleux moment d’écriture si vite terminé, pour cette histoire trop facilement terminée alors qu’elle est si bien contée.

Je vous souhaite une bonne continuation et j’ai hâte de vous relire encore et encore (et rien à secouer des lames de mon plancher).

Cordialement

Le Corbac.

LE FANTOME D’HOLLYWOOD, RAY BRADBURY (Denoël) par Bruno D.

Ce roman fait suite  à La solitude est un cercueil de verre du même auteur (chroniqué ici) et paru chez Denoël également. Il constitue un témoignage fameux sur la vie des studios hollywoodiens de la grande époque. On retrouve la plume virevoltante qui nous plaît tant chez Ray Bradbury et il pose les jalons d’une histoire hors du commun comme lui seul sait le faire.

Avec humour et force descriptions, c’est à une immersion totale dans l’industrie cinématographique des années cinquante que nous convie un auteur au sommet de son art. Fantasque, ironique tout autant que précis et acerbe, il nous dépeint sous un large spectre les pérégrinations d’un jeune scénariste qui n’est autre que lui même.

Un projet de film autour d’un monstre, le fantôme d’un ancien directeur de studio qui apparaît perché sur le mur du cimetière jouxtant les studios Maximus, le tout par un soir d’halloween et c’est parti pour une histoire déjantée mais sérieuse, ou les cadavres s’accumulent, les hypothèses les plus folles circulent et surtout ou le grand Ray s’amuse comme un fou pour brouiller les pistes en nous faisant côtoyer des décors fabuleux et impressionnants.

Polar bizarre, satire fine de ce monde recroquevillé sur des certitudes fragiles, c’est absolument truculent. On rattrape avec bonheur les personnages du premier roman  comme l’inspecteur Crumley ou Constance, la star d’un autre temps, mais que dire des acteurs qui jouent en continu  leurs rôles, y compris à l’extérieur des studios ! Prenez un Jésus Christ toujours vivant avec de vraies stigmates, un ancien maquilleur de Lénine, le docteur Phillips qui ne vend pas que des médocs licites ; ajoutez à ceux-ci un réalisateur de génie grande gueule, un directeur de studio énigmatique, une monteuse hors pair et vous aurez une galerie de personnages extraordinaires apportés sur un plateau… De cinéma, cela va de soit par un Ray inventif et malicieux dans les grandes largeurs.

Roy, maquettiste de génie, Clarence, vieux chasseur d’autographes et «La Bête» que vous rencontrerez peut être complètent ce tableau de la meilleure inspiration.

Personnages passés et présents se croisent pour donner un récit sombre et angoissant par moment et la vérité ne sera pas forcément là ou on l’attend. Maître Ray Bradbury est au commande dans ce 2ème opus oscillant entre hommage au polar noir et hommage au cinéma américain. Un modèle de réalisation et de dérision doublé d’une mécanique de précision pour un grand roman de fiction écrit avec poésie, nostalgie et un sens inné d’un fantastique dosé à merveille.

Le cercueil de verre était un tour de chauffe, Le fantôme d’Hollywood est une gourmandise à déguster lentement comme on savoure un grand cru. Merci aux éditions Denoël de remettre cet auteur au goût du jour parce que pour paraphraser une célèbre marque, Ray Bradbury le vaut bien !