L’HOMME AUX DEUX OMBRES, STEVEN PRICE (Denoël) par Bruno D.

Ce livre de 784 pages est long, très long, mais aussi long qu’il est bon. De la consistance donc, mais un superbe fond avec un scénario qui nous fait pénétrer dans des univers très riches, celui de la guerre de Sécession aux States (années 1862-1865), et celui des bas fonds londoniens à la fin de l’époque victorienne (1885). N’oublions pas également cette plongée an Afrique du Sud (1874), en pleine exploitation diamantifère, et vous aurez trois cadres historiques dans lesquels nos héros vont évoluer.

Londres 1885, une tête de femme est repêchée dans les eaux de la Tamise. Ce n’est d’ailleurs que la partie immergée de l’histoire, si je puis dire, puisque cela va être le prélude à une folle et complexe fiction ou vont se croiser le célèbre détective US William Pinkerton et une foule de personnages, dont le très fameux Edward Shade. Fantomatique, insaisissable et mystérieux, ce dernier, après avoir hanté la vie du père Pinkerton va venir tourmenter les jours et les nuits du fils.

C’est un roman d’atmosphère plus qu’un véritable thriller. En effet la trame policière, fil conducteur tout au long de cet écrit est un peu diluée tellement le récit est riche et foisonnant.

J’ai été happé d’entrée par la force visuelle et très évocatrice de l’écriture de l’auteur. Chirurgicale et  puissante, la plume de Steven Price nous emmène dans l’étalage d’un monde et d époques parfaitement rendues. Lorsqu’il décrit un repère de brigands ; on sent immédiatement leurs mains se poser sur vous, leurs souffles aux haleines fétides et leurs couteaux sous la gorge.

Histoires aux multiples tenants et aboutissants, l’auteur prend son temps pour nous détailler les différents protagonistes et distiller ici et là quelques infos primordiales pour le bon déroulement de l’intrigue. D’un continent à l’autre, d’un rôle à l’autre, il brouille les pistes et nous entraîne dans une chevauchée fantastique ou nos héros de chair et de sang ont tous des blessures et des choses à cacher. La vérité d’un jour et d’une époque n’est pas forcément celle d’aujourd’hui. Les personnages secondaires, très fouillés ajoutent de l’épaisseur à ce roman. Entre brumes londoniennes et champs de batailles américains, c’est à une histoire soignée que l’auteur nous convie. Vous ferez connaissance avec Molly, Japhet, Charlotte, Martin, Shore, Adam et bien d’autres tout au long de cet incroyable histoire.

Epopée historique, fiction ultra réaliste, c’est effectivement assez grandiose et ce gros pavé ne peut se lire que lentement afin d’en apprécier toutes les subtilités. C’est riche et virevoltant, intrigant et plein de faux-semblants, une pépite qui vous fera penser sans aucun doute à Sherlock ou à ces grands romans victoriens. Clins d’oeil et références multiples saupoudrent cet exercice réjouissant mis en lumière par un auteur en grande forme.

La  toute fin qui ne m’a pas totalement conquis me donne l’impression d’un écrivain qui a eu de la peine à quitter ses personnages et ne savait pas tout à fait conclure. Il est vrai qu’il avait déjà tout donné au cœur de ces pages et je ne lui en tiens absolument pas rigueur tellement le voyage a été formidable.

Et de trois pour « La Daronne » d’Hannelore Cayre !

J’arrive peut-être avec un peu de retard, mais comme « La Daronne » d’Hannelore Cayre (chez Métailié) vient d’être élu meilleur polar de l’année par le magazine Lire, je me suis dit qu’un petit article sur ce livre serait le bienvenu. (Underground railroad a été élu meilleur roman étranger, le boss en avait parlé ici)

Ce n’est pas la première distinction pour cette auteure, elle a reçu cette année à Lyon le Prix du polar européen puis le Grand prix de littérature policière.

Ce livre est excellent, on suit Patience Portefeux, la cinquantaine, interprète pour la police parisienne. Quand elle a l’occasion de récupérer une grande quantité de cannabis au nez et la barbe de la police et des dealers, elle décide de passer à l’acte pour assurer un bel héritage à ses enfants, et aussi dans l’espoir de retrouver un train de vie qu’elle avait connue avec ses parents, mais qu’elle ne pouvait plus se permettre. Elle devient ainsi une trafiquante surnommée la Daronne et utilise tout ce qu’elle appris dans son travail avec la police pour toujours rester un coup d’avance sur les autorités.

Pour ceux qui ont lu ses romans précédents (Hannelore Cayre a écrit quatre autres romans auparavant :  Commis d’office, Toiles de maître, Ground XO, avec son personnage récurrent Christophe Leibowitz, petit avocat parisien, et Comme au cinéma), on retrouve dans La Daronne tout ce qui fait la force d’Hannelore Cayre, à savoir un humour noir et un cynisme féroce, avec un style et une écriture fluide servant une critique de la société contemporaine qui fait mouche à chaque fois.

Notre camarade Mr Jean-Marc Laherrère avait chroniqué ce livre ici si vous voulez un autre avis, il cite quelques phrases qui vous donneront un aperçu de l’humour de Hannelore Cayre, notamment la phrase où il est question du « nouvel orientalisme »… Personnellement j’aime aussi beaucoup le passage ou Patience récupère le chien policier, ou le passage plus nostalgique dans lequel elle se souvient de sa jeunesse et de ce qu’elle rêvait de faire plus tard : « collectionneuse d’arc-en-ciel »…

Bref, je m’arrête là, encore bravo à Hannelore Cayre pour ces récompenses, ce roman mérite tous les éloges qu’il a reçu, je le mets également dans ma liste des meilleurs polars français que j’ai lus cette année, et le conseille à tout le monde !


Retrouvez la chronique de Perrine ici

Ils ont voulu nous civiliser, Marin Ledun (Flammarion)

J’ai été marquée à vie par Les visages écrasés, roman fabuleux dans lequel Marin Ledun dénonce la souffrance au travail et l’impuissance de ceux dont le métier est justement d’accompagner les employés en difficultés. J’ai aimé l’adaptation qui en a été faîte sous le titre Carole Mathieu. Cette fois encore en refermant Ils ont voulu nous civiliser, je ne suis pas déçue.

La force de l’écriture de Marin Ledun c’est de pouvoir en peu de pages (clin d’œil à mon confrère Bruno), nous faire aimer des personnages atypiques, nous parler de leurs souffrances, sans jamais tomber dans la caricature et l’excès. 

Ici nous sommes en pleine tempête dans les Landes, un petit malfrat , qui survit grâce à de petits trafics, fais un jour le mauvais choix en agressant le plus gros malfrat à qui il refourgue d’ordinaire sa came. Il y avait un sac de billets, trop tentant, il part avec. C’est ainsi qu’il nous emmène dans une course poursuite au milieu d’une nature déchaînée qui se termine dans une ferme ou Alezan s’est préparé à affronter une guerre toute sa vie. Traumatisé par la guerre d’Algérie, il a même fait mieux que d’anticiper une catastrophe, il l’a prophétisée, espérée et attendue. Alors quand la tempête éclate et remet tous ces imbéciles « modernes » à leur place, c’est déjà beau, mais quand il se  retrouve avec Ferrer, son sac rempli de billets et trois gros durs qui veulent sa peau, c’est l’extase, et l’homme qu’il a été refait surface.

Ce roman c’est nous montrer ce que la vie (et pas la rose) peut faire des hommes, ce que les guerres laissent derrière eux, ce que les différences de mode de vie entre les générations peuvent causer aussi. C’est voir comme la société peut broyer même des gens biens pour en faire des délinquants, c’est constater comme la souffrance peut faire de nous des monstres, car il y a cette rage, quelle soit tapie au fond de nous ou juste en surface, et qui remonte dès que la porte s’entrouvre. 

Moi qui aime le roman noir quand il est juste, quand les personnages sont intéressants et que les messages sont importants j’ai pris beaucoup de plaisir avec Ils ont voulu nous civiliser. Beau dans sa construction, entre flash- back en Algérie, parallèle avec la nature et course poursuite, beau dans l’écriture, beau dans le fonds, beau parce qu’ils m’ont touchés ces personnages, tous, qu’ils soient « méchants », « un peu méchants » ou très « méchants ». J’avais juste envie de les prendre dans mes bras en leur disant que oui la vie est injuste, car une fois de plus Marin Ledun ne nous donne pas de solutions, mais il montre une nouvelle facette de notre impuissance. Comprendre pourquoi l’autre en arrive là c’est déjà un premier pas non ?

LA JOURNALISTE, CHRISTINA KOVAC (Hugo Thriller) par Bruno D.

Quand on commence à lire le premier bouquin d’un nouvel auteur, c’est toujours avec impatience et un œil plus indulgent. On se demande vers quelle aventure on s’embarque et ce que l’on va bien pouvoir découvrir. Une histoire banale ou surprenante, un thriller glaçant, un scénario alambiqué ou quelquefois, hélas un navet de la pire espèce ! Voilà les questions que je me suis posé en commençant la lecture de La Journaliste de Christina Kovac.

Toutes ces interrogations et doutes n’ont pas tenus bien longtemps. Au bout de quelques pages, la romancière et son héroïne, Virginia Knighly, nous plongent au cœur d’une belle enquête et dans les méandres de la presse télévisuelle. Il faut dire que Christina Kovac n’est pas un perdreau de l’année et quand elle nous décrit l’univers des rédactions TV et journaux de presse, elle sait de quoi elle parle.

A partir de la disparition d’une jeune avocate, Evelyn Carney, elle construit une intrigue certes relativement classique, mais bien compliquée, avec de nombreux tenants et aboutissants. Un joli imbroglio ou l’auteur détaille et épingle avec bonheur  les relations entre Presse, Politique et Police.

Jeux d’influence, jeux de dupes, jeux de pouvoirs, argent plus ou moins sale et personnages à double facettes dans une ville pleine de secrets, c’est une vraie radiographie d’un  monde caché mais existant, passé au révélateur d’une plume juste et acérée comme seule une écrivaine issue du journalisme pouvait le faire.

Véritable enquête d’investigation menée par une Virginia Knighly qui joue sa tête, elle nous fait pénétrer de plein pied dans un univers bien particulier. Celui des scoops, de la recherche de l’information permanente et de la dangerosité d’un métier qui dérange lorsque l’on ouvre des portes qui devraient rester fermées.

Manipulations de toutes sortes pour faire avancer une carrière ou servir des intérêts personnels, tels des pions sacrifiés, les meurtres s’accumulent, chacun joue sa partition et notre journaliste essaie tant bien que mal de tirer les fils de la pelote. Entourée de sa fine et fidèle équipe et malgré les conflits au sein de sa rédaction, elle va enquêter presque seule et naviguer parmi un monde constitué de requins et de carnivores plus affamés que les autres.

Se méfier de tout le monde pour ne pas risquer sa vie, protéger ses contacts et faire éclater la vérité sera un chemin bien périlleux pour notre journaliste. Satire du monde politique, de la promotion canapé journalistique, des obscurs cabinets d’avocats, des violences faites aux femmes et du financement des campagnes politiques, ce premier opus de Christina Kovac n’est peut être pas d’une originalité folle mais il est cependant fort bien réalisé et a le mérite de nous faire passer un excellent moment.

Pari réussi pour La journaliste qui passe haut la main le test du premier roman. Que demander de plus ?

La Volte respire encore et toujours ici : entretien avec Marie Surgers

La Volte est une maison d’édition indépendante spécialisée en littérature de l’imaginaire créée en 2004, il s’agit de la maison d’édition que je suis avec le plus d’attention, ils ont publié plusieurs livres cultes, dont bien sûr « La horde du contrevent ». J’avais fait une interview de son directeur Mathias Echenay et d’Alain Damasio il y a quelques années. (Ces articles ont été republiés après le piratage, et mis à jour récemment, vous pouvez les retrouver ici et ici)

Aujourd’hui, j’ai le plaisir de poser quelques questions à Marie Surgers, traductrice et responsable de la littérature étrangère, je la remercie encore une fois d’avoir pris le temps de réaliser cet entretien par mails.

Vous pouvez vous présenter en quelques mots, et présenter votre parcours ?

J’ai bientôt 40 ans, je vis en banlieue parisienne. J’ai fait et totalement raté une prépa littéraire, mieux réussi des études d’anglais à Paris III avant d’intégrer le cursus de traduction littéraire de Charles-V (Jussieu), en parallèle de longs stages chez Flammarion et chez Fayard. Ensuite, quelques années d’hésitation : instit pour enfants sourds, cheffe de projet dans une agence de communication… Puis la rencontre de deux éditeurs, dont Mathias Echenay qui venait de publier la Horde du Contrevent, m’a fait replonger dans la traduction, pour L’Atalante d’abord et la Volte ensuite. Après une dizaine d’années de traduction littéraire à plein temps, pendant lesquelles j’ai pas mal vécu à l’étranger (Damas avant la guerre, Washington), j’ai commencé à m’occuper de littérature étrangère à la Volte.

Comment avez-vous commencé à traduire des romans sf et fantasy ? Vous étiez une lectrice de littératures de l’imaginaire à la base ?

J’ai toujours beaucoup lu d’imaginaire. Gamine, j’étais obsédée par Yoko Tsuno. Ado, les jeux de rôles, Elric et la Compagnie noire. Un parcours assez classique. J’ai toujours voulu traduire, mais pas forcément de la SFF, même si Jacques Chambon m’avait prise sous son aile quand j’étais toute jeune stagiaire chez Flammarion. Mais l’occasion s’est présentée et j’en suis ravie, même si certains de mes anciens profs m’ont proposé leur aide « pour aller traduire de vrais livres au Seuil », je cite.

Vous avez remporté le prix Jacques Chambon de la traduction pour « Intrabasses » de Jeff Noon en 2015, vous avez traduit Ursula Le Guin (« Lavinia » et « Quatre chemins de pardon »), Simon Green, Patricia Briggs, Jennifer Fallon, Becky Chambers, C. S. Friedman… De quelle traduction êtes-vous la plus fière ? Y-a-t-il un ou une auteure que vous auriez aimé traduire ?

Le texte qui m’a donné le plus de mal, et dont je suis pourtant assez contente, est certainement Intrabasses. Il parle de musiciens qui se droguent à la musique, or je ne consomme aucune drogue (illégale du moins) et je n’aime pas la musique. Anglais, musique, drogue : trois langues étrangères à traduire en français. Mais Jeff Noon est un véritable auteur, et il suffit de lui faire confiance et de se laisser porter par son style, par son rythme. J’ai dû malgré tout poser beaucoup de questions à des musiciens de mon entourage pour ne pas écrire trop de bêtises.

Ma plus grande fierté, ce sont sûrement les deux livres d’Ursula Le Guin. Que dire ? La traduire est un honneur, une joie, un émerveillement. Et c’est plus facile que traduire des auteurs qui maîtrisent moins leur art : elle a pesé tous ses mots, chacune de ses constructions.

Plus récemment, j’ai eu l’immense plaisir de traduire les romans de Becky Chambers, avec qui j’ai beaucoup en commun et qui est devenue une amie : geek, féministe et introvertie, elle a tout pour elle.

Comment faites-vous pour traduire un livre, est-ce que vous échangez beaucoup avec l’auteur, est-ce qu’il y a une sorte de méthode Stanislavski pour la traduction ?

La seule réponse possible est : « ça dépend. » Je n’ai jamais posé la moindre question à Ursula Le Guin : je n’aurai pas osé, et je n’en ai pas eu besoin ; à Jeff Noon, assez souvent, mais il a tendance à me répondre « J’en sais rien, je ne suis que l’auteur, c’est toi qui sais. » Ben voyons… En revanche, il m’a donné l’autorisation de récrire entièrement certains passages d’Alice Automatique, qui reposaient entièrement sur des jeux de mots impossibles à rendre en français (sauf si quelqu’un connaît un prénom féminin courant dont le diminutif est « Point »). Quant à Becky Chambers, nous avons échangé d’innombrables e-mails sur tous les sujets. Le genre des personnages secondaires, la composition exacte des carburants de vaisseaux spatiaux, tel cocktail extra-terrestre est-il pétillant, quels autres titres avait-elle pensé donner à ses romans, combien de steaks de chien mange-t-on par jour, les décors d’un jeu vidéo imaginaire.

Maintenant parlons un peu de votre poste à La Volte, responsable de la littérature étrangère, c’est quelque chose qui vous attirait depuis longtemps ? Vous étiez proche de La Volte par rapport à vos traduction de Jeff Noon, est-ce que vous voyez ce poste comme une évolution naturelle, laisser la traduction de coté au profit d’un travail plus éditorial ? Comment avez-vous rencontré La Volte à la base, par vos traductions ou déjà en tant que lectrice ?

La Volte n’est pas une maison ordinaire. C’est une nébuleuse mouvante, faite de lecteur.ices, de graphistes, d’auteur.e.s, de traducteur.ices, d’informaticien.ne.s, de cinéastes, d’artistes. On s’y investit plus ou moins, sur un projet ou plusieurs, en fonction de ses goûts, de ses compétences, du temps dont on dispose.

Début 2017, Mathias m’a proposé de m’investir davantage : nous recevons trop de romans étrangers, et trop de bons romans étrangers, pour que notre équipe puisse tous les lire à temps. Nous avons ainsi « raté » un premier roman extraordinaire, et nous avons décidé qu’il fallait quelqu’un pour se concentrer sur la littérature étrangère.

L’envie de passer de l’autre côté du miroir éditorial m’est venue peu à peu ; j’adore traduire, mais je commençais à ressentir une certaine frustration à ne pas m’investir davantage dans les autres aspects de la création éditoriale. Et je nourris l’espoir secret d’aider de jeunes traducteurices à développer leur talent.

Comme bien des gens, j’ai rencontré la Volte grâce à La Horde du Contrevent. Lecture, coup de foudre, je suis allée à une séance de dédicace, Mathias Echenay a appris que j’avais travaillé sur un roman de Jeff Noon avec Jacques Chambon, et peu après il m’a confié une première traduction. J’étais assez jeune et très naïve ; il m’a appris à avoir confiance en mon travail.

Est-ce qu’il y a des livres récents ou plus anciens que vous aimeriez éditer ou rééditer chez La Volte ? (Dans les anciens, je pense à des livres épuisés ou jamais traduits comme les autres livres de Octavia Butler, ou encore les livres de Olaf Stapledon…, ou plus récemment le cycle Baroque de Neal Stephenson) Est-ce que les coûts de traduction freinent beaucoup d’éditeurs ?

Il y en a tant ! Rien qu’en littérature anglophone, qui est celle que je connais le mieux : des inédits de Butler ou de Le Guin, de jeunes auteur.e.s U.S. J’aimerais aussi proposer de la S.F. arabophone. Pour l’instant, je ne peux guère en dire plus.

Les coûts de traduction représentent une part énorme du budget d’un livre, environ 50%. Il existe des subventions publiques qui limitent les dégâts, mais, pour une petite maison, chaque titre étranger est un risque financier et un engagement lourd.

Est-ce que vous pouvez nous parler des prochaines parutions de La Volte pour la fin de l’année et début 2018 ? Ou peut-être du premier livre qui sera publié sous votre direction ?

En janvier, Susto, de luvan, un roman insurrectionnel d’une puissance et d’une créativité remarquable.

Ensuite, un nouveau Léo Henry, une biographie hallucinée, entre le merveilleux, la religion, l’alchimie et la poésie, de Hildegarde von Bingen, et le troisième volume du cycle « Canopus dans Argo » de Doris Lessing, Les Expériences siriennes.

On avait parlé de « Amatka » de Karin Tidbeck, un superbe roman très proche des livres de Jeff Vandermeer, avec également un petit côté Ursula Le Guin, à paraître chez La Volte en mars 2018. Vous voulez nous en parler un peu plus ? Est-ce que vous savez si elle travaille déjà sur un autre livre ?

Amatka est stupéfiant. Proche des œuvres de Le Guin et de Margaret Atwood, le roman joue avec les propriétés du langage dans une colonie austère et normative ; un 1984 pris dans les glaces, les Dépossédés dans un monde où la réalité n’existe qu’aussi longtemps qu’on la nomme.

Tidbeck a par ailleurs publié deux recueils de nouvelles très bien accueillis. À suivre !

Est-ce que vous pouvez nous raconter un peu comment s’est passé votre festival des Utopiales cette année? La Volte participait aux premiers Etats généraux de l’Imaginaire je crois, vous pouvez nous en dire plus ?
Personnellement, j’ai passé beaucoup de temps avec Becky Chambers, invitée du festival et lauréate du prix Julia-Verlanger.
Les Etats généraux ont atteint leur objectif : 150 personnes ont discuté pendant trois heures ! C’est prometteur pour l’avenir. Il faut maintenant que la mobilisation se poursuive, et s’assurer que tous les acteurs de l’imaginaire – pas seulement les éditeurs – se sentent impliqués.
A la Volte, Toxosplasma s’est très bien vendu, et David Calvo a rencontré un beau succès sur scène et dans les allées. Je crois qu’elle a été très heureuse des échanges avec le public.
 
Pour finir qu’est-ce que vous lisez en ce moment ?

Je relis beaucoup. En ce moment, la Pénélopiade d’Atwood, De bons présages de Pratchett et Gaiman, les nouvelles de Karin Tidbeck. Et je lis surtout des romans pour La Volte, que ce soit les titres que nous envoient les agents littéraires ou les textes que nous signalent les Voltés. Je ne peux parler de rien tant que le projet n’est pas sur les rails, mais je suis amoureuse d’un texte de « fantasy sociale » que j’espère faire découvrir aux lecteurs français.Je suis en train de terminer Toxoplasma, de David Calvo : elle a un sens de la formule et une sensibilité qui me percent le cœur à chaque page.

Le site de La Volte

Update le 01/12/17 : « Amatka » de Karin Tidbeck est dans la liste des meilleurs livres sf de 2017 du Guardian ici, (chronique à suivre dans quelques temps…) écrite par Adam Roberts, liste que je consulte chaque année avec un immense plaisir.

Cyanure, Laurent Loison (Hugo Thriller)

« Il est effrayant de penser que cette chose que l’on a en soi, le jugement, n’est pas la justice. Le jugement c’est le relatif. La justice c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre un juge et un juste. »

Victor Hugo.

Parmi toutes les citations qui ouvrent chaque chapitre de Cyanure, je crois que celle qui résume le mieux et le livre et l’obsession de l’auteur est celle-ci, celle du grand Hugo.

De nos jours en France. Un ministre de la république est assassiné au calibre 12.7 par un tir de fusil de précision de 1200 mètres. Qui est capable d’un tel exploit ? L’effroi gagne le pays et les politiques. Ils réalisent qu’ils sont tous de potentielles cibles. Dans le même temps le président lui-même reçoit d’étranges et inquiétants courriers. L’enquête brûlante est confiée au commissaire Florent Bargamont et à ses adjoints Emmanuelle de Quezac et Loïc Gerbaud. Mais les indices sont quasiment inexistants. L’équipe chevronnée du 36 quai des Orfèvres va devoir tout vérifier, réfléchir ; et surtout, remonter une piste très ancienne frappée du sceau de la vengeance. Mais une bobine sanglante comme celle-ci ne se dévide pas sans dommages…

J’aime beaucoup les histoires qui naissent à l’aune d’un thème. Ici, dans Cyanure, le thème est le jugement. Celui que l’on porte avec nonchalance, celui que l’on est toujours prêt à formuler, sûr de son droit et de son bon sens. Le jugement provient de l’opposition du bien et du mal, de notre éducation formatée par rapport à ces deux entités. Le propos de ce thriller, et c’est déjà énorme d’y avoir songé, est de démontrer que peut-être, je dis bien peut-être, le jugement est au final une malédiction s’il est manié avec légèreté et avec des œillères. Le jugement serait-il une charge plutôt qu’un pouvoir ou un privilège ? Juger en s’appuyant sur un ressenti personnel, son vécu, en proie à la colère et/ou à la haine est un remède qui peut s’avérer pire le mal. Le bien et le mal, les deux facettes d’une même entité qui est l’humain. Quelle belle idée Laurent Loison ! Nous dérouler un récit très prenant, jalonné de rebondissements, peuplé de personnages très fouillés, très humains, d’imprimer un rythme tendu avec peu de répit et malgré tout, d’assujettir tout cela à quelque chose de supérieur, une réflexion puissante et profonde sur ce qu’est ce fameux jugement. Chaque entame de chapitre débute par une citation faisant office de réverbère de sagesse au lecteur. Dans ce roman rien n’est laissé au hasard. Ne l’oubliez pas si vous décidez de le lire. Déjà je dis bravo à ce postulat de départ, cette volonté de mettre ce thriller au service d’une chose plus noble, plus précieuse qu’une simple fin ébouriffante ou un inévitable « retournement final ».

Je pourrais dire que l’idée et le concept sont géniaux, mais abuser de superlatifs usés jusqu’à la corde (du bourreau ?) ne serait pas rendre service à l’auteur, il ne serait pas récompensé pour son très bel effort.

Ma chérie a lu Cyanure avant moi, elle a beaucoup aimé, elle a été désarçonnée par la fin, mais ne m’a rien dit évidemment. C’était amusant de savoir que j’empruntais un chemin qu’elle avait foulé juste avant moi. C’est une idée ça, vivre cette expérience en couple. Une idée à creuser. Mais revenons à notre sujet. Dans ce livre, vous ne trouverez pas de grandes envolées lyriques, la narration, le style, les personnages, tout est au service de cette cause supérieure, aborder le thème du jugement. Oh rassurez-vous, même si l’écriture est épurée pour être efficace et trépidante, les pages recèlent de passages forts, intéressants, des images apparaissent, des mots résonnent. Comme page 85, la première phrase, énorme : La porte claqua comme un fouet sur l’échine d’un cheval récalcitrant. Florent entra comme un fauve dans le bureau du Chat.

Vous l’avez l’image hein !

Laurent Loison maîtrise la plume c’est certain. Regardez comme il tire avec efficacité le portrait d’un personnage, ça se passe à l’angle de la page 103 : Le nouveau venu, la quarantaine tassée, portait une dizaine de dossiers. La fatigue se lisait sur son visage. L’alcool, les nuits en planque, les journées harassantes s’étaient imprimés sur chacune des rides de son visage.

En plus l’auteur joue sur ma corde sensible. Page 137 je tombe sur une citation en exergue d’Antoine de Saint-Exupéry : Ni l’intelligence ni le jugement ne sont créateurs.

Antoine de Saint-Exupéry, l’écrivain que je place au firmament. Autant dire que j’étais déjà bien attendri, heureux de tomber sur ce genre de phrase. Le coup de grâce, je l’ai reçu un peu plus loin, au détour de la page 201, avec une citation d’un homme que j’admire, le philosophe empereur Marc-Aurèle.

Là, cher Laurent Loison, tu avais toute mon attention. Mais si le sujet est sérieux et que le thriller est assez sanglant, l’humour n’est jamais loin. Ça fait du bien et ça détend l’atmosphère qui en a parfois bien besoin.

En début de chapitre, page 237, on trouve une citation de Léonard de Vinci. Elle fait le lien parfait entre le travail de l’enquêteur (Bargamont dans le récit et vous cher lecteur en lisant ce livre) et celui de l’auteur, cette règle d’airain : Sachez vous éloigner, car, lorsque vous reviendrez à votre travail, votre jugement sera plus sûr.

S’il y a une chose qui est quasi acquise, c’est que vous ne croiserez pas l’ennui dans cet ouvrage. L’enquête est touffue, dense, elle se contorsionne dans les méandres sombres et avilissants de la politique. Et ce tueur, cette menace permanente sur tous les protagonistes. C’est un peu flippant vous verrez. Vous allez vous sentir observé.

Evidemment il y a un truc qui m’a un peu agacé. C’est la compagne du commissaire Bargamont. Trop parfaite, la cascade de cheveux qui ondulent sur les épaules dessinées, sa grande intelligence, ses origines bien nées, son cul de déesse, trop c’est trop. Et puis les scènes d’amour, là c’est carrément du Harlequin, tout est si parfait qu’on y croit pas une seconde. Mais il n’y a peut-être rien de plus dur à raconter qu’une scène de sexe. Soit on est trop mièvre, soit on est vulgaire, soit on se vautre dans le poncif éculé. L’équilibre se révèle si fragile. Mais l’essentiel vous l’avez compris, ne se situe pas là.

Je ne peux guère vous en dire plus sous peine de truander gravement le secret de l’instruction. Je m’en voudrais. J’ai essayé de me montrer fidèle au thème, c’est-à-dire que j’ai tenté de ne pas trop juger. J’ai adoré ce concept. Dans le mille.

Autre chose. Ce livre est aussi un très bel objet. Une couverture qui n’en dit pas beaucoup mais qui appâte, une texture du papier très agréable, des rabats classes. On l’a bien en main, il ne pèse pas trop (ce n’est pas comme notre conscience…), un livre c’est aussi ça, ce contact-là.

N’oubliez pas, la fin de ce thriller vous sidèrera, elle le fera parce que vous ne pouvez pas la deviner, même si vous êtes de fins limiers. Parce qu’une autre fin est possible, et qu’il vous faudra y mettre du vôtre. N’oubliez pas, les souvenirs d’enfance, le vécu, le petit Poucet, les petits cailloux…

Hop ! un dernier extrait pour la route … La cruauté était-elle vouée à toujours triompher ? Les fins heureuses n’étaient-elles que des mensonges à classer au rang des rêves enfantins, des illusions destinées à nous rassurer, nous emmitoufler d’espoir, nous abandonner dans un cocon si confortable qu’il nous aveugle sur la terrible cruauté de la vie ?

Glaise, Franck Bouysse, La manufacture de livres

Cher Monsieur,

Je me permets de vous vouvoyer, ce qui sera plus simple au vu de ce que j’ai à vous dire : je vous déteste.

Vous nous commencez un splendide roman, tel Roger Martin du Gard et ses Thibault ou Emile et ses Rougeon pour nous laisser tomber comme deux ronds de flan ou retomber comme un splendide soufflé.

Vous me semblez pourtant extrêmement doué : le juste mot collé au bon sentiment, des descriptions champêtres dignes d’un Jean Giono, voire d’un Pagnol hors concours…. Vous savez nous toucher et nous atteindre comme un Cesbron, nous diffuser la tension de votre récit comme un Simenon dans la force de sa créativité pour finalement nous arranger une fin à l’arrachée digne d’un Stephen King.

Mais vous n’êtes pas un Stephen, vous êtes un Franck, le Franck, le Bouysse même. Un individu à la plume poignante, à l’écriture si naturelle, aux serments et aux senteurs si naturelles pourtant…Comment avez-vous pu ainsi vous laisser aller ?

Vous nous bâtissez un récit ardu et semé d’embûches étymologiques, au vocabulaire si précis, si détaillé et si riche que souvent j’en ai regretté de ne pas avoir un dictionnaire sous la main afin de parfaire ma culture. De prime abord ardu, votre richesse d’écriture a su me conquérir et m’accrocher, même si votre lecture fût longue, mais c’est une question de situation.

Tissé dans le fil de l’Histoire sociale et politique d’une époque que les moins de 100 ans ne peuvent connaître (sauf au travers des pages si souvent tournées de ces manuels d’Histoire que nous ont contés nos chers enseignants parce que cela était leur métier…), vous avez su toucher ma fibre familiale, me faire me souvenir qu’un jour je fus adolescent, qu’un jour je fus amoureux pour la première fois.

Pour cela, mille et un merci. Mille et un merci d’avoir su raviver ces braises d’émotions, ces fagots de sentiments depuis si longtemps éteints, ce feu si vite effacé.

Merci aussi d’avoir su nous chanter la complainte du paysan (sans arrière-pensée aucune sur ce mot : celui qui travaille la Terre) qui quoi qu’il arrive, entre la croupe d’une vache et les semis à  planter, n’oublie jamais le droit du sol, le pouvoir de l’argent et la force de la terre mère.

Parce que la mère quand elle n’est pas Terre est néanmoins très terre à terre dès qu’il s’agit de perpétuer la race ou le nom ou le sang, que cela soit vrai ou fabulé, que la malédiction tombe encore une fois au même endroit ou qu’elle tente par tous les moyens de préserver sa progéniture.

Parce la progéniture monsieur c’est tout ce qui leur reste à ces braves gens, et même quand elle est morte, on en garde encore le souvenir chevillé au corps et le souffle enchainé au cœur au point de fabuler, au point de se perdre, au point de transposer sur d’autres ce trop-plein d’amour que l’on ne sait exprimer autrement que par la brusquerie, les confidences incertaines et tâtonnantes, la hargne et la rancœur contenue.

Donc Monsieur Bouysse vous avez su d’une part conquérir mon cœur et mon âme mais Dieu seul sait que je vous en veux ! Car d’un récit que je ne voulais pas voir se terminer, de ces personnages que vous croquez avec tant de simplicité et que vous plongez dans les affres de la vie pour leur donner corps vous nous offrez une fin si fine et si légère que je ne peux qu’être colère malgré toutes ces émotions que vous avez su faire renaître.

Donc, même si ma colère à votre encontre est justifiée, n’en gardez pas le souvenir et donnez-moi juste le plaisir de lire une de vos fresques paysannes si bien écrite et qui sait si bien se mêler au rythme des saisons et au son des cris de cette multitude animale qui nous entoure et que nous oublions d’écouter.

Merci Monsieur Bouysse pour ce merveilleux moment d’écriture si vite terminé, pour cette histoire trop facilement terminée alors qu’elle est si bien contée.

Je vous souhaite une bonne continuation et j’ai hâte de vous relire encore et encore (et rien à secouer des lames de mon plancher).

Cordialement

Le Corbac.

LE FANTOME D’HOLLYWOOD, RAY BRADBURY (Denoël) par Bruno D.

Ce roman fait suite  à La solitude est un cercueil de verre du même auteur (chroniqué ici) et paru chez Denoël également. Il constitue un témoignage fameux sur la vie des studios hollywoodiens de la grande époque. On retrouve la plume virevoltante qui nous plaît tant chez Ray Bradbury et il pose les jalons d’une histoire hors du commun comme lui seul sait le faire.

Avec humour et force descriptions, c’est à une immersion totale dans l’industrie cinématographique des années cinquante que nous convie un auteur au sommet de son art. Fantasque, ironique tout autant que précis et acerbe, il nous dépeint sous un large spectre les pérégrinations d’un jeune scénariste qui n’est autre que lui même.

Un projet de film autour d’un monstre, le fantôme d’un ancien directeur de studio qui apparaît perché sur le mur du cimetière jouxtant les studios Maximus, le tout par un soir d’halloween et c’est parti pour une histoire déjantée mais sérieuse, ou les cadavres s’accumulent, les hypothèses les plus folles circulent et surtout ou le grand Ray s’amuse comme un fou pour brouiller les pistes en nous faisant côtoyer des décors fabuleux et impressionnants.

Polar bizarre, satire fine de ce monde recroquevillé sur des certitudes fragiles, c’est absolument truculent. On rattrape avec bonheur les personnages du premier roman  comme l’inspecteur Crumley ou Constance, la star d’un autre temps, mais que dire des acteurs qui jouent en continu  leurs rôles, y compris à l’extérieur des studios ! Prenez un Jésus Christ toujours vivant avec de vraies stigmates, un ancien maquilleur de Lénine, le docteur Phillips qui ne vend pas que des médocs licites ; ajoutez à ceux-ci un réalisateur de génie grande gueule, un directeur de studio énigmatique, une monteuse hors pair et vous aurez une galerie de personnages extraordinaires apportés sur un plateau… De cinéma, cela va de soit par un Ray inventif et malicieux dans les grandes largeurs.

Roy, maquettiste de génie, Clarence, vieux chasseur d’autographes et «La Bête» que vous rencontrerez peut être complètent ce tableau de la meilleure inspiration.

Personnages passés et présents se croisent pour donner un récit sombre et angoissant par moment et la vérité ne sera pas forcément là ou on l’attend. Maître Ray Bradbury est au commande dans ce 2ème opus oscillant entre hommage au polar noir et hommage au cinéma américain. Un modèle de réalisation et de dérision doublé d’une mécanique de précision pour un grand roman de fiction écrit avec poésie, nostalgie et un sens inné d’un fantastique dosé à merveille.

Le cercueil de verre était un tour de chauffe, Le fantôme d’Hollywood est une gourmandise à déguster lentement comme on savoure un grand cru. Merci aux éditions Denoël de remettre cet auteur au goût du jour parce que pour paraphraser une célèbre marque, Ray Bradbury le vaut bien !

Entre deux mondes, Olivier Norek, vu par deux chroniqueurs !

Olivier Norek c’est une des étoiles du noir français (comme en témoigne son prestigieux passage à la grande librairie il y a peu), doublé d’un auteur sympathique qui ne manque pas de se faire remarquer dans les salons et sur les réseaux sociaux (comme en témoignent ses jeux de ping pong avec son collègue Nicolas Lebel). Rien d’étonnant donc à ce que Perrine et Bruno aient tous les deux eu envie de lire son dernier opus Entre deux mondes, ce sera donc deux chroniques pour le prix d’une ! 

<iframe width= »560″ height= »315″ src= »https://www.youtube.com/embed/xjSfBZcivt8″ frameborder= »0″ gesture= »media » allowfullscreen></iframe>


L’avis de Perrine 

Je me suis octroyée une entorse à ma pile à lire Bloody 2018 pour me poser sur le dernier roman d’Olivier Norek, dont j’avais adoré Surtensions et que j’ai eu beaucoup de plaisir à recevoir lors de la dernière édition du festival Bloody Fleury. Et puis ce roman semblait attirer l’attention, et j’aime assez me faire mon idée moi-même, qui plus est lorsqu’il s’agit d’un auteur que j’apprécie (littérairement et humainement).

J’admire le fait qu’Olivier sorte de sa zone de confort en abandonnant le capitaine Coste, et plus encore qu’il ai choisi de s’attaquer au sujet des migrants et plus particulièrement de la jungle de Calais. Je ne peux que saluer le travail colossal qu’il a abattu pour nous donner un aperçu de ce qui s’y passe, et de l’horreur qui se déroule sous nos fenêtres. Comme le dit très bien un des personnages, c’est facile de détourner les yeux quand cela se passe à la tv, mais on fait quoi quand ça arrive dans notre salon ? Car c’est vraiment ce que j’ai ressenti, surtout pendant la première moitié du roman.

Comme toujours Olivier est particulièrement doué pour faire passer des émotions, de l’horreur à la compassion en passant par la colère et le dégoût. Ce fût pour moi une lecture douloureuse, pleine de culpabilité, de ne pas savoir, de ne pas voir, de ne pas chercher à savoir et à voir surtout.

Que ce soit dans un monde, dans l’autre ou entre deux, nulle raison d’être fiers, si ce n’est de quelques initiatives humanitaires ou personnelles, tellement dérisoires face aux besoins mais tellement précieuses ne serait ce que parce qu’elles ont le mérite d’exister.

Je ne sais donc pas trop si je dois remercier l’auteur pour m’avoir entrouvert les yeux sur un sujet auquel je ne m’étais jusque là pas intéressée ou si je dois le maudire pour m’avoir donné le cafard.

Cependant, si les personnages sont crédibles, émouvants et réussis, si l’écriture est toujours efficace et percutante, l’intrigue en elle-même me laisse sur ma faim, et la fin ne m’a carrément pas convaincue.

J’aurai tendance à classer Entre deux mondes dans la catégorie des romans nécessaires pour comprendre le monde (ou du moins une partie), mais certainement pas dans celle de la lecture détente et plaisir. Cela surprendra sûrement les fans de Coste, car la tonalité est radicalement différente, mais je pense que c’est totalement volontaire de la part de l’auteur.

Un acte militant et un cri du cœur, un reportage émouvant réussi, mais un roman… peut-être pas tant que ça.


L’avis de Bruno : 

Porté par une trilogie Victor Coste saluée de façon unanimement élogieuse par la critique, Olivier Norek, ex Lieutenant de la Police Judiciaire du 93, était attendu avec impatience pour son nouvel opus. Le gaillard a surpris tout le monde en abandonnant l’espace d’un écrit son héros récurrent et je crois qu’il a surpris encore plus de monde avec le thème central de ce quatrième bouquin.

Pendant trois semaines, il est parti s’immerger dans la jungle de Calais, ouvrant grands les yeux et les oreilles, humblement, laissant venir à lui pauvres âmes errantes et déracinées à la poursuite de l’eldorado anglais. Ainsi est né en partie Entre Deux Monde, un titre évocateur superbement choisi pour illustrer son propos.

En préambule et très honnêtement l’auteur nous dit «Face à la violence de la réalité, je n’ai pas osé inventer. Seule l’enquête de police, basée sur des faits réels, a été romancée».

Alors que jusqu’à présent de nombreuses chroniques ou mises en avant ont salué la sortie du dernier Norek, il y a une chose qui m’embête un peu. Je m’attendais à un roman et j’ai plutôt l’impression d’avoir été embarqué dans une émission de « Zone interdite » ou d' »Envoyé spécial » !

Journaliste d’investigation à tous les niveaux, plus que romancier sur ce titre, je ne peux que saluer néanmoins l’immense travail de M. Norek qui a eu les couilles d’aller dans la jungle de Calais pour tenter de comprendre le pourquoi du comment. Respect !

Ce livre, c’est la rencontre entre deux individus pétris de bons sentiments : Adam, un policier syrien, fuyant le régime de Bachar el Assad et Bastien Miller (clin d’oeil à Broadchurch?), un flic français ayant demandé sa mutation à Calais.

Au milieu de tout ça, Kilani, Ousmane, Maria et Nora, Marion et Jade et la tentaculaire «Jungle», sorte de furoncle ancré sur la terre de France et au plus profond du sol calaisien, énorme bidonville né de l’aveuglement et de l’amnésie des pouvoirs européens.

Bien sûr, il dénonce à travers l’histoire d’Adam, l’épuration du régime Syrien (« 24 morts dans un rouleau de pellicules ») ; l’avidité des passeurs vils profiteurs, mais aussi la difficulté et le danger qu’ont dû affronter les migrants pour se rendre en France.

Jamais bouquin n’aura montré d’aussi près l’horreur du voyage, la réalité du camp de Calais et l’aberration de la gestion de cette crise migratoire par les pouvoirs politiques. Oui, il va faire pleurer dans les chaumières le Norek, femmes et bobos parisiens, certainement, les amateurs de polars, ça c’est pas sûr !

On ne peut pas lui reprocher d’avoir mis les pieds dans le plat. Fort indigeste le plat, parce que  la vérité du terrain crue est étalée sous nos yeux. Pas de gants, juste la retranscription méthodique et froide exacerbée par un grand sens de l’observation et du vécu ; c’est ça le style et la marque de fabrique d’Olivier Norek.

Situation ubuesque  pour les flics, « On les laisse juste moisir tranquille… On tire tellement de grenades lacrymo qu’elles arrivent toutes les semaines par palettes… Personne ne choisit Calais… on a été obligé de bloquer les demandes de mutation ». Ces citations résument à elles seules le malaise et le climat ambiant. Effectifs de police à bout de force et sans illusions côtoient des migrants pleins d’espoirs dans un drôle de balai ahurissant qui chaque nuit dégénère lors d’affrontements irréels et violents.

Fuir, espérer, résister, survivre, sombrer, cinq mots pour résumer une œuvre poignante qui décrypte 15 ans d’une crise sans précédent et  nous fait pénétrer au plus profond de la jungle de Calais avec ses quartiers, ses règles, sa violence et ses zones de non droit, là ou nos politiques n’ont jamais mis les pieds et ou au mieux, ils sont venus «donner» quelques représentations à l’entrée, devant les caméras.

Une leçon d’humanité au cœur du chaos, celle d’Adam et de Bastien qui entretiennent cette mince différence qui sépare l’homme de l’animal, c’est cela l’Entre Deux Mondes d’Olivier Norek.

Voilà, seulement je trouve que ça ne marche pas, pas avec moi en tout cas. Déçu en refermant ce livre dont on disait monts et merveilles, déçu parce que je m’attendais à un roman noir, déçu par une conclusion qui me laisse dubitatif, et déçu parce que j’ai eu affaire à Norek le reporter, caméra au poing, et non pas Norek le romancier, celui de Code 93Territoires et Surtensions que j’avais adoré !

A force de vouloir coller absolument à  la réalité pour donner de la crédibilité, il en oublie un peu trop le coté inventif qui est l’essence même et la définition du roman et d’une œuvre de fiction. C’est bien écrit, l’humanitaire et la misère, il connaît, oui mais… J’attendrais donc le retour de Victor Coste avec impatience. 

Wilderness, Lance Weller, (Gallmeister, collection totem)

« Le bruit qui montait de ce champ, ce jour-là, traversait les tourbillons de fumée, et son écho se répercutait dans toute la campagne commotionnée. L’odeur, ce jour-là, était une odeur de chaleur, de fumée, de peur, de furie, de merde et de sang – une puanteur brûlante qui s’élevait, saumâtre et amère, de l’herbe frissonnante, des arbres qui s’entrechoquaient et de la chair en sueur. »

J’ai passé tout un mois sur ce roman. Je ne voulais pas le finir, parce que ça signifiait arriver au bout, et je m’y refusais. Je voulais retrouver la caresse de ses mots chaque jour, je voulais retrouver Abel et Buster le chien, saisir leurs regards autour du feu qui craquait d’étincelles filantes, j’avais le profond désir d’écouter leurs silences, de ces silences Bouyssiens qui disent tant de choses. Alors, un peu comme Pénélope, je revenais en arrière, je défaisais sans cesse, pour me délecter de certains passages simplement époustouflants, et les relire pour être sûr de ne pas avoir rêvé, pour sentir le passage de ces phrases stupéfiantes dans mon corps. Alors forcément, j’ai fait durer le temps un peu plus longtemps que ne l’exigent les règles de l’univers, et je suis triste aujourd’hui, parce que la prose de Lance Weller est incroyable, parce que je ne reverrais plus Abel et Buster, et Glenn, et Ellen Makers, et les contrées faramineuses et sauvages de la côte Nord-Ouest de l’Amérique, celle qui tutoie le Canada et que lèche le Pacifique.

Des bouquins de cette trempe, je n’en ai pas lu beaucoup. Et je n’ai pas peur de dire que c’est le plus prodigieux que j’ai lu cette année. Quand on dit ça en mars, ça ne rime pas grand-chose ; mais quand on assène cette vérité en novembre, ça a une sacrée gueule.

Je me suis aussi pas mal arrêté, pour noter des passages qui touchaient au sublime, toutes les trois pages à peu près. Deux pages de mon carnet de notes. Et je suis frustré parce que je ne peux pas tout mettre ici, là et maintenant, et même faire un choix est difficile. Il n’y a guère que l’exergue qui s’est imposé naturellement.

Bien sûr, après avoir dithyrambé de la sorte, vous voulez en savoir plus. Je suis d’accord.

Nous sommes en 1899, là où je vous ai dit. Abel est un vieil homme malade, il tousse pas mal. Ça lui fait cracher du sang, pas bon signe ça. Depuis plusieurs années il vit avec un chien, Buster, une bestiole croisée porte et fenêtre qui s’est pointée un jour, comme ça, à l’orée de la forêt. Abel, il vit dans une cabane. Mais une cabane comme vous ne pouvez pas trop l’imaginer. Quatre pauvres murs en bois de récupération, avec des espaces, on voit le jour à travers les fentes du bois flotté, tout ce qu’il a trouvé. Des tôles sur le toit, même plus de porte, et juste assez large pour s’allonger et dormir. Du camping rustique et permanent. Parce que Abel, il a fait la guerre. Celle qu’on appelle la guerre de sécession. Il a combattu partout, du côté des sudistes. Il a laissé pas mal de lui dans ces combats fratricides, et un bras gauche quasi inutilisable. Son corps sacrifié est une carte de cette guerre à lui tout seul. À la bataille de la Wilderness en 1864 ça été le pire. Durant cette guerre, la première de l’ère moderne, il a vu des choses tellement horribles…Et compris qu’on était vraiment pas grand-chose sur cette terre. Des visages l’accompagnent en permanence, des cris, des voix aussi. Des odeurs qui surgissent de sa mémoire, des sons brûlants, des images effroyables.

Mais Abel n’a pas été qu’un soldat, il a été un mari aimant, et un père aussi. Mais il a tout perdu. Depuis, il a posé son existence sur cette côte mouvementée, cet endroit irréel de beauté. Mais Abel ressent l’appel du passé, il est malade et veut revenir dans le seul endroit où le bonheur l’a étreint ; sa maison, abandonnée après la perte de sa famille. Alors il part avec Buster pour traverser une bonne partie des Etats-Unis. Sur le chemin, peu après, il est attaqué par deux hommes qui lui volent son chien et le laisse pour mort. Des indiens sédentarisés le recueil et le retapent. Puis Abel n’a plus qu’une obsession, retrouver Buster.

Il va s’en suivre des pages fulgurantes, des flash-backs sur la guerre, sur le temps de la vie en famille. Des moments de littérature suspendus dans le sillon net de ces pages si noires et belles que parfois, j’ai cru lire la nuit, dans le ciel lui-même.

Et sans cesse, ce genre de phrase, comme une offrande au lecteur. Page 118 : La température se rafraîchit, toute trace de la chaleur du jour fut aspirée vers les étoiles, et la Terre ne fut plus qu’une boule froide.

Tout au long de ce récit poignant, Lance Weller travaille l’histoire de son pays avec subtilité. Nous découvrons un pays immense, un peu emprunté à cause de sa taille, tourmenté par la guerre civile encore dans toutes les mémoires et toutes les blessures. Les indiens n’existent plus en tant que Nation, ils sont éparpillés sur le continent, en haillons et dans la misère. L’Ouest a été conquis, en totalité. Mais le pays n’est pas pacifié pour autant. Il est truffé de recoins grands comme des départements français dans lesquels agonisent de vieilles histoires, de vieux conflits, d’anciens contentieux et d’ancestrales civilisations. C’est dans ces endroits là que nous emmène l’auteur, là où le passé se frictionne encore avec le présent dans des relents de poussière et de poudre à canon. Il nous dépeint un pays à deux vitesses. Les grandes villes modernes qui attirent les foules et le progrès incessant, et ces vastes étendues qui oscillent encore entre deux époques. Les vieilles conceptions ont aussi la vie dure, notamment du point de vue racial. Les noirs sont libres, mais le plus souvent libres d’être pauvres. Et le dernier massacre des indiens à Wounded Knee date seulement de neuf années.

Et puis ces phrases, toujours. Page 250 : À pas lents, il s’en retourna dans la Wilderness, et sur son chemin il rencontra la mort dans toutes les postures.

Oh bien sûr, si vous cherchez un truc qui trépide, avec des évènements toutes les quatre pages, ce livre n’est pas pour vous. Ici, l’évènement, c’est le style, énorme. Oh bien sûr, si votre désir est de lire un ouvrage saccadé par des rebondissements haletants, continuez votre route. Cette histoire est un road-movie, un road-movie lyrique et sublimé par la nature et les paysages. Avec de l’humain dedans, beaucoup d’humain, tellement d’humain que ça éclate de partout, dans les pages et dans le cœur. Peut-être que j’ai tant apprécié ce roman parce qu’il va à mon propre rythme, c’est rare de tomber sur le livre qui respecte ton propre métabolisme. Oh bien sûr, par moments, de rares moments, l’auteur va un peu trop loin dans le détail, il a un peu trop fignolé son verbe, mais c’est un premier roman.

Lance Weller nous parle avec tact des luttes internes qui dévastent les âmes, les regrets, les envies perdues, les malheurs incrustés dans les neurones. Il nous fait faire connaissance avec un homme brisé en quête de rédemption, un homme qui a réalisé, au détour d’un bois, qu’il avait choisi le mauvais camp. Un homme qui ne se remet pas de ça et de la perte de sa famille. Mais un vieillard debout malgré tout. C’est tout un pan de l’histoire de l’Amérique que vous allez croiser, et vous n’allez pas en revenir de tant de justesse.

Je vous laisse avec les mots de l’auteur, page 372 : Mais il se souvenait du berceau et des boutons d’or, des petites pâtisseries toutes chaudes, et de la pluie qui tombait sur le lac, et du bruit de la robe de sa femme, comme un chuchotement sur le plancher, et il se sentit si malheureux qu’il eut du mal à retrouver son souffle.