Focus sur les Camhug, Islanova débarque !

A l’occasion de la sortie d’Islanova demain chez Fleuve Noir, l’équipe d’Unwalkers se met en 4 pour vous présenter Nathalie Hug et Jérôme Camut !

Jérôme et Nathalie… Nathalie et Jérôme… Un couple, 4 mains, deux auteurs… Une entité.

Celle qui fut L’Enfant Rien (Calmann-Lévy) avant de devenir La demoiselle des tic-tac (Calmann-Lévy) croisa un jour le regard du beau ténébreux qui avait affronté  Les Eaux d’Aratta (Bragelonne), appris à apprivoiser La Matière des Songes (Bragelonne) quand il visita Anasdahala (Bragelonne) sur les traces de Malhorne(Bragelonne).

Le choc eu lieu 1 Rue des Petits-Pas(Calmann-Lévy), suite à un Crime au Musée (Editions Belfond).

Avec Instinct (Editions Télémaque), ils menèrent leur enquête, découvrant ainsi au travers des Yeux d’Harry(Calmann-Lévy), les Eveillés (Calmann-Lévy) qui étalaient leur Stigmate(Editions Télémaque) sur les Murs de Sang (Calmann-Lévy)

Ils durent affronter Le Sourire des Pendus (Editions Télémaque) et découvrirent que pour s’en sortir il fallait boire Le Calice jusqu’à La Lie (Editions Télémaque) et affronter Le Mal par Le Mal(Editions Télémaque).

En mode Prédation (Editions Télémaque) ils attaquèrent leur grande fresque. Leur vision de notre humanité et de notre probable devenir.

Ils choisirent d’explorer les Voies de l’Ombre (Le Livre de Poche) et de descendre Trois Fois plus Loin (Calmann-Lévy) en Rémanence (Editions Télémaque).

De cet endroit, de cet instant naquit ce couple de rebelles, ce couple si fin, ce couple si doué. Leurs histoires défendent quelque chose, véhiculent une idéologie ou une position. Ils ne savent que nous raconter ce que nous sommes, ce que nous devenons et ce que nos enfants seront.

C’est là que réside leur talent : cette prémonition, ce récit d’anticipation qui dans chacun de leurs écrits nous dévoile un peu plus et sans fard ni maquillage ce monde que nous avons façonné ainsi…

Bienvenu à IslaNova, et n’oubliez pas le guide.


AU PROGRAMME : 

115, Benoît Severac (La manufacture de livres)

En 2016 et notamment pendant toute la promo de Bloody Fleury, j’ai inlassablement répété que Benoît Severac avait du talent. La semaine dernière encore des collégiens me parlaient avec enthousiasme de Little Sister, et je reste marquée par Le chien arabe (Traffics en poche) que je ne cesserait jamais de recommander. C’est donc avec un immense plaisir que dès sa sortie je me suis précipitée sur 115, pour retrouver Sergine et Samia dans leur cabinet de vétérinaire.

Sans Adamat, Hiérosé n’aurait rien à perdre. Sans son fils, la jeune Albanaise n’aurait pas de raison de vivre. D’ailleurs, elle serait déjà morte. Noyée dans la mer Adriatique parce qu’elle se serait laissée couler lorsque le bateau s’est retourné entre Durrës et Brindisi. Les passeurs les ont sortis de l’eau et les ont amenés jusqu’en France où la jeune Albanaise est forcée à se prostituer. Planquée dans un container pour échapper à ses proxénètes, elle est découverte par Nathalie Decrest, chef de groupe de la Brigade Spécialisée de Terrain de la Police Nationale, lors d’une descente dans un camp de Gitans. La vétérinaire Sergine Hollard, elle, a un projet : créer une clinique ambulante qui accueillerait les animaux des SDF, seuls liens entre les indigents et le monde. Lors de la mise en œuvre de son projet, elle rencontre Cyril, un jeune autiste qui vit dans la rue sous la coupe de deux sœurs jumelles surnommées Charybde et Scylla par les sans-abri et les travailleurs sociaux. Les deux jeunes femmes, policière et vétérinaire, connaissaient les lisières de ce monde de la misère : elles vont y pénétrer pour en découvrir la violence. (source La manufacture de livres)

Jusqu’à présent j’ai aimé les côtés lumineux des romans de Severac, cette fois je dois avouer que je n’en ai pas trouvé beaucoup. Il y a dans 115 une sorte de fatalisme, derrière pourtant une foule de bonnes intentions. Les personnages y sont toujours aussi touchants, de Sergine bien sûr plus déterminée que jamais à faire le bien autour d’elle à son échelle, à Odile, SDF alcoolique qui ne trouve de sens à la vie que dans son chien, en passant par HK, chef du groupe de sans abris, qui bien que personnage mineur m’a énormément plu. Cependant (et oui bien que fan absolue je reste objective !) j’ai été un peu perturbée par la multitude de ces personnages et leurs histoires, qui certes ont du sens mais qui ne me paraissaient pas indispensables en soi. Ou plutôt les personnages sont tellement réussis que j’avais envie d’aller plus loin. Je dirai presque que j’aurai aimé deux romans, l’un avec Hiérosé autour du proxénétisme, l’autre dans le camp des sans abris avec Cyril, car je reste un peu sur ma faim.

Il n’en reste pas moins que ce très bon roman met une fois de plus le doigt sur ce que nous nous efforçons de ne pas (trop) voir, sur ce qui gangrène les quartiers, décourage (à juste titre) bon nombre de bonnes volontés, et laisse un sacré goût amer d’injustice. Même les plus déterminés à faire le bien, souvent englués dans le système, se retrouvent confrontés aux conséquences de leurs décisions, même prises dans l’intérêt de quelqu’un qu’on souhaite aider. Après tout, il paraît qu’une bonne action ne reste jamais impunie… 

 

NE FAIS CONFIANCE A PERSONNE, PAUL CLEAVE (SONATINE) par BRUNO D.

J’ai cru perdre plusieurs fois la raison lors de la lecture du dernier Paul Cleave, quoi de plus normal me direz vous pour un bouquin dont le sujet central tourne autour d’Alzheimer. Maintenant que je l’ai terminé et bien que n’étant pas client chez un célèbre opérateur téléphonique, je dois bien vous avouer que votre humble serviteur n’a pas « tout compris ».

Cette histoire d’écrivain en pleine force de l’âge et frappé par cette terrible maladie à 49 ans est une idée de génie de la part de l’auteur. Notre héros, Jerry Grey, plus d’une dizaine de best sellers à son actif, invente pour ses romans des meurtres plus ingénieux les uns que les autres. Seulement voilà, depuis que le docteur Goodstory, ça ne s’invente pas, lui a diagnostiqué la maladie, Jerry ne sait plus s’il est Jerry l’écrivain sain d’esprit, ou Henry ,son personnage de roman. Incapable de distinguer la réalité de la fiction, c’est particulièrement bien embrouillé par l’auteur.

Paul Cleave nous dévoile le mécanisme effrayant de la maladie en même temps qu’on assiste à la perte des repères de Jerry et l’effondrement de son monde (bienvenu dans le monde gouverné par le Capitaine A). Jerry a-t-il commis les meurtres dont il s’accuse ou est il dominé par son affection ? Les crises et les pertes de mémoires sont de plus en plus fréquentes et cette plongée vers le néant est savamment orchestrée par l’écrivain.

Yo yo entre les époques, fils nombreux à démêler, un avant Alzheimer et un après, un carnet de folie à retrouver, témoignage vivant du Jerry passé et pouvant peut être innocenter notre auteur achèvent de brouiller les pistes et de faire tourner le lecteur en bourrique. Ajoutez à cela quelques personnage pittoresques et ambigus et vous avez les ingrédients d’une intrigue délirante.

On nage en pleine aliénation et il est bien difficile de savoir si on est en pleine période de confusion mentale ou de lucidité. Et le problème est là ! A un moment donné, j’ai décroché à cause de la structure du roman et de ses interminables aller retour entre passé et présent et du dédoublement de personnalité façon Docteur Jekyll ou Mister Hyde. De formidable et original, je suis passé en cours de lecture à un certain déplaisir et je me suis traîné jusqu’à la fin. Après ,si c’est le but recherché, là je m’incline et  je dis Bravo !

Pourtant l’auteur prend soin de dégoupiller la gravité du propos par  un humour noir grinçant et des morceaux de bravoure. La scène du mariage ,ou les apparitions de la vieille voisine curieuse sont à mourir de rire.

Oser écrire un thriller sur un sujet délicat comme Alzheimer qui fait souffrir le patient atteint et son entourage est un acte audacieux et bien maîtrisé sur la majeure partie du roman. Je vous encourage à vous faire votre propre jugement parce que je reste globalement dubitatif. Il m’a fallut une semaine pour le terminer et même si comme le titre l’indique il ne faut faire confiance à personne, la fin, annoncée comme surprenante me laisse avec beaucoup de zones d’ombres.. .peut être celles laissées par Alzheimer justement !

SHARKO, FRANCK THILLIEZ (FLEUVE NOIR) par Bruno D.

Sorti le 11 mai dernier, j’ai quand même réussi à patienter quatre mois avant de plonger dans le dernier Thilliez. Son précédent one shot, centré sur la narcolepsie m’avait séduit, mais pas totalement fait « Rêver ».Tenir un Franck Thilliez dans les mains et surtout ceux avec Lucie Henebelle et Franck Sharko, c’est normalement un aller simple pour une histoire hors du commun, haletante, bref un moment de pur plaisir pour le dévoreur de thrilleur noir que je suis. 

Pour Sharko c’ est simple : pavé de 570 pages commencé samedi matin, kaputt dimanche 18h. Addictif, intense, impossible à lâcher dès que l’on a commencé à tourner les pages.

Acte 1, on commence par une scène digne d’une séquence d’ouverture d’un James Bond. Océanopolis, aquarium de Brest, un plongeur chargé de l’entretien du bassin à requins, se taillade volontairement la paume de la main avant de se laisser dévorer sans peur par les prédateurs excités devant les yeux effarés des visiteurs. Une indication dès le départ quand à l’orientation et l’ambiance du roman à venir.

Acte 2, Lucie Henebelle est appelée par sa tante. L’oncle Anatole, retraité de la police, vient de décéder et continuait d’enquêter sur une affaire de disparition. Lucie promet à sa tante de poursuivre.

Je ne veux pas vous en dire plus, je serais désolé de spoiler cette intrigue orchestrée par Franck Thilliez ou tout sonne juste et s’emboîte parfaitement.

Lucie et Franck sont au cœur de ces pages. Leur vie, leurs angoisses, les peurs les plus sombres vont venir secouer notre duo ; celles qui font que l’on perd ce que l’on a de plus cher, celle qui font commettre des actes répréhensibles, celles qui répandent la terreur et qui font quelquefois franchir la ligne jaune et s’enfoncer du coté obscur.

Jamais Franck et Lucie n’auront été aussi menacés et en danger. Il y a l’enquête dans l’enquête et les erreurs à ne pas faire. Véritable démonstration de force de l’auteur qui maîtrise les procédures et les sujets scientifiques à merveille. On en apprend toujours plus dans le domaine qu’a choisi de traiter l’auteur, ici le sang et tout ce qui peut tourner autour.

Les personnages secondaires ne sont pas en reste. Nicolas Bellanger, flic têtu et brillant, laissé exsangue à la fin de Pandémia avec la mort de sa femme est le 3ème acteur de ce roman. Sa descente aux enfers n’a d ‘égal que sa volonté indicible de résoudre cette énigme et d’aller jusqu’au bout coûte que coûte.

L’intrigue, machiavélique, vous donne l’impression d’être monté dans un Space Mountain qui va dérailler à chaque instant. Individus troubles évoluant dans des endroits sordides, cruauté, sadisme, vous croiserez bien des travers de l’espèce humaine dans ce thriller haletant.

Sharko est un de mes tops depuis depuis le début de l’année, j’allais dire sans surprise, au même titre que deux ou trois autres découvertes (voir les précédentes chroniques publiées sur Unwalkers). De vous à moi je n’ai qu’une chose à ajouter : Franck Thilliez, quand il met Lucie et Sharkho en scène, c’est lui le PATRON.

Une terre d’ombre, Ron Rash (Seuil et Points) par Seb

« La falaise la dominait de toute sa hauteur, et elle avait beau avoir les yeux baissés, elle la sentait, comme si son ombre était tellement dense qu’elle s’infiltrait dans les bois. Une terre d’ombre et rien d’autre, lui avait dit sa mère, qui soutenait qu’il n’y avait pas d’endroit plus lugubre dans toute la chaîne des Blue Ridge.»

  1. Laurel et Hank Shelton vivent à l’extrémité d’une petite vallée encaissée des Appalaches. Frère et sœur unis dans l’ombre de la falaise qui les domine. Affligée par une tache de naissance, Laurel est tenue à l’écart des gens de la ville qui croient encore aux sorcières. Revenu d’une guerre pas encore finie, Hank y a laissé une main. Seuls, sans presque aucun lien avec le reste de la région sauf le vieux Slidell. Ils arrachent leur subsistance à la terre en faisant un peu d’élevage et de culture. Jusqu’au jour où Laurel aperçoit un mystérieux joueur de flûte dans les environs. Elle ignore que sa vie va alors basculer.

Ron Rash détient le secret de ses incipit qui vous accrochent aussi sûrement qu’une aiguille maintient un insecte dans une collection. Avec ce roman il ne déroge pas à la règle et son savoir-faire remplit les pages. Tout est réuni dans ce roman noir pour que nous soyons captivés et émerveillés. D’abord la langue, toujours magnifique, elle nous rappelle que l’auteur est aussi un poète patenté. Et il n’a pas besoin de beaucoup de mots pour faire surgir une image, une émotion. Page 48 : L’aube libéra de hautes branches des entraves de l’obscurité.

Ensuite il y a ce territoire qu’il parcourt sans cesse de sa plume sans jamais l’user ni le banaliser. Les Appalaches, segment rocheux bleuté, comme une balafre sur le côté Est des Etats-Unis. Ancien repaire de nombre de tribus indiennes, notamment les Cherokees. Un lieu vaste et qui offre plusieurs visages, un endroit possédant son propre pouvoir, comme tous les territoires, un coin d’Amérique générant presque une pensée et exerçant sa volonté sur les pauvres âmes vivants en son sein.

Il y a peu de temps, j’ai eu le grand privilège d’assister à une rencontre à Limoges, à la librairie Page et Plume, entre Ron Rash et Franck Bouysse. Deux grandes voix du noir et des territoires. Et lors de cette discussion passionnante, l’américain disait que lorsqu’il se trouvait dans ses montagnes, il se sentait comme dans le ventre de sa mère. Voilà le genre d’effet que peut avoir une région sur ceux qui l’habitent. La Nature sous la plume de cet auteur puissant est représentée telle qu’elle est, magnifique mais sans pitié, une vision très proche de celle du très regretté Jim Harrison. Rash transporte avec ses mots vivaces une idée précise ; que les hommes passent et que la Nature reste, impériale et éternelle, presque démiurgique. Comme dans ce passage page 275 : Alors il contempla les montagnes et songea combien une vie humaine est petite et fugace. Quarante ou cinquante ans, un instant pour ces montagnes, et il ne resterait aucun souvenir de ce qui était arrivé ici.

Mais l’artiste a fourni son plus gros effort sur les personnages, très travaillés, fouillés, composés de plusieurs strates,  de tranches de vie, de pensées et de caractère, de vécu mêlé à l’expérience. Le tout enveloppé dans le tégument des émotions et des sentiments qui balancent, tantôt vers le bien, tantôt vers le mal, vacillent et tremblent comme des bougies dans le vent. Des personnages façonnés, forcément, par le lieu où ils vivent, comment pourrait-il en être autrement. C’est flagrant dans ce passage par 251 :

– Quand on sera à New York, est-ce qu’on habitera au bord de l’océan ? Demanda Laurel.

– Pas loin, en tout cas.

– Ah. Je veux pouvoir regarder quelque chose dont on ne voit pas le bout. C’est comme ça, non, l’infini ?

Quel désir plus naturel pour une femme qui a passé toute sa vie dans un vallon morbide, sous le joug d’une falaise omnipotente.

Que ce soit le vieux Slidell, cet homme qui a vu sa famille massacrée durant la guerre de sécession (ça remet les choses en perspective et ça en dit long sur la société américaine de l’époque), que ce soit Hank et sa main en moins, Chauncey Feith, le pathétique recruteur de l’armée ou Laurel, cette femme au destin déjà écrit, qui ploie sous le poids d’une vie de misère, ou bien Walter, électron libre en quête d’espoir et de lumière, toutes ces trajectoires ne vous laisseront pas indifférents. L’empathie et le mépris, la compassion et la haine, sont des sentiments qu’il n’est pas aisé de faire surgir dans le sillon de l’écriture, mais Ron Rash maîtrise cet art-là, à la perfection.

Le romancier des Appalaches va encore vous secouer sacrément les tripes, et l’esprit aussi. Il va vous montrer que parfois, la souffrance peut être belle.

Par le Vent Pleuré, Ron Rash (Seuil), traduction Isabelle Reinharez par le Corbac

Ça faisait des plombes que je n’avais pas lu un livre si émouvant !

Y a pas à dire Ron il sait te chambouler le cœur et faire fonctionner tes glandes lacrymales.

J’ai adoré ce petit (200 pages) roman on ne peut plus intimiste : émotion, sensation, révélation et nous, au milieu, simple pion que Ron Rash se plait à promener.

Et la ballade dans laquelle il nous entraîne vaut une, deux, trois voire six canettes et une bonne boutanche de rouge, histoire de se remettre de cet afflux de sentiments qui nous tombe dessus à chaque page, voire à chaque ligne.

Eté 69, Summer of Love… Eté de toutes les découvertes pour Eugène… Eté qui fera de lui l’homme que l’on va suivre 46 ans plus tard dans sa déchéance ancrée. Celui de la découverte de l’amour et du sexe, de l’alcool surtout. Celui du vol et des premières rébellions…Celui qui l’a tué….

Oubliez les sentiers boueux et les bouseux qui trafiquent dans les bois, oubliez les gros balèzes qui défouraillent à tout va et Welcome dans l’âme humaine.

Par le Vent pleuré est un  atroce roman d’apprentissage, le récit d’une pitoyable déchéance parce que cet été est pour Eugène celui qui va marquer sa vie à tout jamais et lui faire toucher le fond du cul de la bouteille, c’est celui qui va conditionner tous ses échecs, toutes ses luttes perdues d’avance.

Par le biais d’une seule et unique rencontre, au fil des baignades et des canettes bues, des médocs volés et d’une amourette estivale, Ron Rash nous raconte la vie de deux frères orphelins de père et dont la vie est dirigée par l’omnipotent et omniprésent Grand-Père, grand chaman devant l’éternel d’une petite bourgade des Appalaches.

On y trouve pêle-mêle : la réussite sociale, les bonnes mœurs catholiques, le pouvoir de la renommée et le poids de l’argent, l’influence du patriarche sur sa ou ses descendances, l’échec, l’alcoolisme et plein d’autres travers humains.

Je ne suis pas le Vent et je n’ai pas pleuré… juste eu les yeux humides devant cette peinture réaliste de l’adolescence. J’ai vibré au mouvement de l’eau quand l’hameçon la pénètre, j’ai transpiré sous le soleil après mon pack de bières, j’ai été séduit par un maillot de bain vert, j’ai été fier d’être le meilleur de la Fratrie mais au final quand je me retourne après 46 ans et que je regarde ma vie je réalise que c’est un échec et que je vais un jour crever dans ma fange.

Merci Mister Rash pour cette leçon de vie !

LE PAYS DES HOMMES BLESSES, ALEXANDRE LESTER (DENOEL) par BRUNO D

Un livre poignant et riche d’histoire , c’est ce que vous découvrirez si vous décidez de vous laisser emporter par ce drame racontant la vie des frères Roberts et de leur famille. Vous plongerez dans la Rhodésie des années 70, ancienne colonie britannique, devenue indépendante, mais restée aux mains des blancs.
Autour de Msasa, l’exploitation familiale créée de toutes pièces par le Père Roberts à la force de ses bras et de son courage, l’auteur nous immerge lentement(150 pages ) dans l’Afrique. Il pose les bases de son récit en nous faisant sentir et respirer au plus près toute la poussière de l’Afrique, cette terre mystérieuse et attirante, mais sauvage et impitoyable. Les blancs et les noirs sont chacun à leur place mais l’équilibre est fragile, précaire. Celui qui vous respecte aujourd’hui peut vous abattre d’une balle dans le dos le lendemain.
Grande fresque d’aventure au coeur d’un pays rude, ce scénario rappellerait presque les films hollywoodiens à grand spectacle comme Out of Africa de Pollack en 1985 ou Je rêvais de l’Afrique d’Hudson en 2000. Une photographie de l’Afrique, mais également une fine analyse politique de 20 années de luttes, de jalousies larvées et de jeux de pouvoir, c’est ce que vous respirerez en suivant la vie des frères Roberts. Wayne fermier dans ses tripes, né dans la douleur mais vivant grâce à Abe et Patrick cultivé et secret plus que cultivateur.
Le décor et les personnages définitivement plantés, la colère gronde sous la forme d’une guerre civile qui va se mettre à broyer les âmes et les vies, brûler la terre, ravager les amitiés et révéler les vraies natures. La famille Roberts, Mère et Père en premier, les deux fils, et même les grands parents, tous vont être impactés par ce tourbillon de folie ou chacun fera des choix selon sa conscience et ses aspirations profondes.
L’amour et la passion de la terre pour Wayne et des motivations plus ambigues pour Patrick vont mener le rythme de ce scénario inscrit dans la rage, la douleur et le chaos. La magnificence des paysages africains autant que la faune et la culture locale auréole le récit d’une magnifique lumière.
Mon seul bémol concerne le coeur du bouquin que j’ai trouvé détaillé, mais un peu long et fastidieux. A la décharge de l’auteur, je pense qu’il fallait tout ces faits pour étayer toute la profondeur de l’action.
Le pays des hommes blessés est un formidable roman sur les enjeux du racisme et du colonialisme. La violence et le sang marquent d’une couleur rouge les contours de ce pays qui allait devenir le Zimbabwe. On y apprend, hélas que l’histoire est un éternel recommencement et que les vieilles rancunes ont la dent dure.
Cet Autant emporte le Vent africain donne un éclairage bouleversant sur les atrocités commises par des gens au nom de la haine ou de la liberté sans ce soucier qu’un jour leurs exactions viendront longtemps les hanter et seront ancrées à jamais dans la mémoire collective du pays.

Têtes Brulées (Karin Salvalaggio – Bragelonne Thriller – Traduction Marie Ploux) par le corbac

Comme quoi il ne faut jamais s’arrêter à une première impression.
Il y a quelques mois j’ai lu Poussières d’Os (même auteur, même maison) la première enquête de Macy Greeley et je n’avais pas été des plus enthousiaste. Alors quand Têtes Brulées a atterri entre mes petites pattes j’ai quand même hésité et puis je me suis dit que si je n’essayais pas je ne saurai pas.
Et j’ai bien fait !
Ça c’est de l’enquête ! Une intrigue bien troussée, un fil conducteur bien déroulé, une intrigue soignée aux petits oignons…Nickel dans le fond.
Karin Salvalaggio multiplie les intrigues sans que cela devienne un bouillon indigeste et insipide. Chaque histoire, chaque piste à sa saveur, son odeur comme si elle nous préparait son ragout en tête à tête. Une pincée de ceci, une goutte de cela… On fait revenir les ingrédients de bases à feu vif et puis on rajoute progressivement d’autres éléments, d’autres faits, d’autres personnages afin d’épaissir la sauce, de donner de la consistance au futur plat. La viande mijote ainsi pendant 400 pages pour donner naissance à un plat aux saveurs multiples.
Et dans les ingrédients on y trouve : les trauma des anciens soldats revenus d’Afghanistan, les relations père/enfants, les relations extra-conjugales dans le boulot, la maternité, les ravages de la drogue chez les jeuns dans les petits bleds… Il s’en passe des trucs chez Karin mais elle te les raconte sans lourdeur, sans apitoiement juste histoire que tu saches et que tu comprennes.
Voilà M’dame Salvalaggio elle nous construit un roman qui, hormis le cliffhanger avec Ray ( pas forcément nécessaire et quand même un poil tiré par le chignon), cohérent et vachement moins brouillon. Elle arrive avec sérieux à nous mener en bateau au travers de toutes ces flammes.
Un Twin-Peaks sans mysticisme, une once de Brother de Jim Sheridan sans aucune eau de rose et une intrigue touffue comme dans les polars des frères Cohen voilà la recette du succès de Têtes Brulées… et puis il y a ces quelques questions qui restent sans réponse et qui nous frustrent mais que l’on accepte avec bon coeur pour suivre les règles.

LA REINE NOIRE, PASCAL MARTIN (JIGAL POLAR) par Bruno D.

Noir et étonnant, ce roman de Pascal Martin est autant un roman sociétal qu’un polar noir comme Jigal s’est fait la spécialité. Bien que nous soyons en Lorraine, on ne parle pas du charbon mais d’une sucrerie installée à Chanterelle. Symbole d’une époque florissante, la reine noire, cette grande cheminée domine toujours le village. Jadis, tous les habitants du village ou presque travaillaient dans cette usine. C’était dur, puant, mais le coeur de la cité battait au rythme des récoltes de betteraves sucrières. Malgré les efforts du directeur Durand, la raffinerie a fermé,la vie a peu à peu quitté la commune, et le nouveau maire Spätz a fait main basse sur la ville.
L’ouverture du roman avec le retour de Wotjeck parti il y a bien longtemps de la bourgade et ayant fait fortune à l’étranger est un modèle du genre ; un vrai travelling de cinéma.Vêtu exclusivement de noir et roulant à tombeau ouvert dans son cabriolet BMW il est une sorte de croisement entre Dark Vador et l’archange du chaos. Impressionnant inconnu dans un premier temps et faisant peur à tous, son arrivée à Chanterelle ne passe pas inaperçue !
La découverte de la paroisse et la présentation de ses habitants restés là parce qu’il y sont nés, avec leur drames et leur désespoirs achève de nous planter le décor. Seule Marjolaine, la fille de l’ancien maire semble être un peu plus moderne et connectée.
Un seul bistrot ou tous vont commérer, la galerie de personnages est pittoresque et complète. Pas besoin de gratter bien loin pour faire ressurgir le passé, délier les langues, d’autant plus que le fils de l’ex directeur de la sucrerie nous joue le retour au pays du fils prodigue, par hasard évidemment.
Le passé, le présent, pourquoi ces deux là Wotjeck et Durand sont ils revenus ? Hasard, volonté de tourner la page, de revenir à ses origines ou d’autres raisons bien différentes ?
Incisif avec des phrases uppercut comme « A force de lui bourrer le cul,l’abbé a fini par lui coller un polichinelle dans le tiroir. L’évêque n’a pas apprécié, d’autant plus que la môme a des courants d’air dans le caberlot. » Cette gouaille de chaque instant contribue à rendre digeste ce roman classieux, crasseux, anxieux et astucieux ou l’auteur nous propose un tourbillon jouissif, mélange de faux semblants et de vraies vérités .
Comme des mouches, je vous dit ça tombe, depuis que les deux sont revenus. Chanterelle a perdu sa tranquillité et on assiste à une sélection pas toute a fait naturelle de la population locale.
Intérêts des uns et des autres, raisons larvées, les passions se déchaînent et les commentaires vont bon train au bistrot du bourg. Les apparences sont trompeuses et les fils bien emmêlés pour saisir immédiatement ou l’auteur souhaite nous emmener.

La Reine Noire, toute suintante du passé et tentaculaire jusqu’à aujourd’hui, est un bel instantané de tranches de vie, de blessures et de gueules cassées, ou le passé écrasant n’est jamais bon à être remué. Polar noir et social ,il se déguste comme une gourmandise dont on a envie de ne faire qu’une bouchée,parce que tout simplement c’est très bon.

Le Diable en Personne (Peter Farris – Edition Gallmeister Néo Noir- Traduction Anatole Pons) par le Corbac

Il y a du Larry Brown chez Peter Farris (du moins dans celui-ci, je n’ai pas lu le précédent).
Certes le distinguo entre les protagonistes est assez manichéen au final mais Farris sait le ménager, l’apprivoiser et le tordre pour se l’approprier et faire naître son suspense.
Hé ben oui parce que la tension (et l’attention) ne se porte pas sur l’histoire (c’est-à-dire le 4ème de couverture) parce que celle-là on la connaît bien et on sait comment elle va finir.
Non, tout l’intérêt de ce roman réside dans le personnage de Leonard Moye : son histoire, ses valeurs, sa vie, ses prises de position… Tout y est pour nous tracer le portrait d’un homme torturé, ruminant des souvenirs sombres et portant sur les épaules toute une légende.
Les seconds couteaux (c’est-à-dire l’ensemble des personnages et intervenants autre que Léonard) ne servent qu’à le mettre lui en avant et à créer des situations, des rebondissements, de l’action et du mouvement.
Le récit est totalement centré sur cet individu ; le décor (la ville, la forêt, les routes…) n’est qu’un accessoire, une scène pour dérouler au final une jolie tragédie antique dans le respect de ses règles.
Mais… mais cet excellent travail d’écriture il m’a fallu deux à trois semaines pour le voir après sa lecture. (Et c’est très con parce que finalement la surprise est là, d’un coup : comme Le Verger de Marbre, Le Diable en Personne est un faux roman. Ils racontent tous les deux beaucoup plus que l’histoire ne l’écrit, avec talent certes mais aussi avec un récit convenu et connu.
Ma première réaction fut de me dire que je venais de lire le catalogue Néo Noir, un condensé de ce que j’ai lu depuis deux ans, comme si Peter Farris possédait l’intégralité des clés de Gallmeister, comme si il était capable en un roman de mixer un certain nombre des publications de Néo Noir depuis sa création et d’en devenir le représentant.
Un livre excellent, troublant dans son coté représentatif d’une collection que je lis régulièrement, mais surtout un roman humain plein de bons sentiments et qui laisse planer l’espoir d’un renouveau chez l’individu.