Présentation de votre parcours d’écrivain ?
J’ai publié mon premier bouquin, des poèmes, à l’âge de dix-sept ans. Comme souvent, c’est une rencontre qui m’a mis le pied à l’étrier. C’était un prof de français, poète à ses heures, complètement imbibé de Breton et des surréalistes. En classe, on pratiquait des jeux sur le langage, comme les «cadavres exquis», il nous initiait à l’écriture automatique. Ce prof a constaté que j’avais de la facilité et c’est lui qui m’a poussé à me lancer. Ça m’a motivé et j’ai tout de suite embrayé; j’ai écrit des dizaines de poèmes, évidemment de tendance surréaliste. Lui il me conseillait, m’orientait, et à force de peaufiner et retravailler mes textes j’ai envoyé mon premier recueil à un éditeur. Il a été séduit et trois jours plus tard on signait un contrat. Ensuite il m’a trouvé des bourses du service de la culture pour les deux prochains bouquins, et c’est comme ça que j’ai commencé.
Après ces premiers pas j’ai toujours continué d’écrire, de publier, seul ou en compagnie d’autres auteurs, dans des revues, des ouvrages thématiques. Et puis je suis devenu journaliste, parce qu’il fallait bien bouffer, et j’ai levé le pied, par manque de temps et de disposition d’esprit. À ce propos, on me demande souvent, surtout les jeunes, si le journalisme aide à l’écriture. Je dis toujours que non, pour moi c’est même l’inverse. D’abord parce que quand tu t’es farci des heures de turbin à écrire pour ton canard, t’as vraiment plus envie de reprendre la plume en rentrant chez toi. Et puis l’écriture journalistique est aux antipodes de la littérature. C’est un exercice qui demande la maîtrise de l’écrit, d’accord, mais comme un simple outil. L’imagination doit être bridée – tu dois t’en tenir aux faits – et il est capital que le style soit rapide, factuel, dénué des fioritures qui habillent justement la création littéraire. En général, lorsqu’un journaliste se mêle d’écrire un roman c’est rarement bon, à moins bien sûr qu’il ne soit écrivain par ailleurs. Mais commencer par devenir journaliste en pensant que ça formera au métier d’écrivain est une erreur, souvent fatale.
Parce que Hormis le talent de départ ou la facilité d’écriture, écrire est un vrai métier. Et comme tel, il s’apprend, se développe, se perfectionne. Bien écrire consiste évidemment à maîtriser les bases fondamentales de l’outil, comme le vocabulaire, la grammaire, le style, etc. mais ensuite l’expérience personnelle, le savoir et la réflexion entrent en ligne de compte. C’est à mesure du vécu que l’on apprend son métier d’écrivain. Plus le temps passe et plus on s’enrichit, ce qui est nécessaire pour bien “habiller” un bouquin; poser une intrigue est une chose, mais vient un moment où il faut remplir les “blancs”. C’est-à-dire mettre des dialogues dans la bouche des personnages, leur donner du relief psychologique, leur prêter des pensées, poser une trame qui soit crédible. Plus tu as de vécu et plus ça aide. Écrire un livre demande du volume, et ce n’est pas si facile qu’il y paraît. Ça demande de l’entraînement, de la confiance et une histoire suffisamment riche.
Pour en revenir à mon parcours perso, c’est depuis que je me suis installé dans une île des Caraïbes, au calme, que je me suis remis sérieusement à écrire. J’ai pu me plonger dans des essais historiques et des romans qui m’auraient demandé trop d’investissement au cœur du stress de la civilisation.
Les digressions certains leur donne un coté populiste je suppute,mois je ressens plutôt un coté anarchique, façon pirate, je suis dedans ou ailleurs ?
Je pense que tu es les deux pieds dedans. J’ai horreur des étiquettes et je ne serai jamais le porte-drapeau de quoi que ce soit, mais force m’est de constater que seuls les anarchistes ont compris quelque chose à ce monde de dingues. Ce sont les seuls qui identifient le vrai problème, à savoir le pouvoir. Quand tu relis Thoreau, Proudhon, Kropotkine, Bakounine, ou plus près de nous Hakim Bey, Bob Black ou Noam Chomsky, tu es obligé de reconnaître que la seule solution pour changer les choses c’est de se débarrasser une fois pour toutes de l’autorité imposée. Les États, les politiques, qu’ils soient de gauche, de droite ou du centre, ne sont là que pour gagner, exercer et garder le pouvoir. Faire travailler les masses au profit d’une clique élitiste a toujours été leur crédo, tant chez les capitalistes que chez les communistes. Mais l’anarchisme, contrairement aux idées reçues – qui ont la vie dure parce que ça aide à foutre la trouille aux gens –, ce n’est pas le rejet de l’ordre ou de l’autorité, mais seulement de ce qui est imposé. On peut parfaitement vivre dans une société faite de micro-entités autonomes et égalitaires. Dans une structure fédéraliste, avec des élus révocables, aux mandats courts, ça marche très bien. C’était d’ailleurs comme ça durant le Moyen Âge, ou même il n’y a pas si longtemps dans les coins reculés de nos campagnes. Bien souvent, les premiers signes de l’autorité (tribunal, mairie, gendarmes) se trouvaient à des kilomètres des petits bleds, et pourtant les gens ne passaient pas leur temps à se trucider sous prétexte qu’il n’y avait pas la présence de l’État pour les protéger.
Et puis il y a eu dans l’histoire des moments privilégiés où les hommes se sont organisés en communautés libres. Des révoltés, des rebelles, des parias, qui vécurent en marge des États parce que les circonstances le permettaient. Ce fut le cas des pirates, comme tu dis, et puis des Cosaques, auxquels j’ai consacré deux bouquins pour explorer le sujet. C’est le concept que Lamborn-Wilson appelle la TAZ, ou Zone Autonome Temporaire.
Je crois à la libre association des hommes, mais elle est malheureusement toujours vouée à disparaître, soit anihilée soit récupérée, parce que les tenants du pouvoir veillent au grain et que les gens se laissent faire. Depuis les millénaires que la civilisation existe, si les hommes avaient vraiment voulu vivre liibres il y a longtemps que ce serait fait! En fait chacun prétend aspirer à la liberté, mais au final tout le monde continue de voter pour des salopards comme Bush, Chavez ou Sarko. Et pourquoi ça? La Belgique nous montre qu’on peut très bien vivre sans gouvernement depuis bientôt un an. La Tunisie nous a prouvé qu’on pouvait renverser une vraie dictature en quelques semaines seulement. La flicaille, les politiques, il suffit d’une chiquenaude pour qu’ils s’effacent devant la masse. Alors pourquoi ne le fait-on pas? Par paresse, par laxisme; c’est tellement plus confortable de se laisser guider, même par des salauds, que de se prendre en mains et de se responsabiliser… Mais comme les gens ne peuvent pas accepter cette réalité en face, ils continuent d’affirmer qu’ils désirent la liberté. Mais si tu la leur donnais ils seraient bien emmerdés et ils se refabriqueraient illico des prisons. C’est ce que j’appelle la servitude volontaire. J’y travaille en ce moment même pour un de mes prochains romans.
On se sent moins bête et plus humain à la fin du livre, fait exprès ?
Ravi de te l’entendre dire! Ben non, pas fait exprès – je ne suis ni prof ni gourou – mais tant mieux si ça marche. Quand t’écris un livre, c’est pour parler des choses qui comptent à tes yeux. Pour moi c’est la vie, les gens, les idées. Je ne cherche pas à transmettre du savoir ou du bonheur, seulement à triturer des pensées, à faire vivre des personnages, et si par ce biais il peut y avoir une communion avec le lecteur alors le but est atteint. Un jour, quand j’étais au lycée, un copain Rwandais qui avait acheté mon premier recueil de poésie, m’a dit que pendant ses vacances au pays il avait lu mes poèmes à haute voix au bord d’un oasis, avec le soleil qui se couchait devant lui et des gazelles qui gambadaient tout autour… Cette image m’est toujours restée en mémoire et je me dis depuis que si de temps en temps mes bouquins peuvent servir à ça, alors c’est tout ce qui compte.