Il y a des livres qui sortent de l’ordinaire, et qui vous sortent donc du vôtre,
j’en ai lu un…..et j’ai eu la chance de pouvoir poser quelques questions à l’auteur, on partage ?
1 Je vous laisse vous présenter, vos œuvres, ici on est dans la littérature générale, pas spécialiste de la SF, qui semble un monde à part en France, un carcan par rapport aux Anglos saxons…..
Oui, c’est vrai qu’écrire de la SF n’est pas le meilleur moyen de passer à la télé ni d’écrire un best-seller ;-) Mais je suis tombé dedans tout petit, et je m’accroche. Dans la vie réelle (en semaine et en heures de jour), je suis ingénieur et je vis et travaille en région parisienne. Après les navires, j’ai passé quelques années dans la prospective et m’occupe en ce moment d’innovation. Le reste du temps (tout le temps en fait, pour ce qui est de l’hémisphère gauche du cerveau), je suis auteur et parfois traducteur, principalement en science-fiction et en fantastique. J’ai publié une dizaine de romans en science-fiction, un roman noir, et environ 70 textes courts, en SF aussi et principalement de fantastique. Pour tenter de briser le carcan que l’on vient d’évoquer, j’écris aussi en anglais, et j’ai publié quelques textes dans des revues et anthologies américaines et bientôt anglaises. Et bientôt – en 2012 si tout se déroule comme prévu… –, sera publié aux USA un roman de SF que j’ai traduit moi-même à partir de l’un de mes romans publiés, STYx (j’en reparle un peu plus loin).
2 Aux Usa, c’est la reconnaissance suprême non ?
Non, pas tant que ça. C’est un « petit éditeur qui monte » mais qui ne m’assurera jamais la gloire ni les Oscars (ça s’appelle Hugo Awards, en SF). Il m’a fait confiance en me publiant quelques textes courts, j’ai ensuite traduit l’un de ses romans en français (qui sort en 2012 si le planning est respecté) puis, de fil en aiguille, nous en sommes arrivés à cette offre de publication en retour. Ce n’était donc pas du tout un « envoi par le poste » anonyme de ma part, ce qui n’aurait jamais fonctionné, mais une suite logique (?) de nos bonnes relations.
3 c’est mon premier livre de vous, et assurément je vais plonger pour en lire d’autre, une vrai claque sur le thème éculé de l’alien. Comment développez-vous vos trames ? L’aspect réel semble important ? Non ?
Mes trames ? En réalité, j’improvise beaucoup sans schéma préétabli et, une fois que je me suis lancé (décision délicate, vu ce que dis juste après), j’espère, et m’arrange pour que l’inspiration tienne jusqu’au point final ; une méthode qui a parfois des ratés et m’a laissé en plan un ou deux manuscrits bien avancés, qui attendent encore leur fin. Cela dit, lorsque ça fonctionne, ça peut aller assez vite, et deux de mes romans ont été terminés en un mois environ, dans ces conditions de « risque maximal », et d’écriture sans filet de rattrapage. La réalité est importante, en effet, notamment dans ce roman où je souhaitais une SF, un environnement et des personnages qui semblent crédibles et assez fouillés pour que l’on (s’) y croie. Il me semble, a contrario, que les histoires spatiales sont souvent celles où les auteurs se permettent le plus de fantaisies avec la réalité et la technologie. Ici, tout est faux et/ou inventé, mais je l’assume, et j’ai essayé de faire en sorte que ça sonne vrai ou tout au moins, vraisemblable à la lecture, donc assez ardu parfois car la réalité n’est jamais simple, encore moins dans un vaisseau spatial. Une certaine dose de science et de technologies étaient donc inévitables sur un sujet de cette nature.
4 oui mais vous ne tombez pas le piège « du trop », l’introduction par la « naissance » de Jorge, se développe entre métaphysique, et religieux presque ?
Une « re-naissance » en effet, et très progressive, car c’est forcément le cas (du moins peut-on l’imaginer ainsi) lorsqu’on a dormi aussi longtemps et qu’en plus on est éveillé avant l’heure convenue. C’est aussi quelque peu mystique, il est vrai, car cet éveil est « parasité » par celui des sens qui intervient assez vite (une histoire d’amour suspendue dans le temps, contrariée par l’arbitraire et par des barrières d’ordre technologique)
5 Vos auteur ou livres qui vous ont durablement marqués, et vous en êtes venu à écrire comment ?
Le facteur déclencheur à l’écriture de mon premier roman a été, en 1992, « Hypérion », de Dan Simmons, (avec ses suites) que je considère toujours comme un chef d’œuvre absolu de la littérature SF. Avant et depuis cette date, quantité d’auteurs et d’œuvres m’ont marqué aussi (Greg Egan, Paul McAuley, David Mitchell…), mais je reste avant tout redevable à ce gigantesque pavé dans la mare qu’est ce roman de Dan Simmons, une œuvre majeure qui m’a « botté le cul » et forcé à me dire : « Essaie, toi aussi. Tu ne peux rester passif après ce choc ; tu aimes la SF, alors va-z-y, jette toi à l’eau et fais quelque chose de ta plume. »
6 Dan Simmons, déchiqueté par la presse française après ces propos, j’ai lu Drood , je l’ai trouvé excellent, presque comme son avant dernier et vous ?
J’ai lu presque tous ses livres « classiques » mais pas encore les deux ou trois derniers. Donc ni Drood ni Terreur portant sur l’expédition en antarctique. Tous, quel que soit le genre, sont d’un très haut niveau, de la « vraie » littérature, intelligente et passionnante. L’échiquier du mal est un monument, voire un chef d’œuvre (malfaisant !), mais ne pas oublier non plus des romans a priori mineurs tel que Les larmes d’Icare, immensément humain, mais passé presque inaperçu vis-à-vis de romans plus imposants. Il est vrai que l’auteur a « défrayé la chronique » il y a un an ou deux ; il n’empêche que son talent d’auteur n’est pas en jeu. C’est un vaste débat, depuis Céline et avant encore sans doute, que celui de devoir, ou non, juger séparément l’auteur et ses opinions, et son œuvre artistique ou littéraire.
7 l’avenir à court terme où tout le monde crie à la désolation, vous, comment l’apercevez-vous ?
Euh, pas si optimiste que ça, j’avoue. Et mon pavé dans la mare à moi, mon cri de rage pour exprimer tout ce que je pense des magouilles de ceux qui tireront toujours les ficelles et les marrons du feu, avec ou sans crise mondiale, ça a été STYx (publié en 2007). STYx est sans doute mon meilleur roman, un peu plus accessible aussi qu’Aliénations qui, c’est vrai, ne prend pas de gants avec le niveau de langage scientifique. STYx est très noir, mille fois plus sombre, et sans grand espoir de rédemption. En revanche, le scénario et les situations font bien moins appel au langage et à un contexte technologique.
8 je vous rassure on le sent, le cri, même dans Aliénations
Dans STYx, c’est poussé à un paroxysme aux limites de l’horreur, alors que dans Aliénations, le message critique existe en effet mais il reste relativement soft et presque philosophique ; et il n’engendre ni violences ni révolte, ni situations ou tensions extrêmes liées directement à cette dimension manipulatoire ou machiavélique. Jorge se révolte en douceur, cherchant à contourner par la réflexion et l’astuce ses commanditaires terriens, plutôt qu’à les heurter de front. Tenter de le décoder comme un « thriller avant tout » serait une erreur et risque de décevoir, car les questionnements métaphysiques sur l’avenir de l’homme (ainsi que sur « l’homme du futur » ) font aussi partie du projet ; pour moi, ils en sont même le cœur.
9 vous écrivez quand comment, avec des clopes du whiskey en regardant les bisounours ?
J’écris partout, des bouts de papier plein les poches pour noter des idées au fil de l’eau, non, au fil de rails plutôt, car je suis un « usagé » régulier des transports en commun (RER, etc.) et pas assez geek (bien qu’auteur de SF !) pour y emporter une machine « intelligente » avec clavier et/ou enregistreur vocal. Pour le reste, j’écris en musique, et j’écoute beaucoup de musiques assez spéciales, je veux dire spatiales, très électroniques, ambient, expérimentales voire noise et bruitistes, de vrais bandes-sons sans paroles de films SF ou d’horreur.
10 en parlant de film, d’ailleurs, vous avez été approché par un cinéaste ou la télé, en France la sf visuelle, c’est rare non ?
Ma première éditrice m’avait dit en effet, dès mon premier roman, que j’avais une écriture « cinématographique » (sic). Mais ça n’a eu aucun effet sur l’univers du cinéma ou de la télé, surtout en SF, un genre où le passage à l’image est très rare, du moins en France. Et il est vrai en effet que j’essaie d’aider le lecteur à « voir » et visualiser ce que je décris, plutôt que de le laisser dans le flou. Avec une tendance inverse pour mes personnages que je décris rarement ou alors de façon succincte, afin de laisser le lecteur s’identifier (s’il le souhaite…), plutôt que d’imposer des descriptions physiques souvent inutiles au scénario.
11 je n’oublie pas l’aspect social, éthique, de votre livre, à travers les technologies et simplement une vision de la société ; vous croyez encore en l’humain ? Et en nos modèles de démocraties ?
On en revient un peu à la question 7, non ? Mais il est vrai qu’Aliénations lance lui aussi son cri d’alarme sur les risques que pourraient générer les bio-améliorations de l’être humain dans le futur, en cas de bug, dérapage, négligence, manipulation, malversation, etc. On voit ce qui s’est passé récemment avec le Médiator, les prothèses PIP et d’autres cas encore où négligence, manque de précautions et autres erreurs ou insuffisances mènent au drame. Alors que dire, dans le registre de l’informatique, là où les bugs et « défauts de jeunesse » sont et resteront inévitables… La politique et l’économie mondiale sont à ce point mêlés (et ce sont parfois les mêmes qui sont aux commandes) que le cocktail peut devenir explosif et mener à l’abomination, comme je l’ai montré dans STYx. A ce titre, au moins Aliénations laisse-t-il une note d’espoir finale… Zut, là j’en ai trop dit sur le roman, peut-être ?
12 oh non, les lecteurs seront tellement surpris par ce livre que je ne m’en fais pas, aujourd’hui c’est internet qui prend un coup : MegaUpload c’est fini, j’ai l’impression que c’est parti pour un internet étriqué » l’âge d’or est fini ?
Internet est-il ou a-t-il été un âge d’or ? La liberté absolue de tout poster et tout charger sans contrôle ni éthique est-elle vraiment signe d’un âge d’or ? Je ne parle pas seulement du pied de nez aux droits d’auteur par la copie gratuite à tout va, mais de pratiques plus crapuleuses et parfois nées avec le Net ou en tout cas, dopées par lui : pédophilie « masquée », arnaques en tout genre, espionnage, hacking, manipulations de l’image des personnes par vol ou par diffusion de masse d’informations fausses ou détournées, etc.
13 une question à me poser, ou une réflexion ?
Ah oui, bien sûr. Comment un type qui n’est pas aficionado, et qui ne lit pas (que) de (la) SF peut-il avoir flashé sur ce roman qui accumule tous les codes, pentes escarpées et pièges de lecture issues du genre SF radical, tels que vaisseau spatial hyper-technologique, langage de geeks et d’astronautes, situations tarabiscotées nécessitant de relire ses cours de biologie, etc.
Plus sérieusement, j’apprécie que le même lecteur puisse, à travers ce scénario qui n’est pas si simple à digérer, je l’admets, des messages fondamentaux sur l’humanité et son devenir, les risques et les travers à éviter, etc.
14 pourquoi, parce que vous êtes talentueux, sans flagornerie, j’ai pris une claque terrible. Un thème éculé où beaucoup se sont plantés, la fin est géniale, vous ne mesurez pas votre talent ?
Je mesure avant tout que l’on vend énormément de livres et que, parmi ceux-ci, ceux qui se vendent et sortent de la pénombre (voire du néant absolu…) sont ceux supportés par des diffusions et campagnes de pub nationales à grande échelle (télé, affiches, chroniques dans les grands quotidiens, prix, etc.), et sont soutenus par un budget lui aussi national. Or pour avoir un prix, par exemple (équivalent SF des Oscars, dont je parlais plus haut), il faut être détecté puis lu par un nombre minimal = une « masse critique » de lecteurs ; sans quoi même les jurys de SF passeront à côté de l’objet sans le voir.
Mes deux derniers romans de SF (L’arène des géants, en 2008, puis Sphères, en 2009) illustraient et mettaient aussi en scène la thématique alien sur des modes inédits. Bonnes chroniques aussi, mais ils ont eu une vie plus brève encore que STYx, et pour à peu près les mêmes motifs ; diffusion réduite, puis bouche-à-oreille insuffisant pour les faire connaître en dehors de la sphère SF. D’où l’enchaînement fatidique habituel ; bien qu’ils soient diffusés, ils disparaissent des rayonnages des libraires au bout d’un à deux mois, ce qui laisse très peu de chances à une « rencontre fortuite » en librairie avec un lecteur curieux.
La fin « géniale » ? Je la pense ouverte, avant tout. Vu le scénario, tout retour à la case départ (la Terre) était exclu d’avance ; il fallait donc un autre enjeu et un message fort, après cette bifurcation inattendue d’un voyage qui, sinon, peut sembler avoir conduit à un échec.
En plus d’un poche réédité en juin, je devrais sortir en fin 2012 un autre roman de SF inédit, comportant le même type de réflexions sur l’alien et l’altérité, un roman où l’être humain a, encore une fois, raté le coche et le payera très cher. Le titre en est Le syndrome de Las Casas (cf. Bartolomeo de Las Casas, ce prêtre espagnol du XVème siècle qui a défendu à ses risques et périls la cause des Indiens d’Amérique). Ce roman-là, pas du tout spatial dans son décor, fera la part belle à l’éthologie, à l’ethnozoologie et à la découverte d’une planète et de ses espèces étranges et exotiques, dans un environnement inhospitalier, de type tropical (jungle humide, pour ne pas dire bourbeuse… et truffée de dangers).
entretien realisé par courriel ce mois de janvier avec l’aide de Thomas un grand merci à tous…










