La Volte respire ici aussi : entretien avec Mathias Echenay

Ma rencontre avec La Volte date de 2004 et la parution de leur premier livre : « La Horde du Contrevent » (Grand Prix de l’Imaginaire 2006, Prix Imaginales des Lycéens 2006) d’Alain Damasio, livre que j’ai déjà relu deux ou trois fois avec toujours autant de plaisir, voire plus… Pour ceux et celles qui ne l’ont pas encore lu ou qui n’en ont pas entendu parler imaginez un monde, la Terre ou non, sur lequel souffle continuellement le vent, tous les jours, sans arrêt. Un vent omniprésent, toujours changeant, au point que toute une mythologie a été créée autour de cet élément, ainsi qu’un langage et une écriture permettant de décrire et retranscrire ses différentes formes.

A chaque génération, un groupe d’enfants est choisi et entrainé dès leur plus jeune âge avec une seule mission, un seul but : partir et découvrir le mythique Extrême-Amont et la source du vent. Dans « La Horde du Contrevent », nous suivons l’épopée 34ème Horde, formée de Golgoth, de Sov, de Pietro, de Caracole, d’Oroshi, d’Erg et bien d’autres dont je vous laisse découvrir les noms. Alain Damasio y écrit des phrases magnifiques dont je me souviens encore aujourd’hui, qui me donnent encore des frissons en les écrivant : « Nous sommes faits de l’étoffe dont son tissés les vents », « Le cosmos est mon campement », « la seule trace qui vaille est celle que l’on se crée », « Caracole rit du caritatif, Il va te laisser sur le carreau d’arbalète, car il a le verbe hâtif ! » ou une des toutes premières : « Bienvenue à toi lent homme lié, poussif tresseur de vitesse »… Voilà pour le bref résumé, mais en plus de cette histoire déjà magnifique, il faut rajouter une narration polyphonique, une prose poétique, des personnages qui vous marquent profondément, et une bande originale du livre réalisée par Arno Alyvan qui offre un prolongement à l’univers du livre.

Après « La Horde du Contrevent », il y a eu la réédition de La Zone du Dehors en 2007, dans une version retravaillée par l’auteur (précédemment paru chez Cylibris), premier roman d’Alain Damasio, dystopie politique proche d’un « 1984 » de Georges Orwell, décrivant les actions d’un mouvement de résistance appelé La Volte contre une société totalitaire (« Souriez, vous êtes gérés… », « Change, plutôt que tes désirs l’ordre du monde ») dans un univers inspiré des concepts philosophiques de Foucault (« Surveiller et punir »), de Jeremy Bentham (« Le Panoptique ») ou encore de Nietszche, une nouvelle fois avec une incroyable construction et narration polyphonique, livre cette fois-ci accompagné d’un dvd . Il a été récompensé par le « Prix européen Utopiales des Pays de la Loire » 2007.

La Volte a aussi édité quatre livres de l’auteur britannique culte et inclassable Jeff Noon : « Pollen » et « Vurt » en 2006, « Nymphormation » et « Pixel Juice » en 2008, un cinquième étant annoncé pour septembre 2012 si tout se passe bien.

Il y a eu également le superbe triptyque d’anticipation Chromozone de Stéphane Beauverger (« Chromozone » et « Les Noctivores » en 2005, « La Cité Nymphale » en 2006) racontant l’histoire d’une Europe dévastée par un virus militaire, avec des couvertures magnifiques de Corinne Billon. Plus récemment du même auteur, en 2009, est paru « Le Déchronologue », un incroyable mélange de roman de pirates et de science-fiction, récompensé par pas moins de quatre prix majeurs français : Grand Prix de l’Imaginaire 2010, le Prix européen Utopiales 2009, le Nouveau Grand Prix de la Science-Fiction française (Prix du lundi) 2010 et le Prix Bob Morane 2010.

Il faut aussi citer le triptyque Narcose de Jacques Barbéri (« Narcose », accompagné de la bande originale du livre « Une Soirée au Lemno’s club » en 2008, « La Mémoire du crime » en 2009 et « Le tueur venu du Centaure » en 2010) et son recueil de nouvelles « L’homme qui parlait aux araignées » en 2008 avec une préface de Philippe Curval et une postface de Richard Comballot.

Plus récemment il ne faut pas oublier « Rouge Gueule De Bois » (« RGDB » pour les intimes) de Léo Henry, road-novel halluciné, roman noir jubilatoire et délirant dont les personnages principaux sont Fredric Brown et Roger Vadim, nominé pour le Grand Prix du Roman Noir du prochain Festival du film policier de Beaune. A propos de ce livre, allez dans une librairie, prenez-le, feuilletez le lexique qui se trouve à la fin du roman, et je vous mets au défi de ne pas avoir envie de le lire juste en voyant les différentes notices

Pour finir, La Volte vient d’entamer la réédition du cycle complet de Nicolas Eymerich écrit par Valerio Evangelisti dont les deux premiers titres sont disponibles dans toutes les bonnes librairies : « Nicolas Eymerich, inquisiteur » et « Les chaînes d’Eymerich », le troisième « Le château d’Eymerich » prévu normalement pour mars 2012.

Je pourrais continuer à vous détailler le catalogue complet, mais je vais m’arrêter là et je vous laisse découvrir sur leur site les titres dont je n’ai pas parlé…

La Volte se caractérise par des objets-livres toujours très beaux (avis subjectif je sais, mais tant pis), des couvertures qui sont souvent de véritables œuvres d’art signées Corinne Billon, Stéphanie Aparicio, Luderwan, Jef Benech ou encore Philippe Sadziak entre autres, et une volonté de casser les frontières entre le livre et les autres médias, comme en témoignent les nombreux site internet des livres (site de « La Horde du Contrevent », de « La Zone du Dehors », ou encore celui de la trilogie Chromozone ») ou les nombreux cd et dvd les accompagnant et offrant du même coup une expérience inédite aux lecteurs. Les livres édités sont souvent à la croisée des genres, entre littérature mainstream et littérature de genre, bref, des livres à part.

Et aujourd’hui j’ai eu le plaisir d’échanger avec Mathias Echenay, le directeur de La Volte, encore merci à lui d’avoir pris le temps de répondre à mes quelques questions.

Peux-tu nous raconter comment La Volte a été créée ?

Travaillant par passion dans l’édition, j’ai été mis en contact avec Alain Damasio et le manuscrit de La zone du dehors. J’ai tenté de trouver un éditeur pour ce roman qui m avait mis un coup sur la tête, et après maints refus nous l’avons avec un ami publié chez CyLibris (Avec Olivier Gainon). Pour le projet de La Horde du contrevent, j’ai aménagé une rencontre entre l’auteur et Jacques Chambon alors chez Flammarion , ce grand éditeur s’est enflammé pour le projet mais est décédé brutalement. Alain m’a convaincu de monter une maison d’édition et j’ai craqué : la condition était de mettre plein d’argent et de trouver un diffuseur. Cela a été fait et nous avons commencé par La horde qui a eu et a encore le succès unique que l’on connait. La ligne édito correspond a mes goûts littéraire, bizarres, science fictifs ou non. La volte se veut artisanale et doit rester petite, sans salarié afin de conserver cette liberté de choix .

Peux-tu nous parler un peu de son fonctionnement, avec Les Voltés, ou des soirée « Encombrants » ?

Je me rends compte que l’on pourrait croire que je suis seul, ça n’est pas le cas, au contraire la Volte est un esprit animé par un collectif, a chaque projet une petite horde se constitue afin de générer des idées et de l »énergie. Certains s »éloignent un temps d’autres arrivent, nous avons voulu accueillir plus de bonnes volontés en lançant ce rdv mensuel dans Paris, ouvert et informel : dîner chaque premier mercredi du mois. Moi, ça me motive en tout cas.

Ca avance les livres numériques de La Volte ? C’est quelque chose que vous voulez vraiment mettre en œuvre ?Vous pensez que le livre numérique a un avenir en France ?

Question que j’ai tenté de lancer a plusieurs soirées, peu de voltés se déclarent intéressés. Nous allons en faire parce que quelqu’un nous incite à le faire et prend en charge la partie technique. De plus, on peut dire que plusieurs de nos livres s’appuient sur du multimédia, notamment avec des BO de livres, tant que ces arts font sens et apportent quelque chose a l’œuvre, ça vaut le coup, sinon c’est du gadget. Raison de plus pour ne pas laisser le numérique aux mains de techniciens qui ne lisent pas ou ignorent le rôle de l’éditeur, du libraire. Mais franchement, pour l’instant le modèle économique n’a pas été inventé, viable pour les auteurs et les éditeurs s’entend.

Il y a d’autres auteurs étrangers que vous aimeriez publier ou rééditer comme ce que vous faîtes avec Valerio Evangelisti ?

Peut être un autre, mais jusqu’à présent nous n’avons pas choisi un texte sans l’avoir lu, ça limite niveau bassin linguistique.

Qu’est-ce que vous nous préparez pour 2012 ? Et à plus long terme ?

Evangelisti toujours, Calvo pour mars et nous y croyons beaucoup, des nouvelles d’Alain Damasio, et j’espère Noon, l’autre étranger de la maison!

Pour les années suivantes, un roman de Barberi, Des nouvelles de Leo Henry, un roman de Beauverger, Nicolas Eymerich et Noon toujours, sans compter le roman de Damasio un jour. Il y a d autres possibilités mais déjà accompagner nos auteurs risque de nous faire dépasser le nombre raisonnable de parutions annuelles.

On peut en savoir un peu plus sur le roman de David Calvo ?Ou c’est top-secret ?

Il vient de partir pour l’imprimerie, David a beaucoup  bossé, pour aboutir a un roman barré original et très maîtrisé. Le pitch? Un concierge d’une école en Islande a disparu dans sa chambre fermée, le personnage principal va le rechercher dans le néant, mais c’est quoi le néant, Calvo construit un concept très cohérent, hyper imagé, sur une trame  très toonesque. Sa fraîcheur, son humour, tout y est, du très bon Calvo, on pourrait même imaginer qu’il y a beaucoup de  l’auteur dans Elliot du néant.

Stéphane Beauverger travaille sur quelque chose en ce moment ? La dernière information que j’avais trouvée c’est le jeu vidéo sur lequel il travaillait.

Stéphane travaille pour Don’t nod, boite de jeux vidéo dont Alain est l’un des fondateurs, et pour laquelle il a travaillé. Maintenant c’est Stéphane et il est très occupé. Il a un projet, dont je connais quelques aspects mais c’est a lui de vous en parlez

Combien de manuscrits vous recevez en moyenne par mois?

Trop pour nos possibilités de lecture, entre 5 et 10.

Ce que vous pensez de la TVA à 7% pour le livre ?

Cela vient pour nous tous fort mal à propos, la fragilité de la chaîne du livre, les éditeurs vont pour la plupart augmenter les prix et c’est le consommateur qui va prendre cette hausse sur les épaules. C est le seul secteur à fixer un prix en hors taxe, il y a une loi sur les prix très importante  qui prend en compte la spécificité du livre, il s’agit de culture, pas de n’importe quel produit. La hausse de la TVA aurait pu épargner le livre. Et je ne parle pas des problèmes marquage des prix, qui désorientera les acheteurs si ces prix seront faux.

Ton auteur ou tes auteurs préférés, polar/sf et littérature blanche?

Antoine Volodine, vraiment, encore une littérature inclassable.  Je n’évoque pas les auteurs de la maison…

Le dernier livre à t’avoir époustouflé?

La fille automate de Bacigalupi, au Diable Vauvert. 

Ce que tu lis en ce moment ?

Les grands parents que je n’ai jamais eus d’Ivan Jablonka, historique et personnel, un livre qui vient de paraître d’un auteur qui a publié sous le nom d’Yvan Amery un roman a la Volte: Ame soeur.

 

Merci pour tout…

Update sur La Volte en novembre 2017 :

Depuis cette interview, La Volte a continué sur sa lancée en publiant de nombreux excellents livres et en rééditant certains livres épuisés jusqu’alors. Ils ont réussi à alterner nouveaux auteurs français contemporains et auteurs étrangers un peu oubliés, tout en gardant à chaque fois de magnifiques couvertures. (Certains livres ont même droit à des tirages de tête limités)
On peut citer le cycle de Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti, « L’Europe après la pluie », « On est bien seuls dans l’Univers » de Philippe Curval, « Shikasta » et « Les mariages entre les zones trois, quatre et cinq » de Doris Lessing, « Elliott du néant », « Sous la colline » et « Toxoplasma » de David Calvo, plusieurs livres de Jacques Barbéri comme « Narcose », « La mémoire du crime » ou encore « Mondocane », la trilogie « Chromozone » et « Le déchronologue » de Stéphane Beauverger, citons aussi « Kalpa impérial » d’Angelica Gorodischer ou « Le cinquième principe » de Vittorio Catani, ou encore les romans de Jeff Noon, tels que « Vurt » ou « Pollen », « Alice automatique »… Ils ont aussi publié plusieurs recueils de nouvelles valant le coup d’oeil et donnant un bel aperçu de l’état de santé de la science-fiction française contemporaine, jugez plutôt : « Au bal des actifs », recueil sur la question des nouvelles formes de travail, « Faites demi-tour dès que possible », recueil consacré au terroir français cette fois, « Ceux qui nous veulent du bien, 17 mauvaises nouvelles d’un futur bien géré », coédité avec La Ligue des Droits de l’Homme, sur le thème des sociétés de contrôle et de surveillance. Pour finir, n’oublions pas le magnifique livre d’entretiens dirigé par Richard Comballot « Clameurs, portraits voltés », livre indispensable pour tout amateur de science-fiction.

Pour les parisiens, ils continuent leur soirées mensuelles appelées « Encombrants » dans un bar du XIè arrondissement de Paris : les premiers mercredis de chaque mois, vous pouvez venir boire un verre et discuter avec des « voltés » (lecteurs et passionnés) et des auteurs de la Volte. Toutes les informations sont sur leur site ici.

Concernant le studio de jeux vidéos Don’t Nod, ils ont sorti deux super jeux sur lesquels Alain Damasio et Stéphane Beauverger avaient travaillé : « Remember me » et « Life is strange« . « Remember me » est à conseiller à tous ceux qui ont envie d’un bon jeu d’action ambiance cyberpunk dans un Néo-Paris en 2084 (clin d’oeil à « La zone du dehors »), et « Life is strange » est un magnifique jeu d’aventure dans la veine des jeux de Telltale dans lequel beaucoup de choix vont influencer l’aventure du joueur.

Bref, je m’arrête là, mais vous voyez pourquoi cette maison d’édition est importante à mes yeux.

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