SIX JOURS de Ryan Gattis chez Fayard

Alors, c’est assez incroyable quand on connait leur catalogue mais il me semble que Fayard a sorti ici le meilleur polar de l’année, tout simplement. Ce roman est ce que l’on appelle de plus en plus communément une tuerie et je vais tenter de façon imparfaite de vous convaincre tant il y a à dire et à analyser dans cette apocalypse des émeutes de L.A. de 1992  qui sert de cadre à cette symphonie du mal et de la misère.

 

Six jours, plus de 50 victimes,2300 blessés, des arrestations par milliers, 3600 départs de feu, 1100 bâtiments détruits, 1 milliard de dollars de dommages matériels, l’ordre public disparu, la ville aux mains des pillards et des gangs, bienvenue dans la cité des Anges en avril 1992 quand le verdict  acquittant les quatre flics coupables d’un passage à tabac de Rodney King déclenche un mouvement de colère et d’indignation de la communauté noire point de départ d’émeutes qui n’auront plus grand-chose à voir ensuite avec une lutte pour des droits de la part des minorités.

La timelines  du L.A Times créée en 2012 pour le vingtième anniversaire satisfera et stupéfiera les personnes qui n’ont pas connu cette époque.

Ryan Gattis ne raconte pas l’évolution du chaos sur ces six jours, ne s’intéresse pas à la résolution politique de la crise, non, il nous montre les conséquences individuelles de cette situation unique d’une grande ville américaine où la force publique a complètement disparu, une situation de guérilla urbaine sur une énorme échelle dans une mégapole où les différentes ethnies se supportent comme souvent difficilement. D’ailleurs le titre original « All Involved » est bien plus précis que le titre français concernant le contenu de ce roman. Gattis, grâce à des recherches, des visionnages et des entretiens dignes d’un  journaliste d’investigation de premier plan ou d’un David Simon de « Baltimore » ou de « The wire » offre une vision du chaos en prenant pour angle de vision Lynwood un quartier éloigné du cœur des émeutes où le meurtre d’un brave homme dont frères et sœurs font partie d’un gang latino va allumer la mèche de multiples explosions pendant cette période de six jours où L.A. a quitté la civilisation et perdu la raison.

Partant donc d’une tragédie hélas bien ordinaire et banale, Gattis, va très rapidement agrandir le cercle pour en montrer toutes les répercussions prévisibles, vengeance obligatoire pour la sœur membre d’un gang, représailles, guerre entre les gangs dans une ville bonne à prendre pour quiconque a les armes, la puissance et la sauvagerie nécessaires ainsi que les effets non prévus sur les gens à la périphérie. Dans ce roman choral brillant, Gattis passe d’un personnage à un autre avec des liens fluides et évidents tant on a envie d’en savoir plus. Le suspense est terrible et on est abasourdis par ce déferlement d’actes barbares comme dans certains passages de 911 de Sharon Burke. Tout L.A. subit le cataclysme mais certaines catégories misérables en profitent comme elles peuvent en pillant pendant que les salopards font durer la loi des gangs avec leurs territoires, leurs codes, leur business qui subsistent quand les lois américaines ont disparu.

 

Tous les acteurs de la tragédie auront la parole : les gangs, les victimes, la police, la garde nationale, les soignants, les toxicos, les pompiers,les commerçants pillés… faisant rebondir l’action et apportant parfois des témoignages éclairants sur la situation telle qu’elle a pu être vécue, très loin des revendications légitimes des opprimés. Véritable anthropologue, par cette étude approfondie d’un microcosme, Gattis nous offre des portraits fatalistes de destins qui se lient dans l’intégration d’un gang seul espoir de vie décente,  de beaux chapitres de gosses qui veulent se barrer, de gamins prisonniers par leur naissance, leur histoire ou leur culture, des pages étranges sur des hommes au cerveau niqué par la came, des codes d’honneur qu’on ne peut briser, de magnifiques messages d’amour, des espoirs, des trahisons, de la barbarie et tout cela sur un rythme trépidant qui fait de « Six Jours » une vraie perle de polar intelligent.

Alors, vous pouvez  très  bien passer à côté de ce roman mais si vous aimez Sharon Burke, David Simon,George  Pelecanos de « King Suckerman » et tout Richard Price mais surtout « Ville noire ville blanche », vous avez là le meilleur roman du genre de l’année prenant dès la première page, brillant dans sa construction comme dans son propos et écrit d’une plume bien maîtrisée alternant passages violents terribles et scènes d’humanité désarmantes sans oublier une bonne dose d’humour noir.

Une tuerie !

Wollanup.

 

 

 

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