Méridien de sang, Cormac McCarthy (éditions de l’Olivier) par Sébastien

«Peu importe ce que les hommes pensent de la guerre, dit le juge. La guerre est éternelle. Autant demander aux hommes ce qu’ils pensent des pierres. Il y a toujours eu la guerre ici-bas. Avant que l’homme existe la guerre l’attendait. Le métier suprême attendait son suprême praticien. Il en a toujours été et il en sera toujours ainsi. Ainsi et pas autrement.»

Cet exergue, est le parfait reflet de l’écriture et de la vision de l’auteur. Quand je lis Cormac McCarthy, ce qui me saisit, c’est cette petite musique cette incantation, une entité que je pourrais presque toucher, dont je ne sais si elle est composée de chair et de sang ou si elle provient d’une magie noire littéraire. Pour peu qu’on se laisse prendre par la main, qu’on accepte de voir ce que les mots désignent, on est emporté par cette narration hypnotique, ces images brutales, ces existences cauchemardesques qui se débattent dans un monde désespérant.
Cormac McCarthy écrit avec les étoiles, avec la roche et la poussière des pistes perdues, avec le soleil qui tape dur sur les cervelles, avec ce vent qui hante tout ce qui est et qui maintient très haut, ces rapaces discrets témoins de la fabuleuse détresse humaine. Il écrit avec tout cela, et il se peut qu’il soit le seul à faire ça. Ce qui est beau avec lui, c’est qu’il trempe sa plume ciselée dans l’âme des hommes et qu’avec cette substance poisseuse et un peu putride, il dépeint un monde dans lequel l’espoir est interdit, mais la survie possible.
Méridien de sang, c’est un voyage ahurissant, un périple ébouriffant plein de fureur et de folie, saccadé par des meurtres, des assassinats, des exécutions sommaires. C’est un bouleversant chantier de l’âme humaine, livrée à elle-même et dans ces conditions, capable du pire. L’auteur nous entraîne en 1850, dans ces terres pas tout à fait américaines où rien d’autre ne règne que le chaos et la loi du plus fort ou du plus fourbe.
Nous suivons un jeune homme de 16 ans, déjà écorché par la vie, orphelin et dépouillé du moindre espoir que celui de survivre. Après une première tentative d’aventure rapidement avortée, le jeune homme s’engage dans une troupe de mercenaires arborant le pavillon sombre du pire de l’homme. Il y trouve la folie pure, désinhibée, et la sauvagerie extrême. C’est le début d’un parcours festonné de cadavres ; hommes, femmes, vieillards, enfants. Même les animaux ne trouvent pas grâce. C’est la Mort qui renaît à chaque aube dans les yeux fous des hommes. L’équipée sauvage traverse des contrées hostiles, pas encore pacifiées. Pour chaque scalp de Peau-rouge, de l’argent, le respect et la gloire. Mais la gloire possède un défaut congénital, elle efface les limites, corrompt les règles de dignité et d’honneur. La gloire appariée à l’argent est un volcan que rien ne peut maîtriser, elle n’apporte que la Mort.
Guidés par la plume incroyable de McCarthy, vous allez écumer le sud de l’Amérique, celui qui tutoie le Mexique et le territoire vibrant de tribus antédiluviennes. Vous allez endurer le soleil qui grille la moindre volonté, qui annihile l’espérance, qui use tout. Vous allez subir le froid des montagnes nonchalantes. Vous allez traverser des villages de péons dévastés par la folie des hommes, vous allez regarder la mort en face et vous l’entendrez ricaner.
Ce roman est une psalmodie magnifique, un texte possédé, un marathon de sang et de peine. Tout cela baigné par des paysages qui « habitent » les pages comme les pensées demeurent dans nos têtes.
Je vous lâche ce passage sorti du cerveau d’un immense écrivain :
Page 150 : « Le soleil reposait à l’ouest dans un holocauste d’où s’élevait une colonne compacte de petites chauves-souris du désert et au nord sur le pourtour tremblant du monde la poussière était aspirée dans le vide comme la fumée d’armées lointaines. »

Je suis ressorti de cette chevauchée elliptique, épuisé, sec comme les os d’une bête morte depuis des lunes au milieu d’un désert oublié, voyageur perdu dans son propre cœur asséché, avec des hardes sur un dos vouté, les rides calfatées par le sel de coulées de sueur évaporée, les mains et les jambes éprouvées, festonnées de mon propre sang et de celui des autres. Ce livre est une cathédrale. Entrez-y …

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