Une terre d’ombre, Ron Rash (Seuil et Points) par Seb

« La falaise la dominait de toute sa hauteur, et elle avait beau avoir les yeux baissés, elle la sentait, comme si son ombre était tellement dense qu’elle s’infiltrait dans les bois. Une terre d’ombre et rien d’autre, lui avait dit sa mère, qui soutenait qu’il n’y avait pas d’endroit plus lugubre dans toute la chaîne des Blue Ridge.»

  1. Laurel et Hank Shelton vivent à l’extrémité d’une petite vallée encaissée des Appalaches. Frère et sœur unis dans l’ombre de la falaise qui les domine. Affligée par une tache de naissance, Laurel est tenue à l’écart des gens de la ville qui croient encore aux sorcières. Revenu d’une guerre pas encore finie, Hank y a laissé une main. Seuls, sans presque aucun lien avec le reste de la région sauf le vieux Slidell. Ils arrachent leur subsistance à la terre en faisant un peu d’élevage et de culture. Jusqu’au jour où Laurel aperçoit un mystérieux joueur de flûte dans les environs. Elle ignore que sa vie va alors basculer.

Ron Rash détient le secret de ses incipit qui vous accrochent aussi sûrement qu’une aiguille maintient un insecte dans une collection. Avec ce roman il ne déroge pas à la règle et son savoir-faire remplit les pages. Tout est réuni dans ce roman noir pour que nous soyons captivés et émerveillés. D’abord la langue, toujours magnifique, elle nous rappelle que l’auteur est aussi un poète patenté. Et il n’a pas besoin de beaucoup de mots pour faire surgir une image, une émotion. Page 48 : L’aube libéra de hautes branches des entraves de l’obscurité.

Ensuite il y a ce territoire qu’il parcourt sans cesse de sa plume sans jamais l’user ni le banaliser. Les Appalaches, segment rocheux bleuté, comme une balafre sur le côté Est des Etats-Unis. Ancien repaire de nombre de tribus indiennes, notamment les Cherokees. Un lieu vaste et qui offre plusieurs visages, un endroit possédant son propre pouvoir, comme tous les territoires, un coin d’Amérique générant presque une pensée et exerçant sa volonté sur les pauvres âmes vivants en son sein.

Il y a peu de temps, j’ai eu le grand privilège d’assister à une rencontre à Limoges, à la librairie Page et Plume, entre Ron Rash et Franck Bouysse. Deux grandes voix du noir et des territoires. Et lors de cette discussion passionnante, l’américain disait que lorsqu’il se trouvait dans ses montagnes, il se sentait comme dans le ventre de sa mère. Voilà le genre d’effet que peut avoir une région sur ceux qui l’habitent. La Nature sous la plume de cet auteur puissant est représentée telle qu’elle est, magnifique mais sans pitié, une vision très proche de celle du très regretté Jim Harrison. Rash transporte avec ses mots vivaces une idée précise ; que les hommes passent et que la Nature reste, impériale et éternelle, presque démiurgique. Comme dans ce passage page 275 : Alors il contempla les montagnes et songea combien une vie humaine est petite et fugace. Quarante ou cinquante ans, un instant pour ces montagnes, et il ne resterait aucun souvenir de ce qui était arrivé ici.

Mais l’artiste a fourni son plus gros effort sur les personnages, très travaillés, fouillés, composés de plusieurs strates,  de tranches de vie, de pensées et de caractère, de vécu mêlé à l’expérience. Le tout enveloppé dans le tégument des émotions et des sentiments qui balancent, tantôt vers le bien, tantôt vers le mal, vacillent et tremblent comme des bougies dans le vent. Des personnages façonnés, forcément, par le lieu où ils vivent, comment pourrait-il en être autrement. C’est flagrant dans ce passage par 251 :

– Quand on sera à New York, est-ce qu’on habitera au bord de l’océan ? Demanda Laurel.

– Pas loin, en tout cas.

– Ah. Je veux pouvoir regarder quelque chose dont on ne voit pas le bout. C’est comme ça, non, l’infini ?

Quel désir plus naturel pour une femme qui a passé toute sa vie dans un vallon morbide, sous le joug d’une falaise omnipotente.

Que ce soit le vieux Slidell, cet homme qui a vu sa famille massacrée durant la guerre de sécession (ça remet les choses en perspective et ça en dit long sur la société américaine de l’époque), que ce soit Hank et sa main en moins, Chauncey Feith, le pathétique recruteur de l’armée ou Laurel, cette femme au destin déjà écrit, qui ploie sous le poids d’une vie de misère, ou bien Walter, électron libre en quête d’espoir et de lumière, toutes ces trajectoires ne vous laisseront pas indifférents. L’empathie et le mépris, la compassion et la haine, sont des sentiments qu’il n’est pas aisé de faire surgir dans le sillon de l’écriture, mais Ron Rash maîtrise cet art-là, à la perfection.

Le romancier des Appalaches va encore vous secouer sacrément les tripes, et l’esprit aussi. Il va vous montrer que parfois, la souffrance peut être belle.

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