Grossir le ciel, Franck Bouysse (La manufacture de livres) par Bruno D.

Au cœur des Cévennes, région des Doges, janvier 2007, une plongée dans le monde champêtre, celui de Gus, un paysan entre deux âges, et de son chien, Mars. Plus vieux, le voisin le plus proche, Abel est à quelques centaines de mètres. Deux hommes, deux taiseux, qu’un bonjour ou un sourire dérange, vivent l’un à coté de l’autre, se tolèrent. Les verres de rouge et les travaux de la ferme sont pour eux l’occasion de s’entraider, de faire connaissance et de s’envoyer quelques piques en s’observant du coin de l’œil.

Ambiance d’une autre époque, rythmée par la vie des bêtes et les travaux journaliers, durs labeurs d’hommes qui triment quelles que soient les conditions climatiques. Ici, on vit chichement, l’hiver  rude et précoce marque les individus autant que le temps qui passe.

Gus d’abord dont la jeunesse a été difficile et Abel dont le passé mystérieux est à peine tangible. Et puis, comme un rappel aux vivants ou un coup de poignard dans le dos, le 22 janvier 2007, par le biais de la petite lucarne, Gus apprend la mort de l’Abbé Pierre ; un choc, une claque, qui vient troubler le calme de l’hiver et plomber encore plus l’ambiance.

A partir de là, le quotidien va prendre une autre saveur et nos paysans bornés, sensibles au moindre petit changement vont se poser bien des questions. Incidents,drôles de visite, destins qui basculent, une ombre noire commence à recouvrir le blanc immaculé de la neige, doux cocon semblant arrêter le temps. Noire tragédie prenant sa source dans le passé, il faut un grand talent à l’auteur pour nous emmener dans ce rural noir inhospitalier pour le commun des mortels.

Dialogues savoureux entre nos deux protagonistes, certaines scènes sont particulièrement jouissives. Celle de la visite d’un évangéliste, ou celle du bistrot valent le déplacement. On s’attache à nos deux solitaires bourrus et on ne se méfie pas. On gobe ce scénario avec plaisir d’autant plus que l’auteur est très adroit.

Ecriture ciselée et riche, la plume de Franck Bouysse décrit avec la poigne de ses mots, la poésie des images et une lumière de cinéma une histoire pleine d’humanité, de force et de noirceur. Un style particulier, remarquable, qui hypnotise le lecteur et nous laisse pantois. De rien, il fait beaucoup, sans avoir l’air d’y toucher et confirme ainsi tout le bien, entendu ici et là,sur les salons en laissant traîner mes oreilles.

Un seul reproche à faire, une fin un peu trop nébuleuse qui ne m’a pas emballé, un peu comme si l’auteur avait longtemps cherché une fin sans finalement la trouver tout à fait. C’est ce qui lui fait manquer mon coup de cœur.

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