Wilderness, Lance Weller, (Gallmeister, collection totem)

« Le bruit qui montait de ce champ, ce jour-là, traversait les tourbillons de fumée, et son écho se répercutait dans toute la campagne commotionnée. L’odeur, ce jour-là, était une odeur de chaleur, de fumée, de peur, de furie, de merde et de sang – une puanteur brûlante qui s’élevait, saumâtre et amère, de l’herbe frissonnante, des arbres qui s’entrechoquaient et de la chair en sueur. »

J’ai passé tout un mois sur ce roman. Je ne voulais pas le finir, parce que ça signifiait arriver au bout, et je m’y refusais. Je voulais retrouver la caresse de ses mots chaque jour, je voulais retrouver Abel et Buster le chien, saisir leurs regards autour du feu qui craquait d’étincelles filantes, j’avais le profond désir d’écouter leurs silences, de ces silences Bouyssiens qui disent tant de choses. Alors, un peu comme Pénélope, je revenais en arrière, je défaisais sans cesse, pour me délecter de certains passages simplement époustouflants, et les relire pour être sûr de ne pas avoir rêvé, pour sentir le passage de ces phrases stupéfiantes dans mon corps. Alors forcément, j’ai fait durer le temps un peu plus longtemps que ne l’exigent les règles de l’univers, et je suis triste aujourd’hui, parce que la prose de Lance Weller est incroyable, parce que je ne reverrais plus Abel et Buster, et Glenn, et Ellen Makers, et les contrées faramineuses et sauvages de la côte Nord-Ouest de l’Amérique, celle qui tutoie le Canada et que lèche le Pacifique.

Des bouquins de cette trempe, je n’en ai pas lu beaucoup. Et je n’ai pas peur de dire que c’est le plus prodigieux que j’ai lu cette année. Quand on dit ça en mars, ça ne rime pas grand-chose ; mais quand on assène cette vérité en novembre, ça a une sacrée gueule.

Je me suis aussi pas mal arrêté, pour noter des passages qui touchaient au sublime, toutes les trois pages à peu près. Deux pages de mon carnet de notes. Et je suis frustré parce que je ne peux pas tout mettre ici, là et maintenant, et même faire un choix est difficile. Il n’y a guère que l’exergue qui s’est imposé naturellement.

Bien sûr, après avoir dithyrambé de la sorte, vous voulez en savoir plus. Je suis d’accord.

Nous sommes en 1899, là où je vous ai dit. Abel est un vieil homme malade, il tousse pas mal. Ça lui fait cracher du sang, pas bon signe ça. Depuis plusieurs années il vit avec un chien, Buster, une bestiole croisée porte et fenêtre qui s’est pointée un jour, comme ça, à l’orée de la forêt. Abel, il vit dans une cabane. Mais une cabane comme vous ne pouvez pas trop l’imaginer. Quatre pauvres murs en bois de récupération, avec des espaces, on voit le jour à travers les fentes du bois flotté, tout ce qu’il a trouvé. Des tôles sur le toit, même plus de porte, et juste assez large pour s’allonger et dormir. Du camping rustique et permanent. Parce que Abel, il a fait la guerre. Celle qu’on appelle la guerre de sécession. Il a combattu partout, du côté des sudistes. Il a laissé pas mal de lui dans ces combats fratricides, et un bras gauche quasi inutilisable. Son corps sacrifié est une carte de cette guerre à lui tout seul. À la bataille de la Wilderness en 1864 ça été le pire. Durant cette guerre, la première de l’ère moderne, il a vu des choses tellement horribles…Et compris qu’on était vraiment pas grand-chose sur cette terre. Des visages l’accompagnent en permanence, des cris, des voix aussi. Des odeurs qui surgissent de sa mémoire, des sons brûlants, des images effroyables.

Mais Abel n’a pas été qu’un soldat, il a été un mari aimant, et un père aussi. Mais il a tout perdu. Depuis, il a posé son existence sur cette côte mouvementée, cet endroit irréel de beauté. Mais Abel ressent l’appel du passé, il est malade et veut revenir dans le seul endroit où le bonheur l’a étreint ; sa maison, abandonnée après la perte de sa famille. Alors il part avec Buster pour traverser une bonne partie des Etats-Unis. Sur le chemin, peu après, il est attaqué par deux hommes qui lui volent son chien et le laisse pour mort. Des indiens sédentarisés le recueil et le retapent. Puis Abel n’a plus qu’une obsession, retrouver Buster.

Il va s’en suivre des pages fulgurantes, des flash-backs sur la guerre, sur le temps de la vie en famille. Des moments de littérature suspendus dans le sillon net de ces pages si noires et belles que parfois, j’ai cru lire la nuit, dans le ciel lui-même.

Et sans cesse, ce genre de phrase, comme une offrande au lecteur. Page 118 : La température se rafraîchit, toute trace de la chaleur du jour fut aspirée vers les étoiles, et la Terre ne fut plus qu’une boule froide.

Tout au long de ce récit poignant, Lance Weller travaille l’histoire de son pays avec subtilité. Nous découvrons un pays immense, un peu emprunté à cause de sa taille, tourmenté par la guerre civile encore dans toutes les mémoires et toutes les blessures. Les indiens n’existent plus en tant que Nation, ils sont éparpillés sur le continent, en haillons et dans la misère. L’Ouest a été conquis, en totalité. Mais le pays n’est pas pacifié pour autant. Il est truffé de recoins grands comme des départements français dans lesquels agonisent de vieilles histoires, de vieux conflits, d’anciens contentieux et d’ancestrales civilisations. C’est dans ces endroits là que nous emmène l’auteur, là où le passé se frictionne encore avec le présent dans des relents de poussière et de poudre à canon. Il nous dépeint un pays à deux vitesses. Les grandes villes modernes qui attirent les foules et le progrès incessant, et ces vastes étendues qui oscillent encore entre deux époques. Les vieilles conceptions ont aussi la vie dure, notamment du point de vue racial. Les noirs sont libres, mais le plus souvent libres d’être pauvres. Et le dernier massacre des indiens à Wounded Knee date seulement de neuf années.

Et puis ces phrases, toujours. Page 250 : À pas lents, il s’en retourna dans la Wilderness, et sur son chemin il rencontra la mort dans toutes les postures.

Oh bien sûr, si vous cherchez un truc qui trépide, avec des évènements toutes les quatre pages, ce livre n’est pas pour vous. Ici, l’évènement, c’est le style, énorme. Oh bien sûr, si votre désir est de lire un ouvrage saccadé par des rebondissements haletants, continuez votre route. Cette histoire est un road-movie, un road-movie lyrique et sublimé par la nature et les paysages. Avec de l’humain dedans, beaucoup d’humain, tellement d’humain que ça éclate de partout, dans les pages et dans le cœur. Peut-être que j’ai tant apprécié ce roman parce qu’il va à mon propre rythme, c’est rare de tomber sur le livre qui respecte ton propre métabolisme. Oh bien sûr, par moments, de rares moments, l’auteur va un peu trop loin dans le détail, il a un peu trop fignolé son verbe, mais c’est un premier roman.

Lance Weller nous parle avec tact des luttes internes qui dévastent les âmes, les regrets, les envies perdues, les malheurs incrustés dans les neurones. Il nous fait faire connaissance avec un homme brisé en quête de rédemption, un homme qui a réalisé, au détour d’un bois, qu’il avait choisi le mauvais camp. Un homme qui ne se remet pas de ça et de la perte de sa famille. Mais un vieillard debout malgré tout. C’est tout un pan de l’histoire de l’Amérique que vous allez croiser, et vous n’allez pas en revenir de tant de justesse.

Je vous laisse avec les mots de l’auteur, page 372 : Mais il se souvenait du berceau et des boutons d’or, des petites pâtisseries toutes chaudes, et de la pluie qui tombait sur le lac, et du bruit de la robe de sa femme, comme un chuchotement sur le plancher, et il se sentit si malheureux qu’il eut du mal à retrouver son souffle. 

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