Entre deux mondes, Olivier Norek, vu par deux chroniqueurs !

Olivier Norek c’est une des étoiles du noir français (comme en témoigne son prestigieux passage à la grande librairie il y a peu), doublé d’un auteur sympathique qui ne manque pas de se faire remarquer dans les salons et sur les réseaux sociaux (comme en témoignent ses jeux de ping pong avec son collègue Nicolas Lebel). Rien d’étonnant donc à ce que Perrine et Bruno aient tous les deux eu envie de lire son dernier opus Entre deux mondes, ce sera donc deux chroniques pour le prix d’une ! 

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L’avis de Perrine 

Je me suis octroyée une entorse à ma pile à lire Bloody 2018 pour me poser sur le dernier roman d’Olivier Norek, dont j’avais adoré Surtensions et que j’ai eu beaucoup de plaisir à recevoir lors de la dernière édition du festival Bloody Fleury. Et puis ce roman semblait attirer l’attention, et j’aime assez me faire mon idée moi-même, qui plus est lorsqu’il s’agit d’un auteur que j’apprécie (littérairement et humainement).

J’admire le fait qu’Olivier sorte de sa zone de confort en abandonnant le capitaine Coste, et plus encore qu’il ai choisi de s’attaquer au sujet des migrants et plus particulièrement de la jungle de Calais. Je ne peux que saluer le travail colossal qu’il a abattu pour nous donner un aperçu de ce qui s’y passe, et de l’horreur qui se déroule sous nos fenêtres. Comme le dit très bien un des personnages, c’est facile de détourner les yeux quand cela se passe à la tv, mais on fait quoi quand ça arrive dans notre salon ? Car c’est vraiment ce que j’ai ressenti, surtout pendant la première moitié du roman.

Comme toujours Olivier est particulièrement doué pour faire passer des émotions, de l’horreur à la compassion en passant par la colère et le dégoût. Ce fût pour moi une lecture douloureuse, pleine de culpabilité, de ne pas savoir, de ne pas voir, de ne pas chercher à savoir et à voir surtout.

Que ce soit dans un monde, dans l’autre ou entre deux, nulle raison d’être fiers, si ce n’est de quelques initiatives humanitaires ou personnelles, tellement dérisoires face aux besoins mais tellement précieuses ne serait ce que parce qu’elles ont le mérite d’exister.

Je ne sais donc pas trop si je dois remercier l’auteur pour m’avoir entrouvert les yeux sur un sujet auquel je ne m’étais jusque là pas intéressée ou si je dois le maudire pour m’avoir donné le cafard.

Cependant, si les personnages sont crédibles, émouvants et réussis, si l’écriture est toujours efficace et percutante, l’intrigue en elle-même me laisse sur ma faim, et la fin ne m’a carrément pas convaincue.

J’aurai tendance à classer Entre deux mondes dans la catégorie des romans nécessaires pour comprendre le monde (ou du moins une partie), mais certainement pas dans celle de la lecture détente et plaisir. Cela surprendra sûrement les fans de Coste, car la tonalité est radicalement différente, mais je pense que c’est totalement volontaire de la part de l’auteur.

Un acte militant et un cri du cœur, un reportage émouvant réussi, mais un roman… peut-être pas tant que ça.


L’avis de Bruno : 

Porté par une trilogie Victor Coste saluée de façon unanimement élogieuse par la critique, Olivier Norek, ex Lieutenant de la Police Judiciaire du 93, était attendu avec impatience pour son nouvel opus. Le gaillard a surpris tout le monde en abandonnant l’espace d’un écrit son héros récurrent et je crois qu’il a surpris encore plus de monde avec le thème central de ce quatrième bouquin.

Pendant trois semaines, il est parti s’immerger dans la jungle de Calais, ouvrant grands les yeux et les oreilles, humblement, laissant venir à lui pauvres âmes errantes et déracinées à la poursuite de l’eldorado anglais. Ainsi est né en partie Entre Deux Monde, un titre évocateur superbement choisi pour illustrer son propos.

En préambule et très honnêtement l’auteur nous dit «Face à la violence de la réalité, je n’ai pas osé inventer. Seule l’enquête de police, basée sur des faits réels, a été romancée».

Alors que jusqu’à présent de nombreuses chroniques ou mises en avant ont salué la sortie du dernier Norek, il y a une chose qui m’embête un peu. Je m’attendais à un roman et j’ai plutôt l’impression d’avoir été embarqué dans une émission de « Zone interdite » ou d' »Envoyé spécial » !

Journaliste d’investigation à tous les niveaux, plus que romancier sur ce titre, je ne peux que saluer néanmoins l’immense travail de M. Norek qui a eu les couilles d’aller dans la jungle de Calais pour tenter de comprendre le pourquoi du comment. Respect !

Ce livre, c’est la rencontre entre deux individus pétris de bons sentiments : Adam, un policier syrien, fuyant le régime de Bachar el Assad et Bastien Miller (clin d’oeil à Broadchurch?), un flic français ayant demandé sa mutation à Calais.

Au milieu de tout ça, Kilani, Ousmane, Maria et Nora, Marion et Jade et la tentaculaire «Jungle», sorte de furoncle ancré sur la terre de France et au plus profond du sol calaisien, énorme bidonville né de l’aveuglement et de l’amnésie des pouvoirs européens.

Bien sûr, il dénonce à travers l’histoire d’Adam, l’épuration du régime Syrien (« 24 morts dans un rouleau de pellicules ») ; l’avidité des passeurs vils profiteurs, mais aussi la difficulté et le danger qu’ont dû affronter les migrants pour se rendre en France.

Jamais bouquin n’aura montré d’aussi près l’horreur du voyage, la réalité du camp de Calais et l’aberration de la gestion de cette crise migratoire par les pouvoirs politiques. Oui, il va faire pleurer dans les chaumières le Norek, femmes et bobos parisiens, certainement, les amateurs de polars, ça c’est pas sûr !

On ne peut pas lui reprocher d’avoir mis les pieds dans le plat. Fort indigeste le plat, parce que  la vérité du terrain crue est étalée sous nos yeux. Pas de gants, juste la retranscription méthodique et froide exacerbée par un grand sens de l’observation et du vécu ; c’est ça le style et la marque de fabrique d’Olivier Norek.

Situation ubuesque  pour les flics, « On les laisse juste moisir tranquille… On tire tellement de grenades lacrymo qu’elles arrivent toutes les semaines par palettes… Personne ne choisit Calais… on a été obligé de bloquer les demandes de mutation ». Ces citations résument à elles seules le malaise et le climat ambiant. Effectifs de police à bout de force et sans illusions côtoient des migrants pleins d’espoirs dans un drôle de balai ahurissant qui chaque nuit dégénère lors d’affrontements irréels et violents.

Fuir, espérer, résister, survivre, sombrer, cinq mots pour résumer une œuvre poignante qui décrypte 15 ans d’une crise sans précédent et  nous fait pénétrer au plus profond de la jungle de Calais avec ses quartiers, ses règles, sa violence et ses zones de non droit, là ou nos politiques n’ont jamais mis les pieds et ou au mieux, ils sont venus «donner» quelques représentations à l’entrée, devant les caméras.

Une leçon d’humanité au cœur du chaos, celle d’Adam et de Bastien qui entretiennent cette mince différence qui sépare l’homme de l’animal, c’est cela l’Entre Deux Mondes d’Olivier Norek.

Voilà, seulement je trouve que ça ne marche pas, pas avec moi en tout cas. Déçu en refermant ce livre dont on disait monts et merveilles, déçu parce que je m’attendais à un roman noir, déçu par une conclusion qui me laisse dubitatif, et déçu parce que j’ai eu affaire à Norek le reporter, caméra au poing, et non pas Norek le romancier, celui de Code 93Territoires et Surtensions que j’avais adoré !

A force de vouloir coller absolument à  la réalité pour donner de la crédibilité, il en oublie un peu trop le coté inventif qui est l’essence même et la définition du roman et d’une œuvre de fiction. C’est bien écrit, l’humanitaire et la misère, il connaît, oui mais… J’attendrais donc le retour de Victor Coste avec impatience. 

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