Glaise, Franck Bouysse, La manufacture de livres

Cher Monsieur,

Je me permets de vous vouvoyer, ce qui sera plus simple au vu de ce que j’ai à vous dire : je vous déteste.

Vous nous commencez un splendide roman, tel Roger Martin du Gard et ses Thibault ou Emile et ses Rougeon pour nous laisser tomber comme deux ronds de flan ou retomber comme un splendide soufflé.

Vous me semblez pourtant extrêmement doué : le juste mot collé au bon sentiment, des descriptions champêtres dignes d’un Jean Giono, voire d’un Pagnol hors concours…. Vous savez nous toucher et nous atteindre comme un Cesbron, nous diffuser la tension de votre récit comme un Simenon dans la force de sa créativité pour finalement nous arranger une fin à l’arrachée digne d’un Stephen King.

Mais vous n’êtes pas un Stephen, vous êtes un Franck, le Franck, le Bouysse même. Un individu à la plume poignante, à l’écriture si naturelle, aux serments et aux senteurs si naturelles pourtant…Comment avez-vous pu ainsi vous laisser aller ?

Vous nous bâtissez un récit ardu et semé d’embûches étymologiques, au vocabulaire si précis, si détaillé et si riche que souvent j’en ai regretté de ne pas avoir un dictionnaire sous la main afin de parfaire ma culture. De prime abord ardu, votre richesse d’écriture a su me conquérir et m’accrocher, même si votre lecture fût longue, mais c’est une question de situation.

Tissé dans le fil de l’Histoire sociale et politique d’une époque que les moins de 100 ans ne peuvent connaître (sauf au travers des pages si souvent tournées de ces manuels d’Histoire que nous ont contés nos chers enseignants parce que cela était leur métier…), vous avez su toucher ma fibre familiale, me faire me souvenir qu’un jour je fus adolescent, qu’un jour je fus amoureux pour la première fois.

Pour cela, mille et un merci. Mille et un merci d’avoir su raviver ces braises d’émotions, ces fagots de sentiments depuis si longtemps éteints, ce feu si vite effacé.

Merci aussi d’avoir su nous chanter la complainte du paysan (sans arrière-pensée aucune sur ce mot : celui qui travaille la Terre) qui quoi qu’il arrive, entre la croupe d’une vache et les semis à  planter, n’oublie jamais le droit du sol, le pouvoir de l’argent et la force de la terre mère.

Parce que la mère quand elle n’est pas Terre est néanmoins très terre à terre dès qu’il s’agit de perpétuer la race ou le nom ou le sang, que cela soit vrai ou fabulé, que la malédiction tombe encore une fois au même endroit ou qu’elle tente par tous les moyens de préserver sa progéniture.

Parce la progéniture monsieur c’est tout ce qui leur reste à ces braves gens, et même quand elle est morte, on en garde encore le souvenir chevillé au corps et le souffle enchainé au cœur au point de fabuler, au point de se perdre, au point de transposer sur d’autres ce trop-plein d’amour que l’on ne sait exprimer autrement que par la brusquerie, les confidences incertaines et tâtonnantes, la hargne et la rancœur contenue.

Donc Monsieur Bouysse vous avez su d’une part conquérir mon cœur et mon âme mais Dieu seul sait que je vous en veux ! Car d’un récit que je ne voulais pas voir se terminer, de ces personnages que vous croquez avec tant de simplicité et que vous plongez dans les affres de la vie pour leur donner corps vous nous offrez une fin si fine et si légère que je ne peux qu’être colère malgré toutes ces émotions que vous avez su faire renaître.

Donc, même si ma colère à votre encontre est justifiée, n’en gardez pas le souvenir et donnez-moi juste le plaisir de lire une de vos fresques paysannes si bien écrite et qui sait si bien se mêler au rythme des saisons et au son des cris de cette multitude animale qui nous entoure et que nous oublions d’écouter.

Merci Monsieur Bouysse pour ce merveilleux moment d’écriture si vite terminé, pour cette histoire trop facilement terminée alors qu’elle est si bien contée.

Je vous souhaite une bonne continuation et j’ai hâte de vous relire encore et encore (et rien à secouer des lames de mon plancher).

Cordialement

Le Corbac.

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