Cyanure, Laurent Loison (Hugo Thriller)

« Il est effrayant de penser que cette chose que l’on a en soi, le jugement, n’est pas la justice. Le jugement c’est le relatif. La justice c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre un juge et un juste. »

Victor Hugo.

Parmi toutes les citations qui ouvrent chaque chapitre de Cyanure, je crois que celle qui résume le mieux et le livre et l’obsession de l’auteur est celle-ci, celle du grand Hugo.

De nos jours en France. Un ministre de la république est assassiné au calibre 12.7 par un tir de fusil de précision de 1200 mètres. Qui est capable d’un tel exploit ? L’effroi gagne le pays et les politiques. Ils réalisent qu’ils sont tous de potentielles cibles. Dans le même temps le président lui-même reçoit d’étranges et inquiétants courriers. L’enquête brûlante est confiée au commissaire Florent Bargamont et à ses adjoints Emmanuelle de Quezac et Loïc Gerbaud. Mais les indices sont quasiment inexistants. L’équipe chevronnée du 36 quai des Orfèvres va devoir tout vérifier, réfléchir ; et surtout, remonter une piste très ancienne frappée du sceau de la vengeance. Mais une bobine sanglante comme celle-ci ne se dévide pas sans dommages…

J’aime beaucoup les histoires qui naissent à l’aune d’un thème. Ici, dans Cyanure, le thème est le jugement. Celui que l’on porte avec nonchalance, celui que l’on est toujours prêt à formuler, sûr de son droit et de son bon sens. Le jugement provient de l’opposition du bien et du mal, de notre éducation formatée par rapport à ces deux entités. Le propos de ce thriller, et c’est déjà énorme d’y avoir songé, est de démontrer que peut-être, je dis bien peut-être, le jugement est au final une malédiction s’il est manié avec légèreté et avec des œillères. Le jugement serait-il une charge plutôt qu’un pouvoir ou un privilège ? Juger en s’appuyant sur un ressenti personnel, son vécu, en proie à la colère et/ou à la haine est un remède qui peut s’avérer pire le mal. Le bien et le mal, les deux facettes d’une même entité qui est l’humain. Quelle belle idée Laurent Loison ! Nous dérouler un récit très prenant, jalonné de rebondissements, peuplé de personnages très fouillés, très humains, d’imprimer un rythme tendu avec peu de répit et malgré tout, d’assujettir tout cela à quelque chose de supérieur, une réflexion puissante et profonde sur ce qu’est ce fameux jugement. Chaque entame de chapitre débute par une citation faisant office de réverbère de sagesse au lecteur. Dans ce roman rien n’est laissé au hasard. Ne l’oubliez pas si vous décidez de le lire. Déjà je dis bravo à ce postulat de départ, cette volonté de mettre ce thriller au service d’une chose plus noble, plus précieuse qu’une simple fin ébouriffante ou un inévitable « retournement final ».

Je pourrais dire que l’idée et le concept sont géniaux, mais abuser de superlatifs usés jusqu’à la corde (du bourreau ?) ne serait pas rendre service à l’auteur, il ne serait pas récompensé pour son très bel effort.

Ma chérie a lu Cyanure avant moi, elle a beaucoup aimé, elle a été désarçonnée par la fin, mais ne m’a rien dit évidemment. C’était amusant de savoir que j’empruntais un chemin qu’elle avait foulé juste avant moi. C’est une idée ça, vivre cette expérience en couple. Une idée à creuser. Mais revenons à notre sujet. Dans ce livre, vous ne trouverez pas de grandes envolées lyriques, la narration, le style, les personnages, tout est au service de cette cause supérieure, aborder le thème du jugement. Oh rassurez-vous, même si l’écriture est épurée pour être efficace et trépidante, les pages recèlent de passages forts, intéressants, des images apparaissent, des mots résonnent. Comme page 85, la première phrase, énorme : La porte claqua comme un fouet sur l’échine d’un cheval récalcitrant. Florent entra comme un fauve dans le bureau du Chat.

Vous l’avez l’image hein !

Laurent Loison maîtrise la plume c’est certain. Regardez comme il tire avec efficacité le portrait d’un personnage, ça se passe à l’angle de la page 103 : Le nouveau venu, la quarantaine tassée, portait une dizaine de dossiers. La fatigue se lisait sur son visage. L’alcool, les nuits en planque, les journées harassantes s’étaient imprimés sur chacune des rides de son visage.

En plus l’auteur joue sur ma corde sensible. Page 137 je tombe sur une citation en exergue d’Antoine de Saint-Exupéry : Ni l’intelligence ni le jugement ne sont créateurs.

Antoine de Saint-Exupéry, l’écrivain que je place au firmament. Autant dire que j’étais déjà bien attendri, heureux de tomber sur ce genre de phrase. Le coup de grâce, je l’ai reçu un peu plus loin, au détour de la page 201, avec une citation d’un homme que j’admire, le philosophe empereur Marc-Aurèle.

Là, cher Laurent Loison, tu avais toute mon attention. Mais si le sujet est sérieux et que le thriller est assez sanglant, l’humour n’est jamais loin. Ça fait du bien et ça détend l’atmosphère qui en a parfois bien besoin.

En début de chapitre, page 237, on trouve une citation de Léonard de Vinci. Elle fait le lien parfait entre le travail de l’enquêteur (Bargamont dans le récit et vous cher lecteur en lisant ce livre) et celui de l’auteur, cette règle d’airain : Sachez vous éloigner, car, lorsque vous reviendrez à votre travail, votre jugement sera plus sûr.

S’il y a une chose qui est quasi acquise, c’est que vous ne croiserez pas l’ennui dans cet ouvrage. L’enquête est touffue, dense, elle se contorsionne dans les méandres sombres et avilissants de la politique. Et ce tueur, cette menace permanente sur tous les protagonistes. C’est un peu flippant vous verrez. Vous allez vous sentir observé.

Evidemment il y a un truc qui m’a un peu agacé. C’est la compagne du commissaire Bargamont. Trop parfaite, la cascade de cheveux qui ondulent sur les épaules dessinées, sa grande intelligence, ses origines bien nées, son cul de déesse, trop c’est trop. Et puis les scènes d’amour, là c’est carrément du Harlequin, tout est si parfait qu’on y croit pas une seconde. Mais il n’y a peut-être rien de plus dur à raconter qu’une scène de sexe. Soit on est trop mièvre, soit on est vulgaire, soit on se vautre dans le poncif éculé. L’équilibre se révèle si fragile. Mais l’essentiel vous l’avez compris, ne se situe pas là.

Je ne peux guère vous en dire plus sous peine de truander gravement le secret de l’instruction. Je m’en voudrais. J’ai essayé de me montrer fidèle au thème, c’est-à-dire que j’ai tenté de ne pas trop juger. J’ai adoré ce concept. Dans le mille.

Autre chose. Ce livre est aussi un très bel objet. Une couverture qui n’en dit pas beaucoup mais qui appâte, une texture du papier très agréable, des rabats classes. On l’a bien en main, il ne pèse pas trop (ce n’est pas comme notre conscience…), un livre c’est aussi ça, ce contact-là.

N’oubliez pas, la fin de ce thriller vous sidèrera, elle le fera parce que vous ne pouvez pas la deviner, même si vous êtes de fins limiers. Parce qu’une autre fin est possible, et qu’il vous faudra y mettre du vôtre. N’oubliez pas, les souvenirs d’enfance, le vécu, le petit Poucet, les petits cailloux…

Hop ! un dernier extrait pour la route … La cruauté était-elle vouée à toujours triompher ? Les fins heureuses n’étaient-elles que des mensonges à classer au rang des rêves enfantins, des illusions destinées à nous rassurer, nous emmitoufler d’espoir, nous abandonner dans un cocon si confortable qu’il nous aveugle sur la terrible cruauté de la vie ?

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