La Volte respire encore et toujours ici : entretien avec Marie Surgers

La Volte est une maison d’édition indépendante spécialisée en littérature de l’imaginaire créée en 2004, il s’agit de la maison d’édition que je suis avec le plus d’attention, ils ont publié plusieurs livres cultes, dont bien sûr « La horde du contrevent ». J’avais fait une interview de son directeur Mathias Echenay et d’Alain Damasio il y a quelques années. (Ces articles ont été republiés après le piratage, et mis à jour récemment, vous pouvez les retrouver ici et ici)

Aujourd’hui, j’ai le plaisir de poser quelques questions à Marie Surgers, traductrice et responsable de la littérature étrangère, je la remercie encore une fois d’avoir pris le temps de réaliser cet entretien par mails.

Vous pouvez vous présenter en quelques mots, et présenter votre parcours ?

J’ai bientôt 40 ans, je vis en banlieue parisienne. J’ai fait et totalement raté une prépa littéraire, mieux réussi des études d’anglais à Paris III avant d’intégrer le cursus de traduction littéraire de Charles-V (Jussieu), en parallèle de longs stages chez Flammarion et chez Fayard. Ensuite, quelques années d’hésitation : instit pour enfants sourds, cheffe de projet dans une agence de communication… Puis la rencontre de deux éditeurs, dont Mathias Echenay qui venait de publier la Horde du Contrevent, m’a fait replonger dans la traduction, pour L’Atalante d’abord et la Volte ensuite. Après une dizaine d’années de traduction littéraire à plein temps, pendant lesquelles j’ai pas mal vécu à l’étranger (Damas avant la guerre, Washington), j’ai commencé à m’occuper de littérature étrangère à la Volte.

Comment avez-vous commencé à traduire des romans sf et fantasy ? Vous étiez une lectrice de littératures de l’imaginaire à la base ?

J’ai toujours beaucoup lu d’imaginaire. Gamine, j’étais obsédée par Yoko Tsuno. Ado, les jeux de rôles, Elric et la Compagnie noire. Un parcours assez classique. J’ai toujours voulu traduire, mais pas forcément de la SFF, même si Jacques Chambon m’avait prise sous son aile quand j’étais toute jeune stagiaire chez Flammarion. Mais l’occasion s’est présentée et j’en suis ravie, même si certains de mes anciens profs m’ont proposé leur aide « pour aller traduire de vrais livres au Seuil », je cite.

Vous avez remporté le prix Jacques Chambon de la traduction pour « Intrabasses » de Jeff Noon en 2015, vous avez traduit Ursula Le Guin (« Lavinia » et « Quatre chemins de pardon »), Simon Green, Patricia Briggs, Jennifer Fallon, Becky Chambers, C. S. Friedman… De quelle traduction êtes-vous la plus fière ? Y-a-t-il un ou une auteure que vous auriez aimé traduire ?

Le texte qui m’a donné le plus de mal, et dont je suis pourtant assez contente, est certainement Intrabasses. Il parle de musiciens qui se droguent à la musique, or je ne consomme aucune drogue (illégale du moins) et je n’aime pas la musique. Anglais, musique, drogue : trois langues étrangères à traduire en français. Mais Jeff Noon est un véritable auteur, et il suffit de lui faire confiance et de se laisser porter par son style, par son rythme. J’ai dû malgré tout poser beaucoup de questions à des musiciens de mon entourage pour ne pas écrire trop de bêtises.

Ma plus grande fierté, ce sont sûrement les deux livres d’Ursula Le Guin. Que dire ? La traduire est un honneur, une joie, un émerveillement. Et c’est plus facile que traduire des auteurs qui maîtrisent moins leur art : elle a pesé tous ses mots, chacune de ses constructions.

Plus récemment, j’ai eu l’immense plaisir de traduire les romans de Becky Chambers, avec qui j’ai beaucoup en commun et qui est devenue une amie : geek, féministe et introvertie, elle a tout pour elle.

Comment faites-vous pour traduire un livre, est-ce que vous échangez beaucoup avec l’auteur, est-ce qu’il y a une sorte de méthode Stanislavski pour la traduction ?

La seule réponse possible est : « ça dépend. » Je n’ai jamais posé la moindre question à Ursula Le Guin : je n’aurai pas osé, et je n’en ai pas eu besoin ; à Jeff Noon, assez souvent, mais il a tendance à me répondre « J’en sais rien, je ne suis que l’auteur, c’est toi qui sais. » Ben voyons… En revanche, il m’a donné l’autorisation de récrire entièrement certains passages d’Alice Automatique, qui reposaient entièrement sur des jeux de mots impossibles à rendre en français (sauf si quelqu’un connaît un prénom féminin courant dont le diminutif est « Point »). Quant à Becky Chambers, nous avons échangé d’innombrables e-mails sur tous les sujets. Le genre des personnages secondaires, la composition exacte des carburants de vaisseaux spatiaux, tel cocktail extra-terrestre est-il pétillant, quels autres titres avait-elle pensé donner à ses romans, combien de steaks de chien mange-t-on par jour, les décors d’un jeu vidéo imaginaire.

Maintenant parlons un peu de votre poste à La Volte, responsable de la littérature étrangère, c’est quelque chose qui vous attirait depuis longtemps ? Vous étiez proche de La Volte par rapport à vos traduction de Jeff Noon, est-ce que vous voyez ce poste comme une évolution naturelle, laisser la traduction de coté au profit d’un travail plus éditorial ? Comment avez-vous rencontré La Volte à la base, par vos traductions ou déjà en tant que lectrice ?

La Volte n’est pas une maison ordinaire. C’est une nébuleuse mouvante, faite de lecteur.ices, de graphistes, d’auteur.e.s, de traducteur.ices, d’informaticien.ne.s, de cinéastes, d’artistes. On s’y investit plus ou moins, sur un projet ou plusieurs, en fonction de ses goûts, de ses compétences, du temps dont on dispose.

Début 2017, Mathias m’a proposé de m’investir davantage : nous recevons trop de romans étrangers, et trop de bons romans étrangers, pour que notre équipe puisse tous les lire à temps. Nous avons ainsi « raté » un premier roman extraordinaire, et nous avons décidé qu’il fallait quelqu’un pour se concentrer sur la littérature étrangère.

L’envie de passer de l’autre côté du miroir éditorial m’est venue peu à peu ; j’adore traduire, mais je commençais à ressentir une certaine frustration à ne pas m’investir davantage dans les autres aspects de la création éditoriale. Et je nourris l’espoir secret d’aider de jeunes traducteurices à développer leur talent.

Comme bien des gens, j’ai rencontré la Volte grâce à La Horde du Contrevent. Lecture, coup de foudre, je suis allée à une séance de dédicace, Mathias Echenay a appris que j’avais travaillé sur un roman de Jeff Noon avec Jacques Chambon, et peu après il m’a confié une première traduction. J’étais assez jeune et très naïve ; il m’a appris à avoir confiance en mon travail.

Est-ce qu’il y a des livres récents ou plus anciens que vous aimeriez éditer ou rééditer chez La Volte ? (Dans les anciens, je pense à des livres épuisés ou jamais traduits comme les autres livres de Octavia Butler, ou encore les livres de Olaf Stapledon…, ou plus récemment le cycle Baroque de Neal Stephenson) Est-ce que les coûts de traduction freinent beaucoup d’éditeurs ?

Il y en a tant ! Rien qu’en littérature anglophone, qui est celle que je connais le mieux : des inédits de Butler ou de Le Guin, de jeunes auteur.e.s U.S. J’aimerais aussi proposer de la S.F. arabophone. Pour l’instant, je ne peux guère en dire plus.

Les coûts de traduction représentent une part énorme du budget d’un livre, environ 50%. Il existe des subventions publiques qui limitent les dégâts, mais, pour une petite maison, chaque titre étranger est un risque financier et un engagement lourd.

Est-ce que vous pouvez nous parler des prochaines parutions de La Volte pour la fin de l’année et début 2018 ? Ou peut-être du premier livre qui sera publié sous votre direction ?

En janvier, Susto, de luvan, un roman insurrectionnel d’une puissance et d’une créativité remarquable.

Ensuite, un nouveau Léo Henry, une biographie hallucinée, entre le merveilleux, la religion, l’alchimie et la poésie, de Hildegarde von Bingen, et le troisième volume du cycle « Canopus dans Argo » de Doris Lessing, Les Expériences siriennes.

On avait parlé de « Amatka » de Karin Tidbeck, un superbe roman très proche des livres de Jeff Vandermeer, avec également un petit côté Ursula Le Guin, à paraître chez La Volte en mars 2018. Vous voulez nous en parler un peu plus ? Est-ce que vous savez si elle travaille déjà sur un autre livre ?

Amatka est stupéfiant. Proche des œuvres de Le Guin et de Margaret Atwood, le roman joue avec les propriétés du langage dans une colonie austère et normative ; un 1984 pris dans les glaces, les Dépossédés dans un monde où la réalité n’existe qu’aussi longtemps qu’on la nomme.

Tidbeck a par ailleurs publié deux recueils de nouvelles très bien accueillis. À suivre !

Est-ce que vous pouvez nous raconter un peu comment s’est passé votre festival des Utopiales cette année? La Volte participait aux premiers Etats généraux de l’Imaginaire je crois, vous pouvez nous en dire plus ?
Personnellement, j’ai passé beaucoup de temps avec Becky Chambers, invitée du festival et lauréate du prix Julia-Verlanger.
Les Etats généraux ont atteint leur objectif : 150 personnes ont discuté pendant trois heures ! C’est prometteur pour l’avenir. Il faut maintenant que la mobilisation se poursuive, et s’assurer que tous les acteurs de l’imaginaire – pas seulement les éditeurs – se sentent impliqués.
A la Volte, Toxosplasma s’est très bien vendu, et David Calvo a rencontré un beau succès sur scène et dans les allées. Je crois qu’elle a été très heureuse des échanges avec le public.
 
Pour finir qu’est-ce que vous lisez en ce moment ?

Je relis beaucoup. En ce moment, la Pénélopiade d’Atwood, De bons présages de Pratchett et Gaiman, les nouvelles de Karin Tidbeck. Et je lis surtout des romans pour La Volte, que ce soit les titres que nous envoient les agents littéraires ou les textes que nous signalent les Voltés. Je ne peux parler de rien tant que le projet n’est pas sur les rails, mais je suis amoureuse d’un texte de « fantasy sociale » que j’espère faire découvrir aux lecteurs français.Je suis en train de terminer Toxoplasma, de David Calvo : elle a un sens de la formule et une sensibilité qui me percent le cœur à chaque page.

Le site de La Volte

Update le 01/12/17 : « Amatka » de Karin Tidbeck est dans la liste des meilleurs livres sf de 2017 du Guardian ici, (chronique à suivre dans quelques temps…) écrite par Adam Roberts, liste que je consulte chaque année avec un immense plaisir.

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