LE CHEMIN S’ARRÊTERA LA, Pascal Dessaint (Rivages)

Résultat de recherche d'images pour "le chemin s'arrêtera là"« Il y avait des hommes dans ce pays qui pouvaient en faire souffrir d’autres, commettre le pire, et s’en sortir blancs comme neige. On aurait pu discuter longuement là-dessus. Qu’est-ce qui était pire ? Tuer un homme, un seul, un parmi la multitude, même d’une façon affreuse, ou bien fermer une usine et plonger du même coup dans le désarroi des centaines et même des milliers de pauvres gars ? Qui était le plus coupable ? Celui qui tuait ou celui qui licenciait ? Pour moi, c’était vite vu. »

« Ainsi vivent parfois les hommes… » c’est le début de la dédicace que m’avait écrit Pascal Dessaint sur la première page de ce livre.

Et les deux citations d’Émile Zola et de Jim Thompson que l’on trouve en exergue de ce roman noir sont là pour finir de planter le décor. On va se tremper dans le noir, du genre bien poisseux et glauque, une marée noire qui déborde des pages.

Nous sommes sur la côte nordiste, un endroit qui tient plus de l’enfer que du paradis, assurément. Ici, sur ces terres balayées par le vent un passé très lourd pèse sur les existences et même sur le paysage qui en porte encore les stigmates. Cachés dans les replis de cette zone grise, des laissés pour compte tentent de survivre en se faisant croire qu’ils sont normaux et qu’ils possèdent encore une chance de se refaire. Ils ont dans l’idée aussi que désormais, ils sont abandonnés du reste de la société. Une société qui les a d’abord exploités, puis abimés et enfin, bannis.

Il y a Mona, jeune adulte qui vit avec Cyril, son père chômeur trop présent, dans cette caravane qui attise la promiscuité. La jeune Mona qui bosse et tient à bout de bras ce vestige de famille.

Il y a Jérôme, qui vit non loin de là, dans une bicoque qui part en lambeaux dans les colères du vent. Et sa mère impotente qui s’agrippe à son déambulateur. Jérôme bosse dur dans l’usine non loin de là, soumis au fracas du vapocraqueur qui lâche à intervalle régulier des éternuements hystériques et nocifs.

Il y a Louis et son vélo, ce gamin qui vit avec Michel. Michel lui, est un rescapé. Il a encore un job à l’écluse près du port industriel. Il laisse s’écouler les journées au rythme du passage des minéraliers et autres gigantesques navires. Il se régale des chiffres et des noms. Il frémit devant les longueurs et les tonnages ahurissants, et il voyage avec les noms poétiques et les drapeaux arborés par les tankers.

Nous faisons aussi la connaissance de Wilfried. Lui, il vit avec Josiane, une femme adipeuse passionnée de natation et de bière. Ils ont eu trois marmots, Tony, Carl et Lance. Tout un programme. Alors pour oublier ce naufrage, Wilfried passe son temps à la pêche, il est un fou-furieux de la pêche en surfcasting. Pour lui, c’est la classe absolue.

Il y a Gilles qui a des vues sur Mona. Et puis il y a le territoire, ce bout de langue de terre sale, désœuvrée, défigurée par l’industrie lourde. Et quand l’industrie lourde s’est éteinte dans les convulsions de la mondialisation, les hommes et les femmes qui travaillaient pour elle sont restés sur le carreau, les fameuses vidanges du diable comme disait le poète. Ultime punition, ils sont restés dans cet endroit ravagé, ne vivant plus de l’industrie mais subissant chaque jour son blasphème.

La raffinerie, l’usine, le port, la sainte trinité devenue immaculée disparition. Et tous ces destins en perdition vont se côtoyer, se croiser, intriguer. L’alchimie humaine est une combinaison bien instable et imprévisible, quiconque la manipule prend un très gros risque.

Le chemin s’arrêtera là parle de cela. Des rencontres presque aléatoires qui prennent des tournures terribles, des injustices vraiment trop grandes pour que les caractères se soumettent. Quand le chômage génère le désœuvrement, que celui-ci accouche de l’oisiveté, il se passe rarement de bonnes choses. Quand les soutiers de l’économie sont jetés par-dessus bord sans aucune forme de procès, qu’espère le monde en retour ? Il ne peut surgir de trou béant et crasseux que de la violence, la violence pure, désinhibée.

Ce roman très noir est le récit du déclassement et du délitement, du cynisme de quelques-uns. C’est l’immersion dans la survie, tout au fond du panier, et dans ce fond de panier, entre les plages polluées et les rafales de vent, entre les routes droites et déprimantes et le sable qui cingle le visage, on trouve encore, malgré tout, des gens bien, avec du cœur, de l’altruisme alors que tout concorde à les pousser plus loin vers le mur, l’individualisme. Oh bien sûr, tous ne tournent pas bien, nous sommes sur terre, et pas le meilleur coin de la planète.

Ce roman, c’est l’histoire de quelques-uns, des choses qui auraient pu bien tourner et d’autres qui ne pouvaient pas bien de passer, et entre ces strates fines, parfois, la lumière.

J’ai ressenti très fortement ce quotidien qui pèse, qui opprime. L’insécurité totale du lendemain et cette rancœur bien justifiée, et comment on fait quand on a oublié pour quelle raison il fallait conserver une once d’espoir.

Je me casse le cul à vous vanter ce livre, mais peut-être me suffit-il de vous donner l’incipit, il fait tout le boulot : J’aimerais raconter le vent qui mugit dans l’acier, et puis notre méchanceté. Cette phrase non de dieu !!! C’est pour tomber sur des éclairs de ce genre que je lis. Et des éclairs il y en a plein les pages, un livre orage, il suffit de se laisser porter, de vibrer, de compatir souvent, de ressentir la colère parfois, d’éprouver la misère et la vie tout le temps.

Comme le dit un des personnages de ce roman, « Quand on ne se gâche pas la vie tout seul, c’est la vie qui s’en occupe », et je crois qu’aucune autre phrase ne résume aussi bien les trajectoires de la plupart des personnages que vous rencontrez dans ces pages furibondes. Mais juste avant j’étais tombé sur « Le pire naît toujours du hasard » et ça c’est pas mal non plus.

Et puis le caractère instable de la matière humaine, si bien décrit page 163 : Mon père était comme ces vents imprévisibles, qui soufflent par bourrasques, brisent les vitres et menacent de renverser tous les bibelots sur le buffet. Vivre sous le joug c’est dur, mais vivre dans la crainte et la peur c’est pire ; alors les trois à la fois…

Pascal Dessaint nous offre un roman puissant trempé dans la détresse et la souffrance, et la beauté de sa plume fait que c’est supportable.

Je vous invite sur cette côte qui résonne sous les hurlements du vent et traîne son désespoir dans les dunes. Entre les bunkers décrépis et les casemates humides et pourrissantes, au fond des vieilles maisons et derrière les minces parois des caravanes, avec au loin, de l’autre côté de la jetée, le vapocraqueur qui rythme la vie et les heures et commande les existences, cette cheminée immense, semblable à l’œil de Sauron, qui voit tout, qui sait tout, écrase tout.

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