« Amatka » de Karin Tidbeck, La Volte

« Le fantastique, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel. »

« Introduction à la littérature fantastique », Tzvetan Todorov

Je pensais beaucoup à cette définition de Todorov en lisant le roman de l’auteure suédoise Karin Tidbeck, j’avais entendu parler de « Amatka » l’année dernière, avant sa parution en langue anglaise en juin, le livre faisait beaucoup parler de lui sur différents sites, on comparait Karin Tidbeck à Ursula Le Guin ou Margaret Atwood, Jeff Vandermeer l’encensait également, d’autres critiques citaient Kafka et Johanna Sinisalo. J’étais donc ravi quand j’ai entendu que La Volte le traduirait. Je l’attendais avec impatience, je l’ai lu en anglais l’année dernière, et je l’ai relu en français pour jeter un oeil à la traduction (un grand merci à La Volte pour le livre !).

Signalons également que le roman figurait dans plusieurs listes des meilleurs romans de sf de 2017, notamment dans celle du Guardian faite par l’écrivain Adam Roberts, ainsi que dans la « Recommended reading list » de Locusmag. Ce qui est totalement mérité à mon sens. Regardez les listes, vous verrez que Karin Tidbeck est en très bonne compagnie…

Le livre paraît le 15 mars, dans une belle traduction de Luvan (l’auteure de « Susto »), avec une superbe couverture, comme toujours, signée Corine Billon.

De quoi parle ce roman ? C’est assez difficile de le résumer ou de le présenter, pour faire simple je dirais que c’est un roman de science fiction politique, dystopique, parfois roman fantastique ou même d’horreur, représentatif du new weird de China Mieville ou de Jeff Vandermeer, servi par une écriture et un style minimalistes.

Je reviendrai dans cette chronique sur différents points forts qui font, à mon avis, de ce premier roman un très bon roman explorant la question du langage et du pouvoir du langage.

Petite parenthèse : Karin Tidbeck a écrit plusieurs nouvelles et novellas avant ce roman : « Jagannath » en 2012, et « The bestiary », un recueil sous la forme de bestiaire comprenant plusieurs auteures et auteurs comme Karen Lord, Catherynne M. Valente, Vandana Singh, China Mieville, Brian Evenson, et bien d’autres… Ses novellas s’intitulent « Sing » (2013), « Listen » et « Reindeer Mountain » (2016), une nouvelle novella vient d’être annoncée pour septembre 2018 : « The last voyage of Skidbladnir ».

La personnage principale s’appelle Vanja, une « assistante d’information », au début du roman elle est envoyée par le gouvernement dans la colonie d’Amatka afin d’y rassembler des informations sur la vie quotidienne et les produits hygiéniques utilisés par la population locale. On la rencontre dès la première page, à bord d’un train qui l’emmène à Amatka. Ces premières pages m’ont beaucoup fait penser à la scène d’ouverture du film « Dead man » de Jim Jarmusch (un des chefs d’oeuvre de ce réalisateur). Pour ceux qui n’ont pas vu ce film, le personnage principal joué par Johnny Depp (souvenez-vous de l’époque où Johnny Depp ne jouait que dans des bons films…) nommé William Blake part de Cleveland en 1870 pour la ville de Machine, sur la côte ouest, il traverse la totalité du continent dans le plan séquence qui ouvre le film. Ce plan séquence est incroyable (avec en plus la superbe musique de Neil Young), on voit peu à peu le paysage changer, les bisons, les indiens de plus en plus présents, on voit les passagers changer, passer d’individus propres sur eux, bien habillés, à des gueules cassées de trappeurs et de soldats, symbolisant le passage de la « civilisation » vers les contrées plus sauvages.

Ici, on suit donc Vanja à bord de ce train, et par petites touches Karin Tidbeck installe le coté fantastique « new weird » ou nordic weird, en quelques mots, en quelques détails, le fantastique fait peu à peu irruption et le lecteur commence à se poser des questions. C’est pourquoi j’ai mis cette citation de Todorov au début, en tant que lecteur on éprouvera cette hésitation au fur et à mesure du livre, au fur et à mesure des découvertes et des rencontres de Vanja.

Où est-on ? Sur Terre, dans un pays nordique, l’Antarctique ? Une autre planète ? C’est au lecteur de décider, car l’auteure ne donnera que très peu d’explications tout au long du roman. On sait juste qu’à un moment ou un autre il y a plusieurs années, la population a dû venir s’installer sur ce monde et fonder cinq colonies pour survivre.
Une fois arrivée à destination, Vanja découvre donc cette communauté agricole, une colonie parmi quatre (une colonie a mystérieusement disparu quinze ans plus tôt), et sa façon de vivre : une vie grise, uniforme et la peur constante de ne pas nommer ou marquer suffisamment les objets… Le papier est une des ressources les plus rares, l’écriture est autorisée seulement dans le but de marquer les objets et bâtiments (donc aucun roman, aucune poésie, aucune imagination ou évasion possible par le biais des livres ici) ou dans le cas de Vanja pour les rapports qu’elle doit envoyer quotidiennement à ses supérieurs.

Dans ce monde, tous les objets et bâtiments doivent être continuellement nommés et marqués, sinon ils se décomposent en une espèce de boue blanchâtre… Et si cela arrive, c’est un signe de dissidence et de rejet de la communauté, c’est considéré comme une faute extrêmement grave, presque un crime contre la communauté. Petit à petit Vanja éprouve une envie d’autres choses, elle finira par s’intéresser à cette colonie disparue et à une certaine auteure de poèmes disparue elle aussi au même moment avec plusieurs autres personnes. On pourrait regretter que certains personnages secondaires ne soient pas explorés un peu plus en profondeur, mais peut-être faut-il voir ça comme un moyen de l’auteure de renforcer le personnage de Vanja et de mettre l’accent sur son évolution tout au long du roman.

Il y a des passages très forts dans ce roman, la comptine que les enfants chantent tous les jours, la litanie omniprésente dans les colonies « As morning comes we see and say : today’s the same as yesterday », les poèmes que Vanja trouve à la bibliothèque… L’écriture de Karin Tidbeck retranscrit parfaitement le monologue intérieur de Vanja, c’est comme si le fond et la forme du livre se répondent. La vie monotone dans cette colonie qui n’est pas sans rappeler les régimes communistes est rendue parfaitement par la prose minimaliste de l’auteure, et c’est un des vrais points forts du livre : l’ambiance étrange, fantastique est parfaitement rendue, et amenée petit à petit, jusqu’à la révélation finale.

Comme indiqué au début, beaucoup de critiques parlaient de sf féministe en citant Margaret Atwood et Ursula Le Guin avant la sortie du livre en anglais, mais il ne faut pas s’attendre à lire une autre version de « La servante écarlate », le livre possède bien une dimension féministe, mais pour moi la force du roman est la création de ce monde gris et froid, et l’étrangeté qui s’en dégage.

Il y aurait beaucoup à dire ou à creuser dans ce roman, l’idée que le langage forge le monde, forge la réalité, est une idée qui a souvent été explorée dans des romans de sf, on pense à Samuel Delany et « Babel 17 », China Mieville dans « Embassytown » (« Légationville » en français »), et dans une moindre mesure à Jack Vance dans son beau roman « Les langages de Pao ». Il faudrait que je relise mes vieux cours de philo et de linguistique pour parler de « Amatka » comme il le mérite… Mais par manque de temps je vais juste citer Jeff Vandermeer :

« Karin Tidbeck’s Amatka is a stunning, truly original exploration of the mysteries of reality and what it means to be human. It’s brutally honest and uncompromising in its vision – a brilliant short story writer has been revealed as an even more brilliant novelist. One of my favorite reads of the past few years, an instant classic. »

Jeff Vandermeer

Traduction :

« Amatka de Karin Tidbeck est une exploration époustouflante et réellement originale des mystères de la réalité et de ce que signifie être humain. C’est brutalement honnête et sans compromis dans sa vision, une brillante nouvelliste s’est révélée être une encore plus brillante romancière. Une de mes lectures préférées de ces dernières années, un classique instantané. »

Dernière chose : Karin Tidbeck sera à Paris du 3 ou 5 avril, et le 6 avril à la librairie Mollat à Bordeaux.

Le site de l’auteure

« Amatka » sur le site de Penguin Random House

« Amatka » sur le site de La Volte

Karin Tidbeck sur le site de Fantastic Fiction

One Comment on “« Amatka » de Karin Tidbeck, La Volte

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