Les ombres innocentes, Guillaume Audru (éditions du Caïman) par Seb

Résultat de recherche d'images pour "les ombres innocentes audru"« J’estime que la part d’humanité dans la découverte d’un corps comme celui-ci est réduite au minimum de la portion congrue. C’est froid, plein de calculs et de mesures à te donner mal au crâne. Tu n’es plus rien. On te prélève des trucs. De nouveaux calculs, encore des mesures. Tu n’es plus qu’une succession de chiffres jusqu’au cimetière. »

J’ai rencontré Guillaume Audru au salon du polar Black Berry à Châteauroux en octobre dernier. Nous nous connaissions seulement par facebook et je dois dire que tâter du contact (ce n’est pas sale) pour de vrai, en chair et en os est quand même la finalité de ce réseau social (ou devrait l’être). Enfin bref, je digresse un peu. Mais vous n’êtes pas pressés ?

J’ai saisi l’occasion d’être près du larron pour lui quémander une griffe sur le livre sur lequel j’avais jeté mon dévolu, Les ombres innocentes. Je ne saurais l’expliquer, mais je le sentais bien ce bouquin. Pas besoin d’explication d’ailleurs, je choisis souvent mes achats de la sorte, au flair, et je me trompe rarement. Déjà la couverture. Un élément très important pour moi, il génère du désir ou pas, de la curiosité ou pas. Là, cette image en noir et blanc, ce gros plan sur cette fenêtre décatie encadrée du vieux bois desquamé, ça m’a parlé tout de suite. Et puis ça collait bien avec le titre, Les ombres innocentes, ça fait un peu Les âmes grises, vous savez le film avec Jacques Villeret. Bon, je vous vois venir, vous voulez le début de l’histoire. J’arrive.

Massif central durant l’été très chaud 2013. Un pied du récit en Corrèze et l’autre dans l’Aubrac. Deux histoires qui vont fatalement se rencontrer. Mais de quelle manière ? Donc au confins de la Corrèze, on retrouve sur une petite route isolée un vieil homme en piteux état. Il semble avoir été violenté. Dans une ferme de l’Aubrac, un fils découvre sa mère pendue à crochet dans sa grange. À Clermont-Ferrand, une jeune femme s’enfonce dans la haine cloîtrée dans une chambre/cellule de la clinique psychiatrique où elle est totalement en perdition. À priori difficile de lier ces trois trajectoires. C’est sans compter sur les talents de fouille-merde d’un journaliste local, sur le lieutenant Serge Limantour et sa camarade Samira Boulmerka issus d’une petite brigade de gendarmerie perdue dans le vaste Aubrac.

Voilà pour les faits. Je ne peux pas en dire trop (ici on n’en dévoile jamais trop, sachez-le), mais l’auteur aborde un sujet dramatique et assez peu connu de l’histoire de notre beau pays sous la cinquième république.

Ce qui m’a d’abord frappé dans ce livre, c’est l’atmosphère. Immédiatement, nous sommes plongés dans cet univers rural à souhait, où les murs en pierres sèches escortent les voitures sur des routes bosselées et tournicotantes. Un endroit où les langues ne se délient pas à coups de pieds dans la tronche ni par des procédés usités sous d’autres latitudes. Ici, il faut de la finesse mâtinée de rudesse. C’est loin d’être évident de parvenir à faire ressentir la chaleur, sa texture, son omniprésence, sa manière de s’insinuer dans les moindres recoins, sa faculté à peser sur l’esprit des protagonistes. En fait, peu de personnes y parviennent réellement. Guillaume Audru lui, il y arrive. Je gage qu’il conservera précieusement son secret de fabrication, dommage, ça aurait pu intéresser des gens.

Je ne sais pas si c’est parce que je connais bien le plateau corrézien, mais en lisant la prose du gazier je faisais mentalement le distinguo entre les paysages de Corrèze et ceux de l’Aubrac. C’est certainement parce que c’est rendu avec beaucoup de subtilité. Notamment l’immensité du plateau coincé entre l’Aveyron et la Lozère, l’isolement du village de Nasbinals où sont affectés nos deux gendarmes enquêteurs.

Justement, nos deux flics. Deux beaux personnages. Quand je dis beau je veux sous-entendre bien façonnés. Surtout le lieutenant Limantour. Vieux de la vieille proche de la retraite, qui fume beaucoup trop et lape des litres de café. L’auteur nous en apprends un peu plus sur lui, page 183 : Limantour s’adosse au mur et allume une cigarette. La quatrième de la journée. À moyen terme il se sait condamné, ne se fait aucune illusion sur son espérance de vie. Un jour, le crabe vaincra. En attendant, il profite de ses dernières années avec l’uniforme bleu pétrole. Dans deux ans, Serge raccrochera sans savoir comment préparer son avenir, ni s’il parviendra à tromper l’ennui qui s’annonce.

Mais en matière d’ambiance et de décor, Guillaume Audru sait aussi à merveille faire revivre des lieux en voie d’extinction, comme ces anciens cafés qui semblent s’accrocher au vortex du passé et sonner à notre mémoire. Page 48 : Sarrabé contemple le troquet où le temps s’est arrêté. Antique comptoir en formica. Petits carreaux grisâtres au sol. Des publicités pour Ricard ou Cinzano. Des bistrots comme on en fait plus. Un lieu qui ferait plaisir à Jean-Pierre Pernaut.

Je ne sais pas vous mais moi j’y étais. Sans parce que j’ai connu ces endroits quasi mythiques, enkystés dans ma mémoire de gosse. Si je ferme les yeux et que je me fixe sur une image, je peux même sentir cette odeur latente de limonade et de tabac associés à des relents de bière pression. Il y a tout cela dans ce roman très noir. Parce que c’est pas gai dans le coin, mais c’est très bien raconté. Et il y a un effort sur le style. Page 182, début de chapitre : Cinq heures du matin. Un jour sale se lève à peine sur le plateau de l’Aubrac. Le gris s’est collé partout, du ciel à la route. Pas besoin d’en faire des tonnes, le décor est planté.

De beaux passages il y en a des tas, ils épousent à la perfection la narration et les paysages omniprésents, ils se glissent avec discrétion entre les émotions et les personnages, et ils finissent par en faire le mortier.

Je reviens à l’atmosphère, j’ai la sensation désagréable de ne pas en avoir bien parlé. Elle possède une importance capitale, je suspecte même l’auteur d’avoir voulu en faire les fondations de ce roman. Si c’est le cas c’est réussi, les fondations sont plus que solide. Les fondations et le squelette du roman.

Des squelettes justement il y en a dans ce récit sombre et caniculaire. Vous allez côtoyer le côté sale

et coupable de l’âme humaine, vous allez vous égarer dans les bas-fonds que notre espèce entretient avec tant de talent et de savoir-faire.

Résultat de recherche d'images pour "Les chiens de Cairngorms"

Bravo l’auteur, j’y reviendrai à sa pitance. Cela tombe plutôt bien, il a justement une nouveauté, Les chiens de Cairngorms, chez le même éditeur. Bonne balade sous le soleil brûlant.

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