Entretien avec Charlie Jane Anders (VF)

J’ai eu envie de poser quelques questions à Charlie Jane Anders pour accompagner la parution de son beau roman « Tous les oiseaux du ciel », un grand merci à Thibaud Eliroff et Marie Foache de j’ai lu pour avoir transmis ma demande.

Et encore merci à Charlie Jane Anders d’avoir pris le temps de répondre à mes questions par mail.

Enjoy !

 

Est-ce que vous pouvez vous présenter, pour les lecteurs français qui ne vous connaissent pas encore ? D’où venez-vous, quelle a été votre parcours avant d’écrire ce roman ?

Je suis Charlie Jane Anders, l’auteure de All the Birds in the Sky (Tous les Oiseaux du Ciel) et d’un autre roman à paraître, The city in the Middle of the Night. J’aidais à diriger un site appelé IO9.com consacré à la science fiction, le futurisme et la science. J’organise et je présente des rencontres/lectures mensuelles à San Francisco appelées Writers With Drinks, pendant lesquelles j’essaie de se faire rencontrer le plus de genres et de communautés possibles au sein d’un seul et unique événement. Il m’arrive aussi occasionnellement de pousser des grandes ailes pleines d’écailles comme un dragon et d’effrayer les gens en volant un peu partout.

J’en ai parlé dans ma chronique, je suis un fidèle lecteur de IO9 depuis plusieurs années, et d’ailleurs je vous remercie de m’avoir fait découvrir plusieurs auteurs (et auteures). Est-ce que cela vous manque d’écrire pour IO9 ? Est-ce votre travail à IO9 a changé votre façon d’écrire entre « Choir boy » et « Tous les oiseaux du ciel » ?

Merci beaucoup de lire io9 ! Cela signifie beaucoup pour moi. C’est difficile à croire que ça fait déjà deux ans que j’ai arrêté io9. J’ai pris tellement de plaisir à écrire sur tous les sujets possibles en rapport avec la science fiction, le futur et tout le reste quand j’étais là. C’était vraiment magique.

Dans une large mesure, j’ai aujourd’hui le même plaisir en faisant un podcast avec Annalee Newitz, la fondatrice de io9, intitulé Our Opinions Are Correct, dans lequel on délire à propos de ce que signifie la science fiction aujourd’hui.

Travailler à io9 a eu un énorme impact sur ma façon d’écrire des fictions, parce que je passais tellement de temps à réfléchir à pourquoi des histoires fonctionnent ou non, et ce que ces histoires signifient réellement. C’était comme d’être payée pour faire des études supérieures. J’ai écris quatre autres romans entre Choir Boy et All The Birds in the Sky, mais aucun n’a été publié. (Un va bientôt être publié par Subterranean Press en tant que novella : Rock Manning Goes For Broke)

Vous aimez la sf et la fantasy, c’est flagrant en lisant le roman, mais est-ce que vous êtes aussi une lectrice de polars ?

J’aime la littérature policière. Mes auteures et auteurs préférés vont de Dorothy Sayers à Raymond Chandler ou Ross Thomas ou Chester Himes. Je pense que quiconque voulant écrire dans un genre particulier devrait s’exposer aux plus de genres différents possibles. Les polars ont beaucoup à nous apprendre sur comment structurer une intrigue et un récit, ainsi que sur la façon de lier des personnages et des thèmes à l’exploration d’un mystère donné.

Vous avez écrit beaucoup de nouvelles et de novellas avant « Choir boy » et « Tous les oiseaux du ciel », est-ce que vous pensez que c’est obligatoire avant d’écrire le fameux « premier roman » ?

Il n’y a pas un seul et unique chemin vers le succès pour un écrivain. Certains écrivent des tonnes de nouvelles, d’autres non. C’est bien dans les deux cas. J’ai beaucoup appris en écrivant des nouvelles, spécialement par rapport à comment trouver un début, un milieu et une fin appropriés, sensés. C’est difficile peu importe la longueur, et s’entraîner peut être positif.

Que représente la forme courte pour vous, est-ce qu’une nouvelle vous permet d’explorer ou d’expérimenter plus quand dans un roman ?

C’est tout à fait vrai que l’on peut essayer plus de choses bizarres et osées dans des nouvelles que dans un roman. Premièrement, vous n’avez pas à tenir aussi longtemps. Ensuite, personne ne va publier un livre contenant une seule nouvelle, avec votre nom sur la couverture, pour vous juger.

Les nouvelles sont souvent lues là où elles sont entourées d’autres nouvelles d’autres auteurs, donc chacun peut plus ou moins faire son propre truc. J’ai vraiment beaucoup de plaisir à écrire des nouvelles et je suis triste de faire une pause pour essayer de terminer des romans.

« Choir boy » n’était pas vraiment un roman de genre à proprement parler, mais une sorte de réalisme magique était présent, est-ce que je peux vous demander comment vous présenteriez ce roman, et d’où est venue l’inspriration ? Est-ce que vous pourriez écrire un jour un autre roman qui n’est pas 100 % de la littérature de genre ?

J’ai beaucoup de difficultés à classifier Choir Boy, et c’est difficile d’en parler après tout ce temps.C’est en quelque sorte un livre sur ce qui se passe quand on essaie d’empêcher sa vie de changer, vous ne pouvez pas arrêter le changement, mais parfois on peut provoquer un autre changement au lieu du changement que l’on craignait. Je pense que si j’écrivais ce livre aujourd’hui, il serait beaucoup plus clair que Berry, le personnage principal, est non-binaire. Un autre de mes romans non publiés est aussi dans le même genre difficile à classifier. Il se peut que j’y revienne à un moment donné.

A présent, parlons un peu de « Tous les oiseaux du ciel », vous vous attendiez à un tel succès, avec des critiques aussi positives ? Ce n’est pas fréquent pour un « premier » roman d’être nominé pour les Prix Nebula, Locus et Hugo, et vous avez été récompensée de deux sur trois…

Ha merci ! C’est sûr qu’on ne s’attend jamais à quelque chose comme ça quand on écrit un roman. J’étais terrifiée à l’idée que plein de gens allaient vraiment le détester à cause des mes jeux bizarres concernant la narration et à cause de l’humour incongru. J’ai eu vraiment beaucoup de chance que les gens aient réagi de cette façon.

D’où est venue l’idée du roman ? D’où viennent Patricia et Laurence ?

A l’origine, j’avais cette idée de raconter l’histoire d’une sorcière et d’un savant fou, et cette idée s’est emparée de mon cerveau. Ca semblait être un concept tellement marrant. Au début ça allait être une comédie farfelue dans laquelle la sorcière et le savant fou auraient été rivaux, les deux essayant peut-être d’obtenir la même chose et marquant des points l’un contre l’autre. Pistolet laser contre grimoire, tapis volant contre vaisseau spatial, etc… Mais au fil du temps, j’ai réalisé qu’il serait plus intéressant de raconter l’histoire de la relation entre deux personnes venant de deux mondes différents.

J’ai lu que le roman était supposé être un peu plus comme un pastiche à la base, Patricia un peu semblable à un Harry Potter, et Laurence une sorte de génie scientifique, vous pouvez nous en parler un peu ?

Il n’était jamais question que les personnages en eux-mêmes soient réellement des pastiches, mais comme dit plus tôt, je pensais à une comédie farfelue. J’ai expérimenté en utilisant beaucoup plus de tropes du genre, juste pour le fun, mais ils sont vite devenus ennuyants parce qu’ils n’avaient plus vraiment de raisons d’être. C’était juste encombrant.

Comment est-ce que vous écrivez, est-ce que vous aviez une sorte de chronologie ou un plan, ou est-ce que vous êtes plus du genre écriture automatique ?

J’inventais au fur et à mesure de l’écriture, mais je gardais toujours en tête où je voulais en venir, quel était le but de tout ça, et ce qu’était mon objectif final.une fois que j’ai eu une solide deuxième esquisse, je suis revenu au début et j’ai tout détaillé et retravaillé encore et encore.

Est-ce que vous étiez plutôt comme Laurence ou comme Patricia quand vous étiez jeune ? Est-ce qu’il y a un peu de vous dans un ou des personnages du roman ? Une de mes scènes préférées est quand ils imaginent la vie de certaines personnes juste en regardant les chaussures qu’elles portent, ça semblait presque un vrai souvenir.

C’est une scène qui m’est venue par hasard, et c’était vraiment marrant à écrire. Pendant que j’écrivais, j’ai beaucoup repensé à ce que c’est que d’avoir 13 ou 14 ans, et à quel point cette époque de ma vie était horrible. C’est une étape horrible et brutale dans la vie de beaucoup de gens, les hormones en furie, la mentalité de groupe hors de contrôle et une pression folle.

Dans le roman, il y a des grandes catastrophes naturelles, la fin du monde est proche, mais ce n’est jamais totalement sombre ou déprimant. Au contraire, c’est plein d’humour et d’espoir, on pourrait presque parler de « feelgood novel ». Est-ce que c’était votre intention dès le départ ?

Je pense qu’il est important d’écrire à propos de nos peurs, mais aussi d’essayer de le faire d’une façon constructive. Ecrire à propos d’apocalypses ou de catastrophes écologiques est un acte optimiste parce qu’il y a du bon à affronter nos peurs et réfléchir à comment éviter le pire. Ici, ce qui se passe avec l’environnement résulte du clash entre la nature et la technologie qui était au cœur du roman, mais je ne voulais pas créer un simple conte avec une saveur morale. Je voulais montrer toutes les facettes du problème et donner aux gens l’espoir qu’on peut encore faire quelque chose.

Une des choses que j’ai aimées dans le roman c’est à quel point vous vous amusez avec les clichés et les tropes de la littérature de genre. Par exemple comment Patricia et Laurence pensent chacun être une sorte d’élu pouvant sauver l’humanité, ou le fait qu’il n’y ait seulement quelques passages se déroulant à Etisley Maze, vous n’avez pas créé une nouvelle version de Poudlard ou de Brakebills… Ou le fait qu’il n’y ait pas de véritable antagoniste, à part peut-être Theodolphus Rose (en passant, super nom !). Son évolution est presque essentielle à l’évolution de Patricia et de Laurence, comment est-ce que vous le présenteriez ?

Theodolphus Rose est en quelque sorte apparu naturellement au cours de l’écriture du roman, mais il était également très amusant à écrire. Je crois qu’il représente, pour une grande partie, les figures d’autorité sévères et souvent violentes au lycée, qui font empirer des situations déjà délicates au départ. C’est un de mes personnages préférés, le résultat de tout ce qu’il fait est de pousser Patricia et Laurence à accepter leur pouvoir.

Peregrine, l’intelligence artificielle est excellent aussi, comment l’avez-vous créée, vous aviez fait des recherches sur le sujet ? Est-ce que l’histoire que vouliez racontée est terminée, ou y a-t-il une chance pour que vous reveniez dans cet univers un jour ?

J’adore Peregrine, et j’ai vraiment aimé tenter de créer un personnage d’Intelligence Artificielle original comme je n’en avais jamais croisé auparavant. J’aime lire des choses sur les IA et réfléchir à comment tout ça fonctionnerait, et bien sûr on couvrait constamment ce sujet sur io9.

Il y a toujours une chance pour que j’écrive encore sur cet univers et ces personnages, on ne sait jamais, je suppose.

J’ai lu que vous aviez commencé une trilogie « jeune adulte » pour Tor, et que ces livres pourraient être plus ambitieux que « Tous les oiseaux du ciel », vous pouvez nous en dire un peu plus ?

La trilogie est toujours en cours d’écriture, et c’est un vrai plaisir de l’écrire pour l’instant. C’est de la pure science fiction, sans aucune magie. C’est intéressant de changer et d’écrire à propos d’ados de 16 ans ayant des problèmes et des préoccupations très différents de ceux de 13 ans.

A propos de littérature jeunesse, en France, beaucoup d’éditeurs avaient l’habitude de publier des romans dans des collections jeunesse dès que le personnage principal était un ado. Mais certains romans comme « Little brother », ‘Pirate Cinema » ou « For the win » de Cory Doctorow, la trilogie « Binti », « Akata witch » et « Akata warrior » de Nnedi Okorafor auraient tout autant plu à des adultes à mon avis. Que pensez-vous de la littérature jeunesse aux USA ?

C’est juste incroyable de voir à quel point la littérature jeunesse et jeunes adultes est devenue mainstream, que ce soit chez les adolescents ou chez les adultes. J’ai l’impression que les livres YA remplissent le rôle qu’occupaient les romans d’aventure ou la fiction d’évasion, mais ils posent aussi quelques unes des difficiles questions à propos de l’âge adulte et de ce que signifie être quelqu’un de bien, le tout dans un sens bien différent des livres estampillés pour adultes.

Dans les années 2000, beaucoup de personnes pensaient que la sf était morte ou mourante, mais depuis quelques années on a vu toute une nouvelle génération d’auteures apparaître avec des grands romans explorant des nouveaux thèmes ou de nouvelles façons de raconter une histoire, comme vous, Ann Leckie, N K Jemisin, Mishell Baker, Lila Bowen, Annalee Newitz, Nnedi Okorafor, Catherynne Valente, Ada Palmer, Madeline Ashby, et bien d’autres… (Pareil en France à mon avis, beaucoup de nouveaux auteurs ont été publiés ces derniers temps) Que pensez-vous de la sf anglaise d’aujourd’hui ?

Je suis vraiment excitée de voir la science fiction trouver un nouveau souffle. La science et la technologie évoluent si rapidement que c’est logique pour nous d’écrire maintenant des histoires à ce propos. De plus, la sf sous toutes ses formes est juste une merveilleuse aventure.

Les nominés pour le Prix Hugo ont été annoncés récemment, heureusement, pas de problèmes avec les puppies cette année. Que pensez-vous de la sélection ?

C’est une sélection vraiment incroyable, et je suis vraiment fière de tous mes camarades écrivains qui ont créé des oeuvres tellement courageuses, stimulantes et fascinantes. C’est une merveilleuse époque pour lire ou écrire de la sf et de la fantasy.

 

La page twitter de Charlie Jane Anders

Charlie Jane Anders sur Fantastic Fiction

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