Loups solitaires, Serge Quadruppani (Métaillié noir) par Seb

Résultat de recherche d'images pour "loups solitaires quadruppani"« Ce qu’on appelle de manière impropre le plateau de Millevaches (il faut dire paraît-il, la Montagne limousine) est une terre infertile, dont le rendement en blé sera toujours inférieur à celui de la Beauce, circonstance dont un excellent auteur comme Pierre Bergounioux qui s’appuie sur Turgot et les physiocrates, s’autorise pour assigner à ce territoire une seule production remarquable, la mélancolie littéraire. Toutefois, on observera que, comme souvent sous les climats rudes et sur les sols inféconds, il y pousse aussi la mauvaise herbe de la rébellion. Depuis les maçons de la Creuse qui importèrent dans Paris des désirs de révolution, jusqu’aux irréguliers de Tarnac qui furent la cible d’une opération de communication ratée de l’intérieur, en passant par le maquis de Guingoin et ce maire et cet instituteur de la Villedieu qui furent révoqués pour s’être opposés au passage d’un convoi de rappelés de la guerre d’Algérie, un fort taux de fortes têtes s’est maintenu ici, de sorte qu’en rencontrer une sur le bord de la route n’est pas plus étonnant que de tomber sur une vidéo de chat en errant sur Internet. »

Quand j’ai rencontré Serge Quadruppani au salon de l’imaginaire de Bellac (87), j’ai été tout de suite séduit par sa discrétion, son refus de tirer la couverture à lui, son côté lunaire accentué par sa chevelure chenue et volatile et aussi son regard farci de malice. Quelque chose d’indicible me chuchotait au cœur que ses écrits me plairaient. Ce quelque chose à chuchoté juste.

De nos jours, sous nos latitudes. Pierre Dhiboun est un membre des forces spéciales. Il a été chargé par un gros poisson des services de renseignements d’infiltrer un groupe de djihadistes basés au nord du Mali. Mais depuis son retour impromptu en France, il a disparu des radars gouvernementaux. Ses dernières paroles, ses ultimes actes, tendent à montrer qu’il se serait radicalisé et aurait épousé la cause de ceux qu’il était censé espionner. Aux plus hauts niveaux de l’état, c’est la grande inquiétude. Les compétences aigues de l’individu sont telles que la panique affleure sous l’eau saumâtre du pouvoir. Alors que tout ce que le pays compte de services de renseignements se met en quête de Pierre Dhiboun, une mystérieuse officine américano-barbouzienne se mêle à l’aventure. L’intéressé réapparaît au beau milieu du plateau de Millevaches, loup isolé et intrépide, imprévisible et quasi invisible. Des individus peu recommandables, un chirurgien en « burn-out » spécialiste des gallinacés de haut vol, une rousse incendiaire et une femme, général de gendarmerie vont entrer dans la danse pour fabriquer une chorégraphie sanglante et cynique.

Je me suis régalé à la lecture de la prose de Serge Quadruppani. Il y a de la poésie dans ses lignes, et même dans sa vision du monde. Mais si je ne devais conserver qu’un adjectif pour qualifier l’écriture de ce pensionnaire du plateau de Millevaches, ce serait « caustique ». De cet angle-là, ce roman est un vrai bonheur. Ça gratte là où ça démange, ça pique les yeux, ça décape en profondeur, ça égratigne pire que l’aubépine et le monde en ressort plus pur, un peu moins nauséabond. Pas plus lumineux, mais sentant un peu moins la merde. Puisque le livre est caustique à souhait, il est aussi humoristique. L’alliage peut parfois s’avérer instable et péter à la gueule de l’auteur. Pas ici, Serge Quadruppani, avec des arrière-pensées d’avant-garde parvient à distiller sa mixture avec une adresse qui pourrait rendre jaloux. Dans ce roman qui fait voyager, se trouvent de belles et pointues considérations politiques,sociétales et sociales. Au travers de ses personnages, de leur fonctionnement plus ou moins conditionné et corrompu, s’ouvre le monde vicié d’aujourd’hui, perclue de courbatures idéologiques, de douleurs libéralistes, de pathologies cupides et de cancers impérialistes rongeant la moelle de l’humanité. L’auteur n’est jamais aussi bon que lorsqu’il tourne sa plume dans cette plaie qui suppure, la béance de notre vacuité qui avale notre intelligence. Ainsi, avec une désinvolture savoureuse, sans avoir l’air de trop y toucher, l’ex soixante-huitard Quadruppani pourfend la bêtise avec une allégresse qui réconcilie avec la vie, les gens, la mort.

Avec une grâce mâtinée de provocation, le romancier pose son cul sur le politiquement correct en écrivant parfois crument mais sans jamais être vulgaire. Le secret des gens de talent. Dire les choses pour qu’une partie du monde cesse de les ignorer, les hisser à bout de bras pour que personne ne puisse dire « on ne savait pas ». Il y a, dans certaines lignes, certaines scènes, une critique d’une évolution technologique qu’on voudrait nous faire passer pour un progrès. Car dans « Loups solitaires », la technologie est partout, les caméras, les satellites, les puces, les gadgets, les écrans inquisiteurs. C’est distillé tout au long de l’histoire et ça nous oppresse. C’est la description d’un futur qui est déjà là. Quand la technologie sert un embryon de dictature en donnant un sentiment de liberté aux peuples.

Ne vous y trompez donc pas, ce roman n’est pas qu’une histoire d’espionnage sur fond de terrorisme. C’est plus vaste et plus profond à la fois.

Mais il y a sur ce gâteau de mots une belle cerise bien rouge, c’est le style. Ça donne cela : Mais dans la pleine nuit, quand plus rien ne bouge, inutile d’ouvrir, même à travers vitres et volets, on n’entend plus qu’un bruit de déchirure sans fin dans l’étoffe du temps, c’est l’eau de la Vienne qui coule. » Somptueux. « Dans l’étoffe du temps », j’aurais adoré la trouver celle-là. Mais j’ai adoré la lire et tomber dessus et me faire surprendre.

Je n’ai que l’embarras du choix, mais j’ai savouré aussi la capacité de l’auteur à décrire l’intimité, avec une pudeur et une poésie tendre que je n’ai pas si souvent croisé : « Elle aimerait beaucoup prendre connaissance du message et qu’il ne requiert pas sa mobilisation immédiate, lui permettant de revenir pour une heure encore dans leur sommeil partagé, ce coma commun qui lui a tant plu, presque autant que ce qui l’a précédé, regards intenses, effleurements, brusques silences, battements cardiaques accélérés, accolements soudains, humeurs corporelles mêlées et tout le toutim. »

Il y a une chose qui d’ordinaire, je n’apprécie pas chez les auteurs, c’est quand ils s’adressent à moi directement. En général cela a pour effet immédiat de m’éjecter de l’histoire et du livre, et je déteste cette sensation. Serge Quadruppani use de ce procédé, avec parcimonie, et curieusement, ça ne m’a pas gêné. Sans doute que ses quelques incises directes sont bien passées car elles étaient enveloppées d’une bonne dose d’humour et d’ironie.

Autre chose. Jane, la rousse incendiaire, elle vraiment trop incendiaire. Elle m’a filé une trique d’enfer, et c’est inconfortable de lire avec un gonflement.

Le beau Serge sait jusqu’où il peut aller, il sait ne pas trop en dire, insinuer, faire imaginer, faire faire un bout de chemin au lecteur par lui-même. J’aime ça. Quand on veut trop expliquer, quand on a peur de ne pas être compris du lecteur, c’est qu’on le prend pour un con. Ici, l’auteur s’avance vers lui avec humilité… et humour piquant.

Allez voir le loup.

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