Comme d’habitude, apres lecture, entretien, on le fait pas avec tous, mais avec lui, ca coule de source…
Let’s play

Je te trouve de plus en plus pessimiste, non ?
Parce que tu penses qu’il y a de quoi se réjouir? Que l’heure est à la liesse? C’est vrai qu’on vit une époque formidable… crise généralisée, récession, faillite du système. L’austérité à tous les étages, pour t’aider à économiser le fric des banquiers; du chômage pour le petit peuple, afin qu’il comprenne bien qui est le maître qui le nourrit; un régime des retraites qui s’enfonce gentiment dans une fosse à purin; des politiques corrompus et des dirigeants qui se foutent de ta gueule en te regardant t’«indigner» d’un œil goguenard du haut de leurs buildings; des lois liberticides pour t’aider à marcher dans les clous; une société de plus en plus flicassière – pour ta sécurité, bien sûr! –, soutenue par une technologie intrusive qui t’espionne jusque dans le trou des chiottes; une bouffe devenue psychédélique: raclures de bidoche pétées aux amphètes et gonflées à la flotte, légumes bidouillés par des ingénieurs en énergie atomique, fromage sans lait, biscuits sans farine, beurre sans gras… que du délice; le triomphe des lobbies pour t’aider à mieux penser au sort des minorités, des juifs, des gays, et t’aider à ressentir toute cette honte à n’être qu’un salopard de majoritaire, hétéro et blanc; le multiculturalisme imposé à coup de lois qui n’engendrent que la haine de l’autre; la déliquescence d’un monde bâti sur des règles qui ont fait leur temps, semble-t-il – remarque, c’est cool, on va enfin pouvoir se marier avec des chèvres, baiser avec des poulets et bénéficier d’une procréation assistée par Fessebouc; le grand retour de la censure et de la morale imposée, avec en tête la juiverie mondiale au cul – mort à Nabe, Soral et Dieudonné (au hasard)!
Alors oui, sans doute qu’il y a de quoi se réjouir du monde actuel… À toi de voir. En ce qui me concerne, j’ai toujours pensé que les optimistes n’étaient que des faussaires, à faire risette pour mieux cacher ce qu’ils pensent. Parce qu’en réalité, même le plus lobotomisé des optimistes sait très bien qu’à n’importe quel coin de rue une tuile peut lui tomber sur la gueule. Tandis que le pessimiste, lui, il voit les choses comme elles sont. La vie est dure, les gens sont mauvais, la route est sale… pourquoi le cacher? Après tout, comme dit un proverbe russe: un pessimiste est un optimiste bien informé.

Parle-nous de ton livre, vends-le moi ?
Te parler de mon livre, je veux bien, mais le vendre… Là, faut voir avec mon éditeur. Ou ton libraire. Parce que l’auteur propose, le lecteur dispose, pas vrai?
Alors en ce qui concerne le bouquin, je dirais que le propos principal tourne autour de la servitude volontaire, chère à La Boétie, au XVIe siècle déjà, comme quoi c’est pas nouveau. Avec cette constatation fondamentale: depuis que l’homme est «civilisé», et sans doute avant, il vit dans une société où une minorité impose sa loi à une majorité, plus ou moins asservie selon le lieu et l’époque. En clair, depuis que le monde est monde une clique de salopards nantis imposent leurs diktats à une population écrasée sous le joug d’une «justice» au bénéfice d’un bras armé qui assure la pérennité du système. Or malgré les millénaires écoulés, toutes les révolutions, les révoltes, tous les systèmes adoptés, sous toutes les latitudes et dans n’importe quel peuple, l’homme n’a jamais réussi à sortir de ce schéma. Dès qu’un péquenot hérite du pouvoir, il a beau avoir les meilleures intentions du monde il finit par s’en servir contre les autres, avec plus ou moins de dégâts. Tolstoï disait que «Partout où il y aura le pouvoir des uns sur les autres, il n’y aura pas de liberté mais l’oppression des uns sur les autres. C’est pourquoi le pouvoir doit être détruit.» En sous-titré: y aura toujours un mec pour jouer au chef, et toujours des cons pour le suivre ! La vraie question, devant ce triste constat, est de savoir comment il se fait que l’homme n’arrive pas à prendre une fois pour toutes son destin en main et sortir de ce rapport de soumission. Parce qu’au final, c’est ce que disait La Boétie, puis plus tard Kropotkine et d’autres encore, rien ne serait plus facile avec un chouïa de volonté. Après tout, ce ne sont que quelques flicaillons et deux ou trois juges à foutre au mitard. Ensuite, on est débarrassé de la racaille et on peut recommencer à zéro. Seulement voilà, ça ne marche pas comme ça. Le truc, la réponse à la question, c’est que les gens préfèrent être dirigés par des ordures que de se prendre en main; c’est tellement plus facile de se laisser mener à la baguette que de devoir choisir son chemin soi-même! En d’autres termes, se responsabiliser demande des efforts que la majorité des gens préfèrent ne pas avoir à fournir, quitte à en payer le prix fort. Total, on n’est pas prêt de voir bouger les choses!
Voilà pour le fond du propos. Après il y a le décor – l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon, terre française du bout du monde –, les personnages – une poignée de caractères, certains soumis et d’autres non, dont les destins vont se croiser et se mélanger –, l’intrigue – une sordide histoire de viol, de disparition, de meurtre, on sait pas trop, faut lire jusqu’au bout pour comprendre.

Je dois me faire des idées, mais on dirait bien que certains personnages de ton livre sont existant, un peu de toi, un peu de ton éditeur, après je sais pas ?
Quel gros malin tu fais! Bon, sérieusement, mon éditeur, oui, sans doute qu’il y a un brin de silhouette, noire et ventrue, une sorte d’hommage en forme de clin d’œil, mais pas plus que ça. Pour ce qui me concerne, évidemment, comme tout auteur dans une fiction, je suis présent un peu partout et chacun de mes personnages affiche une part de moi-même. J’ai sans conteste la carrure et les origines de Kikoïne, la mentalité calculatrice de Mauge, un peu de l’esprit réac qui anime Zelda, les penchants humanistes de Hyacinthe, un bagage de voyageur à l’instar d’Auguste.
Pour le reste… Je dis toujours que mes personnages viennent de nulle part, qu’ils ont leur propre destin et que moins j’interviens dans leur vie et mieux ça vaut. En fait ils naissent tout seuls, je pose les bases de leur profil sur le papier et je les laisse parler, vivre à leur manière. Dès que je veux sciemment leur faire dire ou faire quelque chose, ça ne marche pas. Ce sont eux qui dirigent l’intrigue et qui m’emmènent tout au long du livre, et heureusement, parce que je suis incapable de rédiger un plan qui se respecte, et encore plus de m’y tenir!

Pourquoi tu as choisi Saint-Pierre et Miquelon ?
C’est une question qui renvoie directement à ma réponse précédente: ce n’est pas moi qui ai choisi, ce sont mes personnages!
Comme tu sais, j’en avais parlé ici-même à l’époque, j’ai reçu le prix littéraire de l’archipel en 2011 pour Otchi Tchornya. J’ai donc été invité sur place pour une semaine, ce qui m’a fait découvrir un endroit magique perdu au fin fond de l’Atlantique nord. À ce moment-là, j’avais en tête un certain nombre de personnages, qui étaient déjà nés mais qui tous refusaient les cadres que je leur proposais pour mon nouveau roman, qui allait devenir Noir Linceul. Moi j’aurais voulu les faire évoluer en Irlande, ou en Écosse, c’était mon idée, mais eux ne voulaient pas, se rebiffaient, s’engueulaient entre eux, bref, rien à faire! Pendant mon séjour sur Saint-Pierre, j’étais très occupé et j’avais donc remisé mon projet dans un coin de ma tête. Seulement les personnages refaisaient surface malgré tout, jusque dans mon sommeil, s’emparant de mes rêves pour se manifester. En fait, ils voulaient vivre sur place et je ne le comprenais pas encore… À mon retour chez moi, je les ai enfin laissé parler et ils m’ont tous crié en cœur que c’était à St-Pierre qu’ils devaient crapahuter. Alors je me suis soumis à leur exigence, et voilà donc pourquoi.
3 destins dit la 4eme de couv, j’aurais rajouté Victorine et les autres, non ?
C’est vrai. Mais la 4e de couv, c’est l’éditeur… Et il a besoin de place, l’éditeur. Et il aime les textes courts. Il me reproche d’ailleurs assez que je tartine trop, le cuistre!
Mais effectivement, c’est bien plus une poignée de destins que seulement trois héros qui se partagent l’intrigue. Chacun d’entre eux, même le plus insignifiant, a quelque chose à dire.
Il y a bien sûr Zelda, la belle et indépendante Zelda, qui va opter pour l’aventure, puis le voyageur Auguste, qui suit les traces de son homonyme de chez Knut Hamsun, et enfin Hyacinthe, l’éditeur burn-outisé qui cherche à cicatriser ses plaies. Mais il y a aussi cette oie blanche de Victorine, tu l’as dit, proie désignée pour tout amateur de chair fraîche à cervelle soumise d’avance; ce géant russe qui ne se sépare jamais de son surin et qui se collette avec un équipage complet de marins norvégiens; ce gros pêcheur malin comme un singe et aussi truculent qu’ambitieux; ce restaurateur mauvais comme la gale; ce loser de Félix qui noie ses frustrations dans l’alcool; cette pin-up aux pulsions sadiques; cet imprimeur passionné de typographie enseveli sous sa paperasse; ce Basque aux tatouages peu engageants… Ou encore cette tenancière d’hôtel à la cuisse légère; cette vieille laissée pour compte qui broie son ressentiment; cet épicier seul au monde, seul habitant à l’année de Langlade. Et puis Marilyn, tout au long du livre, mais ça, personne ne l’a remarqué… Alors oui, il y avait matière. Mais tout ça sur la 4e de couv… Pour le coup, mon éditeur chéri en aurait fait une attaque d’apoplexie!
Bon, tu le sais j’adore tes digressions, il me semble même parfois que sans elles dans ton écriture il n’y a pas d’histoire, c’est toi, ta marque, je me trompe bien sûr ?
Pas d’histoire, pas d’histoire… c’est un peu réducteur, je trouve. Pour Noir Linceul, d’ailleurs, c’est sans doute mon roman qui contient le moins de digressions au sens strict, parce que j’ai pris l’option d’intégrer la plupart des opinions directement dans les dialogues afin d’alléger la narration (puisque mon éditeur préfère la concision…). Dans mon précédent bouquin, Nigrida, il y avait une intrigue centrale omniprésente et plutôt riche, avec une course au trésor mâtinée d’une énigme à élucider et d’une trame mystico-alchimique. Quant à Otchi Tchornya, ce road-bouquin avec sa clandestine morte dans la salle de bains du héros et sa traversée de l’Europe en bagnole avec une fillette planquée sous la banquette, il avait de l’histoire, me semble…
Mais c’est vrai que pour moi, si un livre a pour première vocation de raconter une histoire, il doit aussi dire quelque chose. Faut que l’histoire dont il est question interpelle, encadre des opinions, pousse à la réflexion. Sinon, autant écrire un bouquin sur le taux de natalité chez les employés du gaz… Alors c’est vrai que pour faire passer mes idées, j’ai pour habitude de prendre directement le lecteur à témoin, parfois sans qu’il sache vraiment si c’est le personnage qui gamberge ou l’auteur qui s’adresse à lui. Bon, je ne suis pas l’inventeur du procédé, bien des romanciers, particulièrement russes, l’ont fait avant moi, citons Gogol, Boulgakov, Nabokov. Et je reconnais avoir été formé à cette école, celle où un auteur prenait ses lecteurs comme complices de ses réflexions, voire de ses dialogues. C’est peut-être devenu une marque de fabrique, comme tu dis, et sans doute que ça exaspère certains lecteurs, mais c’est ma façon de faire: je distille mon venin digressif à mesure que se tisse la toile de mon histoire. Et pour ceux qui n’en veulent pas, de ces réflexions à haute voix… eh bien qu’ils crèvent! comme disait le professeur Choron.
Ton devenir littéraire ?
Le prochain bouquin doit sortir au printemps prochain chez Coups de Tête. Il s’appelle « Catacombes » et c’est le premier d’une série de trois livres qui vont sortir entre 2014 et 2015. Une sorte de triptyque en forme de trois romans indépendants mais liés par un même cadre et quelques personnages. Chaque roman a sa propre intrigue, mais les trois se suivent dans le temps. On va évoluer dans une sorte de post-modernisme très actuel où tous les travers que nous connaissons déjà vont être exacerbés : crise et austérité, corruption des salopards qui nous « gouvernent », technologie intrusive, retour de la censure, etc. Une sorte de futur proche, donc, qui plonge vers l’enfer. Dans le premier livre, que j’ai déjà fini, toutes sortes de marginaux et de laissés pour comptes vont s’organiser en marge de la société et former un grand réseau. Le système, évidemment, ne va pas accepter que les gens s’installent en douce de cette manière, du coup, dans le deuxième volet, on va voir la répression s’installer. Mais comme les marginaux vont résister, la société va devoir composer avec cette marginalité, qui va dès lors évoluer en parallèle du monde « mainstream », ce sera dans le 3e roman. Ce qui m’a donné l’impulsion de départ de cette trilogie, c’est l’histoire du groupe autonome Marge, fondé dans les années ’70 par Jacques Le Sage de la Haye, tu dois connaître ça. Dans Catacombes, le fil conducteur est tiré d’un fait divers authentique qui s’est déroulé en Suisse dans les années 90. C’est l’histoire d’une junkie mise en taule et qui a planqué son bébé de peur qu’on le lui enlève, et ce sera une course-poursuite pour le retrouver. Bref, ça va chier, ça va chier grave !

Un mot sur Alain-Ulysse Tremblay
Trop tôt disparu, ça fait un peu con, non ? Alain-Ulysse, putain… c’était un personnage puissant, dans tous les sens du terme. Sans aucun doute un grand homme et un grand écrivain. Méconnu, inconnu. Mais après tout, c’est normal : la médiocrité ambiante laisse-t-elle la place à autre chose que des Musso-Lévy-Pancoleries ? Soyons sérieux, les mecs… L’autre jour je passe dans une grande librairie, et sur l’étal des nouveautés, quoi ?… il devait bien y avoir 25 piles de 30 exemplaires de la trilogie décérébrées en 50-nuances-de-connerie ! Alors quelle place reste-t-il à Alain-Ulysse ?
Je l’ai trop peu connu et je le regrette. On connaît toujours trop peu ce genre de géants. En tout cas, j’espère qu’il va bien se marrer, de l’autre côté de la Merditude des choses…