Une très belle rencontre, mon premier entretien éditeur, fier et heureux que ce soit avec lui. Ça s’est fait le plus naturellement du monde : je chronique La drôle de vie de Bibow Bradleyt d’Axl Cendres (LISEZ-LE), Tibo fait écho, on prend contact, on se retrouve sur Paris, on a chacun une pinte dans la main, on trinque, moteur :

1) La collection EXPRIM’ est une pépite du paysage littéraire français, qu’on soit ado, adulte ou herbivore, d’abord bravo, et merci pour ces textes. Comment on arrive chez Sarbacane et quel est ton parcours ?
Avant EXPRIM’ j’étais journaliste, pour un magazine littéraire qui s’appelait TOPO et qui a duré deux ans en kiosque. J’étais tout jeune et j’ai été embarqué par la rédac chef. Ce qui était intéressant, c’est que c’était un magazine qui traitait de tous les genres de livres, manga, essai, romans, et tout ça sur le même plan. On pouvait faire une page entière sur un bouquin de chez Verticales et une page entière sur un livre de cuisine à côté. Le tout avec le même appétit, parce que l’idée c’était : Dévorer des livres. Ne pas hiérarchiser en fonction des genres et des auteurs. J’avais 23 ans et Je voyais donc arriver toute la production littéraire et je me suis rendu compte que j’étais attiré par deux types de romans : soit des classiques, parce que c’est ma formation au départ, je suis un khâgneux, soit le roman américain contemporain – je ne lisais presque pas de français. Non pas parce que je trouvais ça nul, mais parce que j’avais le sentiment, comme on le dit souvent, que la littérature française était déconnectée de son époque, et j’avais du mal à trouver quelque chose qui m’agrippe, quelque chose de rock n’roll. J’avais été happé par Boumkeur de Rachid Djaidani parce que ça dépotait, le mec était issu des quartiers, traitait d’une réalité qui était peu exploitée en France et réinventait la langue.
Le magazine s’arrête en 2005. Chômage. Et là je prends contact avec Sarbacane, avec qui j’avais bossé et dont j’aimais les albums, persuadé qu’il y avait un truc à faire « vers les jeunes »… de façon large. Pas exclusivement pour les jeunes, mais voir si en France, on ne pouvait pas faire émerger des auteurs rock qui seraient susceptibles d’accrocher les jeunes, sans non plus s’éloigner d’un public plus âgé. Je rencontre Sarbacane. On discute, on échange sur les livres traditionnellement proposés aux jeunes et à l’époque, soit c’était la littérature française, soit les romans ados, un peu formatés, destinés uniquement aux ados, et divisés en deux « branches », les romans de genre pur (SF, fantasy) ou le roman miroir. Je l’ignorais, mais Sarbacane voulait en fait lancer une collection, et je me suis retrouvé d’accord avec eux sur une foule d’idées. J’avais comme envie d’essayer de trouver des auteurs aussi inspirés par d’autres médias, séries tv, ciné, musique, mais avec comme centre névralgique : la langue – le genre romanesque, en revanche, pouvant fluctuer, polar, roman d’émotion, fantastique… tout !
Et puis un jour, alors que je réfléchissais au projet, après avoir écouté un morceau de Sniper que j’aimais bien – El Dorado –, j’ai tenté le coup du haut de mes 26 ans et j’ai appelé leur label alors que la collection n’existait pas encore, en leur disant que je cherchais a monter une collection urbaine, métissée ; et je leur ai demandé si les mecs de Sniper avaient écrit un manuscrit. Réponse négative mais, coup de bol hallucinant, un des artistes de leur écurie, Insa Sané, cherchait justement à publier un manuscrit. Ça a donné Sarcelles-Dakar : où l’énergie de la ville ricoche avec les contes africains. La rencontre entre mon projet « idéal » et le résultat artistique d’Insa, on pourrait appeler cela de la coévolution : moi je réfléchissais à mon idée de romans urbains d’une manière abstraite, universitaire, et lui avait écrit ce livre pour accrocher ses amis et ses frères qui ne lisaient pas ou très peu. On s’est trouvés. Ce premier titre est devenu la bible d’EXPRIM’.
2) Comment choisis-tu tes textes ? Il y a une vraie identité EXPRIM’, une patte comme on peut en trouver aussi chez Doado du Rouergue ou Scripto de Gallimard ; est-ce que c’est une volonté commune de proposer autre chose que du vampire mièvre et de l’elfe anorexique ?
Ces deux collections sont deux bons curseurs pour moi. Ce sont des confères avec lesquels la collection a des points communs et je trouve qu’avec nos auteurs, on commence tous les trois à avoir une offre dense et variée, on propose quelque chose qui a du sens. Ça se construit.
Le premier critère de sélection des textes est bien sûr la qualité, mais je mise beaucoup, et même surtout, sur l’originalité, j’adore quand ça déborde, mon truc c’est la truculence – j’aime Céline, Boulgakov, Belle du Seigneur de Cohen… Il m’est arrivé de refuser de très bons textes que j’ai aiguillés vers d’autres maisons car je les trouvais trop classiques. Mon critère, c’est le jaillissement. Aujourd’hui l’éventail de la collection est assez ouvert : pendant deux ans j’ai cherché surtout des textes qui « tapaient sur la gueule », très urbains, avec des auteurs marqués hip hop, et puis on évolue… et ces auteurs aussi. À l’instar d’un Karim Madani, très talentueux, qui avec Le journal infirme de Clara Muller a réellement proposé quelque chose de très mûr et différent de ce qu’il avait l’habitude de faire. Mes auteurs ont une volonté commune, raconter des histoires d’une façon moderne et innovante. J’interviens ensuite. Quand je rends un manuscrit à l’auteur pendant les phases de travail, il est généralement rempli de rouge, je l’ai annoté comme un khâgneux, en multipliant les propositions – je ne fais jamais de contrat à la première version, mais je vais lire, lire et relire le texte, jusqu’à le connaitre mieux que l’auteur. Mon implication est un signe d’engagement et ensemble, on en reparle, on élabore des pistes, je « pique » l’auteur sur des détails, la structure, pour généralement n’éditer que la sept ou huitième version. Ceci est surtout vrai pour les premiers romans, après, on se connait, et puis les auteurs sont mieux rôdés.
J’espère que dans chaque titre on ressent ce jaillissement. Une énergie. L’évolution de la collection s’est faite avec moi, bien sûr, mais aussi avec les nombreux retours des libraires, des classes de lycéens, des lecteurs que j’ai été amené à rencontrer… Et bien sûr avec les auteurs qui ont, dans la collection, une vraie marge de liberté, et manifestent toujours leur désir de s’essayer à des genres différents, de prendre des risques.
3) Tu publies du roman d’émotion (Bras de fer, La ballade de Sean Hopper) engagé et poétique (Insa Sané), du polar (Microphobie, Traverser la nuit) de la SF (L’Enfant nucléaire, L’équipée volage), de la pépite décalée (La mort, j’adore, La drôle de vie de Bibow Bradley, Le dévastateur). Je trouve que tu le fais autrement, toi aussi ?
Ce qui est sûr, c’est que dès l’origine de la collection il y avait l’idée de flirter avec les genres. Le pur roman de genre, je n’aime pas beaucoup ça. J’aime bien les mecs qui débordent un petit peu. Par exemple, Dan Simmons, Stephen King sont des auteurs qui finalement ne restent pas dans un seul genre. Et c’est aussi la volonté des auteurs EXPRIM’, qui ont envie de proposer quelque chose « à coté », alternatif (souvenir d’ado d’un genre, en musique notamment, qui voulait dire beaucoup même s’il en rejoignait d’autres ensuite).
4) La littérature dite « young adult » a explosé grâce à de très gros succès mainstream, à qui destines-tu tes parutions ?
En 2006, quand Sarbacane m’a proposé de lancer la collection, le courant n’existait pas dans des proportions telles qu’aujourd’hui. Il n’y avait pas eu Twilight, Hunger Games – et Harry Potter, finalement, c’était un public plus jeune, et quand les adultes le lisaient, on parlait de « plaisir régressif ». Je fais une grosse distinction entre l’enfance et la jeunesse. Quand j’ai rencontré Sarbacane, je ne pensais pas faire des livres pour les ados, en revanche j’avais cette idée de fougue, un coté punk, jeune donc. Et quand j’ai lu mon premier projet, Sarcelles-Dakar, je me suis dit : on peut le lire à n’importe quel âge, mais sur un lecteur de 15, 16 ans ce texte aura sûrement une plus grosse résonnance encore. Évidemment, je lirai encore Bukowski à 50 ans, mais je ne prendrai pas la même claque que quand je l’ai lu ado. L’attrape-cœurs de Salinger est le livre référence de plein d’éditeurs de livre ado, car si tu le lis à l’adolescence tu ressentiras sûrement plus de choses que si tu le découvres à l’âge adulte. Ma démarche a consisté, d’après ce constat, à proposer des livres qui claquent, donc qui risquent d’avantage de toucher les jeunes.
5) Par exemple, moi, lecteur boulimique de 34 piges issue des 90’s, est-ce que je suis « la cible » ?
Ben… oui, car j’avais aussi l’envie de toucher un public d’adultes – et de mecs notamment, car je trouve qu’on a tendance à les laisser de coté dans le domaine littéraire en général. Il y a des garçons à qui je parle sur les salons qui sont des gros fans de The Wire, série très littéraire, ou qui ont lu absolument tout Stephen King… et puis c’est tout, ils n’ont pas réussi à se retrouver dans autre chose. À eux, je peux proposer un Bibow Bradley sans problème. Je n’ai jamais eu l’intention de faire des livres uniquement lisibles par des ados, juste d’insister sur la « jeunesse » de mes bouquins. Or ce créneau d’une littérature jeune, en librairie, il n’existait pas en 2006. C’est sûrement pour cela qu’on s’est pris des polémiques, au début. Je venais de publier Je reviens de mourir d’Antoine Dole, un texte dans la lignée de Despentes, hardcore, très cru et moderne. On a joué une couv très punk en se disant naïvement « Waouh, les jeunes vont adorer ! », et moi je ne connaissais pas le monde de la librairie jeunesse : bing, j’ai vu arriver des critiques très dures, où l’auteur s’est fait traiter de pervers sous prétexte que l’héroïne du livre se prostitue ! On était obligés de se justifier en rappelant : C’est de la fiction… Un jeune qui lit Camus ne va pas tuer un Arabe dans la rue dès le lendemain… Aujourd’hui le problème « éthique » ne se pose plus trop, mais à l’époque on était sur les tables à coté des Orphelins Baudelaire, donc forcément ça créait des incompréhensions ! On rêvait d’un rayon alternatif, pas dévalué par rapport à la littérature française, mais plutôt « décalé », différent, audacieux. Jeune. Je crois qu’il est en train d’émerger.
6) Alors du coup, penses-tu, comme c’est le cas dans de nombreux pays, que les romans jeunes adultes devraient être extraits des rayons jeunesse et rapprochés des adultes ?
C’est ce que je souhaite. Je pense qu’on aurait pu positionner pratiquement toute la collection en littérature générale, si on l’avait souhaité. Mais j’avais envie, d’une part de jeter un pavé dans la mare, de dire, « Eh : Et les jeunes alors ??!… » ; et d’autre part, en jeunesse nous avons un champ d’action très vif et passionnant, avec les salons jeunesse, les bibliothécaires jeunesse, les libraires jeunesse. Une vitalité du secteur qui ressemble à la nôtre. En plus, la durée du livre n’a rien à voir avec celle du secteur adulte, certains de nos titres sortis il y a six ans continuent à très bien se vendre, on défend notre fond, il tourne. En 2009, année un peu dure pour nous, on a tenté de lancer une collection en polar adulte qui s’appelait EXPRIM’ NOIR et qui a duré… cinq titres. Le catalogue était coupé en deux, ça ne me plaisait pas, et d’ailleurs les titres n’ont pas « pris » sur des tables déjà bien prises d’assaut. En jeunesse, on est soutenus et, la plupart du temps, compris. Forcément, si l’ensemble de l’offre jeunes adultes était distinguée du rayon enfance, oui, ce serait très bénéfique pour tous les lectorats.
7) Penses-tu donc comme moi, que la collection pourrait, devrait ou est lu par des adultes autant que des ados ?
Oui, elle pourrait et devrait… et elle l’est, d’ailleurs. Mais cette idée d’une littérature qu’on veut trans-générationnelle même si on la commercialise en jeunesse, est très dure à expliquer. Il m’est arrivé de faire des conférences où je plaidais pour la création de ce rayon alternatif, et pour un déplacement du rayon vers le polar, la BD, la SF, vers les mondes de l’imaginaire, avec mettons une table qui pourrait accueillir Neil Gaiman, Bret Easton Ellis, Guillaume Guéraud et Insa Sané… et parfois, à la fin de la conférence, quelqu’un venait me dire : « C’est très intéressant, donc vous faites des livres pour les ados ? ». Argh ! Dur, après avoir parlé pendant deux heures !!! Ça n’empêche pas le fait que les jeunes restent une priorité pour moi, même si mes livres peuvent toucher tous les lectorats. Si on ne s’occupe pas des jeunes, on a peu de chances d’avoir de futurs lecteurs. Un autre élément important à l’origine de la collection, c’est qu’aujourd’hui il y a beaucoup de points communs entre un mec de trente-cinq ans et un mec de quinze ans ; ils ont des références communes et à quinze ans aujourd’hui, avec Internet, les jeunes connaissent les années 90, je fais souvent le test avec Tarantino quand je vais en classe. Ils ont très souvent vu Pulp Fiction. Pour désigner les titres de ma collec, je parle donc de « romans Nouvelle Génération », ou de « romans ado-adulte », ce qui indique la petite attention particulière – mais non restrictive – portée aux jeunes. Des romans à l’énergie, mixtes, métissés, avec un ton décomplexé et des références musicales ou cinématographiques. Sans oublier les séries TV ; mes auteurs ont généralement entre 30 et 40 ans, et sont presque tous fans de OZ, The Wire, Les Sopranos. Quand je découvre un romancier de ce genre en littérature générale, je suis heureux mais je le vois comme un satellite. Avec EXPRIM’, nous voulons leur offrir un territoire.
8) Ma dernière baffe chez toi, c’est La drôle de vie de Bibow Bradley, un texte qui va loin, parfois cru, avec beaucoup de références que l’ado Twitter va, je pense, peut-être ne pas toujours connaître, ou va découvrir, te fixes-tu des limites ? Comment vois-tu le regard des parents, principaux acheteurs des livres pour leurs ados ?
Eh bien, je ne m’en fixe pas. Aucune forme de censure appliquée, je vais même te dire : dans Du plomb dans le crâne d’Insa Sané, il y a une scène qui est un pastiche de Réservoir Dogs, la scène de l’oreille. La scène au départ, est très sanguinolente et tu comprends assez vite que c’est comique, c’est de l’horreur comique. Du coup, avec Insa, on a poussé pour la rendre encore plus gore. Quand j’interviens, c’est dans ce sens : si une scène est crue, il faut qu’elle soit crue, pas à moitié. Sinon ça n’a pas de sens. Il y a quelque chose qui me gêne beaucoup chez pas mal d’éditeurs jeunesse, c’est quand le discours est le suivant : Je ne censure pas… sauf quand c’est de la violence gratuite. Qu’est-ce que c’est, la violence gratuite ? Un alibi, la plupart du temps ! Il y a aussi un décalage amusant entre ce que les lecteurs « censeurs » pensent être bon pour les autres et ce qui les a nourris, eux. Au début de la collection je me suis souvent fighté avec mes potes, je leur avais parlé d’un bouquin EXPRIM’ qui contenait une scène de viol super dure, qui secoue, et un de mes potes m’a dit : « Ouah, c’est rude, imagine si un ado de 13 ans tombe dessus… Moi quand j’étais ado j’ai été traumatisé par le livre Orange Mécanique ». Euh… OK, mais aujourd’hui il est libraire. Un autre, « traumatisé » par 1984 : aujourd’hui il est prof. En fin de compte, ces traumatismes ne les ont pas franchement éloignés des livres !!! On est marqués par des livres, c’est toute l’idée. Dans ma bibliothèque idéale, je te citerai dix bouquins que j’ai lus entre quinze et vingt ans. Ce sont les livres qui m’ont le plus marqué. C’est pour cela que c’est un créneau qui m’intéresse. Donc je ne m’inquiète pas du regard des parents. Je pense qu’à partir de 13, 14 ans on peut presque tout lire – seule l’aridité, la complexité de certains textes peut être un critère à prendre en compte. Même s’il n’est pas tout à fait prouvé qu’un adulte vienne forcément mieux à bout de Ulysse de Joyce qu’un ado motivé… Par rapport au degré de violence ou de crudité en revanche, c’est très clair pour moi : pas de censure. Chaque lecteur sait ce qu’il cherche dans un livre. Il m’arrive par exemple en salon de voir des jeunes filles – 13, 14 ans – lire la 4 de couv de Je reviens de mourir, qui s’ouvr sur un extrait « frappant » : « Alors ça fait pas du bien de te faire baiser ? ». Eh bien, certaines le reposent, parce qu’elle n’ont pas envie pour le moment de lire ce genre de bouquin ; en revanche d’autres le souhaitent – et donc elles en sont « capables ». Dans ce cas, je le leur conseille sans aucun état d’âme car, dans ce genre, je sais que ce roman est excellent, et c’est tout ce qui compte. Ça ne les traumatisera pas. Dans le meilleur des cas, ça les marquera.
9) Ta collection désacralise le « lire c’est pour les binoclards et c’est trop la téhon » qui a toujours un peu existé ; personnellement je trouve que tu fais souffler un vent de liberté et d’esprit rock n’roll sur les tables des librairies, alors est-ce qu’on raconte juste des histoires ou est-ce qu’on fait quand même passé un message ?
À la vérité – et j’en ai un peu honte –, je ne suis pas du tout intéressé par l’actu politique. Je suis un rêveur qui gravite autour des livres. Mais j’ai quand même un petit truc un peu citoyen en tête, j’aime bien l’idée que mes bouquins peuvent plaire à des mômes de quartiers populaires, par exemple. Des mômes qui n’ont jamais ouvert un bouquin, je dis ça parce que je l’ai vu, des jeunes venir piquer Hip-Hop Connexion de Karim Madani en salon et qui sont revenus l’année d’après parce que ça leur avait plu. L’ambition civique, elle est là. J’aime bien l’idée d’avoir des lecteurs qui viennent de partout et d’avoir aussi dans mes auteurs des gens de tous les couleurs, de tous les horizons. L’ambition civique est aussi dans la communication que j’ai avec les lecteurs qui sont censés de ne pas en être, d’après divers clichés. Dans la tète des gens, la littérature qu’on propose aux jeunes doit obligatoirement être plus facile à lire. Pas pour moi, je veux juste que mes livres soient plus punk, plus détonants que la moyenne des livres publiés en littérature générale. Bibow d’Axl Cendres est par exemple assez facile d’accès, mais ce n’est pas pour cela que je l’ai fait : je l’ai publié car c’est un bouquin punk, électrique, agité. Moi, si je m’écoute, American Psycho je le publie chez EXPRIM’, Le Dahlia noir aussi : je n’ai pas de limites, car encore une fois ce sont des livres que j’ai lus à quinze ans, et qui m’ont façonné à ce moment-là ! Et je me vois publier ce genre de textes dans un rayon jeunesse tel que je le conçois, un rayon ou un jeune de quinze ans et un mec de trente ans pourraient aller chercher les mêmes bouquins. Il y a un truc à réinventer en librairie qui permettrait de sortir de cette dichotomie adulte / jeunesse et qui au passage redonnerait un coup de jeune au monde du livre. Cela ne m’empêche pas de lire parfois un roman un peu plus cérébral, plus « littérature générale » justement – en fait, c’est surtout le rythme de la lecture qui diffère. Je ne crois pas à la valeur pédagogique de la lecture, je ne suis pas là pour enseigner quoi que ce soit aux ados, surtout pas la morale. En revanche si j’ai une approche pédagogique, elle concerne la sensibilisation à la langue. Je me déplace dans les classes, à partir de la troisième, on fait généralement une rencontre en deux temps ; une heure avec l’auteur et ensuite, on fait une analyse littéraire « en live » sur un bouquin EXPRIM’. Au début ils font la gueule et puis je les provoque juste assez pour qu’ils décryptent eux-mêmes le bouquin. Ça marche à chaque fois. Certains mômes en lycée pro ou technique m’ont proposé des amorces d’analyses qui n’auraient pas été ridicules en hypokhâgne ! J’ai déjà fait l’expérience avec Axl Cendres notamment et la classe a été capable de remarquer des détails très pointus dans l’analyse, et rien n’était faux. Ce sont les moments que je préfère.
10) Parle-moi de fin 2012, de début 2013 et fais-moi saliver comme Messi devant la défense du P.S.G ?
Franchement ? Ça paraît bête à dire, mais je crois bien que c’est ma plus belle rentrée dans l’histoire de ma collection ! J’ai Microphobie qui dans le genre « entertainment » est très fort, vivant et énergique, Bibow qui est LE grand roman d’aventure d’Axl, une vraie étape de dinguerie et d’humour, puis Bras de fer, si puissant, structuré, bouleversant…
Je vais aussi publier Tu seras partout chez toi, le cinquième roman d’Insa Sané, l’un de mes auteurs « phare ». Il sort en novembre, et nous voulons en faire un véritable événement. Depuis Sarcelles-Dakar, il a fait trois autres bouquins, qui forment une Comédie Urbaine ou ils se répondent tous. Un même univers. Pour celui-ci, il avait envie de proposer un grand conte onirique qui ferait pleurer un enfant de douze ans aussi bien qu’une vieille dame de 75. Il m’a dit : « Je veux faire mon Petit Prince, et en même temps ça parlera de notre monde ». Ça raconte l’histoire d’un enfant vivant dans un pays en guerre, envoyé dans un pays d’Occident par ses parents qui sont obligés de l’abandonner – lui ne voit pas la guerre et veut rentrer chez lui. En petit garçon très rusé, Il va tout faire pour retourner chez lui, comme faire des bêtises pour se faire virer de l’école, etc. Il va finalement entreprendre un voyage, un retour, mais pas du tout celui qu’il croyait, ce sera un retour onirique entre les Goonies et Peter Pan, plein de rêve, d’émerveillement, d’émotion. Je trouve que c’est un très grand texte car Insa a réussi le dosage extrêmement difficile entre l’ambition littéraire la plus pointue et la portée universelle d’un livre qui peut parler à tout le monde – absolument tout le monde.

Deuxième titre pour la fin d’année, La peau d’un autre de Philippe Arnaud, un premier roman. L’auteur est prof – mais bon, un prof qui fait étudier Stephen King à ses élèves, quand même, hein. Il part de la situation de H.B le preneur d’otage de Neuilly, mais le reste est totalement différent ; c’est un albinos né au Cameroun – il y a été considéré comme maudit, ce qui l’a amené à venir vivre en France… et, 20 ans plus tard, il est devenu ce preneur d’otages. Que cache-t-il derrière le masque ? C’est ce que cherche à comprendre ce livre. Un très audacieux mélange de thriller haletant, poétique aussi, et de roman sur la différence avec de belles choses a creuser.
Je réédite aussi en novembre Le monde de Charlie de Chbosky qui était sorti en 2008 sous le titre Pas raccord. C’est un livre culte aux États-Unis, souvent comparé à L’Attrape-cœurs, qui bénéficie d’une adaptation au cinéma en décembre (avec Emma Watson, tout de même, et par les producteurs de Juno !).
Et enfin en janvier 2013, il y aura L’Équipée Volage de Roland Auda. Un texte de fantasy uchronique très accessible et en même temps, libre, audacieux, fantaisiste… déjanté ! J’adore ! Des piratesses qui cherchent une île au milieu des monstres des mers, des corsaires, des mamies-zombies – sans oublier quelques guest-stars : Sherlock Holmes, Rouletabille, Nadar, Corto Maltese…
Merci à toi et avant de se séparer, tu vas écouter quoi comme musique et tu vas écouter quoi comme musique entre deux réunions ?
En ce moment je lis Snuff de Palahniuk, mon auteur fetiche, il s’empare de notre réalité et la tord dans ses romans, c’est à la fois crasseux et sacré… somptueux. Il invente tout le temps des choses dans le style et le langage. Je lis aussi Birdy de William Wharton chez Gallmeister. En zic : Refused, après les voir vus il y a trois jours en concert. Et Mike Patton, toujours, pour sa folie et son génie.

Merci, vraiment, pour l’accueil et la gentillesse, on l’a notre « Mike Patton » de l’édition, un curieux qui tente, expérimente, est rempli d’audace, partage et propose de vrais beaux textes pour la jeunesse – mais, vous l’aurez compris, pas seulement. Que c’est bon de faire sauter les clichés et les clivages à coup de mots…
Swamp