mai 15

Et voilà, désolé de vous avoir fait attendre, mais voilà enfin l’interview de Tim Willocks à propos de son livre magistral, monumental, phénoménal, roulements de tambours…… :  « The Twelve Children of Paris » !

Une nouvelle fois je remercie Tim Willocks d’avoir pris le temps de me répondre par mail, et j’espère que tout ce qu’il dit dans ce qui suit donnera à tout le monde l’envie de lire ou relire ses livres et de plonger dans « The Twelve Children of Paris » quand il sera traduit chez Sonatine.

« Where there are no men, be a man »

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Pour écrire « La Religion » vous disiez que vous vouliez écrire un roman européen, comment qualifieriez-vous « The Twelve Children of Paris » ? Vous dites que c’est un livre extrême, qu’est-ce que ça veut dire pour vous ?

 

Il y a quelques années, mon éditeur italien m’a dit que Green River était « fondamentalement un roman européen » bien que se déroulant au Texas. Je suis européen, alors je suppose que ce n’est pas surprenant. Je pense que les complexités et les tragédies de l’Histoire européenne nous poussent à moins considérer l’humanité en terme de noir et blanc, d’un point de vue moral ou politique. Peut-être ressentons-nous que vivre ensemble sera toujours une expérience vaste et potentiellement dangereuse , mais nous n’allons pas amoindrir le danger en cédant à des notions stupides telles que le bien et le mal, le bon et le mauvais.

12 children parle surtout de confusion et d’ambiguité. Comment l’individu, homme ou femme définit-il sa moralité vis-à-vis des forces à l’intérieur d’un groupe ? Que faites-vous lorsque des circonstances extrêmes vous poussent à commettre de terribles actions? Ne devriez-vous pas les commettre ? Le roman se déroule pendant un accès de haine extrême, de violence et de folie collective, tous les personnages se fraient un chemin au milieu de cette folie, chacun à leur propre et unique façon. Le livre ne donne pas de réponses claires, parce que je pense que de telles réponses sont une lillusion et font partie du problème, mais j’espère qu’il crée une expérience viscérale en essayant de les trouver. C’est une expérience faite d’évènements et d’émotions extrêmes, à propos de notre pouvoir, de notre droit de décider qui nous voulons être à de tels moments.

 

Peut-on revenir sur la naissance du personnage de Mattias ? Comment l’avez-vous trouvé ? Comment l’avez-vous créé ?

 

Mattias est de beaucoup de façons « l’homme de nulle part ». Ses origines sont pan-européennes, et sa vie a renforcé cela, il n’est pas défini par une nationalité ou une croyance. Il se redécouvre et se redéfinit lui-même constamment au fur et à mesure que l’histoire avance. Quand j’ai écrit « La Religion », je pensais qu’il mourrait à la fin, mais ce ne fut pas le cas. 12 chidren est un défi encore plus profond pour son personnage. Il est à la fois héros et méchant, démon et ange, vie et mort. Est-ce qu’il agit de lui-même ou est-ce qu’il est poussé à agir ? Dans quelle mesure contrôle-t-il sa destinée ? Controle-t-il vraiment son destin, ou est-ce qu’il flotte sur le fleuve de la Fortune, le prisonnier de lois karmiques bien plus grandes, un grain de scories dans le creuset cosmique ? Dans le dernier accès de violence mystérieuse et injustifiée (même si il en a consicence) est-ce qu’il se perd lui-même ou est-ce qu’il se trouve lui-même ? Est ce que c’est juste d’employer une telle sauvagerie au nom de l’amour, est-ce que ça peut l’être ? Si oui, à quel prix ? Si oui, pourquoi, et comment peut-on retenir cette violence dans les limites de la moralité, quelles que soient ces limites qu’on impose? Ce sont des questions qui valent la peine d’être posées dans notre monde actuel.

Donc je ne sais jamais où il va. C’est une sorte d’existentialiste franc-tireur . C’est pourquoi je ne sais toujours pas ce qui va se passer dans le troisième roman. J’ai l’intention d’écrire un différent roman avant cela. Les romans de Tannhauser nécessitent tout ce j’ai, chacun est un voyage monumental et intimidant à entreprendre, ils consument tout, et je n’ai pas un grand contrôle sur le processus d’écriture (j’aimerais). 12 children a été le voyage d’une vie. Alors je vais prendre un peu de « repos » avec quelque chose de moins monumental, très probablement une sorte de western noir se déroulant dans l’Australie du 19ème siècle.

 

Vous êtes-vous documenté de la même façon pour « The 12 children of Paris » que pour « La Religion » ? Musées, bibliothèques, séjours à Paris… La recréation du Paris de l’époque est impressionnante, avez vous passé autant de temps à faire des recherches avant d’écrire ?

 

J’ai fait d’énormes recherches pour 12 children, et comme toujours, ce qui me brise le cœur c’est que presque rien de tout ça semble avoir fini dans le roman. Après le premier jet, j’ai coupé des dizaines de milliers mots représentant des détails parce que c’était tout ce qu’ils étaient, de fascinants détails pour moi mais non pour les personnages. Encore maintenant, si on a une journée stressante à Paris, on ne s’attarde pas sur les monuments, sur l’Histoire, sur les incroyables histoires se cachant derrière, on est concentré sur soi-même, sur ses buts, ses problèmes. On passe près de la Conciergerie sans même la voir. Je voulais créer une sensation de vivante réalité. Mais j’espère que mes recherches procurent une authenticité aux personnages.

Parce que, à un certain niveau, l’histoire du roman est fondamentalement liée à la géographie de Paris – Paris en tant que labyrinthe – la géographie est devenue pour moi la recherche la plus importante. Je ne parle pas des cartes, je parle du terrain, des distances. La grande majorité de ce qui existait en 1572 a disparu depuis longtemps, par exemple, seules quelques pierres souterraines sont ce qui reste du Louvre de 1572, tout est quasiment « nouveau ». L’aspect de la Seine, qui joue aussi un rôle central, physique et mythologique, a radicalement changé. Mais je voulais un fort sentiment de mouvement, c’est pourquoi en l’écrivant j’ai plusieurs fois marché dans Paris, en suivant le roman. J’ai écrit une grande partie du roman à Paris. C’est toujours, sans conteste, la plus grande ville pour écrire.

 

Comment avez-vous écrit ce livre ? Vous m’avez dit que pour certains chapitres vous laissiez simplement aller le flot de votre écriture, c’est une chose qui vous arrive souvent ou non ? Comment travaillez vous pour trouver ce rythme, cette narration racontant une histoire sur 36 heures en jonglant avec tous les personnages, tous les lieux ?

 

J’ai appris que tous mes plans sont rapidement sapés par les impulsions des personnages, donc je n’accorde pas beaucoup d’importance à un plan. Je laisse le flot de l’action m’emmener là où il veut. Le plan, au début, était essentiellement le titre. J’avais le titre avant quoi que ce soit d’autre, avant la moindre histoire. La trame est très simple, un homme recherche sa femme au milieu de l’anarchie et du chaos.

Le titre m’a forcé à trouver les douze enfants, ce qui est un nombre énorme, spécialement quand je voulais que chacun ait une présence unique. Je ne voulais pas une sorte de situation à la « Dirty Dozen » (« 12 salopards ») dans laquelle seulement six d’entre eux laissent une réelle impression. Donc j’ai plus ou moins commencé par jeter des enfants sur les chemins de Tannhauser et Carla, sans aucune idée de qui ils allaient être ou de ce qu’ils allaient accomplir. Dans chaque cas ils sont devenus encore plus extraordinaires que je ne l’aurais imaginé. Je ne savais pas non plus lesquels survivraient. A chaque nouvelle situation, je suivais leurs réalités, leurs réactions à ce qui arrivait, et ça créait une nouvelle situation, dans une énorme toile les reliant tous, tous suivant constamment leurs propres routes. Et il y a une douzaine de personnages plus importants, au delà des enfants. C’est un miracle que tout cela ait fini par rester cohérent.

L’anarchie des rues, des évènements, est reflétée dans la construction du roman elle-même. A chaque fois que je tentais d’imposer une structure, je devenais paralysé, j’arrêtais décrire pendant une éternité, je devais alors me contenter de plonger au milieu du chaos pour réaliser ce qui allait se passer, tout comme les personnages eux-mêmes. Je voulais que ce soit un roman qui provoque une expérience, vous ne pouvez pas rester en dehors, vous devez plonger dedans. Vous êtes contraint de partager cette expérience avec les personnages. Vous n’observez pas, vous y êtes. Il n’y a aucune distance. C’est à quoi ressemblent le chaos et l’anarchie. Je voulais transmettre cette confusion, ce que c’est qu’être coincé dans l’anarchie.

 

Je ne veux pas trop spoiler l’histoire ou les personnages, mais je suis obligé de parler de Grymonde, de Pascale et de Estelle…. Trois des personnages les plus marquants du livre, qu’est-ce que vous pouvez dire sur eux, sur ce qu’ils représentent, d’où viennent-ils ?

 

A certains moments pendant l’écriture, je craignais que Grymonde ne finisse par dominer le roman tout entier. Il échappait à toutes les frontières que j’imaginais pour lui, essentiellement le « méchant », il devenait de plus en plus complexe et merveilleux. Je pense qu’il a fini par représenter Paris dans toutes ses contradictions, magnifique mais pourtant grotesque, cruel mais pourtant tourmenté par l’amour, et plein d’idées sauvages et de passions politiques.

La raison pour laquelle le livre est devenu environ deux fois plus gros que ce que j’avais imaginé est que beaucoup des personnages « secondaires » ont insisté pour avoir leurs mots à dire, ont insisté pour avoir leurs places. A certains moments j’avais envie d’écrire tout un roman sur Estelle ou Pascale. Tout ce que j’avais au début pour Estelle c’est l’image dont tu parles, une fille en communion avec des rats (image qui vient d’une vraie fille qu’un de mes amis a vu à Naples). Son histoire n’a fait que grandir et grandir. A la fin, à plusieurs occasions, toute l’histoire tourne autour de ses actions. C’est pour ça que le roman est devenue une telle expérience, tous ces personnages agissant indépendamment, suivant leurs propres chemins, mais changeant la vie des uns et des autres, dans une étrange combinaison d’intention et de pur hasard.

Pareil pour Pascale, tellement sombre, tellement blessée, tellement brillante. Je n’avais jamais imaginé qu’elle voudrait tuer, pas jusqu’à ce qu’elle ouvre la bouche et le dise, et c’est peut être devenu la scène la plus dérangeante du roman. La moitié du roman est écrit selon le point de vue des différents personnages féminins. L’histoire est devenue une sorte de confrontation entre les principes Mâle et Femelle, ces femmes essayant de survivre en étant honnêtes et loyales, entre elles et selon une supérieure notion de bonté humaine, alors qu’elles sont piégées dans un réel enfer sur Terre qu’elles n’ont pas créé. A cet égard, la plus grande surprise pour moi a été Alice, un personnage nécessaire seulement pour la narration jusqu’à ce que je la rencontre. Je pensais qu’elle serait à l’arrière plan mais elle a émergé de l’ether et m’a époustouflé. Je ne sais toujours pas d’où viennent ses idées. Elle est devenue un des centres spirituels de tout le roman. L’autre centre symbolique, à la fin pour chacun d’entre eux, est le bébé, un minuscule noyau d’absolue innocence et de pureté voyageant de l’extrême noirceur humaine vers la vie.

 

Je suis en train de relire La Religion, et il y a une chose qui me frappe, dont je n’ai pas encore parlé. Ce sont les magnifiques noms de vos personnages. Amparo, Mattias Tannhauser, Bors de Carlisle, Sabato Svi, Ludovico Ludovici, Cicero Grimes, Furgul…Et dans »The Twelve Children of Paris » : Grymonde, Pope Paul, Marcel Le Tellier, Juste, Hugon…. Comment vous les trouvez ?

 

Les noms sont très importants, et je prends beaucoup de temps pour trouver la bonne sensation, mais au final ça se résume à purement de l’instinct. Parfois je commence avec un nom pour un personnage, et je sens que ce n’est simplement pas le bon et je dois le changer, parfois plus d’une fois. Je pense que Pascale était le troisième nom avant que je sente que c’était le nom la représentant. Clémentine était un gros cheval irlandais que je montais, et qui m’a une fois jeté au sol. Grymonde a toujours été Grymonde. Je n’arrive pas à me souvenir d’où le nom vient, je pense que je l’ai inventé d’après la sonorité. Pope Paul a été instantané. Juste est le nom d’un jeune que j’ai rencontré 10 minutes à Paris, quand j’écrivais le livre, mais il avait une telle noblesse, un tel esprit, une innocence si flagrante, d’une certaine façon le nom semblait parfait pour le personnage du livre qui partage ces qualités. Ils viennent de plusieurs sources, parfois les noms viennent en premier, parfois ce sont les personnages.

 

Quand vous écrivez, vous dîtes que vous vous efforcez d’incarner les personnages, de voir le monde comme ils le verraient. Après un livre sur un épisode aussi violent, comment faites-vous pour vous libérer, vous nettoyer de toute la violence, la sauvagerie ?

 

En vérité j’étais désolé de quitter l’univers du livre et les personnages. Bien que le livre soit rempli de morts, les personnages sont pleins de vie, ils aiment la vie de plusieurs différentes façons, je n’ai jamais trouvé le roman déprimant. Au contraire, je le trouve exaltant. Au milieu de la folie, ils sont parfaitement sains d’esprit, parce qu’ils vivent pour ce qui a une vraie valeur : amitié, loyauté, amour, nourriture, magie.

A un moment, alors qu’ils embarquent pour leur dernier et désespéré pari de leur voyage à travers l’horreur absolue, Tannhauser dit à Grégoire : « Let us see what metal we have made » (« Voyons quel métal nous avons forgé»). Ce qu’il veut dire par là c’est qu’ensemble ils ont créé une sorte d’or à la fois spirituel et humain, qui est l’amour qu’ils partagent, qui transcende la mort autour d’eux. C’est là que l’amour découvre, ou non, sa plus grande bravoure, sa plus grande beauté. C’est à cause de l’intensité de l’horreur les entourant que la survie de l’amour a une telle valeur, une telle beauté, dans un désert d’absolue noirceur, de haine et de sang, ces foyers d’amours brulent avec encore plus de puissance.

Cette dialectique est au centre du livre. C’est plein de paradoxes, de contradictions et d’ambiguité, mais c’est ce qu’est la vie. C’est incroyable. C’est extraordinaire. C’est l’amour en action, l’amour incarné, pas seulement le sentiment. Ces personnes s’aiment vraiment parce qu’ils jouent leurs vies sur leur amour. Ils préféreraient aimer plutôt que vivre, si tel était le choix. Instinctivement ils prouvent que l’amour est plus fort que la haine. Tous les personnages principaux forment et font évoluer plusieurs différentes relations amoureuses les uns avec les autres, et celles-ci englobent différentes nuances de la notion d’« amour ». Au centre se trouve l’amour entre Tannhauser et Carla, qui est, bien sûr, une énigme, un mystère, un paradoxe, autant pour l’un que pour l’autre. Il est clair que Paris représente le labyrinthe, « the golden thread so fine » (« le mince fil doré ») qui les guide est au bout du compte l’amour.

 

Le mysticisme et la spiritualité sont très présents dans les deux livres (Amparo, Petrus Grubenius, Alice…), est-ce que c’est une partie la re-création de ce siècle, ou est-ce que vous vouliez que les personnages y soient confrontés? Est-ce que vous vouliez que le mysticisme et la Foi prennent part dans leurs évolutions ?

 

La possibilité d’un mysticisme, la réalité d’une expérience mystique, est une partie de ce qu’est être humain. C’est une perpétuelle possibilité qui est en nous. C’est comme un sens, comme la vue ou l’ouïe. La possibilité est là, que nous choisissions ou non de la reconnaître, c’est un choix qui est conditionné culturellement. La tentative rationaliste de rejeter n’importe quelle forme de spiritualité par des arguments « rationnels » me semble irrationnelle, c’est idiot. Nous pouvons avoir une perception mystique. De telles perceptions appartiennent à un domaine autre que rationnel, comme c’est le cas pour l’Art. Même les sens, comme la vue ou l’ouïe, sont énormément malléables en terme de ce qui est perçu et ce qui ne l’est pas. Une personne ayant grandi dans une région sauvage entendra une centaine de sons significatifs, verra une centaine de choses significatives, sons et choses auxquelles un citadin sera sourd et aveugle. N’importe quel fermier le sait. Le mouvement athéiste moderne, Dawkins et les autres, est une tentative délibérée de limiter la perception, de nier ce sens, mais nous sommes par nature capables d’expérience transcendante, c’est un fait. C’était inévitable que le mysticisme ou les questions spirituelles fassent partie des personnages.

Le système mystique le plus important du livre est l’Alchimie, pas seulement parce que Paris a toujours été, et l’est encore aujourd’hui, le plus grand centre de l’Alchimie. Et le but de l’Alchimie est la transformation spirituelle.

Le livre est un tissu de symboles de l’Hermétisme, je ne m’attends pas que quiconque le remarque, mais qui j’espère enrichit le tout. L’histoire (à travers les personnages) passe par les 12 étapes de Basilius Valentinus (aussi appelée « Les 12 portes » de George Ripley)*. Ces portes alchimiques (sublimation, fermentation, multiplication, projection, etc) s’incarnent toutes dans le déroulement de l’histoire, par exemple l’Exaltation a lieu à Notre Dame, « le vaisseau alchimique », quand Tannhauser accomplit le baptême dans le sang. La Multiplication, l’augmentation de l’elixir, se déroule quand ils grimpent dans le chariot et se mettent en route pour « voir quel métal ils ont forgé » ; la Projection est la transmutation finale du métal de base en or, de l’inférieur vers le supérieur, qui est l’enterrement et le pique-nique dans la forêt

 

(*: 12 étapes successives du Grand Oeuvre)

 

En fin de compte, le groupe lui-même est une représentation de la Pierre Philospohale. Tannhauser, bien qu’il n’en soit pas pleinement conscient, devient le véritable alchimiste qu’il a toujours voulu être. (Un voyage qui commence dans la forge au début de « La Religion »)

tarot

L’autre aspect mystique réside dans le fait que toute l’histoire est aussi un voyage à travers le Tarot, qui est encore une fois un voyage d’un état inférieur vers un état de conscience supérieur. Chaque Atout est représenté par un personnage différent, certains sont évidents, ou désignés clairement par les personnages. Par exemple, Grymond réalise qu’il est le Pendu. Alice est la Grande Prêtresse. Certains sont plus subtiles, avec peu d’indices associant les personnages avec leurs Atouts. Grégoire est l’Hermite (avec sa lanterne), Typhaine est la Lune (l’écrevisse), Le Tellier est l’Empereur, les Souris (des jumelles) sont le Soleil, Amparo est le Fou. Et ainsi de suite. Tannhauser est la Mort, Paris est le Diable. En fait c’est le Tarot qui a imposé dans quelle direction l’intrigue se dirigeait. C’est la carte du Jugement par exemple qui m’a fait réaliser que Carla devait aller à Notre Dame, c’est à dire que sa révélation a été ma révélation. Jusqu’à ce moment je ne savais pas, je pensais qu’elle resterait dans la maison. Les cartes ont été une force vivante et active dans l’écriture. C’était très étrange.

 Tarot-Nusantara

 

Ce n’est pas juste un grand livre, c’est aussi une belle déclaration d’amour à Paris. Votre amour, votre connaissance de la ville sont flagrants, vous pensez comme un des personnages, que c’est « la plus grande ville du monde », aujourd’hui comme en 1572 ?

 

Je dirais qu’il n’y en a certainement pas de plus grande et qui me tienne le plus à cœur. Comme toutes les grandes choses, personnes, tableaux, albums, films, endroits, au-delà d’un certain niveau ça ne peut plus être soumis à des notions de « meilleur ». Par contre, je dois dire qu’il n’y a absolument nulle part comme Paris, et ce à beaucoup de points de vue. Paris avait submergé mon imagination avant que je n’y vienne (en 1978), quand mon esprit était plein de Sartre des films de Melville, et je dois dire que je n’ai jamais été déçu. Plus que toute autre ville, elle demeure un bastion des valeurs culturelles et intellectuelles les plus importantes pour moi. Parfois je crains que ce ne soit le dernier bastion, tant l’effondrement culturel (effondrement parmi d’autres) dans le monde anglophone semble catastrophique. Mais le futur est toujours plein de surprises. Et nulle part cela n’a été prouvé mieux qu’à Paris, et je suis sûr que ça arrivera encore.

 

Peut-on parler du refus de votre éditeur américain, ou vous êtes passé à autre chose ?

 

Ce n’est probablement pas un sujet très intéressant, mais j’apprécie beaucoup – et eux aussi – ton admiration pour Cape et Sonatine. Le livre est également traduit en allemand, hollandais, russe et polonais jusqu’à présent.

Doglands

 

J’ai entendu dire que « Doglands » serait une trilogie, c’est vrai ? Je suis curieux, je sais, avez-vous commencé l’écriture du second ?… Ce que vous aviez dit à propos de Sloann l’an dernier, que vous le voyiez comme une sorte de Grendel / Tony Montana / Mao me rend plutôt impatient de le rencontrer…

 

L’avenir de « Doglines », la suite de « Doglands » est incertain pour l’instant, comme je travaille sur d’autres projets. Je suis moi aussi impatient de rencontrer Sloann. Je ne suis pas sûr de à quel point je vais oser être apocalyptique avec « Doglines ». J’aimerais provoquer la fin du monde, ou plutôt la fin de la race humaine, mais je ne sais pas si quelqu’un voudrait publier ça.

Pour finir, que diriez-vous aux lecteurs français pour les faire lire « La Religion » (pour ceux qui ne l’ont pas encore fait) et « The Twelve Children of Paris » quand il sera traduit en français ?

 

J’ai bien peur d’être un très mauvais vendeur. J’espère que mes livres apportent aux lecteurs une expérience extrêmement intense, une profonde immersion dans d’autres mondes, d’autres personnes, dont ils peuvent partager les émotions, les reconnaître et les recréer par le pouvoir de leurs propres imaginations. Si vous marchez à travers le feu et les ténèbres avec les Twelve Children of Paris, je pense qu’il est difficile de les oublier. Je sais que je ne les oublierai jamais.

 

 

L’interview de l’année dernière

La chronique de « The Twelve Children of Paris »

mai 15

Here is finally the interview of Tim Willocks for his new book, the magistral new adventure of Mattias Tannhauser : « The Twelve Children of Paris ».

Once again, I say a huge thank you to Tim Willocks for taking the time to answer my questions, and I hope the book will get the success it deserves.

Gramercy Tim Willocks !

 

« Where there are no men, be a man »

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When you wrote « The Religion », you said you wanted to write a european novel, how would you consider « The twelve children of Paris » ? You said it’s an extreme book, what does it mean for you?

 

Some years ago my Italian editor made the comment that Green River was ‘a fundamentally European novel’ despite being set in Texas. I am a european so I suppose that is not surprising. I think the complexities and tragedies of European history have made us less prone to see human life in black and white terms, morally and politically. Perhaps we sense that living together is always going to be a vast and potentially dangerous experiement, but we aren’t going to lessen the danger by indulging simple-minded notions of good and evil, right and wrong. 12 children is very much about that confusion and ambiguity. How does the individual define his or her morality within the forces of the group ? What do you do when extreme circumstances impel you to commit terrible deeds? Or should you not commit them? The novel takes place during a spasm of extreme hatred, violence and collective madness, and the characters all navigate that madness in their own unique ways. The book doesn’t give clear answers, beacause I think such answers are an illusion and a part of the problem, but I hope it creates a visceral experience of trying to find them. or judgements. It’s an experience of extreme events and extreme emotions – about our power, to right, to decide who we might be at such moments.

 

Can we come back to the birth of Mattias ? How did you find him, where does he comme from ?A year ago, when we met in Lyon, you said did’nt know what will happen to him in the third book, is it still the case ? Please tell me it’s still gonna be a trilogy, Mattias is too fucking great to retire…

 

Mattias is in many ways ‘the man from nowhere’. His origins are pan-european and his life has reinforced that; he isn’t defined by nationality or creed. He is constantly rediscovering and redefining himself as the stories progress. When I started to write The Religion I thought he would die at the end, but he wouldn’t. « 12 Children » challenges his character more deeply. He is both hero and villain, devil and angel, life and death. Does he act or is he acted on? In what sense does he control his destiny? Does he control his destiny at all, or is he just floating chaff on Fortuna’s river, the prisoner of much larger karmic laws, a speck of slag in the cosmic crucible? In the final spasm of mysterious and – knowingly – unjustified violence does he lose himself or find himself? Is it – can it ever – be right to employ such savagery in the name of love? And if so, at what price? And if so, why would one – how could one – expect to restrain that savagery within whatever limits of taste or morality one might try – to impose? These questions seem worth asking in our present world.

So, I never know where he is going. He’s a kind of rogue existentialist. For that reason I still don’t know what will happen in the third novel, but I do intend to write it. I’m planning to write a different kind of novel before then. The Tannhauser books take everything I’ve got – each one is a monumental, daunting journey to take, they’re all-consuming, and I don’t have a great deal of control over the writing process (I wish I did). « 12 Children » was the journey of a lifetime. So I am going to take a ‘rest’ with something less monumental, very likely a kind of dark ‘Western’ set in 19th Century Australia.

 

Did you make the research for « The twelve children of Paris » like you did for « The Religion » ? Museums, libraries, trips to Paris… How you re-create the Paris from 1572 is really impressive, did you spend as much time researching before writing ?

 

I did a huge amount of research for « 12 children » and as usual the heartbreaking thing is that almost none of it seemed to end up in the novel. After the first draft I cut out tens of thousands of words of detail, because that’s all they were – fascinating details to me but not to the characters. Even now, if we have a stressful day in Paris, we don’t dwell on the monuments, the history, the amazing stories behind it all – we’re focused on ourselves, our goals, our problems. We walk past the Conciergerie wihout even seeing it. I wanted to create that sense of living reality. But I hope that the research gave an authenticity to the characters.

Because, on one level, the story is fundamentally about the geography of Paris – Paris as the labyrinth – the geography became the most important research to me. I don’t mean the map, I mean the ground, the distances. The very great majority of what stood in 1572 is long gone ; for instance, a few subterranean stones are all that remain of the Louvre in 1572; it’s nearly all ‘new’. The appearance of the Seine, which also plays a central role, physical and mythological, has changed radically. But I wanted a strong sense of movement, so I walked the whole novel many times while I was writing it. I wrote a good deal of the novel in Paris. It’s still arguably the greatest city to write in.

 

How did you write this book ? You told me that some chapters came from nowhere, you just let them flow from your brain, does it happen often when you write ? How did you work to find the rythme, the pace this storytelling that covers 36 hours, juggling with all the characters, all the places around Paris ? Did you have some kind of plan ?

 

I’ve learned that all my plans are rapidly undermined by the impulses of the characters, so I don’t place too much importance on a plan. I let the river of action take me wherever it will. The plan, such as it was, was basically the title. I had the title before anything else, before any story at all. The spine is very simple – a man looking for his wife in the middle of anarchy and chaos.

The title forced me to find the twelve children, which is an enormous number, especially as I wanted them all to have a unique presence. I didn’t want the kind of ‘Dirty Dozen’ situation where only about six of them leave any real impression. So I started more or less throwing children in the paths of Tannhauser and Carla without any idea of who they would turn out to be or what they would do. In every case they became more extraordinary than I could have imagined. Nor did I know who would survive. As each situation arrived, I followed their reality – their reaction to what had happened – and that created the next situation, in a huge interconnected web, all of them constantly in their own motion. And there are a dozen more important characters beyond the children themselves. It was a miracle that it turned out to have any coherence.

The anarchy of the streets, of the event, was mirrored in the construction of the novel itself. Each time I tried to impose a structure, I became paralysed, I stopped writing, for ages, so I just had to plunge forward into chaos to find out what would happen, just like the characters themeselves. I wanted this be an experiential novel – you can’t stay outside it, you have to be in it. You are compelled to share this experience with the characters. You aren’t observing, you are there. There is no distance. This is what chaos and anarchy feels like. I wanted to convey that confusion – of being stranded in anarchy.

 

I don’t want to spoil to much about the story or the characters, but I must talk about Grymonde, Pascale and Estelle…. Three of my favourite characters, they are really amazing, what can you tell about them, what do they represent, and where do they come from? By the way, the first scene when we discover Estelle through Carla’s eyes is great, I felt like watching « Rear window »…

 

At certain moments in the writing I feared that Grymonde was going to take over the book. He escaped all the boundaries I had imagined for him – essentially « the bad guy » – and became more and more complex and marvelous. I think he came to represent Paris in all its contradictions, magnificent yet grotesque, cruel yet tormented by love, and full of wild ideas and political passions.

The reason the book became about twice as big as I had planned was that many of the « supporting » characters insisted on having their say and taking their space. At moments I wanted to write a whole novel about Estelle or Pascale. All I had of Estelle to begin with was the image that you refer too, of a girl communing with rats – which came from a real-life girl that a friend of mine saw in Naples. Her history just kept growing. In the end the whole story turns around her actions on several occasions. It’s why the book became such a real experience – all these characters acting independently, following their own track, but changing each other’s lives in a strange combination of intention and pure chance.

The same with Pascale – so dark, so wounded, so brilliant. I had no idea or intention that she would want to kill until she opened her mouth and said so, and that became possibly the most disturbing scene in the novel. Half the book is written from the point of view of the various female characters. The story becomes a kind of confrontation between the Male and Female principles of existence – these females who try to survive by being true to each other, and to some higher notion of human goodness, while trapped in a Hell on Earth that they did not make. In that respect the biggest surprise for me was Alice, a figure who was just a plot necessity up to the point I met her. I thought she’d sit in the background but she just emerged from the ether and blew my mind. I still have no idea where her thoughts came from. She became one of the spiritual centres of the whole book. The other symbolic centre, in the end for all of them, is the baby – a tiny nucleus of absolute innocence and purity who travels through extreme human darkness towards life.

 

I’m reading again « The Religion » right now, and there’s one thing that strikes me, it’s the mangificent names of your characters. Amparo, Mattias Tannhauser, Bors of Carlisle, Sabato Svi, Ludovico Ludovici, Burak…. And in « The twelve children » : Grymonde, Pope Paul, Clémentine (« call it the most beautiful »…), Juste, Hugon…. How do find them, do you find the character first, and then the name ?

 

Names are very important and I take a lot of trouble to find the right feeling, but in the end it comes down to pure instinct. Sometimes I begin with one name for a character, and it just doesn’t feel right, so I have to change it, sometimes more than once. I think ‘Pascale’ was the third name she had before I felt that it represented her. Clémentine was a big Irish horse I used to ride myself and who once threw me off. Grymonde was always Grymonde. I can’t remember where that name came from – I think I invented it from the sound, the feeling of a dark world. Pope Paul was instantaneous. Juste was the name of a youth I met in Paris, for just ten minutes, while writing the book, but he had such nobility and spirit, a strong innocence, and somehow the name seemed perfect for the character in the book, who shares those qualities. So they come from many sources, and sometimes the name comes first, sometimes the character.

 

When you write you say you try to enter the very own flesh of the characters, to see and to feel the world the way they see it, the way they feel it. After a book about such a violent moment of the History of France, how do you « clean » yourself from all the blood, from all the madness, how do you « free » yourself from the savagery ?

 

In truth I was very sorry to leave the world of the book and its characters behind. Though there is a huge amount of death in the book, the characters are so full of life – they love life in so many different ways – that I never found it depressing. To the contrary I found it inspiring. Amid the madness, they are perfectly sane, because they live only for what is of true value – friendship, loyalty, food, love, magic.

At one point, as they embark on the last, desperate, gamble of their journey through absolute horror, Tannhauser says to Grégoire : « Let us see what metal we have made.’ What he means is that together they have made a kind of human and spiritual gold, which is the love they share, and which transcends all the death around them. This is where love discovers – or not – its greatest courage and beauty. It is because of the intensity of the horror around them that the survival of love has such value and such beauty, that in a moral wasteland of absolute darkness, hatred and blood, those fires of love burn all the brighter.

That dialectic is at the centre of the book. It is full of paradox, contradiction and ambiguity – but that is life. It’s beautiful. It’s amazing. It’s extraordinary. It’s about love in action, in being, in actuality, not merely in feeling. These people truly love each other because they stake their lives on their love. They would rather love than live, if that be the choice. By instinct, they prove that love is stronger than hatred. All the main characters form and evolve many different love relationships with each other, and these encompass many different shades of the notion of ‘love’. And at the centre is the love between Tannhauser and Carla – which is indeed a puzzle, a mystery, a paradox, not least to both of them. That Paris is the Labyrinth is pretty clear; ‘the golden thread so fine’ that guides them through it is ultimately love.

 

Mysticism and spirituality are strongly present in the two books (Amparo, Petrus Grubenius, Alice…), is it a part of your re-creation of that century, or did you want your characters to be confronted to it ? Did you want the mysticism and faith be a part of their evolution ?

 

The possiblity of mysticism – the reality of mystical experience – is part of what it is to be human. It’s perceptual possibility built into our being. It’s a kind of sense, like hearing or seeing. It’s there whether or not we choose to exercise it, a choice which is culturally conditioned. The rationalist attempt to dismiss spirituality in whatever form via ‘rational’ argument seems to me irrational ; it is certainly unintelligent. We are capable of mystic perception. Such perceptions inhabit a different realm to the rational, but then so does Art. Even the hard core senses – sight, hearing – are enormously malleable in terms of what is perceived and what is not. A person who has grown up in a wilderness will hear a hundred meaningful sounds, see a hundred meaningful things, to which a city dweller is deaf and blind. Any farmer knows that. The modern atheist movment – Dawkins et al – is a deliberate attempt to limit perception, to deny that sense, but we are organically capable of transcendent experience; it’s just a fact. So it was inevitable that mystic or spiritual concerns form a part of the characters.

The key mystical image system that runs all the way through is Alchemical, and not least because Paris has always been – and still is to this day – the greatest centre of Alchemy. And the purpose of Alchemy is spiritual transformation.

The book is woven through with Hermetic symbolism, which I don’t expect anyone to notice but which I hope enriches the texture. The story (through the characters) moves through all the twelve steps of Basilius Valentinus (also called ‘The Twelve Gates’ of George Ripley). These alchemical gates – sublimation, fermentation, exaltation, multiplication, projection etc – are all embodied symbolically in the dramatic action. e.g. Exaltation takes place in Notre Dame – the « alchemical ship » – when Tannhauser performs the baptism of blood; Multiplication – the augmentation of the elixir – is when they climb on the wagon and set off ‘to find out what metal we have made’; Projection is the final transmutation of base metal into gold, of the lesser into the higher, which is the ‘funeral’ and the picnic in the forest.

So, ultimately, the group itself is a representation of the Philosopher’s Stone. Tannhauser, though he isn’t fully aware of it, becomes the true alchemist that he has always wanted to be. (A journey that begins in the forge at the start of The Religion)

tarot

The other mystical aspect is that the whole story is also a journey through the Tarot, which again is from a lower to higher state of consciousness. Every trump is represented by a different character. Some are obvious – or stated outright by the characters. Grymond realizes that he is the Hanged Man, for instance. Alice is the High Priestess. Some are more subtle, with little clues that associate each character with their trump. Grégoire is the Hermit (with his lamp), Typhaine is the Moon (the crayfish), Le Tellier the Emperor, the Mice are the Sun, Amparo is the Fool. And so on. Tannhauser is Death and Paris is the Devil. The tarot actually dictated to some real degree the direction in which the plot turned. It was the Judgement card, for instance, that made me realize that Carla had to go to Notre Dame – i.e. her revelation was my revelation. Up to that point I didn’t know – I thought she would remain at that house. The cards were an active and living force in the writing. It was quite strange.

Tarot-Nusantara

 

It’s not only a great novel plain and simple, it’s also a beautiful declaration of love to Paris. Your love and your knowledge of the city is blatant, do you think, as one of the characters, « it’ the greatest city in the world », now and in 1572 ?

 

I will certainly say that there is none greater and none is closer to my heart. Like all great things – people, paintings, albums, films, places – beyond a certain level they are beyond being subjected to notions of ‘better’. It must be said, though, that there is absolutely nowhere like Paris, in so many different senses. It overwhelmed my imagination before I ever went there (in 1978), when my head was full of Sartre and Melville movies, and it has never disappointed me. More than any city it remains a bastion of the cultural and intellectual values that are most important to me. Sometimes I fear it is the last bastion, as cultural collapse (among other collapses) in the English-speaking world seems catastrophic. But the future is always surprising. Nowhere has proved that more than Paris, and I am sure it will prove it again.

 

Can we talk about the refusal of your american publisher, or did you move on ?

 

It’s probably not a fruitful subject to talk about, though I greatly appreciated – as did they – your admiration for Cape and Sonatine. It’s also being translated into German, Dutch, Russian and Polish, so far.

Doglands

I heard « Doglands » is gonna be a trilogy, is it true ? I’m curious, I know, did you start writing the second book ?… What you said about Sloann last year, that you saw him as some sort of Grendel / Tony Montana / Mao makes me a bit impatient to meet him…

 

The future of ‘Doglines’ the sequel to Doglands is uncertain at the moment, while I work through some other projects. I’m impatient to meet Sloann myself. I’m not yet sure how apocalytpic I dare to be with Doglines. I’d like to bring about the end of the world, or rather most of the human race, but I don’t know if anyone would print it.

 

Finally, what would you tell the french readers to make them read « The Religion » (for those who have’nt yet read it) and « The twelve children of Paris » when it’s published in french?

 

I’m afraid I’m a very bad salesman. What I hope my books give to readers is an extremely intense experience, a deep immersion in other worlds, other people, whose emotions they can share and recognize and recreate through the power of their own imaginations. If you walk through the fire and the darkness with The Twelve Children of Paris, I think it’s hard to forget them. I know I never will.

 

avr 17

 

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Après « La Religion » en 2009, nous retrouvons enfin Mattias Tannhauser ! Et je n’ai qu’une chose à dire : ça fait vraiment, mais vraiment du bien !

Pour ceux qui n’ont pas lu le premier volet de ses aventures, voici un petit résumé de ce magnifique livre. Mattias Tannhauser, mercenaire, marchand d’armes et d’opium, arraché encore enfant à son village saxon natal, a grandi et été enrôlé dans le corps des janissaires. Des années plus tard, il se retrouve à Malte pour rechercher l’enfant d’une comtesse, Carla de La Penautier, pendant le siège de l’armée du sultan Ottoman Soliman le Magnifique en 1565.

Sur plus de 800 pages, Tim Willocks nous livrait une magnifique épopée pleine d’héroïsme, de grandeur, d’amour, d’honneur, pleine de fureur et de violence, incroyablement documentée, une description de ce choc entre l’occident et l’orient, une magistrale évocation de la religion, de la foi, et des folies commises au nom de Dieu, dont les premières pages, que dis-je, les premières phrases vous happaient littéralement dans la vie de ces personnages.

Et voilà donc la suite, le deuxième volet de la trilogie que Tim Willocks consacre au grand Mattias.

Quand j’ai lu « La Religion », je connaissais déjà l’auteur par ses précédents romans noirs « Bad city blues » et « Les rois écarlates », je connaissais son écriture puissante, visuelle, son talent pour créer des personnages et les rendre plus que vivants en quelques phrases.

Mais avec « La Religion » une étape avait été franchie, dès les premières phrases, je me répète, j’ai été accroché par le personnage de Mattias Tannhauser. La première scène de « La Religion », quand le village se fait attaquer par les troupes ottomanes, et que cet enfant de forgeron se fait enlever, juste après avoir forgé sa toute première dague, cette première scène donc m’avait poussé à lire plus de 600 pages en un week end.

Avec « The Twelve children of Paris », ce fut la même chose, et plus encore.

Pour planter le décor, Tannhauser arrive à Paris le 23 aout 1572 afin de retrouver sa femme, Carla, enceinte, invitée au mariage de Marguerite de Valois et Henri de Navarre. Sa quête dans les rues de Paris va lui révéler un complot les visant Carla et lui, et rencontrer plusieurs personnes, dont 12 enfants, tout en le plongeant au cœur du massacre de la Saint Barthélémy.

Voilà pour le point de départ, mais « The Twelve children of Paris » c’est plus qu’un simple roman historique ayant pour cadre cet épisode sanglant de l’histoire de France. Je pense sincèrement que Tim Willocks a écrit un véritable monument dont l’action se déroule sur une trentaine d’heures, depuis l’arrivée de Tannhhauser à Paris dans l’après-midi du 23 août jusqu’à la nuit du 24 août…

754 pages qui passent en un clin d’oeil, des personnages impressionnants de profondeur et de vie, des scènes hallucinantes et hallucinées, une narration maitrisée de bout en bout, et une description de Paris en 1572 plus que réussie. Le lecteur sent les égouts à ciel ouvert, sent les marchés dans les rues de Paris, il entend Paris, il arpente et il sent les rues de Paris.

Je vais revenir sur les points forts du livre, premièrement les personnages, en commençant par le personnage de Mattias.

Déjà dans « La Religion », Mattias était magnifique. Un vrai héros, au sens noble du terme, en quête de rédemption, violent certes, mais héroïque, ne jouant aucun rôle, aucun jeu, sans fausseté ou hypocrisie, un héros né dans le sang et la violence.

Ici, dans ce livre, on voit comment l’amour et sa relation avec Carla l’ont changé, tout en restant égal à lui même. L’amour, son désir d’être père, son désir d’une famille l’ont changé, et il est prêt à tout pour retrouver Carla qui porte son enfant, perdue dans la folie sanguinaire de la Saint Barthélémy.

Il est violent, brutal, mais toujours profondément bon et généreux.

Il n’y a pas que Mattias, je ne veux pas trop en dévoiler concernant les autres personnages que l’on rencontre dans le livre, mais sachez qu’il y en a des magnifiques dont les noms et les paroles résonnent encore dans mon esprit. Que ce soit les enfants ou les autres, Tim Willocks a créé une galerie de personnages incroyables, profonds, complexes, attachants, des personnages qui auront un impact sur Mattias et Carla, mais aussi sur le lecteur.

Deuxièmement, la description de Paris, des massacres de la Saint Barthélémy et leur déroulement.

Dès les premières pages, on est dans les rues de Paris avec Mattias, on traverse la Seine par le Pont au Change ou le Pont aux Meuniers, on passe devant le Petit Châtelet, on entend et on voit les sergents à verge qui patrouillent dans les rues, on sent la merde dans les égouts, et on sent les parfums dont les nobles aspergeaient leurs vêtements pour camoufler la puanteur des rues. On entend les cloches de Notre-Dame, on arpente son parvis, on entend les cloches appelant aux meurtres, on entend claquer les pavés des rues et des ruelles.

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Concernant la description des meurtres, la description de la folie qui se déchaine contre les Huguenots, ceux qui ont lu « La Religion » savent que Tim Willocks est un maître dans l’art de décrire des corps se faisant éventrer, décapiter, brûler, empaler… C’est encore le cas ici, on patauge dans le sang et les entrailles des protestants massacrés. Une des réussites est de plonger ces enfants croisés par Mattias, à la base symbole de l’innocence, au milieu de cette violence, au milieu de cette folie, avec deux conséquences : d’abord cela permet au lecteur de supporter tout ça, mais en même temps elle en amplifie l’impact.

Pour ce qui est de la description historique, Tim Willocks s’est une nouvelle fois parfaitement documenté. Tout est là : la tentative d’assassinat sur l’amiral Coligny, la description des réactions au mariage de Marguerite de Valois et de Henri de Navarre, la description de la tension à la Cour et dans les rues de Paris, la réunion du Roi et de ses conseillers menant à la décision d’éliminer les chefs protestants, et comment la fureur du peuple s’est déchainée, échappant à tout contrôle.

Tim Willocks nous parle de cet épisode extrême de l’histoire de France, de cet épisode extrême des guerres de religion, et son écriture unique nous force à regarder la folie s’emparant de la population.

Ensuite, en ce qui concerne la construction du livre, la narration.

Voici la première phrase, en anglais, mais vous sentirez la force de l’écriture de Tim Willocks :

« Now he rode through a country gutted by war and bleeding in its aftermath, where the wageless soldiers of delinquent kings yet plied their trade, where kindness was folly and cruelty strength, where none dared claim his brother as his keeper »

Il y a des chapitres magnifiques, des moments magiques dans ce livre. J’ai l’impression que je me répète, et que je vais manquer de superlatifs…

Cinq parties, plus un épilogue, couvrant 36 heures environ. Les deux voix principales du livre sont Mattias et Carla, mais dans quelques chapitres, la parole est donnée à des personnages secondaires. Et tout fonctionne à merveille, le talent de Tim Willocks est d’avoir réussi à trouver le rythme parfait pour raconter cette histoire en jonglant avec tous les personnages. On suit la quête de Mattias, qui est peu à peu changé par ses rencontres et par ce qu’il voit, on suit Carla, prête à tout pour survivre et donner naissance à son enfant. On assiste aux changements qui ont lieu en Mattias et Carla, mais aussi aux changements causés par ces derniers sur ceux qui les croisent.

Son écriture visuelle, frappante, puissante est pour beaucoup dans la réussite de ce livre, sans sa maestria, ce livre n’aurait pas eu autant de scènes aussi marquantes, que ce soit dans les passages décrivant les massacres ou les combats de Mattias, mais aussi dans les simples descriptions des rues, des différentes strates de la population, des bâtiments, des paysages parisiens, ou dans les dialogues.

Tim Willocks qualifie « The Twelve children of Paris » de livre extrême. Il craignait que les lecteurs ayant aimé « La Religion » ne soient désarçonnés par le fait qu’il y ait moins de lyrisme, moins de grandeur, qu’il soit beaucoup plus brutal, plus direct. C’est différent en effet, mais ce sont deux livres différents, deux histoires différentes. Dans « La Religion », Tannhauser tombait amoureux de deux femmes magnifiques, Carla et Amparo, la rencontre amoureuse était pleine de lyrisme et de beauté. Ensuite, il s’agissait du siège de Malte, d’une guerre, d’une bataille entre deux armées, entre soldats. Malgré la violence et la sauvagerie des batailles, malgré tout l’arrière plan des guerres de religions, de la violence et de la haine qui régnaient, honneur et héroïsme n’étaient pas absents.

Ici, pas de soldats, nulle trace d’honneur ou d’héroïsme dans les meurtres ou les tortures, dans les massacres des protestants, il n’y a que des milices, des assassins, des violeurs, des aristocrates autorisant des massacres pour préserver leur pouvoir. La seule lumière est la lumière présente en certains personnages…

J’ai adoré « La Religion », Tim Willocks aurait pu écrire une simple suite, brodant sur ce qu’il avait mis en place, mais il ne s’est pas contenté de ça, loin de là, et en lisant « The Twelve children of Paris » je pense que vous serez d’accord avec moi quand je dis que c’est un monument, le livre est encore meilleur que « La Religion ». Il va plus loin dans l’exploration de la folie, de la violence, l’écriture de Willocks est encore plus puissante.

Un grand merci à Tim Willocks pour les mails échangés pendant ma lecture qui m’ont immergé encore plus dans son écriture, dans son univers et dans ce qu’il cherchait à créer avec ce livre.

Quand on pense que l’éditeur américain l’a refusé, on ne peut qu’être désolé pour les lecteurs américains de passer à coté de ce chef d’oeuvre, et féliciter les éditeurs anglais (Jonathan Cape) et français (Sonatine) de permettre à ce livre de trouver son chemin dans les librairies.

La sortie en anglais est le 23 mai… je conseille à tous les anglophones de se jeter dessus…

La traduction française chez Sonatine est prévue pour janvier 2014…

« La Religion » a été publiée en anglais en 2006, en 2009 en français, « The Twelve children of Paris » sera publié le 23 mai 2013… S’il faut attendre 7 ans pour la suite, ce sera dur, mais je suis prêt à attendre encore plus pour un autre chef d’oeuvre de ce genre…

A suivre bientôt, une nouvelle interview de Tim Willocks concernant ce livre…

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L’éditeur Anglais Jonathan Cape

« The Twelve children of Paris » chez Jonathan Cape

« La Religion » chez Sonatine

juil 19

Questions Bélial : Tannhauser
Réponse !  Olivier Girard

Vous pouvez nous parler un peu de votre parcours, et de la création de Bifrost et du Bélial ?
Je suis autodidacte. Complet. J’ai tout juste le bac. Etudes poussives, entrecoupées par pas mal de voyages à l’étranger (Afrique Noire, pour l’essentiel) pour des raisons familiales. Après m’être puissamment emmerdé à la Fac, j’ai l’opportunité de faire un stage chez Albin Michel. J’y reste un an ou presque, me cramponnant à tout ce que je peux (département « Spiritualité » puis aux « Droits étrangers »), puis je deviens libraire à la Fnac (Parly II). Après avoir mis de côté ce que j’estimais une fortune (2000 €), je crée les éditions du Bélial’ et la revue Bifrost en 1996 avec quelques copains assez perchés. J’ai alors 25 ans. Et je ne vais pas m’arrêter là…

Comment êtes-vous tombé dans la SF ? Quels ont été vos premiers coups de cœur, enfant ou adolescent ?
Mes parents ne lisaient pas de SF. Du tout. Moi je suis tombé sur Niourk à 11 ans. Ça m’a retourné. C’était foutu. Après le parcours habituel : tous les Wul, du Christian Grenier, Tolkien, Moorcock, le jeu de rôles (à mort !), et puis tout le reste, du matin au soir, du soir au matin.

Quels sont vos auteurs préférés ?
En SF ? Plein. Lovecraft. C. A. Smith. Vance. Dick. Moorcock. Di Rollo. Egan. Wilson. Shepard. Simak. Les premiers Gibson… Comme tout le monde, en somme.

Êtes-vous aussi un lecteur de polars ? Si oui, vos auteurs préférés ?
Ben plein aussi. Lee Burke. Hervé Le Corre. Lehane. Michael Connelly (même si ces derniers titres sont vraiment moins bon, Le Poète, quand même, pardon…). Ellroy. Hillerman. Mo Hyder (même remarque que pour Connelly, mais Tokyo est un chef-d’œuvre), Sherman Alexie…

Que pensez-vous de la situation de la science-fiction en France à l’heure actuelle ? (éditeurs et écrivains)
Une misère. Il y a pas mal de bons auteurs. Voire de très bons (Di Rollo, Mauméjean, Day, Dufour… pour ne citer que des auteurs francophones), même si la nouvelle génération tarde à se manifester, en tout cas en langue française (je parle ici de SF, on est bien d’accord). Mais le problème, à mon sens (ou en tout cas l’un des aspects du problème), c’est que l’espace de la SF en librairies ne cesse de reculer, bouffé par la fantasy commerciale et médiocre (souvent), et aussi la bit’litt et ses monstres affiliés (vampires, bien sûr, mais aussi loups-garous, zombies et compagnie). Il y a quelques bons titres dans ces genres connexes surproduits. Peu, mais il y en a. Mais allez faire un tour en ce moment dans les rayons de genre. Franchement, ça fait bizarre de voir Egan ou Dick entourés de bouquins avec des mecs torse nu, tatoués et aux dentes pointus sur la couverture… La SF souffre d’une image environnementale inadaptée. Résultat, elle fuit les rayons de genre et se retrouve de plus en plus en mainstream. Pourquoi pas ? Sauf que ce glissement ne peut pas s’appliquer à tous les titres. Disons qu’il fonctionne avec de la « SF light » (ou like ?), des trucs post’ ou pré apocalyptiques très à la mode en ce moment, par exemple, mais pour des auteurs de « vraie » SF, comme Greg Egan, Gregory Benfort, Stephen Baxter ou Alstair Reynolds, c’est beaucoup plus compliqué…

Que pensez-vous de la blogosphère sf/polars française ?
Je ne la connais pas bien. Et moins encore celle du polar. Globalement, pour parler de la SF, je la trouve conservatrice (voire réactionnaire), autocentrée et prétentieuse. Mais il y a des contre-exemple… Enfin, je crois…

Comment définiriez-vous la ligne éditoriale du Bélial ?
J’aurais tendance à dire qu’on publie ce qu’on aime. C’est le critère initial. Sans se préoccuper des étiquettes de genre. Mais il se trouve que ce que l’on aime le plus, bien souvent, c’est de la SF. Voire de la SF assez hard. Et volontiers spatiale. Après, dans ce cadre de goût plus ou moins lâche, on tente de concilier rééditions (ou éditions tout court, d’ailleurs) de classiques, nouveautés « à la pointe », auteurs francophones et auteurs étrangers. Quand on a une trésorerie aussi tendue que celle du Bélial’, faut régler ça aux petits oignons. C’est assez frustrant parce qu’il faut surtout faire gaffe à pas trop se faire plaisir…

Que pensez-vous du livre numérique ? Vous avez été un des premiers à mettre en place une plateforme numérique avec e-bélial, quel est le bilan en 2012 ?
J’en pense du bien. Pour peu qu’on préserve les libraires. Bon… La tête numérique, au Bélial’, c’est Clément Bourgoin. Pas moi. Mais ceci dit, je pense que c’est une ressource complémentaire (petite, mais pas négligeable). Qui ne nuit pas nécessairement au papier. Ou en tout cas beaucoup moins qu’on le pense généralement. Pour donner un ordre de grandeur au Bélial’, aujourd’hui, si on vend 2000 exemplaires papiers d’un bouquin en grand format, on vendra environ 100 exemplaires en numérique. 5 %, en somme. C’est pas une règle à graver dans le marbre, mais ça donne une idée… Enfin, je crois que le livre numérique est une excellente opportunité pour la réédition de titres anciens qui ne l’auraient pas été sans cela (il faut toutefois être vigilent à ce sujet, il me semble, et éviter que ces rééditions empêchent de potentielles reprises papier).

Quelles sont les prochaines rééditions prévues ? J’attends avec impatience la réédition des Galaxiales de Michel Demuth… c’est toujours prévu ?
Oui, c’est prévu. Mais pas tout de suite. On a pris un tel bouillon sur son best of hors Galaxiales qu’il faut qu’on se remette tranquillement avant réattaquer sur Demuth. Ça devrait tomber en 2014 (on a sans doute fait une erreur ; il aurait été préférable de commencer directement avec Les Galaxiales, mais bon…). Sinon, côté rééditions à plus court terme, il y aura du Leigh Brackett et du Jack Vance (deux gros omnibus). On bosse aussi sur un best of des nouvelles SF de Jean-Pierre Andrevon dans la collection « Kvasar ». Sinon, un peu plus loin dans le temps, il y aura de nouveau du Poul Anderson, peut-être du Richard Cowper, sans doute du Fritz Leiber (La Guerre Modificatrice en intégrale), du Francis Berthelot (l’intégrale du cycle du Démiurge), du Ian Watson (L’Enchassement), peut-être aussi du John Brunner (j’aimerais bien en tout cas), et pas mal d’autres choses, en fait.

Les prochaines parutions, à court et à long terme ?
A long terme ? Je viens d’en évoquer pas mal. Mais on pourra rajouter du Greg Egan, du Robert Charles Wilson, peut-être même un projet autour de Jack Finney. Plus près de nous, nous allons publier Elbrön, la suite et fin de Bankgreen de Thierry Di Rollo (septembre), Cagebird, un roman SF de Karin Lowachee qui poursuit et conclue ici sa réflexion sur l’enfance et la place de l’enfance dans un contexte de guerre à outrance (ici, une guerre spatiale mêlant le consortium humain, une piraterie maffieuse extrêmement puissante et une race extraterrestre) développé à travers les deux premiers romans du cycle, Warchild et Burndive. Après, ce sera le quatrième roman du cycle des Xeelees de Stephen Baxter, intitulé Ring (début 2013), puis l’omnibus Vance évoqué plus haut et titré Les Maisons d’Iszm et autres habitats, puis un roman de Daryl Gregory, auteur américain encore très peu connu par chez nous (quelques nouvelles ont été publiées dans la revue Fiction), puis Lucius Shepard, puis Claude Ecken, puis Leigh Brackett, puis Jean-Pierre Andrevon, etc.

Quels sont les auteurs anglo-saxons que vous rêveriez d’éditer au Bélial ?(nouveaux ou rééditer des titres épuisés, j’attends toujours qu’un éditeur réussisse à rééditer les livres d’Olaf Stapledon par exemple…)
Eh bien Olaf Stapledon, justement, j’aimerais vraiment beaucoup. Mais aussi Theodore Sturgeon ; je rêve d’une intégrale raisonnée de ses nouvelles. Une autre intégrale de nouvelles que je voudrais bien faire, c’est celle d’Arthur C. Clarke. Ou un projet dingue : l’intégrale des nouvelles de Clark Ashton Smith (vous l’aurez sans doute remarquez ; j’adore les nouvelles : c’est un de mes problèmes…). Bref, les trucs à faire ne manquent pas…

Est-ce qu’il y a des auteurs français que vous aimeriez rééditer ?
Il y a déjà des maisons d’éditions qui font un très beau boulot dans ce registre (je pense notamment aux Moutons électriques mais surtout, à l’Arbre vengeur). En ce qui me concerne, je connais très mal les auteurs, disons, de proto SF (Renard et compagnie). Plus près de nous, je ressortirais bien quelques récits de Claude Ecken, de Pierre Pelot, de Serge Lehman… Ceci dit, dans ce registre là aussi, il y a en France des petites structures (ActuSF par exemple), voire des microstructures (Rivière Blanche), qui font un excellent boulot.

Vous pouvez nous parler un peu du prochain livre de Thierry Di Rollo ?
Elbrön est la suite et fin de Bankgreen, comme je l’ai déjà dit. A mon sens, le diptyque Bankgreen/Elbrön (car il s’agit vraiment d’un diptyque) constitue une œuvre résolument unique dans le corpus de la fantasy français. Je ne lui connais aucun équivalent. C’est sombre, âpre, porté par un vrai souffle narratif et l’écriture exceptionnelle de Thierry, mais malgré le caractère très lourd, très dur de ce qui nous est raconté, il y ici une humanité, une sensibilité, voire même une certaine lumière vraiment remarquables. Di Rollo est un immense écrivain, assurément. Mais il doit veiller à ne pas s’enfermer dans une certaine routine narrative, ce qu’il a parfaitement su faire avec Bankgreen/Elbrön. Pour tout vous dire, je lis actuellement le manuscrit d’un nouveau roman de Thierry. Un récit qui marque son retour à la SF. Mais une SF beaucoup plus « spatiale » que ce qu’il a jamais écrit jusqu’ici…

Quel est le dernier livre à vous avoir époustouflé ?
Je viens de finir La Religion de Tim Willocks. J’avais déjà lu un certain nombre des bouquins de cet anglais fou (Les Rois écarlates, notamment, dans l’édition parue chez L’Olivier). Je savais que le bonhomme a un énorme talent. Mais là, quand même, ça envoie vraiment du lourd. Non pas que le livre soit exempt de certains défauts (ça reste à mon sens trop long ; l’ensemble aurait gagné a être quelque peu ramassé), mais il y a un souffle narratif vraiment exceptionnel chez ce type, et une capacité a créer des personnages absolument « énormes » tout ce qu’il y a de sidérante. Sinon, je lis en ce moment Mapuche de Caryl Ferey. C’est sans doute moins redoutable que Zulu (il FAUT lire Zulu !), mais ça déménage quand même pas mal…

juin 8

Pour tous les parisiens, n’oubliez pas que c’est aujourd’hui à 18h00 qu’a lieu la rencontre à la librairie Compagnie (58 rue des écoles, Paris Vème) avec Alain Damasio, accompagné de Systar !

D’autres dédicaces sont prévues à Paris et en province (les détails ici) mais c’est la seule ce soir qui propose une discussion Damasio / Systar, alors ne ratez pas l’occasion d’en savoir plus sur la dimension philosophique et politique des écrits d’Alain Damasio et de lui poser toutes les questions qui vous brûlent les lèvres !

Personnellement, j’y serai… Et vous ?

juin 7

J’en parle depuis quelques temps déjà, je sais, mais Alain Damasio est l’écrivain qui m’a le plus marqué ces dernières années, en fait dans mes grands chocs de lecteur, il y a deux auteurs pour lesquels je peux dire qu’il y a eu un avant et un après les avoir lu. Il s’agit de Lovecraft avec la lecture du premier tome de ses oeuvres complètes en bouquins, en 1995, et donc d’Alain Damasio avec la « Horde du Contrevent » en 2004.

Lovecraft et Damasio ont changé après coup ma façon de lire la littérature de l’imaginaire, ce sont les auteurs qui ont fait le plus de chemin en moi. Il faudrait que je revienne sur tout ça plus tard….

Voilà une interview faite par mail, je remercie de tout coeur Alain Damasio d’avoir pris le temps de répondre à cette salve de questions, à un moment où il doit être sollicité de partout. J’espère que ses réponses donneront envie à tous les lecteurs qui ne l’ont pas encore fait de se jeter rapidement sur ses deux romans cultes que sont « La Horde du Contrevent » et « La Zone du Dehors » et sur son recueil « Aucun souvenir assez solide ».

 

Comment vous est venu le désir d’écrire ? Vous avez commencé par des nouvelles ou directement par le projet de « La Zone du Dehors » ?

 

J’ai eu une entrée en écriture très spéciale, qui n’a pas été littéraire du tout. J’ai toujours été un piètre lecteur, quantitativement s’entend, et je n’avais jamais formé le rêve de devenir écrivain. À vingt ans, c’est la découverte d’un monde qui m’a révolté, celui des grandes écoles de commerce, qui a déclenché l’envie d’écrire en moi, de sortir quelque chose de cette impuissance et de ce dégoût dans lequel je me sentais englué. J’ai commencé à écrire pour combattre et parce que le roman était la forme de l’arme qui est née dans mes mains. Je ne sais pas vraiment pourquoi : ç’aurait pu être la militance, la politique. L’évidence est qu’on n’entre pas en écriture par choix conscient. C’est l’écriture qui entre en vous et vous déchire lentement, comme une chrysalide. C’est elle qui vous choisit. J’ai effectivement commencé par écrire une dizaine de nouvelles avant de me jeter dans la zone du dehors.

Pourquoi avoir choisi d’écrire de la SF, alors que vous n’étiez pas un grand lecteur de ce genre ?

La réponse à ce type de questions — qui sont des questions d’éditeur ou de libraire — jamais des questions d’auteurs, on ne l’apprivoise que longtemps après avoir écrit. Je pense qu’on peut être un grand réalisateur en ayant vu très peu de films, un grand entraîneur sans avoir été footballeur de haut niveau et qu’on peut investir un genre sans le connaître, ou très mal, comme ça reste le cas pour moi. Il m’arrive de me trouver en table ronde sur des thèmes touchant à l’histoire de la SF ou avec des auteurs très cultivés ou des spécialistes du fandom qui ont lu des milliers de romans de SF — et d’être silencieux parce que je n’ai rien à dire. J’écris de la Sf en candide, naturellement. Et j’ai compris avec le temps que j’en écrivais parce que c’est le champ de l’expérimentation narrative, conceptuelle et stylistique le plus vaste et le plus libre qui soit. On ne le dit pas assez. C’est là où l’on peut aller le plus loin dans la fracture des cadres du réel, innover avec du souffle, spéculer avec le plus d’intensité, n’avoir aucune barrière autre que son imaginaire. La fantasy est déjà beaucoup plus codée, sériée, le polar personnellement me fatigue parce que la mort ou le meurtre y sont des prérequis et que je n’ai aucune fascination pour ça, aucun goût. Je pourrais écrire de la poésie, si j’en avais la trempe, oui. Ou du théâtre, l’un de mes rêves.

 

Tim Willocks, un écrivain britannique que j’ai interviewé il y a quelques temps déclare que les influences les plus importantes, les plus marquantes sont celles qu’on a enfant ou adolescent, quelles ont été les livres, les écrivains ou autres qui vous ont le plus marqué étant jeune ?

 

Il a raison et je pense que la BD a eu une réelle influence sur moi car mon père est un grand lecteur de BD et il m’a donné le virus jeune. Le Vagabond des Limbes, Thorgal, Valérian, les X-men, Blueberry — ce sont des livres qui ont dû jouer un rôle dans la construction de mes imaginaires. En même temps, je ne crois pas tellement aux sources d’inspiration. La seule source dont je sois certaine qu’elle m’a influencée, c’est la philosophie avec Nietzsche, Foucault, Deleuze, pas mal d’autres (Baudrillard, Benasayag, Sartre, Camus, Lyotard, Simondon…), que j’ai beaucoup lus et relus. Bergson aujourd’hui, Sloterdijk. Ça oui, ce sont des sources très directes pour écrire.

 

Qu’est-ce que le succès de « La Horde du Contrevent » a changé dans votre vie ? Est-ce que ça a changé votre façon d’écrire, votre rapport à l’écriture, et par extension votre rapport à la littérature ?

 

Ça a changé beaucoup de choses et sans doute trop de choses, en m’exposant, en générant beaucoup (trop) de sollicitations, qui me dispersent et me coupent de mes axes. Mais ça a moins changé ma vie et mon écriture que la naissance de mes deux filles ! <) ;o))) J’ai dû et je dois encore tout réinventer de mes conditions d’écriture depuis cinq ans, retrouver une solitude qui devient difficile à aménager, apprendre à écrire dans le tohu-bohu de la vie familiale, à conserver un haut degré d’immersion alors que le flux est constamment séquencé. C’est délicat pour moi, c’est très compliqué à vivre. Je n’ai pas trouvé encore de solution vraiment satisfaisante alors que lorsque j’étais seul, l’immersion était simple et profonde.

Par rapport à la horde et à son succès, c’est d’abord un soutien magnifique, qui porte et m’a conforté dans l’idée de suivre mon instinct, de ne tenir compte de rien d’autre que de ce qui me semble vital. J’ai toujours eu envie de faire de chaque livre un défi, d’essayer d’aller toujours au-delà du peu que je maîtrise. C’est ce que je fais pour les furtifs qui est un roman très ambitieux et dont la phase de recherche a été foutrement longue. C’est un livre qui a beaucoup plus de probabilités d’être raté qu’autre chose mais ça n’a pas d’importance : expérimenter et oser de nouvelles formes a une valeur en soi à mes yeux. Il en reste toujours une énergie précieuse. La notion de capitalisation des savoir-faire d’auteur ou du lectorat me semble bourgeoise et pitoyable. C’est concevoir l’écriture comme un métier, ce qui me fait vomir. Ce qui compte, c’est de créer à l’extrême frange de ce qu’on peut, tant qu’on en a la force. Ou sinon d’arrêter. Je pourrais assez facilement accumuler les romans en m’appuyant sur mes qualités de style ou mon imaginaire : à quoi bon ? Un livre doit être vital pour celui qui l’écrit ou ne pas exister, c’est ma conviction. Et je ne crois pas qu’on ait en soi plus de cinq ou six romans vitaux à écrire dans une existence d’humain.

 

A l’époque de la parution de La Horde, vous expliquiez que vous ne lisiez quasiment pas de sf, est-ce toujours le cas ? Vous avez sans doute rencontré beaucoup d’autres écrivains de sf depuis, est-ce que vous vous sentez proche de certains, que ce soit au niveau des influences, des discours ou des univers ?

 

Oui, je lis très très peu en général et très peu de SF donc, peut-être deux livres par an, et ce sont des livres d’auteurs amis ou des chefs-d’œuvres difficilement contournables. J’ai lu Ubik en 2011 par exemple, le recueil de la Volte sur le jardin schizologique, Léo Henry et c’est tout. J’ai lu le recueil de Lehman, que j’aime beaucoup, il y a deux ans, je vais lire Norbert Merjagnan, Claude Ecken, parce que ce sont des gens que j’apprécie. Je reconnais que c’est court !

Sur les proximités, je me sens proche de la belle génération humaniste de la SF française qui m’a précédé de dix ans et dont j’admire le goût, la sensibilité politique et la chaleur : Ayerdhal, Lehman, Bordage, Ecken notamment. J’aime beaucoup Catherine Dufour aussi, Sylvie Lainé ou Joêlle Wintrebert. Volodine m’a énormément appris. Et dans les petits nouveaux, Léo Henry et Jacques Mucchielli, qui ont écrit des nouvelles extraordinaires.

 

Une des choses qui m’a frappé dans le recueil, c’est l’aisance avec laquelle vous passez d’un genre à un autre, tout en gardant ce travail de la langue, ces jeux entre signifiant et signifié. Vous appréhendez l’écriture différemment selon que vous écrivez une nouvelle ou un roman ?

 

Oui, c’est très différent pour moi d’écrire une nouvelle ou un roman, en terme d’implication. Mes romans, je les prépare longtemps à l’avance et je mets trois ans à les écrire, en général (sur deux romans, difficile de généraliser, mais bon !) Ils vivent 6 ou 7 ans avec moi au final. Une nouvelle me prend un ou deux mois : c’est du blitzwriting. La nouvelle me sert à expérimenter des choses que je réutilise ensuite en roman : des concepts, des modes narratifs, des essais de style et de syntaxe comme le faseyage polychrone (jouer avec les temps de conjugaison dans la même phrase) dans la nouvelle sur le barf ou des salves poétiques comme dans El Levir ou le flottement je/tu dans Sam va mieux ou encore l’énonciation simultané par « affiche » comme dans So phare away. Il y a un côté plus ludique aussi, plus vif, dans la nouvelle.

 

A propos des différents genres auxquels on pourrait rattacher les nouvelles du recueil, est-ce que c’était un désir conscient de votre part d’expérimenter différentes façon de raconter une histoire ?

 

Oui, il y a des tentatives conscientes en terme de narration. La narration, c’est de l’architecture, elle en appelle d’abord au cerveau rationnel — d’où le fait que le scénario s’apprend mais qu’il est beaucoup plus difficile de former un écrivain ou d’inventer un style unique. Sur c@ptch@, qui est une nouvelle récente, j’ai voulu traiter la narration comme un flux de données hétérogènes. Sur Les hybres, j’ai souhaité conserver un mode de récit très classique, linéaire, subjectif à la première personne. Sur Sam va mieux, je voulais expérimenter la schizophrénie comme un dédoublement je/tu intérieur entrelacé et fluide, et je trouve le résultat très beau, beaucoup plus naturel que je ne l’avais espéré. Sur les Hauts-parleurs, je narre à la troisième personne, ce qui est rare chez moi, avec des plongées en première personne et des extraits de carnets. Tous ces choix sont « rationnels » au départ, ce sont des protocoles d’expérience. Alors que sur le style, je tente des choses plus instinctives, plus improvisées. La matière-mot réagit en retour, comme la terre du potier.

 

J’aimerais vous demander de revenir sur la genèse de quelques nouvelles, ce qui vous a poussé à les écrire : « Les Hauts Parleurs », « Les Hybres », « C@ptch@ », « Le bruit des bagues », « Annah à travers la harpe », « Aucun souvenir assez solide ».

 

Outch… Ce serait très long à expliquer. Je vais faire court !

Les hauts parleurs est un texte clairement politique et engagé qui voulait dire ceci : le lexique est potentiellement un nouveau marché pour le capitalisme mondial. La privatisation du langage sera tôt ou tard imaginée ou proposée par ceux qui ont déjà fait de la santé, de l’éducation, du sport, de l’art, de la rencontre amoureuse (meetic), de l’amitié (facebook)… une marchandise. La nouvelle est née le jour où France Telecom a racheté pour 6 milliard la marque « Orange » — puis nous a mitraillé pendant dix ans de pub pour l’ancrer en nous. J’adore la couleur orange, j’adore le mot Orange qui contient, l’or, l’ange, l’orage, la rage — et j’ai absolument détesté la privatisation de ce mot par une multinationale. Comme si on me volait le mot. Ça a déclenché la nouvelle. Je voulais aussi montré comment résister par les mots et par l’inventivité, comment on peut toujours résister, même à des lois absurdes. La dystopie, j’aime l’adosser à l’utopie.

Les hybres est une nouvelle écrite pour le catalogue d’exposition de Jean Fontaine, qui est un sculpteur que j’admire, devenu un ami. Elle est née des œuvres elle-mêmes et de ma fascination pour le travail de la terre et le feu qui céramifie. C’est la naissance aussi de l’idée des furtifs : des êtres métamorphiques autoconsistants.

C@ptch@ est une nouvelle très étrange, même pour moi, qui vient d’une réflexion que je mène sur la dématérialisation, le rapport rincé au corps et les capteurs. À la façon des aborigènes, je crois que la photo est un vol de l’âme et que la capture du poids, de l’odeur, du son, des traits d’un visage, d’une identité, trahissent une société qui se désincarne et nous vide de notre substance pour nous proposer une existence fluide et virtuelle, attirante parce que débarrassée des contraintes de l’existence charnelle : la durée, l’espace où l’on se tient, la lenteur, la douleur, des facultés physiques limitées. Nous naissons et croissons désormais à la frontière du réel et du virtuel qui n’est plus une limite externe mais une cloison qui se déplace en nous et dont nous avons à choisir quelle membre elle externalise, quelle faculté cognitive nous déléguons ou endossons.

Le bruit des bagues est de l’anticipation stricte sur le profilage identitaire et l’ultralibéralisme terminal, fondé sur la vente de soi. Une mise en scène du marketing de masse et de la soi-disant « personnalisation » des produits massifiés, qui aide à les assimiler.

Annah à travers la Harpe est un hommage à ma fille et une façon d’affronter sa mort potentielle, qui est le cauchemar récurrent d’un père ou d’une mère. C’est une nouvelle qui n’a pas été comprise je pense, ni par mes proches ni par une fraction des lecteurs, parce qu’elle pose la question du technococon, de la monade technique qui nous enveloppe et de la fermeture anthropotechnique qui est notre horizon aujourd’hui, surtout pour la jeune génération, dans un traitement symbolique et onirique. C’était ambitieux, bâtard et difficile. C’est typiquement le type de nouvelle non lissée qui accroche à la lecture à cause du raccord partiel des plans. Je l’aime bien pour ça.

Enfin, aucun souvenir assez solide est un hommage à une fille que j’ai aimée et qui m’a quittée brutalement. C’est un texte très autobiographique, intime, qui essaie au fond d’avouer ceci : le plus dur n’est pas d’être quitté, c’est de ne pas pouvoir s’appuyer sur un souvenir suffisamment solide de cet amour perdu pour vivre avec la rupture, derrière la rupture. C’est un texte sur l’oubli et la mémoire qui fuit, qui se défile, qu’on ne sait plus orpailler pour en conserver le gramme d’or qui sauve.

Dans les épreuves que j’ai lues la magnifique nouvelle « Une stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate » (ma préférée) s’appelait « Bébé Barf et le mû » dans le sommaire. Vous pouvez nous parler des deux titres différents ? Comment est née cette nouvelle ? Est-ce que vous l’avez écrit en même temps que La Horde, un épisode que vous comptiez intégrer au roman mais que vous avez laissé de coté ou pas du tout ?

 

Oui, ça devait s’appeler Bébé barf et le mû, mais mon éditeur trouvait ça enfantin. Bon… Alors j’ai voulu un titre aussi délirant que le texte, aussi dingue, pour compenser. Ce texte a été écrit avant la Horde, comme une anticipation de ce qui allait se passer à Alticcio. Je ne comptais pas l’intégrer au roman, non, ça restait un délire à part. Par contre, l‘architecture de la ville est reprise de la nouvelle, totalement.

 

Y-a-t-il des nouvelles pour lesquelles vous aimeriez approfondir l’univers, que ce soit dans de futures nouvelles ou un roman ?

 

Non, pas dans un roman a priori, j’aurais l’impression de me répéter mais dans d’autres champs artistiques, oui. Une BD, une série TV, un film ou un jeu vidéo, ça je le pourrais. À mes yeux, c@ptch@ ferait un excellent jeu vidéo, avec un double univers d’évolution, virtuel et réel et un gameplay sur la capture et la furtivité. So phare away pourrait être très beau en court-métrage d’animation ou en BD, tout comme El Levir ou Annah. Sam va mieux, je le verrais bien en film réaliste. Aucun souvenir assez solide (la nouvelle) est une matrice d’histoires potentielles, qui pourrait servir de ferment à une série TV. Les prolongements d’une nouvelle sont multiples car c’est une forme elliptique qui porte à l’imaginaire.

 

Vous avez une nouvelle préférée, ou une nouvelle qui vous tient particulièrement à cœur que vous aimeriez mettre en avant ?

 

La plus belle à mes yeux, parce que la plus fraîche et la plus lâchée, la plus vitaliste et la plus joyeuse aussi, et parce que le barf est la matrice de Caracole et des furtifs, c’est une stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate. Elle est assez difficile à lire et peut rebuter à l’entame mais elle mérite qu’on s’y accroche — et la fin, je l’adore. Je suis très attaché aussi à So phare away pour l’écriture et la poésie de l’univers. L’impression de faire exister ex nihilo un monde, c’est la plus belle des sensations.

 

Est-ce que vous pouvez nous parler plus en détails de la polyphonie dans vos écrits, ou ce que vous appelez polyphrénie dans l’entretien avec Mathieu Potte-Bonneville du numéro d’Europe consacré à Gilles Deleuze ? Voici comment vous le définissez : « La polyphonie narrative, que j ’appelle pour mon compte polyphrénie (parce qu’elle opère comme une schizophrénie démultipliée, une vraie prolifération des points de vue sur le récit), cette polyphrénie signifie qu’on peut en finir, et avec le narrateur omniscient et avec le narrateur unique, si rassurant, qui impose sa vision et nous monologue le monde. »

 

C’est très simple : je ne crois plus, en narration, au point de vue subjectif unique sur le réel. Je crois que la première règle d’une écriture politique ouverte est d’offrir plusieurs points de vue sur la même réalité, et de les faire éprouver aux lecteurs. Je pense que ça enrichit considérablement l’approche d’un univers et le ressenti du lecteur en évitant de le piéger dans une seule vision du monde. C’est un choix philosophique et politique qui crée une intranquillité et aiguise l’intelligence de celui qui lit et qui doit se former une image et une opinion à partir d’axes de perception divergents. C’est très exigeant à écrire, bien sûr.

 

Je viens de relire La Horde pour la cinquième ou sixième fois, je ne sais plus… Après huit ans je suis toujours emporté et ému par les mêmes passages, la présentation de Caracole à l’Escadre Frêle, le combat de Erg face à Silène, la flaque de Lapsane, la Tour Fontaine, le Corroyeur, Alticcio, le duel de Caracole, Norska et tout ce qui se passe ensuite…. Quel est votre passage préféré de La Horde, si vous en avez un ? Personnellement, j’en ai beaucoup, mais je crois que si on me mettait un pistolet sur la tempe en me forçant d’en choisir un seul, je finirai par hésiter entre la fin de Golgoth et les dernières apparitions d’Aoi…

Je peux juste vous dire ce qui me fait pleurer si je le relis : la mort de Golgoth, l’épreuve de la Strace avec ce moment où Golgoth petit se fait râcler sur une centaine de mètres avant de se redresser et de renverser la traceuse, cette traceuse qu’on retrouve à la fin et qui continue indéfiniment de tourner devant soi parce qu’elle est la quête même, l’autodépassement dans sa pureté. Et la traversée du mur du vent par l’autour, sur le pilier Brakauer. Si je ne devais garder qu’une scène, je garderais l’autour. C’est un talisman personnel. C’est la première scène que j’ai imaginée quand j’ai conçu la Horde et elle compacte à elle seule tout ce que j’ai voulu faire : franchir un mur immatériel, le mur qui fait entrer une pièce d’art (un texte) dans la vie.

 

Vous pouvez nous parler un peu de l’éventuelle suite de La Horde ? J’adorerai en savoir plus sur l’Hordre, La Poursuite, La Pragma, les Fréoles, ou Amor Fati par exemple… Retrouver Te Jerkka ou Ne Jerkka…

 

Je peux juste dire que la Horde avait été dès l’origine conçue comme un dyptique et que la trame du tome II est en moi depuis dix ans. Je ne sais pas si j’aurais le courage de l’écrire, de replonger trois ans. Le tome II est celui de la troisième métamorphose de l’esprit telle que Nietzsche l’a décrite, celle de l’enfant qui crée. Il placera le vent bouclé, les chrones (autochrones et antéchrones) et le vif au cœur du livre. Surtout il me demandera une vraie maturité que je n’ai pas puisque ce tome entend aborder l’art (notamment l’écriture, par les glyphes) comme création de blocs de vie autosuffisants. C’est l’énigme de tout artiste : comment faire consister un bloc de mots, un trait et une couleur, tout seul, au point que l’œuvre vive seule et libère à chaque vision, à chaque audition, à chaque lecture cette puissance de vie encapsulée, bouclée. C’est mon extrême-amont à moi.

 

Quelles sont les dernières nouvelles concernant l’adaptation de « La Horde du Contrevent » ?

 

Bonnes. Les premières versions du scénario existent et sont très fidèles au livre. Jan Kounen et Marc Caro sont prêts. Un studio japonais va coproduire. Reste à finaliser les financements, chemin de croix de tout film !

 

Vous pouvez nous donner des infos sur le projet des « Furtifs » ?

 

Ce roman sera mon troisième. J’ai écrit 20 pages tout récemment. Enfin ! Après un an et demi de recherches sur carnet et sept ans de maturation, je peux enfin dire que le roman est commencé. Un extrait du chapitre 1 paraîtra d’ailleurs dans la Quinzaine Littéraire cet été. Je pense que vous pourrez le lire achevé dans trois ans, si tout va bien !

 

 

Alain Damasio sur le site de La Volte

Le site de Jean Fontaine

Chronique du recueil « Aucun souvenir assez solide »

 

juin 6

Ce n’est pas neuf, ça a fait le tour d’internet en 2010, mais je pense que c’est une bonne manière de rendre hommage à un des derniers géants de la SF américaine… Il ne reste plus que Jack Vance maintenant…

Adieu Mr Ray Bradbury

 

mai 31

 

J’avais presque oublié Systar et son superbe blog que je consultais régulièrement à une époque, mais la lecture de sa postface dans « Aucun souvenir assez solide » d’Alain Damasio me l’a rappelé avec fracas. J’ai eu envie de lui poser quelques questions, d’en savoir un peu plus sur lui, et de le faire découvrir aux lecteurs de Unwalkers.

(D’autant plus que ça me permet de rappeler la rencontre avec Alain Damasio à ne pas manquer, le vendredi 8 juin à 18h00, à la librairie Compagnie à Paris, rencontre durant laquelle nous aurons le plaisir d’assister à une discussion Damasio / Systar.)

Place à l’entretien et encore un grand merci à Systar !

 

 

Est-ce que vous pouvez vous présenter pour ceux qui ne vous connaissent pas encore ? Votre parcours, votre blog…

 

 

J’ai 26 ans, j’ai fait des études de lettres et de philosophie à Paris de 2002 à 2008, années au terme desquelles je suis devenu professeur de philosophie en lycée. Pendant la prépa, j’avais laissé de côté d’anciennes amours pour la science-fiction, auxquelles j’ai pu revenir en 2005, notamment par la découverte des romans de Maurice G. Dantec, achetés un peu par hasard en librairie, parce que les 4èmes de couverture de Babylon Babies et de Villa Vortex m’avaient attiré.

A ce moment-là, il y avait sur internet un certain nombre de gens cultivés qui avaient eu une bonne idée: utiliser le format et les possibilités du blog, initialement conçu pour favoriser la production de « journaux extimes » chez les adolescents, afin d’en faire un site internet à vocation littéraire, accessible et interactif. Pour me lancer, j’ai choisi la plate-forme Hautetfort en voyant ce que réussissaient à y faire, dans ce genre-là, Stalker, et bien sûr Transhumain, mais aussi quelques autres.

Comme j’avais de nombreux centres d’intérêt – la littérature « blanche », la science-fiction, mais aussi la philosophie, notamment la philosophie de la religion, et le basket-ball – et l’envie d’écrire sur tout cela à la fois, j’ai fait « Systar ». Systar est une contraction de « system » et « star », les deux concepts capitaux d’un des livres de philosophie qui m’ont le plus marqué: L’Etoile de la rédemption, de Franz Rosenzweig.

J’ai publié sur ce blog pendant quelques années, tant que j’ai eu l’impression d’avoir des choses à dire, en suivant un principe implicite: « aussitôt lu/pensé, aussitôt commenté/écrit, et publié ». A la faveur des rencontres qu’a rendues possibles ce blog, il m’est arrivé par la suite de collaborer à différents sites (Surlering, ActuSF, Actu-philosophia).

 

 

Est-ce que vous pouvez nous parler de votre rencontre avec l’oeuvre d’Alain Damasio ? Vous l’avez découvert avec « La Zone du Dehors » ou avec « La Horde du Contrevent » ?

 

 

J’ai découvert l’oeuvre d’Alain Damasio par La Horde du Contrevent, via un article de présentation qu’avait fait Olivier Noël. C’est un livre que je n’ai pas lu immédiatement: je l’avais emmené à la plage, une année, mais il soufflait tellement de mistral que j’avais été découragé de le lire cet été-là. J’avais rapporté l’exemplaire à la bibliothèque où je l’avais emprunté, gorgé de sable. Une lecture de La Horde rendue impossible par le vent lui-même, donc…

La véritable découverte s’est faite à Paris, vers 2006-2007. Je me rappelle d’intenses joies de lecture, éprouvées avant même toute velléité d’analyse philosophique ou stylistique, et de la puissance qui se dégageait de l’ensemble. Il a d’emblée fait partie d’un petit groupe de romans « monstrueux » que je constitue peu à peu dans ma bibliothèque, avec Villa Vortex de Dantec et La fosse de Babel d’Abellio, lus peu de temps auparavant.

 

 

Que diriez-vous à quelqu’un qui n’a pas encore lu « La Horde du Contrevent » ou « La Zone du dehors » ?

 

 

« C’est de la SF bien écrite. » ;-)

Sans doute aussi ce que j’ai déjà dit un certain nombre de fois en faisant découvrir la prose d’Alain Damasio à mes ami(e)s: La Horde du Contrevent est un livre qui a façonné une partie de ma vie, et qui m’a obligé à penser différemment. Je m’explique, afin ne pas paraître inutilement grandiloquent: cela n’a pas déterminé les événements concrets qui ont eu lieu ces dernières années, mais cela a donné à ceux-ci, et notamment à mes grandes amitiés (avec Transhumain et Shalmaneser, surtout), une sorte de patine, de liant supplémentaire, de couche de sens inédite.

Ma façon de penser a été influencée par ce livre, également: mon point de départ (et d’arrivée…), philosophiquement, est l’individu. Même si je n’ignore pas la vigueur des critiques, qu’elles soient métaphysiques, éthiques ou politiques, adressées à l’individualisme, je ne sais pas trop quoi faire (à part me méfier…), à titre personnel, d’un discours ou d’un livre qui ne ferait pas de place à l’individu, à sa consistance, à son identité, à sa valeur politique et morale. Si Alain m’a apporté quelque chose, c’est sans doute une re-dynamisation, ou une remise en vibration, de cette instance de l’individu: avancer peupler de tous les siens, trouver dans le sentiment du lien organique de quoi survivre à tous les effondrements possibles, trouver dans l’immanence d’une relation amicale, fraternelle, aimante, des ressources de sens et de courage, ce sont des choses que La Horde a activées en moi d’une manière inédite. Des pensées de la relation, du mouvement, il y en a depuis qu’il y a de la pensée tout court, sans doute. Mais dans La Horde, cette pensée-là vibre d’une manière bouleversante et bien particulière.

Pour La Zone du Dehors, qui est un livre beaucoup plus « démonstratif », je crois que je mettrais en avant la dimension antitotalitaire du livre (pour retrouver, du même coup, mon concept d’individu, ce grand absent des idéologies totalitaires…). Par là, je veux dire que la dénonciation des politiques totalitaires, outre sa salubrité immédiate évidente, permet toujours, en creux, de redécouvrir une pensée de l’humain, de la vie véritablement digne, de l’aptitude à tenir debout: c’est donc une manière à part entière de réfléchir, de philosopher, au moins autant qu’un acte militant. On y retrouve nécessairement une défense de la langue, comme garante de la richesse du monde vécu et de la liberté, un plaidoyer pour le singulier, et des techniques efficaces pour détecter et rejeter les formes de pouvoir mortifères et la servitude volontaire. Et dans la Zone s’ ajoutent, à ces vertus bien connues du roman antitotalitaire, quelques images persistantes, ne seraient-ce que ces fameux tigres pourpres, que je crois très riches de sens, et annonciateurs de beaucoup de moments « félins » dans les textes ultérieurs d’Alain Damasio.

 

 

Vos articles sur « La Horde du Contrevent » et « So phare away » sont impressionnants, je me souviens les avoir lus à l’époque, et je me souviens avoir été fasciné par la richesse de l’analyse. Je pense que vos articles et ceux du Transhumain sont les plus poussés en ce qui concerne le style et les références d’Alain Damasio. Je vais vous poser une question que je pourrais aussi poser au Transhumain : combien de temps mettez-vous pour écrire de tels articles ? Comment travaillez-vous ?

 

 

« Les plus poussés », je ne sais pas. Il y a eu énormément de choses écrites, sur et à Alain, à propos de ses livres, des interprétations très personnelles, des discussions philosophiques de très haut niveau… Simplement elles n’ont pas été diffusées. Ce que m’a révélé l’expérience du blog, c’est qu’il faut oser écrire et publier, s’entraîner. Peu importe que la pensée ne soit pas parfaite, qu’elle soit discutable (je ne suis pas certain, si je relisais tous mes articles de blog, que je les assumerais tous, sauf à les remanier de fond en comble); l’essentiel est de tenter, en cherchant toujours à dire quelque chose de vrai. A l’usage, on se découvre un petit public d’habitués, content de venir butiner dans nos articles pour faire son propre miel, et les auteurs sont parfois d’autant plus motivés à produire des récits de haute tenue qu’ils voient, par le biais de ces articles, qu’ils ont des chances d’être lus précisément, et de trouver des interlocuteurs enthousiastes et de bonne foi.

Il est vrai, ensuite, qu’en l’espace de deux ou trois années, il y a eu, pour moi-même, pour Olivier (Transhumain) et quelques autres complices, une sorte d’envie collective d’aller y voir de très près dans les romans que nous aimions, et de les commenter en ne nous interdisant absolument aucun emprunt pour élaborer nos grilles d’interprétation: philo, théologie, psychanalyse, tout était mobilisable pour parler de littérature.

Par exemple, dans les articles que vous citez, c’était pour moi une évidence d’établir un passage permanent entre le style (les techniques littéraires liées au son, aux rythmes, à la syntaxe, le choix des images…) et l’ontologie (la théorie de ce qui est, l’enquête sur la nature de ce qui est) que semble suggérer le récit. L’idée forte, c’était de suggérer que lorsqu’un roman d’imaginaire est riche, on n’est plus dans le simple divertissement, on est directement soudé au réel lui-même et invité à le penser; qu’écrire par métaphores, c’est faire quelque chose au réel lui-même (le révéler, l’enrichir, le déformer, le construire, comme on voudra).

Cela donne ces articles écrits souvent assez vite (celui sur le style dans La Horde est une version un peu étoffée d’un simple post que j’avais fait sur le forum d’ActuSF, au cours d’une de ces interminables discussions qui peuvent avoir lieu sur le « style » en SF…), dans l’énergie du moment.

Les textes publiés sur le blog, souvent, avaient une genèse assez simple: une idée apparaissait, faisait son chemin quelques jours, puis subitement je passais à l’écriture, et c’est au fil de l’écriture que, souvent, cette idée germait et en appelait d’autres. Maintenant, je suis un peu plus prudent, j’écris et je poste moins vite.

Mais la méthode était relativement simple, et je l’applique encore parfois: je prenais les moments que je préférais dans un roman, je les extrayais (souvent en les recopiant), et ensuite je me demandais ce qui avait pu relier, souterrainement, par-delà la simple narration, ces différents moments forts du roman. Là, je reconstituais une sorte d’unité du livre, composée de l’ensemble de ce que, au fil de la lecture, j’avais estimé être ses « hauteurs ». Ensuite, il y avait un travail de mise en relation avec des notions de philosophie, avec quelques problématiques littéraires bien repérées depuis mes années de dissertation littéraire, jusqu’à ce qu’émerge une hypothèse d’interprétation forte, que je suivais lors de la rédaction, tout en laissant parfois le texte « s’écrire tout seul ». Vous avez un bon exemple de ce processus dans l’article consacré aux Tours de Samarante de Norbert Merjagnan, ou dans celui portant sur Grande Jonction de Maurice G. Dantec.

 

 

Comment s’est décidée cette postface pour le recueil « Aucun souvenir assez solide » d’Alain Damasio ? Comment avez-vous appréhendé l’écriture de cette postface ?

 

 

J’ai appris, un vendredi midi, par Mathias Echenay, que c’était moi qui devais « m’y coller », alors que je venais de demander à Transhumain, deux heures auparavant: « Au fait, c’en est où, le projet de recueil d’Alain? ». Dans l’après-midi, Alain m’envoya un mail qui allait dans le même sens. Je vous laisse le soin de demander à l’auteur et à l’éditeur pourquoi leur choix s’est porté sur moi pour rédiger une postface.

L’idée était de commenter le recueil en mettant l’accent sur la présence d’éléments philosophiques. C’était intéressant, dans la mesure où les références privilégiées d’Alain Damasio ne sont pas tout à fait les miennes (monade vs nomade, pour faire vite!), et où j’ai donc eu à commencer par un petit « dépaysement » en me replongeant dans Deleuze, par exemple.

La postface a été écrite avec un sentiment d’urgence, l’envie de rendre quelque chose de convenable en temps et en heure. J’ai commencé par quelques lectures et relectures roboratives des auteurs de philosophie préférés d’Alain – Nietzsche, Deleuze, Sloterdijk… – en même temps que je découvrais, au fur et à mesure, les dix nouvelles. La lecture de philosophie pure a donné le climat général de l’écriture, et certaines grilles d’analyse importantes (même si le lecteur a échappé à des développements interminables sur la philosophie du jeu, le thème du « jeu du monde », et sur la théorie aristotélicienne du mouvement!); et chaque nouvelle, annotée dans les marges, son lot de petites remarques, parfois fécondes (le gambit, par exemple), parfois abandonnées.

Peu à peu, les deux champs – textes d’Alain, philosophes de référence – ont convergé.

Ensuite, j’ai pris la décision de parier sur l’unité du recueil, et de commenter les nouvelles dans l’ordre qui servirait le mieux la démonstration que je voulais proposer, le but de celle-ci variant parfois, au fil de l’écriture de C@PTCH@ notamment… Le risque était d’écraser l’originalité et la valeur propres à chaque nouvelle. Mais j’ai pris le parti de tenter l’exercice de conciliation entre l’unité du propos, et l’attention aux qualités propres à chaque nouvelle.

Voilà, maintenant vous savez comment, après les dix bouteilles de Bord(amasi)eaux, c’est moi qui ai le plaisir de servir au lecteur un (Syst)Armagnac…

 

 

Est-ce que c’est quelque chose que vous aimeriez refaire ? Si oui, quels sont les auteurs qui vous tenteraient ?

 

 

Oui, car c’est toujours une bonne chose de travailler, et d’écrire un peu. A fortiori quand cela donne l’occasion, pendant quelques semaines, de faire circuler à hautes intensité et vitesse les images, les concepts, les questions, comme s’il s’agissait d’une démarche universitaire.

Le commentaire est par ailleurs un exercice passionnant, et donne l’occasion à des discussions privilégiées avec l’auteur commenté. On se trouve très proche du geste créateur, on croirait presque en saisir les clés, avant de comprendre que cette proximité est trompeuse, et qu’elle ne nous révèle finalement pas ce qui fait que Damasio, par exemple, écrit du Damasio!

Les auteurs que je prendrais plaisir à commenter: sans doute Stéphane Beauverger, Norbert Merjagnan, David Calvo, Fabrice Colin, Mélanie Fazi, Jérôme Noirez… mais il me semble qu’il faudrait demander à tous ces auteurs s’ils seraient d’accord pour laisser leur oeuvre être barbouillée d’autant de jargon philosophant qu’il peut y en avoir dans le « Portrait de Damasio en aérophone »!

Je veux bien également repostfacer Damasio, mais vu son rythme d’écriture, le prochain recueil de nouvelles ne devrait être lisible que vers 2025…

 

 

Quelle est votre nouvelle préférée du recueil ?

 

 

« Sam va mieux »: à la relecture, c’est celle dont le sens et les sensations s’épanouissent le mieux, en moi. Il y a un ancrage historique, une thématisation de la ville après la « mort de Dieu », et c’est aussi l’un des textes où Alain mobilise de la manière la plus touchante ce thème de la paternité qui rend vivant. Il est très significatif de ce Damasio différent des romans que, justement, Aucun souvenir assez solide permettra aux lecteurs de découvrir, tout en maintenant l’inventivité, la générosité verbales auxquelles ils sont habitués.

Mention spéciale, également, pour la jubilation éprouvée en découvrant la « stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate »…

 

 

Vous n’avez jamais été tenté d’écrire de la sf, des nouvelles ou un roman ?

 

 

Si, si, il y a un projet de roman, et quelques idées de nouvelles plus ou moins abouties… C’est une espèce de serpent de mer, en fait, qui dure depuis trois ou quatre ans. J’ai beaucoup lu pour préparer, j’ai, en gros, l’univers et l’intrigue en tête, mais ensuite il faudrait écrire réellement, et surtout être certain de la cohérence du projet.

 

 

Vous avez écrit sur Alain Damasio, sur Christopher Priest, sur David Calvo, mais aussi sur Antoine Volodine, Edmond Jabes, Pierre Michon ou Don De Lillo, quels sont les auteurs qui vous ont le plus marqué en tant que lecteur ?

 

 

Question difficile… Limitons-nous à la fiction, et à des auteurs qui m’ont donné le sentiment qu’à les lire je « grandissais », ou qui ont marqué des moments particulièrement forts et heureux. Il y a tous ceux que vous citez (Volodine, Michon, essentiels!), je peux leur associer Maurice Dantec, Raymond Abellio, Michel Houellebecq, Thomas Pynchon, mais aussi Peter Handke, Broch, Mann, Musil, Witkiewicz, Céline, Gracq (lectures qui ne sont pas encore terminées, d’ailleurs…!); en SF « pure », Frank Herbert, John Brunner, Dan Simmons, Ursula Le Guin, Norman Spinrad, Michel Jeury…

 

 

Vous avez cité quelque fois « La forêt d’Iscambe » de Christian Charrière, on m’en avait parlé il y a quelques années mais je n’ai pas pris le temps de le lire, je peux vous demander ce que vous en avez pensé ?

 

C’est un petit bijou, écrit par quelqu’un qui a fait de la fantasy sans doute sans se préoccuper du genre qu’il était en train d’aborder… Vous lirez avec ce roman des pages flamboyantes, en termes de style, vous rirez sans doute aussi. Si d’autres auteurs de fantasy français veulent tenter de prolonger la chose, avec le même niveau d’exigence stylistique, qu’ils ne se gênent surtout pas!

C’est aussi un roman que j’aime faire découvrir, il a des aspects émouvants, ne serait-ce que ce côté météoritique: « j’ai fait de la fantasy dans mon coin, à ma sauce, sans peut-être même savoir que c’était ou que ça deviendrait de la fantasy. », comparable, pour la science-fiction, à L’étoile de ceux qui ne sont pas nés, de Franz Werfel.

 

 

Est-ce que vous connaissez Fredric Jameson et ses livres « Archéologies du futur, le désir nommé utopie » et « Penser avec la science-fiction » ? Si oui, qu’en pensez-vous ?

 

 

J’ai lu  « Penser avec la science-fiction »  il y a trois ou quatre ans ; à l’époque, j’avais un vague projet d’essai, ou à tout le moins d’un écrit un peu ample, pour continuer la théorisation de la science-fiction, dans le sillage de quelques bons théoriciens. Le projet consistait à prendre quelques grands romans significatifs, et à demander, au fil de leur lecture: « Que signifie penser dans la forme d’un monde? Pourquoi solliciter un objet aussi gigantesque (qui d’ailleurs n’est pas un objet, mais ce qui fait qu’il peut y avoir des objets…) pour penser? Quels sont les résultats spécifiques d’une telle méthode du monde? » Le projet a été délaissé, il est resté quelques bons souvenirs de lectures préparatoires…

Le livre de Jameson m’avait plu, il m’avait donné envie de lire Dick davantage que je ne l’avais fait; je me rappelle quelques stimulantes analyses d’inspiration structuraliste. Bizarrement, Archéologies du futur attend toujours d’être lu, sur l’une de mes étagères…

Mais en fait de théorie de la SF, Jameson m’a moins marqué que Guy Lardreau, dont le Fictions philosophiques et science-fiction est passionnant, très dense, et mériterait sans doute une prolongation en forme à la fois d’hommage et de discussion serrée.

 

 

Qu’est-ce que vous lisez en ce moment ?

 

 

En roman: Le mage de John Fowles, Le temps où nous chantions de Richard Powers, La Grande Porte, de Fred Pohl.

En philosophie: Hans Blumenberg, Merleau-Ponty, Sloterdijk (mon coup de coeur de ces derniers mois!), Allan Bloom; et tout un tas de livres divers, sur la religion, le désenchantement du monde, l’histoire de l’Occident, et même Le nouvel esprit du capitalisme, de Boltanski et Chiapello, que je citerai en conclusion de votre interview pour faire plaisir à Alain Damasio!

 

 

mai 27

Comme j’ai beaucoup aimé « The Rook », j’ai eu envie de poser quelques questions à Daniel O’Malley qui a eu la gentillesse de prendre le temps de me répondre. Encore une fois : Thank you Mr O’Malley !

Je vous laisse la bande annonce du livre, en anglais je sais, mais allez, un petit effort… Enjoy !

 

 

 

 

Est-ce que vous pouvez vous présenter pour les lecteurs français qui ne vous connaissent pas encore ? Votre travail, votre parcours…

 

Je m’appelle Dan O’Malley, je vis à Canberra (Australie). J’ai vécu en Australie jusqu’à 17 ans, ensuite j’ai habité à Londres pendant six mois durant lesquels j’ai enseigné l’anglais dans une école. Plus tard, j’ai étudié l’histoire internationale à l’université du Michigan et l’histoire médiévale européenne à l’université de l’Ohio. Durant mon dernier jour à l’université de l’Ohio, j’ai commencé à écrire un roman qui allait devenir The Rook. Aujourd’hui je travaille pour le Bureau de le Sécurité des Transports Australiens, en tant qu’un des responsables des médias.

 

J’ai lu la Big Idea sur le site de John Scalzi Whatever, dans laquelle vous parlez en détail de l’idée à la base de « The Rook », pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

 

The Rook parle d’une femme qui se réveille dans un parc de Londres sans aucun souvenir de qui elle est. Elle est entourée de cadavres. Elle trouve une lettre dans sa poche lui expliquant qui elle est, et ce qu’elle doit faire. Au bout du compte elle finit par faire semblant d’être elle-même, et c’était pour moi l’idée principale du roman. Je me demande parfois comment quelqu’un pourrait facilement prendre ma place, pourrait faire semblant d’être moi ? Ils devraient savoir tout de moi, pas seulement où je vis, ce que je fais comme travail, mais aussi tous les petits détails me concernant. Comment je prends mon café (café au lait et sucre). Comment je réponds au téléphone. Ils devraient vraiment tout savoir à l’avance, c’est de là que vient l’idée de The Rook.

 

Sur votre site vous parlez de la genèse du roman, de « l’incident de l’ordinateur portable » et de votre séjour à Providence. Je suis un grand admirateur de Lovecraft, un de mes rêves est d’avoir la chance de visiter Providence et la maison de Lovecraft… Bref, est-ce que vous pensiez à Lovecraft en écrivant le premier jet de « The Rook » à Providence ?

 

J’avais absolument HP Lovecraft en tête quand je vivais à Providence. J’habitais dans le quartier de College Hill, un quartier de Providence où Lovecraft a passé beaucoup de temps. J’étais membre de la bibliothèque Athenaeum (Lovecraft y passait également beaucoup de temps), et je suis allé à une soirée dans une maison où Lovecraft a vécu un moment. Ce coin de Providence est vraiment beau, avec une vraie atmosphère. On voit où Lovecraft a puisé une grande partie de son inspiration.

 

J’aime beaucoup de choses dans « The Rook », premièrement les noms et les personnages. Comment avez-vous trouvé ces superbes noms tels que Myfanwy, Gestalt, Granchester, the Checquy, the Rookery, Heretic Gubbins, the « Wettenschappelijk Broederschap van Natuurkundingen, » Alrich, Croatoan (c’est la colonie perdue de Roanoke non ?), Shantay Petoskey… ?

 

Les noms sont parfois faciles et parfois difficiles pour moi. Je les emprunte souvent à des personnes que je connais. Myfanwy est le prénom d’une fille qui habitait de l’autre coté de ma rue. J’ai toujours aimé ce prénom, je le trouve intéressant et inhabituel. J’ai aussi utilisé le prénom de la vraie sœur de Myfanwy, Brownyn, pour le prénom de la sœur dans le livre. J’ai enseigné à une fille appelée Shantay, et travaillé avec une femme dont le nom de famille était Alrich. Je devais utiliser Gestalt parce que ça signifie quelque chose qui est plus grand que la somme de ses parties. Parfois je vais choisir un nom simplement parce qu’il sonne bien comme « Heretic Gubbins ».

 

Ingrid et Myfanwy sont excellentes, comme Shantay, tous les personnages sont vraiment détaillés et complexes en fait, pourquoi avoir choisi un personnage principal féminin ?

 

Je savais que le personnage principal de The Rook (qui souffre d’amnésie) découvrirait avoir hérité d’un grand pouvoir. Pas seulement un pouvoir surnaturel, mais aussi de l’autorité. J’ai réalisé alors que je n’avais pas beaucoup lu à propos de beaucoup de femmes commandant et contrôlant d’autres personnes. J’aimais l’idée que cette héroïne soit capable de donner des ordres et de commander des soldats.

 

Comment avez-vous eu l’idée de Gestalt, un esprit vivant dans quatre corps différents ?

 

L’idée de Gestalt m’est venue en aidant un ami à déménager. Je montais et descendais et montait et descendais ces longs escaliers, portant des meubles et autres, et je me suis dit « ce serait tellement plus facile si j’avais plus qu’un seul corps » et c’etait ça ! J’ai presque fait tomber la télévision, j’étais tellement excité par cette idée.

 

Comment avez-vous eu l’idée des Grafters ? Est-ce que vous avez eu des mauvaises expériences, des mauvais souvenirs avec des Belges ?

 

Non, j’aime bien les Belges ! Je voulais que mes méchants soient proches de l’Angleterre, pour qu’ils puissent traverser facilement la Manche, mais je ne voulais pas qu’ils soient Français, parce que j’ai déjà beaucoup d’idées concernant la Checquy et la France (qui apparaitra dans les prochains livres). Je voulais aussi qu’ils soient vraiment compétents, et j’ai toujours considéré les Belges comme étant très qualifiés.

 

Une autre chose que j’aime beaucoup dans votre roman est l’humour, le coté comique de plusieurs passages du livre. J’en ai parlé dans ma chronique, le passage du canard ou du dragon sont vraiment hilarants. Je ne sais pas si vous avez déjà lu des romans de Donald Westlake, mais les passages comiques de « The Rook » m’ont un peu fait pensé à son écriture.

 

Je n’ai lu aucun livre de Mr Westlake, mais je vais sûrement y remédier. C’est parfois difficile de trouver l’équilibre, de créer un bon mélange d’humour, d’horreur et d’action.

 

Quels sont vos auteurs préférés ? Ou les auteurs qui vous ont le plus influencés ?

 

Il y en a beaucoup, c’est difficile à dire. Je suis un grand admirateur de China Mieville, Je le respecte pour toutes les idées qu’il met dans ses livres. Brian Michael Bendis, qui écrit des comics, écrit avec beaucoup d’humour et des dialogues très intelligents, je peux relire son travail encore et encore. Terry Pratchett est peut être mon écrivain favori, j’aime ses livres pour leur humour et leur intelligence.

 

A part « Willow », quels sont vos films préférés ?

 

Mon film préféré absolu est Rob Roy, avec Liam Neeson, Jessica Lange et Tim Roth. Il possède les meilleurs personnages, le meilleur méchant, et il est magnifique à regarder. J’aime aussi comment tout le monde a l’air sale et miteux. J’en ai assez des films historiques où tout le monde a l’air de sortir de la douche.

 

Est ce que vous savez si un éditeur français est intéressé par « The Rook » ?

 

Oui ! On est en train de régler les détails, et je suis très excité.

 

Est-ce que vous pouvez nous parler de vos projets ? Sur votre site, vous parlez d’un roman se déroulant dans l’Empire Ottoman, est-ce que vous avez lu « La Religion » de Tim Willocks ?

(http://www.goodreads.com/book/show/489936.The_Religion)

 

Je travaille sur plusieurs projets actuellement, j’aime ça parce que si je suis bloqué sur un, je peux juste passer à un autre. Je m’intéresse particulièrement à l’Empire Ottoman (bien que je n’ai pas lu La Religion… pas encore). Cependant, en ce moment je me concentre sur la suite de The Rook.

 

Est-ce que vous pouvez nous donner un avant-goût de ce que Myfanwy va vivre dans le futur ? Est-ce qu’on va en savoir un peu plus à propos d’Alrich ? Je suis curieux…

 

Désolé, je travaille encore sur la suite de The Rook maintenant, et je ne veux rien révéler (surtout parce que je pourrais le changer, et alors avoir l’air ridicule). Je veux cependant passer plus de temps avec Alrich, il est très mystérieux, et c’est vraiment fun d’écrire sur lui.

 

 

Le site de Daniel O’Malley

mai 27

I really had a huge pleasure rading Daniel O’Malley’s first book « The Rook », the mix of fun, spy novel and magical elements worked so well in this story that I wanted to know a little more about the author. He has been kind enough to accept an interview by mail, thank you Mr O’Malley for your time and your answers.

Here is the  book trailer, and below it, you’ll have the interview… Enjoy !

 

 

 

Can you introduce yourself for the french readers who don’t know you yet ? Your career, your work…

 

My name is Dan O’Malley, and I live in Canberra, Australia. I lived in Australia until I was 17, and then I moved to England for half a year to teach at a school in London. Then I studied world history at Michigan State University and medieval European history at Ohio State University. On my last day at Ohio State,I started writing a novel that would become The Rook. Now I work for the Australian Transport Safety Bureau, where I am one of their media people.

 

I read the Big Idea on John Scalzi’s Whatever where you talk in details about the idea that spawned « The Rook », can you tell us a little more about it ?

 

The Rook is about a woman who wakes up in a London park with no memory of who she is. She is surrounded by dead bodies. She finds a letter in her pocket that explains who she is, and what she must do. Eventually, she ends up masquerading as herself, which was, for me, the big idea of the novel. I sometimes wonder ‘how easy would it be for someone to take my place, to masquerade as me ?’ They would need to know everything about me – not just where I live and what I do for work, but all the little details about me. How I take my coffee (white with sugar). How I answer the phone. They would need to really plan ahead, and that’s where the idea for The Rook came from.

 

On your website, you wrote about the genesis of the novel, about « the laptop incident » and about your time in Providence. I’m a huge fan of Lovecraft, one of my dream is to have one day the chance of visiting Providence and Lovecraft’s house… Anyway, did you think about Lovecraft while you were writing the very first draft of « The Rook » in Providence ?

 

HP Lovecraft was absolutely in my mind when I lived in Providence. I was living in the College Hill area – a part of Providence where HP Lovecraft spent a lot of time. I was a member of the Athenaeum library (which Lovecraft spent a lot of time at), and I got to go to a dinner party at a house where Lovecraft had lived for a while. That part of Providence is beautiful, but also very atmospheric. You can really see where Lovecraft got a great deal of his inspiration.

 

There are a lot of things I like in « The Rook », the first thing is the names and the characters. How did you come with so great names as Myfanwy, Gestalt, Granchester, the Checquy, the Rookery, Heretic Gubbins, the Wettenschappelijk Broederschap van Natuurkundingen, Alrich, Croatoan (isn’t it the lost colony of Roanoke?), Shantay Petoskey… ?

 

Names are sometimes easy and sometimes difficult for me. Often, I will borrow them from people I know. Myfanwy is the name of a girl who used to live across the street from me. I always liked it, and thought that it was interesting and unusual. I also used the name of the real Myfanwy’s sister, Brownyn, for the name of the sister in the book. I taught a girl named Shantay, and worked with a lady whose last name was Alrich. Gestalt I had to use because it means something greater than the sum of its parts. Sometimes I will pick a name just because it sounds good in my head, like ‘Heretic Gubbins.’

 

Ingrid and Myfanwy are really great, so is Shantay, all the characters are really detailed and complex actually, why did you choose to write about about a lead female character ?

 

I knew that the main character of The Rook (who has amnesia) would find out that she had inherited a lot of power. Not just supernatural power, but also authority. And I realised that I was not reading about a lot of women who had command and control over people. I liked the idea that this heroine would be able to give orders and command soldiers.

 

How did you get the idea of Gestalt, one mind living in four bodies ?

 

The idea for Gestalt came to me when I was helping a friend to move house. I was going up and down and up and down these long stairs, carrying furniture and posessions, and I thought « this would be so much easier if I had more than one body ,» and that was it ! I almost dropped the television set, I was so excited by the idea.

 

How did you get the idea of the Grafters ? Did you have some bad experience, some bad memories with belgian ?

 

No, I love the Belgians! I wanted my villains to be close to England, so that they could come across the Channel easily, but I did not want them to be French, because I already had lots of ideas for the Checquy and France (which will appear in later books.). I also wanted my villains to be very competent, and I always think of the Belgians as being very accomplished.

 

One other thing I loved in your novel is the humor, the funny side of several part of the whole story. I talked about it in my review, the moment with the duck or with the dragon are truly hilarious. I don’t know if you ever read any Donald Westlake’s novel, but the comic moments in The Rook reminded me a little of his writing.

 

I have not read any of Mr. Westlake’s work, but I will definitely check it out. It’s sometimes a hard balance, to make sure that the mix of humour and horror and action is right.

 

Who are your favourite authors ? Or the authors who had the more influence in your writing ?

 

There are so many, it is hard to say. I am a big fan of China Mieville, I respect him for all the ideas that he puts into his books. Brian Michael Bendis, who writes comic books, writes very funny and clever dialogue, and I can read his work again and again. Terry Pratchett is maybe my favorite writer, I love his books for their humour and their cleverness.

 

Besides « Willow », what are your favourite movies ?

 

My absolute favorite movie is Rob Roy, with Liam Neeson, Jessica Lange, and Tim Roth. It has the best characters, the best villain, and it is gorgeous to look at. Also, I love how everyone looks dirty and shabby. I get very tired of historical movies where everyone looks like they’ve just showered.

 

Do you know if a french publisher is interested by « The Rook » ?

 

Yes! Details are being worked out, and I am very excited.

 

Can you tell us a little more about your writing projects? On Your website, you talk about a novel set in the Ottoman empire, did you read Tim Willocks’ novel « The Religion » (http://www.goodreads.com/book/show/489936.The_Religion)

 

I am working on several projects at the moment, I find it good because if I get stuck on one thing, I can just switch over to another. I am very interested in the Ottoman Empire (although I have not read The Religion… yet.) However, at the moment the thing that I am focusing on the most is a sequel to The Rook.

 

Can you give us a little preview of what Myfanwy will live in the future ? Are we going to know a little more about Alrich ? I’m curious, I know….

 

Sorry, I am working away on a sequel to The Rook right now, and I don’t want to give anything away (especially since I might change it, and then I’ll look ridiculous.) I do want to spend more time with Alrich, though, he’s very mysterious, and also pretty fun to write.

 

 

The website of Daniel O’Malley

The big idea about The Rook on John Scalzi’s Whatever

My review (in french)

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