Entretien avec Laurent Guillaume par Bruno D.

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Pouvez-vous déjà nous en dire un peu plus sur vous, nous expliquer votre parcours, aujourd’hui d’écrivain, hier de flic ? 

J’ai été flic pendant une vingtaine d’années. J’ai exercé mes fonctions en tant que chef d’une brigade anticriminalité en banlieue parisienne dans les années 90. Puis j’ai bossé dans divers services d’investigations, dont les stups. Je suis parti en 2007 en Afrique de l’Ouest, au Mali pour travailler dans la coopération internationale. J’étais conseiller du directeur de la police judiciaire à Bamako. Je suis revenu en 2011 à la direction interrégionale de Lyon (antenne des deux Savoie) pour être enquêteur à la brigade financière. Mais je n’avais plus la fibre, plus l’envie. Il était temps pour moi de tourner la page.

J’ai quitté en 2013 pour me consacrer à l’écriture (romans et scénars pour la télé). En 2015, j’ai été contacté pour l’ONUDC (office des Nations unies contre la drogue et le crime) qui cherchait un consultant en Afrique de l’ouest. Je devais mettre en œuvre des missions de lutte contre le crime organisé. L’aventure grattait à ma porte, je ne pouvais refuser. Je voyage donc beaucoup dans cette partie du monde. Je remplis un passeport de visas en un an et demi… Quand je ne suis pas en Afrique, j’écris.

Résultat de recherche d'images pour "là ou vivent les loups laurent guillaume"Là où vivent les loups est votre huitième roman, on y rencontre un flic particulier, aigri et désagréable au possible, au pas lourd et à la stature improbable, que vous arrivez malgré tout à nous rendre attachant. Comment avez-vous créé, pensé ce personnage haut en couleur ? L’avez-vous croisé au cours de votre existence ou est-ce une invention totale ?

En fait, mon personnage devait me permettre de m’éloigner de ce que j’avais écrit auparavant. On me confondait souvent avec mon personnage récurrent Mako. J’ai donc créé Priam Monet en me disant qu’on ne pourrait m’assimiler à lui. Malheureusement ce n’est pas aussi simple. Au fur et à mesure que j’écrivais, le flic obèse me ressemblait de plus en plus. Il a cristallisé un paquet de mes défauts, mon mauvais caractère, mon cynisme et mon immaturité. Fort heureusement je ne suis pas Monet… du moins pas à plein temps. Il est un peu ma madame Bovary, mais je me repose parfois et il m’arrive d’être de bonne composition.

On retrouve au cœur de votre roman de grandes oppositions, celle de la vie citadine opposée à la vie campagnarde et surtout en toile de fond le fait que la loi et la justice ne s’appliquent pas à tous selon l’endroit, l’origine ou le rang. Sont-ce des choses que vous avez fréquemment rencontrées et que vous avez eu envie de raconter ?

J’ai longtemps vécu en ville et clairement, pour moi, la campagne l’emporte. Chaque fois que je dois rester plus de trois jours à Pantruche, c’est un calvaire. Alors bien évidemment, il y a mes potes avec qui nous nous retrouvons au Plomb du Cantal pour des orgies d’aligots, de cigares et de cognac, mais même le nom du resto sonne terreux. Il doit y avoir au fond de moi un croquant qui s’ignore. En ce qui concerne le prétendu universalisme de la justice dans notre pays, effectivement je n’y crois plus depuis bien longtemps. J’ai pu constater les différences de traitement entre petits voyous et cols blancs, les combines et les arrangements entre puissants ou qui se considèrent comme tels. Les petites dégueulasseries usuelles, en fait. Ça explique sans doute le pessimisme de Monet, mais ça ne l’empêche pas d’aller au bout de ses enquêtes.

Qu’est ce qui a fait que dans Là où vivent les loups, vous avez voulu montrer qu’un flic différent, qu’on a toujours regardé avec méfiance à cause de son physique, est finalement très bon et capable de beaucoup de finesse ? « L’habit ne fait pas le moine » ? 

Oui. Dans une société de plus en plus hygiéniste, Monet est mon bras d’honneur aux parangons du corps sain, ce prétendu hôtel de mon âme. J’adore que mon flicard revendique son amour de la bouffe, des femmes rondes, de la gentiane, des diots et des crozets. Des cigarillos aussi. Mais même Monet a ses limites, il tente vainement de faire attention à sa ligne, tout comme moi d’ailleurs… En ce qui concerne le lien entre son physique et ses capacités d’enquêteurs ce sont deux choses bien distinctes selon moi, mais votre question a du sens : le cinéma et la télévision ne nous montrent que très peu de héros gros ou très gros. Quand j’étais gosse, il y avait une série discordante intitulée « Canon ». Le personnage principal était plus que corpulent –  ce qui me le rendait infiniment plus sympathique que les autres – et extrêmement perspicace et courageux. Dans les séries actuelles, l’obèse est un type sympa, souvent geek qui regarde avec envie les abdos en titane du héros à qui il sert la soupe tout au long de l’enquête pendant que le bellâtre emballe la fille sexy. Ça m’emmerde ce point de vue. C’est complètement naze.

Vous avez pas mal bourlingué, écrivez des livres, des scénarios adaptés à la TV. Quelle est l’activité la plus difficile, celle qui demande le plus de rigueur, mais aussi apporte le plus de satisfaction ?

C’est l’écriture de romans, à n’en point douter. Là, je suis seul avec mon histoire et mes personnages. Pas de producteurs, de directeurs littéraires, de conseillers de programme et tous ces gens qui vous expliquent ce que vous être censé faire et comment le faire. L’écriture romanesque c’est de la liberté. Le scénariste lui est très souvent oublié, il reste dans l’ombre hormis quelques exceptions. 

Pour ce qui est de bourlinguer, c’est passionnant également, mais je vieillis et j’ai de plus en plus de mal à encaisser les missions, le stress, la chaleur, les moustiques et la malaria… J’aime toujours cela, mais je pense lever un peu le pied à terme.

Pour terminer, sur quoi travaillez-vous aujourd’hui entre deux voyages, un roman, un scénario, et avez-vous encore un peu de temps pour vous avec cet emploi du temps de ministre ? 

Je bosse sur la suite des aventures de Priam Monet, toujours chez Denoël. J’ai également en préparation la direction d’un ouvrage collectif avec des amis, un doc sur le crime organisé en Afrique à la Manufacture de livres. Il y a également un projet de série historique sur le Triangle d’or avec une grosse boite de prod. Mais je ne peux en dire plus, on est dans la phase de négociation. Effectivement, je ne chôme pas. 

Merci pour le temps que vous consacrerez à répondre à ces questions et, surtout pour l’excellent moment que j’ai passé à lire votre dernier opus. Je ne manquerai pas de découvrir les précédents de temps en temps maintenant que vous m’avez donné envie ! 


La chronique de Bruno : « Là où vivent les loups est une ballade mouvementée parfaitement réalisée par Laurent Guillaume qui se sert de son riche vécu pour nous proposer une aventure crasseuse sur fond de terroir, de ruralité et de paternalisme. Bien joué !  » 

La chronique du Boss « Laurent fait un grand écart réussi, proposant une intrigue solide à l’écriture travaillée. Des descriptions de l’humain et de ces palettes émotionnelles à la nature montagneuse, en shootant le sociétale, bravo ! »