Questions Bélial : Tannhauser
Réponse ! Olivier Girard
Vous pouvez nous parler un peu de votre parcours, et de la création de Bifrost et du Bélial ?
Je suis autodidacte. Complet. J’ai tout juste le bac. Etudes poussives, entrecoupées par pas mal de voyages à l’étranger (Afrique Noire, pour l’essentiel) pour des raisons familiales. Après m’être puissamment emmerdé à la Fac, j’ai l’opportunité de faire un stage chez Albin Michel. J’y reste un an ou presque, me cramponnant à tout ce que je peux (département « Spiritualité » puis aux « Droits étrangers »), puis je deviens libraire à la Fnac (Parly II). Après avoir mis de côté ce que j’estimais une fortune (2000 €), je crée les éditions du Bélial’ et la revue Bifrost en 1996 avec quelques copains assez perchés. J’ai alors 25 ans. Et je ne vais pas m’arrêter là…
Comment êtes-vous tombé dans la SF ? Quels ont été vos premiers coups de cœur, enfant ou adolescent ?
Mes parents ne lisaient pas de SF. Du tout. Moi je suis tombé sur Niourk à 11 ans. Ça m’a retourné. C’était foutu. Après le parcours habituel : tous les Wul, du Christian Grenier, Tolkien, Moorcock, le jeu de rôles (à mort !), et puis tout le reste, du matin au soir, du soir au matin.
Quels sont vos auteurs préférés ?
En SF ? Plein. Lovecraft. C. A. Smith. Vance. Dick. Moorcock. Di Rollo. Egan. Wilson. Shepard. Simak. Les premiers Gibson… Comme tout le monde, en somme.
Êtes-vous aussi un lecteur de polars ? Si oui, vos auteurs préférés ?
Ben plein aussi. Lee Burke. Hervé Le Corre. Lehane. Michael Connelly (même si ces derniers titres sont vraiment moins bon, Le Poète, quand même, pardon…). Ellroy. Hillerman. Mo Hyder (même remarque que pour Connelly, mais Tokyo est un chef-d’œuvre), Sherman Alexie…
Que pensez-vous de la situation de la science-fiction en France à l’heure actuelle ? (éditeurs et écrivains)
Une misère. Il y a pas mal de bons auteurs. Voire de très bons (Di Rollo, Mauméjean, Day, Dufour… pour ne citer que des auteurs francophones), même si la nouvelle génération tarde à se manifester, en tout cas en langue française (je parle ici de SF, on est bien d’accord). Mais le problème, à mon sens (ou en tout cas l’un des aspects du problème), c’est que l’espace de la SF en librairies ne cesse de reculer, bouffé par la fantasy commerciale et médiocre (souvent), et aussi la bit’litt et ses monstres affiliés (vampires, bien sûr, mais aussi loups-garous, zombies et compagnie). Il y a quelques bons titres dans ces genres connexes surproduits. Peu, mais il y en a. Mais allez faire un tour en ce moment dans les rayons de genre. Franchement, ça fait bizarre de voir Egan ou Dick entourés de bouquins avec des mecs torse nu, tatoués et aux dentes pointus sur la couverture… La SF souffre d’une image environnementale inadaptée. Résultat, elle fuit les rayons de genre et se retrouve de plus en plus en mainstream. Pourquoi pas ? Sauf que ce glissement ne peut pas s’appliquer à tous les titres. Disons qu’il fonctionne avec de la « SF light » (ou like ?), des trucs post’ ou pré apocalyptiques très à la mode en ce moment, par exemple, mais pour des auteurs de « vraie » SF, comme Greg Egan, Gregory Benfort, Stephen Baxter ou Alstair Reynolds, c’est beaucoup plus compliqué…
Que pensez-vous de la blogosphère sf/polars française ?
Je ne la connais pas bien. Et moins encore celle du polar. Globalement, pour parler de la SF, je la trouve conservatrice (voire réactionnaire), autocentrée et prétentieuse. Mais il y a des contre-exemple… Enfin, je crois…
Comment définiriez-vous la ligne éditoriale du Bélial ?
J’aurais tendance à dire qu’on publie ce qu’on aime. C’est le critère initial. Sans se préoccuper des étiquettes de genre. Mais il se trouve que ce que l’on aime le plus, bien souvent, c’est de la SF. Voire de la SF assez hard. Et volontiers spatiale. Après, dans ce cadre de goût plus ou moins lâche, on tente de concilier rééditions (ou éditions tout court, d’ailleurs) de classiques, nouveautés « à la pointe », auteurs francophones et auteurs étrangers. Quand on a une trésorerie aussi tendue que celle du Bélial’, faut régler ça aux petits oignons. C’est assez frustrant parce qu’il faut surtout faire gaffe à pas trop se faire plaisir…
Que pensez-vous du livre numérique ? Vous avez été un des premiers à mettre en place une plateforme numérique avec e-bélial, quel est le bilan en 2012 ?
J’en pense du bien. Pour peu qu’on préserve les libraires. Bon… La tête numérique, au Bélial’, c’est Clément Bourgoin. Pas moi. Mais ceci dit, je pense que c’est une ressource complémentaire (petite, mais pas négligeable). Qui ne nuit pas nécessairement au papier. Ou en tout cas beaucoup moins qu’on le pense généralement. Pour donner un ordre de grandeur au Bélial’, aujourd’hui, si on vend 2000 exemplaires papiers d’un bouquin en grand format, on vendra environ 100 exemplaires en numérique. 5 %, en somme. C’est pas une règle à graver dans le marbre, mais ça donne une idée… Enfin, je crois que le livre numérique est une excellente opportunité pour la réédition de titres anciens qui ne l’auraient pas été sans cela (il faut toutefois être vigilent à ce sujet, il me semble, et éviter que ces rééditions empêchent de potentielles reprises papier).
Quelles sont les prochaines rééditions prévues ? J’attends avec impatience la réédition des Galaxiales de Michel Demuth… c’est toujours prévu ?
Oui, c’est prévu. Mais pas tout de suite. On a pris un tel bouillon sur son best of hors Galaxiales qu’il faut qu’on se remette tranquillement avant réattaquer sur Demuth. Ça devrait tomber en 2014 (on a sans doute fait une erreur ; il aurait été préférable de commencer directement avec Les Galaxiales, mais bon…). Sinon, côté rééditions à plus court terme, il y aura du Leigh Brackett et du Jack Vance (deux gros omnibus). On bosse aussi sur un best of des nouvelles SF de Jean-Pierre Andrevon dans la collection « Kvasar ». Sinon, un peu plus loin dans le temps, il y aura de nouveau du Poul Anderson, peut-être du Richard Cowper, sans doute du Fritz Leiber (La Guerre Modificatrice en intégrale), du Francis Berthelot (l’intégrale du cycle du Démiurge), du Ian Watson (L’Enchassement), peut-être aussi du John Brunner (j’aimerais bien en tout cas), et pas mal d’autres choses, en fait.
Les prochaines parutions, à court et à long terme ?
A long terme ? Je viens d’en évoquer pas mal. Mais on pourra rajouter du Greg Egan, du Robert Charles Wilson, peut-être même un projet autour de Jack Finney. Plus près de nous, nous allons publier Elbrön, la suite et fin de Bankgreen de Thierry Di Rollo (septembre), Cagebird, un roman SF de Karin Lowachee qui poursuit et conclue ici sa réflexion sur l’enfance et la place de l’enfance dans un contexte de guerre à outrance (ici, une guerre spatiale mêlant le consortium humain, une piraterie maffieuse extrêmement puissante et une race extraterrestre) développé à travers les deux premiers romans du cycle, Warchild et Burndive. Après, ce sera le quatrième roman du cycle des Xeelees de Stephen Baxter, intitulé Ring (début 2013), puis l’omnibus Vance évoqué plus haut et titré Les Maisons d’Iszm et autres habitats, puis un roman de Daryl Gregory, auteur américain encore très peu connu par chez nous (quelques nouvelles ont été publiées dans la revue Fiction), puis Lucius Shepard, puis Claude Ecken, puis Leigh Brackett, puis Jean-Pierre Andrevon, etc.
Quels sont les auteurs anglo-saxons que vous rêveriez d’éditer au Bélial ?(nouveaux ou rééditer des titres épuisés, j’attends toujours qu’un éditeur réussisse à rééditer les livres d’Olaf Stapledon par exemple…)
Eh bien Olaf Stapledon, justement, j’aimerais vraiment beaucoup. Mais aussi Theodore Sturgeon ; je rêve d’une intégrale raisonnée de ses nouvelles. Une autre intégrale de nouvelles que je voudrais bien faire, c’est celle d’Arthur C. Clarke. Ou un projet dingue : l’intégrale des nouvelles de Clark Ashton Smith (vous l’aurez sans doute remarquez ; j’adore les nouvelles : c’est un de mes problèmes…). Bref, les trucs à faire ne manquent pas…
Est-ce qu’il y a des auteurs français que vous aimeriez rééditer ?
Il y a déjà des maisons d’éditions qui font un très beau boulot dans ce registre (je pense notamment aux Moutons électriques mais surtout, à l’Arbre vengeur). En ce qui me concerne, je connais très mal les auteurs, disons, de proto SF (Renard et compagnie). Plus près de nous, je ressortirais bien quelques récits de Claude Ecken, de Pierre Pelot, de Serge Lehman… Ceci dit, dans ce registre là aussi, il y a en France des petites structures (ActuSF par exemple), voire des microstructures (Rivière Blanche), qui font un excellent boulot.
Vous pouvez nous parler un peu du prochain livre de Thierry Di Rollo ?
Elbrön est la suite et fin de Bankgreen, comme je l’ai déjà dit. A mon sens, le diptyque Bankgreen/Elbrön (car il s’agit vraiment d’un diptyque) constitue une œuvre résolument unique dans le corpus de la fantasy français. Je ne lui connais aucun équivalent. C’est sombre, âpre, porté par un vrai souffle narratif et l’écriture exceptionnelle de Thierry, mais malgré le caractère très lourd, très dur de ce qui nous est raconté, il y ici une humanité, une sensibilité, voire même une certaine lumière vraiment remarquables. Di Rollo est un immense écrivain, assurément. Mais il doit veiller à ne pas s’enfermer dans une certaine routine narrative, ce qu’il a parfaitement su faire avec Bankgreen/Elbrön. Pour tout vous dire, je lis actuellement le manuscrit d’un nouveau roman de Thierry. Un récit qui marque son retour à la SF. Mais une SF beaucoup plus « spatiale » que ce qu’il a jamais écrit jusqu’ici…
Quel est le dernier livre à vous avoir époustouflé ?
Je viens de finir La Religion de Tim Willocks. J’avais déjà lu un certain nombre des bouquins de cet anglais fou (Les Rois écarlates, notamment, dans l’édition parue chez L’Olivier). Je savais que le bonhomme a un énorme talent. Mais là, quand même, ça envoie vraiment du lourd. Non pas que le livre soit exempt de certains défauts (ça reste à mon sens trop long ; l’ensemble aurait gagné a être quelque peu ramassé), mais il y a un souffle narratif vraiment exceptionnel chez ce type, et une capacité a créer des personnages absolument « énormes » tout ce qu’il y a de sidérante. Sinon, je lis en ce moment Mapuche de Caryl Ferey. C’est sans doute moins redoutable que Zulu (il FAUT lire Zulu !), mais ça déménage quand même pas mal…






