1 Les 50 premières pages de Bankgreen sont une tuerie au sens large du mot, sacrée entrée en matière. N’as-tu pas eu peur de faire fuir le lecteur ?
Non, je n’ai pas eu peur. Et puis, pour l’instant, ce roman n’a encore fait fuir personne. Heureusement pour l’écrivain que je suis, quand même.
2 La résolution des conflits entre tribus, c’est un concentré de nos démocraties vieillissantes, sans la diplomatie non? Ou la simple affliction de l’homme pour le pouvoir ?
Très bien vu.
Oui pour le concentré. Quant à la diplomatie, ça n’a jamais servi à rien, sur notre belle planète, hormis à titre de vitrine. Oui pour le Pouvoir aussi, mais je remplacerais ‘affliction’ par ‘attirance irrésistible’. Les choses, les travers humains, deviennent très lisibles quand on ne s’encombre pas des filtres mis en place par les sociétés pour nous maintenir dans un état d’endormissement éveillé. Les filtres, ils sont nombreux: la religion, la morale bienpensante, la peur, l’ignorance entretenue, l’égoïsme, la bêtise. Et j’en passe.
Ce que j’ai voulu dire avec Bankgreen, c’est qu’on n’a jamais été foutu de mériter la magnifique planète qui nous héberge. Et plus la démographie explosera, plus ce sera insoluble. Et quand enfin la mort sera repoussée aux confins du temps – parce qu’ils arriveront tôt ou tard à allonger la vie bien au-delà du raisonnable -, ce sera l’enfer. Je souhaite bonne chance aux générations futures. Si nous sommes les seuls sur Terre à avoir une conscience – ça reste d’ailleurs à prouver – nous n’avons pas le moindre talent pour la réflexion.
3 Cette galerie de personnages hors du commun, d’où provient-elle ?
De mon envie d’être émerveillé moi-même en écrivant. C’est ce que je disais en parlant de Wells. Ce type croyait à ce qu’il écrivait au moment où il le couchait sur papier. Eh bien moi, toutes proportions de talent gardées évidemment, c’est pareil. C’est un peu comme retrouver son âme d’enfant, d’une certaine manière. J’y suis allé à fond, sans contrainte, sans peur d’être ridicule. Dans les entrailles du Nomoron, j’ai vu tout de suite un grand rat noir. Je l’ai appelé Yphor et il m’a embarqué. Je le voyais vraiment. J’ai vu aussi un varan monté par son varanier. Ce dernier s’est présenté en armure, je l’ai appelé Mordred, son varan Rod, et je les ai suivis. Il y en a plein d’autres et tous, tous sans exception, je les ai aimés assez pour raconter leur histoire.
Je ne suis pas responsable de ma capacité à imaginer. Je suis né avec.
4 As-tu fait des ateliers d’écriture ou es-tu un self-made man ?
J’ai fait partie d’une réunion d’amis appelée « Remparts », dans les années 90 (oui, le siècle dernier). Deux ou trois années de suite, j’ai passé une poignée de jours en leur compagnie. On parlait littérature, on mangeait, on buvait des bières et… on s’amusait aussi à quelques jeux d’écriture. Ces ateliers – très informels – étaient menés par l’un des vénérables et talentueux caciques du groupe. Ce que m’ont donné ces jeux, c’est une confiance en mon écriture. Un apport inestimable, crois-moi. Mais attention: j’ai eu la chance immense de bénéficier d’un ensemble de facteurs qui ont fait de ces jeux des « ateliers » mais sans en être pour autant; les liens qui nous unissaient, le réel talent des intervenants, le respect que j’avais pour eux – et que j’ai toujours. Je n’aurais pas pu me couler dans une structure trop balisée, trop sérieuse. « Remparts », c’était une sorte de miracle, quand même.
5 On finit le livre, et on sait toujours pas s’il y a de la matière dans l’armure, et surtout tout est à recommencer, non ?
Bien vu encore. Bankgreen, c’est l’histoire d’un pari sur l’intelligence de ceux qui la peuplent. Pour savoir si le pari est gagné, il faut lire le livre.
Quant au mystère, il en faut toujours un peu. C’est essentiel pour une fiction. Enfin, c’est ainsi que je le vois.
6 On conclut, je t’ai parlé de genèse pour ton livre, puis-je ajouter un côté Darwin ?
Oui. Il faut bien tenter de donner une signification à un parcours, à une genèse, pour reprendre votre propre terme. Darwin a expliqué le pourquoi de la marche en avant des espèces; une rationalisation brillante à l’intérieur d’un truc infini qui, lui, n’a aucun sens. Pareil pour Newton, Einstein, Bohr. Moi, je reste un être humain et c’est ma limite. J’explique au moins ce qui m’entoure pour ne pas devenir fou. Pour me rassurer. Et en expliquant cela, je n’explique rien.
7 T’as une question à me poser ?
Oui. Si tu n’avais qu’un mot – ou phrase, allez, je ne suis pas un goujat – pour définir Bankgreen, quel/lle serait-il/elle?
Un roman qui m’a troué le cul, et surtout le cervelet, qui me hante et cela c’est pas très, bon….pour moi, pour toi cela veut dire qu’il est grand.
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