Focus sur Power, entretien avec Michaël Mention par Yann

A l’occasion de la sortie de Power le 4 avril chez Stéphane Marsan, notre chroniqueur Yann a voulu interroger Michaël Mention sur ce roman une fois de plus atypique, consacré aux Black Panthers.

L’Amérique de Trump pourrait être un excellent déclencheur pour décider de raconter cette histoire. L’envie est-elle venue de là ou le projet était-il plus ancien ? 

L’élection de Trump et ses conséquences m’irritent trop pour m’inspirer une histoire. Pour me lancer dans un roman, même le plus sombre, j’ai besoin d’y entrevoir un peu de légèreté… La politique et la géopolitique me débectent de plus en plus, je ne vois donc pas ce que je pourrais en faire, et encore moins le plaisir que je pourrais en tirer. A moins Résultat de recherche d'images pour "On the Corner miles davis"d’écrire un roman satirique, comme Le carnaval des hyènes (les grands médias sont si ridicules dans leur corporatisme consanguin que je ne pouvais que les traiter sous l’angle humoristique). L’idée d’écrire sur les Black Panthers m’est venue en redécouvrant un album de Miles Davis, On the Corner, de 72. Un album funky et tribal, deux axes sensoriels et narratifs qui ont vite dessiné la trame de Power.

L’image qui reste aujourd’hui attachée au BPP est celle d’un groupuscule ultra-violent, l’aspect social de leur action a disparu du tableau, gommé par des années de propagande gouvernementale et médiatique. Quel était ton objectif initial en te lançant dans l’écriture de « Power » ? Rendre justice aux objectifs premiers du mouvement ? Rafraîchir la mémoire collective ? 

Members of the Black Panther party demonstrate outside the Criminal Courts Building

Image via Getty/Jack Manning

Dès mes premières recherches, j’ai vite découvert l’ampleur de la propagande orchestrée à l’encontre du BPP. Ses militants ont accompli tant de choses, aidé tant de gens… Leurs écoles, leurs cliniques, leurs distributions de nourritures ont en effet été « zappées » par le traitement politique et médiatique de l’Histoire. J’ai donc voulu réhabiliter la cause du BPP, d’une part sans en faire l’apologie, et d’autre part en mettant en lumière les contradictions du mouvement. De Sale temps pour le pays à Jeudi noir en passant par La voix secrète et Power, je suis le même cap depuis dix ans : aborder une période historique sous tous ses aspects, afin que les lecteurs se fassent leurs propres opinions. L’époque actuelle est soumise à l’artifice, aux mythes, au libéralisme trompeur et paternaliste, alors rétablir quelques vérités historiques me semble essentiel.

La réaction gouvernementale à la popularité grandissante du BPP va être extrêmement violente et ne fera que renforcer la colère et la conviction des militants. Cependant, les causes réelles de la fin des illusions ne sont-elles pas finalement internes au mouvement ?

 Comme je le montre dans le roman, le FBI a tout fait pour freiner l’essor du BPP, et pour cause : les Panthers étaient marxistes, « l’ennemi ultime » pour Hoover and Co. C’est en apprenant l’existence du programme Cointelpro du FBI, les stratégies employées pour les harceler et affaiblir le BPP que l’intrigue m’est venue. Plus je me documentais, plus je voyais se dessiner un véritable roman noir… alors que tout était réel, de l’assaut du QG à Los Angeles à l’assassinat de Fred Hampton. Cependant, le FBI n’a fait qu’exploiter les failles internes au mouvement et c’est l’une des leçons à tirer de l’effondrement du BPP. On est tous notre propre ennemi, c’est bien connu… 

En écrivant Power, j’ai veillé à ce que les parcours des trois personnages principaux (Charlene, Neil, Tyrone) soient traversés par des situations nuancées pour retranscrire la complexité de l’époque, sans tomber dans le piège des « gentils noirs » et des « méchants blancs ». Même si – et les lecteurs l’ont bien compris – les Panthers ont pour la plupart été victimes de l’Amérique raciste incarnée par Hoover.

Les Etats-Unis ont eu avec Obama le premier président noir de leur histoire, événement impensable à l’époque où se déroule ton roman. C’est un symbole énorme des changements survenus depuis les années 1970. Cependant, les tensions raciales sont loin d’avoir disparu aux Etats-Unis et beaucoup de choses restent à faire. Vois-tu un mouvement ou une figure capable aujourd’hui de poursuivre l’oeuvre du BPP ou, du moins, de continuer à faire bouger les lignes ?

Chaque jour, à travers le monde, certaines voix s’élèvent – universalistes et courageuses – mais je pense que l’époque des leaders est révolue. Je n’attends plus rien des actions à l’échelle nationale, je crois davantage aux actions locales, celles qui rendent le quotidien cohérent et harmonieux : éduquer son gamin, respecter les autres, occuper une ZAD, héberger des migrants, accompagner des gamins en souffrance… Pour ma part, après une petite expérience dans « le social », j’écris aujourd’hui pour partager ce en quoi je crois. Je ne suis pas dans le déni ou l’angélisme, j’ai bien conscience de la crise identitaire et sociétale que traverse notre pays, et par extension le monde, mais je refuse l’atmosphère anxiogène entretenue par Valls, FinkielKraut, Soral, Zemmour, BFMTV, etc. J’ai mis tout ce que je suis dans Power, de la dureté à l’humour, de la musique au cinéma, de la politique à l’intime. Mon job est d’allier le divertissement à la réflexion. Si les lecteurs referment le bouquin en se disant « Je me suis éclaté et j’ai appris des trucs », ça me va.   

Tu as choisi de t’attacher aux pas de trois personnages : un flic, une militante et un infiltré, ce qui permet au lecteur une vision assez complète de la situation et des enjeux du combat que mène le BPP. Cette part de fiction dans un roman quasi documentaire t’a sans doute permis des libertés. T’es-tu fixé des limites, des interdictions ?

Aucune limite. Je voulais explorer la thématique du pouvoir sous tous ses aspects, ce qui induisait parfois une violence extrême. En tant que lecteur et spectateur, je suis fatigué par les histoires prétendument « trash », où telle ou telle torture n’a pour seul objectif que d’effrayer. Je vois souvent des pubs dans les couloirs du métro, genre « Le roman le plus terrifiant », « Vous ne fermerez pas l’œil de la nuit », etc… Le frisson, c’est sympa, mais je préfère la réflexion. Notre époque est en proie à l’émotion, le moindre débat fait polémique, beaucoup de gens s’indignent en permanence… 

Actuellement, on « commémore » mai 68 de la même manière, dans une sorte de romantisme médiatique, sans s’interroger sur son héritage. Ça me choque d’autant plus que, vu la situation sociale, mai 68 est plus que jamais actuel.

Pour en revenir à l’écriture, en ce qui me concerne, la violence doit toujours avoir du sens, une portée psychologique et symbolique. Et puis, il y a les mots, ceux que j’ai consciencieusement choisis pour bousculer le lecteur. Quand t’écris sur le racisme, t’y vas à fond ou tu n’y vas pas.    

Quel type de réaction espères-tu provoquer ? Quel avis pourrait te permettre de te dire que ton objectif est atteint, que tu peux être satisfait de ton travail ?

Vu les retours très positifs sur Power, j’ai l’impression d’avoir atteint mon objectif. Chaque jour, des lecteurs me font part de leur surprise quant aux ambitions sociales des Panthers, loin de cette image de « noirs assoiffés de sang ». Le BPP n’a jamais été aussi populaire en France et c’est cool ! D’autant que, si les lecteurs se disent heureux de connaître enfin la vérité, ils me parlent également des contradictions du parti et de son ambiguïté, parfois synonyme de violence. Bref, à travers Power, j’espère avoir contribué à réhabiliter la cause des Black Panthers. Pour eux, mais aussi pour nous, afin de voir quel enseignement nous pouvons tirer de leur combat.

On sent que tu t’es fait plaisir avec la playlist qui accompagne ton roman. L’écriture elle-même est très musicale, à la fois par son rythme et par la structure d’un grand nombre de passages qui semblent scandés. Le sujet du livre a-t-il provoqué, nécessité ce style ? Tu écoutais de la musique pendant l’écriture du roman ? 

La musique accompagne ma vie depuis que je suis gamin. A douze ans, je passais des heures à enregistrer des morceaux de rock sur des cassettes, à composer mes propres compils. A l’époque, j’étais si fan d’Highway to hell que je l’avais enregistrée en boucle sur les deux faces d’une cassette… Ce que j’écris aujourd’hui n’est que l’extension de ce que je faisais quand j’étais ado. Les Who, Crimson, James Brown, les Stones… J’écoute ça au quotidien, entre deux groupes actuels.

Résultat de recherche d'images pour "Blacula de Gene Page"Pendant l’écriture de Power, j’écoutais du funk, des B.O. de films de la Blaxploitation (notamment Blacula de Gene Page, Truck Turner et Tough Guys d’Isaac Hayes, fantastiques). Hélas, la plupart de mes morceaux préférés datent de 73 et 74, alors je n’ai pas pu les caser dans le roman (qui s’arrête fin 71). Mais comme je suis têtu, j’ai tout fait pour les évoquer « entre les lignes » car certaines scènes étaient indissociables de certains morceaux. Exemple, dans le chapitre 26, quand Charlene voit les Panthers marcher en sa direction : Ils avancent en se balançant, on dirait un film au ralenti. Waow. Wah-wah et charley, la musique de leurs pas. « Wah-wah et charley », c’est un clin d’œil au thème de Shaft, sorti en 71, alors que l’action se situe en 68. Mais là, en écrivant l’avancée des Panthers, je n’entendais que cette musique-là.

 Une question d’Olivier Le Corbac pour finir : à quand un bouquin aussi excessivement malsain, où les tripes collent aux semelles, que « Bienvenue à Cotton’s Warwick » ? Quels projets dans tes valises ? 

Résultat de recherche d'images pour "bienvenue à cotton s warwick"Désolé pour Olivier et les fans de Bienvenue à Cotton’s Warwick, mais je ne suis pas prêt d’écrire un roman aussi trash. J’ai adoré le faire, je considère que c’est l’un de mes romans les plus travaillés, mais c’était une sorte de « récréation » (bien que douloureuse à écrire) : j’y ai mis toute la haine, tout le dégoût que m’inspire souvent l’Humanité, car j’avais besoin de me soulager. Pour une fois, j’ai mis de côté mon attachement aux notions d’humanisme et d’empathie présentes dans mes autres romans, et ça m’a fait un bien fou.

Si Power est traversé de moments de violence (fusillades, essentiellement), il n’y a que deux scènes trash développées (l’une avec Neil, l’autre avec Tyrone) et aujourd’hui, je suis plus sensible à ce dosage-là : dans un récit rythmé par le social, la politique et la musique, lorsque surgit un épisode d’extrême violence, il se fait bien remarquer… mais qu’Olivier et les autres se rassurent, je reste un fan de « mauvais genre » et j’y retournerai un jour, car c’est aussi une culture dont je me réclame. J’aimerais bien écrire un bouquin avec des zombies… Ce ne sera pas pour tout de suite, mais j’y viendrai ! Et puisque tu veux tout savoir, mon prochain roman sortira chez 10/18 dans la collection Grands Détectives. Il sera consacré à Miles Davis, à une période méconnue de sa carrière, et sera totalement déjanté. Après le « sérieux » de Power, ça me fait du bien. Ce bouquin sera moins fédérateur, je le sais d’avance, mais je m’éclate et c’est l’essentiel !


Retrouvez nos chroniques : http://www.unwalkers.com/retours-de-lecture-de-power/