DEEP WINTER, SAMUEL W.GAILEY (GALLMEISTER) par Bruno D.

Bravo aux éditions Gallmeister pour la publication de ce superbe roman noir, mais en même temps un gros coup de gueule pour la 4ème de couverture. C’est quoi ce boulot ou près de 60% du bouquin sont révélés : lamentable et indigne de la part d’une maison d’édition comme la votre !

Et si les gens ne changeaient jamais ? C’est un peu la trame de cette histoire mettant en scène des personnages certes caricaturaux mais attachants pour certains, écœurants pour d’autres. D’un coté Danny, orphelin de bonne heure, force de la nature et gentil mais un peu attardé suite à un accident de jeunesse. Il ne dérange personne mais attire toujours les regards et les chuchotements.

De l’autre, l’adjoint du shérif Mike Sokowsky, méchant, camé et alcoolique, une ordure de la plus belle espèce se croyant tout permis, accompagné de Carl, copain de beuverie et des coups tordus.

Mindy, elle c’est la brave fille, la seule à regarder Danny d’un regard bienveillant. Elle est sauvagement assassinée, et Danny le simplet retrouvé à son chevet est un coupable idéal tout trouvé !

Premier livre de Samuel W .Gailey, le cadre de ce récit est la Pennsylvanie, mais pas celle des villes, celle de la campagne, d’une petite bourgade rurale confrontée à l’hiver : Wyalusing. Le pays des casquettes John Deere, des cigarettes de cowboys aux marques bien connues,des bars miteux ou la bière et le whisky coulent à flot et ou pour un regard de travers, on sort les poings et les armes.

Superbe photo d’une Amérique profonde à la nature rude et implacable, l’auteur nous propose une fable sombre et violente ou Danny, parfait souffre douleur, éclaire pourtant de son humanité cette fiction aux forts volutes de marijuana, de coke et d’exaltation barbare incarnée jusque dans les tripes par l’adjoint du shérif.

Captivant et porté par des personnages aux destins liés, la neige aura bien du mal à recouvrir la crasse et les traces de cette déchéance que vont laisser un Sokowski aux neurones azimutés et remplis de haine.

C’est un roman sur la différence et la tolérance entre les individus, sur l’opposition ville/campagne. Taggart, Lester, les Bennet,tous apportent leur pierre à la construction de ce scénario noir et pourtant plein d’espoir.

Stressante et émouvante, cette sinistre journée de 24 heures est parfaitement exposée par l’auteur et nous entraîne avec bonheur dans les méandres d’une Amérique bien compliquée. Un très bon moment de lecture si vous vous abstenez de lire la 4ème de couverture.

MEFAITS D’HIVER, PHILIPPE GEORGET (JIGAL) par Bruno D.

Méfaits d’hiver, est un joli titre. Jeux de mots d’abord avec faits divers, ce polar se déroulant en hiver est une enquête autour de l’adultère et de ses conséquences.

L’histoire commence avec un meurtre,un suicide et une arrestation de voyou suite à un go fast. Des faits divers que l’on retrouve dans toutes les éditions régionales de nos quotidiens chaque jour.

Philippe Georget avec son œil avisé et l’air de rien nous plonge au cœur d’un récit ordinaire de vies de couples qui sous l’apparence du bonheur parfait n’hésitent pas à aller voir ailleurs. Même notre héros, le lieutenant de police Gilles Sebag en poste à Perpignan découvre par un sms que sa femme le trompe. Le monde s’écroule et entre tragédie personnelle et séries d’adultères tournant au drame, il va faire son boulot, en étant de plus en plus sur le fil du rasoir, la bouteille devenant sa meilleure amie.

Personnages fouillés, motivations profondes des uns et des autres, ce flic intuitif qui va perdre le sommeil est d’une rare humanité. Enquêter sur des maris cocus et des couples adultérins alors qu’il vient de se prendre la vérité dans la tronche  vaut son pesant de cacahuètes.

Entre Whiskys et cigarettes, Gilles Sebag essaie de garder le cap, mais c’est bien difficile d’y voir quelque chose dans ces conditions. Heureusement l’équipe autour de lui, en particulier sa nouvelle collègue Julie, et les anciens, Molina, Elsa vont l’épauler efficacement dans cette enquête ou Gilles à l’impression de  voir sa vie dans un miroir.

L’auteur réussit le tour de force à monter une intrigue de tout premier ordre grâce à une grande sensibilité et au charisme du Lieutenant Sebag, cocu magnifique, qui souffre et se bat pour comprendre les racines du mal. Véritable introspection autour de la culpabilité et de la fidélité, Philippe Georget avec son écriture fluide déroule de bien belle manière son scénario et nous emmène au bout de la vie, de l’amour et de ses palpitations.

J’ai aimé cette histoire de petits riens, de faits divers, qui prend une énorme consistance au fur et à mesure que l’auteur distribue les cartes, certainement parce que personne n’est à l’abri, et que Gilles Sebag, ça pourrait très bien être vous ou moi,un de ces jours.

TREIZE JOURS, ROXANE GAY (DENOEL) par Bruno D.

Autant vous le dire tout de suite,vous ne sortirez pas indemne de ce roman. Dur psychologiquement et physiquement, l’ombre de Mireille Duval et ses souffrances risque de vous hanter longtemps après avoir refermé ce bouquin.

Ah les Caraïbes, ses paysage de rêve, ses plages de sable blanc, ses palmiers, sa chaleur tropicale humide, le paradis sur terre,et bien oubliez tout ça ! Haïti, pays de la corruption, de la violence, reine patrie des enlèvements ou la rançon est un moyen « normal » et courant de gagner sa vie, vous attend.

Mireille Duval, avocate, vit aux Etats unis avec son mari Michaël et son bébé Christophe. C’est la fille de l’un des hommes les plus riches d’Haïti. En vacances chez ses parents à Port au Prince dans une superbe villa ; sa vie va basculer du jour au lendemain. Kidnappée violemment à la sortie de la villa lors d’un braquage organisé par une bande lourdement armée, son calvaire ne fait que commencer.

Roxane Gay née dans le Nebraska d’une famille haïtienne n’y va pas par quatre chemins avec l’île terre de ses ancêtres. La bas, au soleil la misère n’est pas plus jolie, bien au contraire. La clarté et la puissance de l’astre solaire nimbe de toute sa chaleur violente les pires maux de l’espèce humaine. Survivre grâce à de multiples larcins et extorsions est un sport national. Pauvres ou riches, les codes sont bien différents selon la catégorie à laquelle vous appartenez. Même né en Haïti, si  vous devenez riche et puissant à force de travail, vous changez de statut et devenez une cible.

On assiste pendant 13 jours à l’innommable. Je ne vous en dirais pas plus. Rarement j’ai assisté à une telle destruction et avilissement d’une personne (sauf peut être dans des Noeuds d’acier de Sandrine Colette, tiens tiens, chez Denöel déjà) avec force et adresse. L’auteure édulcore et équilibre son histoire en dévoilant et en décortiquant la vie de Mireille et de ses parents, de Michaël et de ses parents. Leurs vies, leurs aspirations, leur rencontre, leur famille, leur origine sont autant de respirations permettant de mieux comprendre ce qui se passe.

C’est diablement bien écrit par une militante féministe et ce récit d’une précision chirurgicale et d’une audace absolue m’a retourné les tripes. Et juste après ? Qu’est ce qu’on peut bien faire après ça pour survivre et se reconstruire, est ce possible ?

Avec une grande sensibilité et une bienveillance de tout les instants Roxane Gay traite comme jamais ce traumatisme enfoui au plus profond de Mireille avec le regard médical masculin, pas forcément adapté et le bon sens paysan de Lorraine, la belle mère, pleine d’à propos.

Parce qu’il faut bien se dire que ce roman choc, est une ode à la vie, à tout ce qui peut nous rattacher à l’envie de vivre, aux êtres que l’on aime et à la terre, celle d ‘Haïti, paradis d’apparence dévasté par les catastrophes et bien illusoire et la terre du Nebraska, fertile ou tout peut reprendre racine.

Treize jours est assurément une des romans phares à lire en priorité pour cette rentrée 2017. Un coup de cœur qui vous retournera pour de multiples raisons.

Hillbilly Elegie (JB Vance- Editions Globe- Traduction Vincent Raynaud)

 

Un livre qui n’est pas un roman mais qui est pourtant écrit pareillement, une autobiographie chaude et vivante, une épopée humaine pour sortir des cases sociales, pour échapper aux écueils d’une société, d’une économie, des lois, de la prédisposition sociétale, de la famille et des liens du sang…

Loin des images habituellement sombres et sordides de cette région des États-Unis, la ruralité apparaît ici comme un lien, une union et une communion de la famille : elle existera toujours. Ce roman autobiographique de JD Vance est porteur d’espoir ; un espoir parfois « euphorique », souvent teinté de doutes.

Livre d’une remise en question des principes de l’hérédité, livre de la réussite Hillbillie Elegie derrière son aspect  » l’American Way of Life existe, regardez ce que j’ai réalisé… » dénonce une autre forme de ségrégation, les aspects d’un isolement social, les problématiques économiques des USA depuis quelques décennies, évoquant ses désastres monétaires et ses événements dramatiques pour expliquer la gestion politique du pays et ses répercussions sur certaines minorités.

Hillbilly Elegie met à l’honneur la volonté, l’importance de la famille et le refus de l’inéluctable. Véritable roman d’apprentissage, cette autobiographie d’une Amérique en détresse, playdoyer contre la misère ouvrière est un Candide des Appalaches, un Lettres Persanes made in USA.

La compassion du diable, Fabio M. Mitchelli (Fleur sauvage) par Bruno D.

«Noir. Brutal. Sans Concessions.Terrifiant» annonce Bernard Minier l’auteur du très réussi Glacé. Je ne peut que confirmer cette accroche et j’ajouterais morbide et effrayant, cauchemardesque et flippant pour cette Compassion du diable de Fabio M. Mitchelli.

Pour mon premier contact avec l’auteur, j’en ai pris plein les mirettes. Ce livre de fiction est inspiré par les histoires du cannibale de Milwaukee (charmant tueur en série de 17 personnes), et celle de l’étrangleur de Cleveland (joli score aussi de 11 meurtres).

Ce scénario se déroulant sur deux époques (1981+1963) commence par la découverte de  plusieurs charniers d’êtres humains. Deux enquêteurs, Freddy Lawrence et Victoria Fletcher vont devoir résoudre cette énigme au confins de la folie humaine .

Ce n’est pas un bouquin pour adolescent pré-pubère. L’horreur et les odeurs suintent rapidement au cœur de chaque page et l’auteur ne nous ménage aucunement, bien au contraire. Tout au long du roman, il nous ballade également au gré de sa plume forte incisive et sème sans arrêt fausses directions en même temps que scènes d’horreur dérangeantes pour âmes sensibles.

J’ai beaucoup aimé la présentation des deux protagonistes principaux, Freddy Lawrence avec ses ombres et ses mystères ; Victoria Fletcher, touchante et meurtrie au plus profond de sa chair dans sa prime jeunesse. Je reprocherais juste quelquefois un petit manque de clarté dans le propos à force de vouloir brouiller les pistes mais Dieu (qui n’a pas grand chose à voir la dedans), que c’est bon !

Fabio M.Mitchelli réussit à nous scotcher d’effroi et à étaler sous nos yeux une barbarie proche de la réalité. Avec ses chapitres courts sautant d’une époque à une autre, il mêle fiction et réalité dans un tourbillon étouffant. Cleveland et l’Ohio servent de décor à ce puzzle à la noirceur suprême .

Jolie réussite que cette Compassion du diable qui a demandé un énorme travail de recherche à l’auteur. Son talent, alimenté par la musique des Stones et celle de films ou romans comme Le Silence des Agneaux, a fait le reste.

Richard Morgiève , les hommes, collection Joëlle Losfeld, Gallimard

je me souviens, je me rappelle ces diners en famille, ou on parlait encore de la résistance, des guerres qui ont suivi, des voitures, des faits d’armes, une génération passait, mes oncles étaient la deuxième, celle dont va parler l’auteur, enfants de la guerres et guerre d’indo et d’Algérie…il y a aussi ceux que dont je me souviens gamin, ceux des bars , les potes, ceux qu’on croisaient avec leur dégaine, et on regardait par terre….bref

Richard Morgiève que l’ on suit depuis longtemps ces livres aux « carnets du nord » de mémoire, nous propose donc avec ce livre de revisiter une époque pas très lointaine, avec un antihéros, qui va conquérir notre cœur

Ambiance loulou, voyou dès le départ, les hommes tombent parfois au zonzon, en sortent, avec une certaine camaraderie. On va en voir défiler des zozos, des arabes, des forains, des membres du S.C, des policiers véreux. une époque qu’on passe aussi souvent au bar. La rédemption notre anti héros la trouvera auprès des femmes, car sans femmes point d’hommes . Elles n’ont pas la vie facile dans ce livre, mais, mais,c’est elle qui ont la place prépondérante, de facto, comme toujours^^

On va traverser l’époque de Pompidou à Mitterrand, avec beaucoup d’embuches, ….et beaucoup de précisions sur tous….

 

Beaucoup de références de voitures DONT personne ne se souvient,  du sac, parlons en Charles est mort ^^ et ce brigand de José Giovanni, bref !!!

Bon on évitera l’écueil de parler de l’écriture de l’auteur qui est toujours aussi belle, avec toujours un sens de l’humour bien placé et un sens du rythme romanesque impeccable

Livre émouvant, une époque finie, les hommes ont disparu, laissant, une autre génération apparaitre, moins dur, la mienne certainement? ou les femmes sont toujours là, bien heureusement….euh, je réfléchis, mais si différente^^

Merci j’ai revécu, une époque, livre excellent, touchant, très émouvant, même si  on est dans le bocal des « hommes », avec grâce…ou pas

underground railroad de Colson Whitehead

Ce nom , ce nom, mais oui!!!,

Avant il y avait le fabuleux Zone 51, comment ai je pu oublier l’auteur de ce magnifique livre terrorisant sur une fin de monde, vous ne l’avez pas lu ? Quel dommage

Et hop là on le retrouve dans le passé et non le futur, mais c’est encore plus dramatique, car tellement vrai et actuel sur le fond

oubliez tout sur l’esclavagisme, on reprend à zéro, du départ de l’Afrique, jusqu’à la vente d’être humain, ainsi que tout ce qu’il en suit.  La vie à la plantation, avec un regard neuf, pas de concession, pas de lamentations, ni d’atermoiements, la vie, la vraie, nous somme au début du 19 me siècle, le début de l’industrialisation, la naissance du grand K.

Oui car au delà du romanesque,  de la vie, la fuite, l’émancipation, puis la fuite de notre héroïne , il y a un fond très important : le fondement et l’accélération du capitalisme. l’homme noir, n’est qu’une pièce rapportée, une marchandise de valeur. C’est le fond de ce livre, l’esclavage fait parti du capitalisme et de la naissance des USA, basé sur fonds de souffrances, de tortures, de mensonges.

C’est aussi pour cela qu’il faudra lire avant ou après le

LE SYMPATHISANT de VIET THANH NGUYEN, BELFOND

Ces deux livres vont ensemble, yes

On a va partir du début rapidement, d’Afrique, car pour suivre l’épopée de Cora, il va falloir connaitre sa famille qui se résumera à sa grand mère puis sa mère…

Après une introduction parlant donc des origines de Cora, et de sa superbe vie de merde dans la plantation des Randall, comme sa famille naguère, nous allons suivre Cora à travers un long périple, à travers certains états. Nous découvrirons une Amérique pas très lointaine des nazis  pour certaine choses.

quelques chapitres sur des personnage, donnent une bouffée d’air, sur une trame bourré d’actions, Cora n’est pas des plus sympathiques, non plus, c’est sa vie qu’elle joue, et l’auteur écarte toutes pensées manichéennes du livre, et c’est bon,, on n’est pas dans la case de l’oncle Tom

Nous allons aussi découvrir à travers ‘histoire avec un petit ou grand h, l’existence de l’underground railroad, titre du livre. Un cheval à vapeur…..de là à faire un parallèle avec les justes il n’ y a qu’un pas, que je franchis allégrement, l’histoire nous rattrape toujours

Comme vous avez donc pu le lire ou pas, c’est une grande fresque que nous propose l’auteur, avec un rythme par chapitre effréné ainsi qu’une délicieuse plume qui fait tout passer, du pire au pire

Un sacré regard neuf, et sans compromis sur une Amérique , une époque qui fondera par la souffrance et le sang, ce qu’elle est actuellement.

Cora aurait bien ri , si un jour on lui avait soufflé qu’un Président serait d’origine noire, remarquez ils élisent des acteurs, des alcoolos,  et des fous, ad lib

LA CHAMBRE D’AMI, JAMES LASDUN (Sonatine) par Bruno D.

Une quatrième de couverture annonçant un univers digne de Françoise Sagan,Patricia Highsmith ou Claude Chabrol, voilà qui promettait un bon moment, sauf que là j’ai la très nette impression que l’on se fout de la tronche du lecteur. Évoquer les trois auteurs cités plus haut pour appâter le chaland n’est pas loin de la séduction dolosive.

Trois personnages principaux seront au centre de ce roman, Charlie un riche new-yorkais et sa femme Chloé accompagnés de Matthew cuisinier et cousin de Charlie. Le cadre de l’histoire : une luxueuse villa avec piscine à  Aurélia, pas loin des montagnes des Catskills.

Alors que va t il se passer ? A vrai dire pas grand chose, on est bien loin de la 4ème de couverture ! Roman assez court de 246 pages, il faut ingurgiter près de 100 pages au cours desquelles on nous fourgue une  présentation indigente des personnages et une digression autour de la finance sans grand intérêt, pour qu’enfin on devine et on imagine un certain frémissement.

Oui,l’auteur fait enfin l’effort de pimenter un peu l’histoire en nous montrant ses personnages sous un jour moins respectable, mais c’est la moindre des choses et cela n’est pas d’une originalité renversante. Relations troubles entre nos différents protagonistes, vieilles rancœurs et suspense qui tourne court, il faudra bien attendre les 40 dernières pages afin que les seuls vagues du roman ne soient pas celles de la piscine.

Après avoir lu ce bouquin, même le titre français « la chambre d’ami », qui n’a rien à voir avec le scénario et le titre original (The Fall Guy, plus approprié), me semble avoir été choisi juste pour tromper le lecteur.

Heureusement, c’est plutôt bien écrit et ça se lit facilement, mais c’est bien trop peu pour espérer sauver ce livre plat et ennuyeux qui ne trouvera aucune grâce à mes yeux. Bien décevant en tout cas et quasiment insultant de faire référence à Chabrol ou Highsmith,dont on est à des années lumière !

Mort point final, Frank Klarczyk, éditions Lucien Souny, collection Plumes noires

C’est toujours la galère de parler du bouquin d’un pote. Si tu en dis du bien on t’accuse de copinage ; si tu en dis du mal ton pote crève les pneus de ta bagnole, et si tu ne dis rien il te crève quand même les pneus de ta bagnole. Alors quand en plus, le pote en question fait partie de la même maison d’édition de toi ça se complique.

Mais j’ai décidé de m’en foutre, parce que ça a toujours été la ligne de conduite de ce petit blog artisanal, parler des bouquins que j’ai aimé, et seulement de ceux-là.

De quoi ça parle c’t’affaire ?

Nous sommes en Corrèze, dans un lycée, il y a pas mal d’années. Dans cet établissement se trouve une classe, et dans cette classe un prof de français. Jusque-là tout va bien. Sauf que ça va déraper sévère, dans les grandes largeurs même. Ça va causer de Dante, de l’enfer, du purgatoire, tout ça quoi. Mais pas comme vous croyez.

Nous nous retrouvons de nos jours, dans un commissariat de banlieue de la région parisienne. Le capitaine Vigeois écoute le témoignage d’un homme qui raconte une histoire de fou. L’homme a été retrouvé bâillonné et menotté dans sa chambre. C’est l’œuvre de sa petite amie. Là où ça se gâte c’est que sa petite amie est flic. Et une bonne et efficace policière. Entre les lignes de la déposition de la victime se dessinent les contours d’un attentat imminent. Vigeois et ses hommes se retrouvent embarqués dans une aventure trépidante et folle.

Bon, voilà pour le début de l’histoire, j’en dis pas trop parce que ce serait dommage d’avoir la langue qui fourche. Faut préserver le suspense. Faut conserver l’intégrité du thriller. Faut pas déconner.

En 188 pages Frank Klarczyk commet le crime littéraire parfait. Pour le prix d’un format poche il vous emporte dans son histoire avant même que votre achat soit débité et vous ne le lâcherez plus. Je vous préviens les gens. Si vous ouvrez ce livre, vous allez louper l’heure du repas, repousser la corvée des courses au lendemain, oublier les enfants au centre aéré et laisser en souffrance le tas de roupilles qui attendent d’être repassées. Vous êtes prévenus. Moi je m’en fous, j’repasse pas et les gosses sont à la mer chez des amis.

Je voulais vous dire ceci en écrivant cette chronique. Frank Klarczyk est aussi bon auteur de thriller que son nom est difficile à écrire. Quand on sait qu’il est un grand fan de Franck Thilliez, on comprend mieux ses choix et son univers. Avec Mort point final, l’auteur a inventé un nouveau truc : l’expresso littéraire. Un truc corsé, racé, qui vous torréfie les tripes. Un breuvage de mots condensés, mais pas noir, non ; rouge sang. Déjà l’auteur commence son livre en faisant allégeance au « Maître », et ça j’aime.

Il aura fallu juste 188 pages à ce satané auteur corrézien d’adoption pour nous happer, nous faire trembler, nous faire éprouver des sentiments très désagréables, maudire, haïr, aimer, frissonner et enfin, au bout du bout, souffler. Souffler mais juste avant, sur les quatre dernières pages, il vous fait le grand jeu, le grand huit et le saut à l’élastique, les trois pour le prix d’un poche.

Vous savez que je suis un lecteur plutôt chevronné de polars divers et variés, il n’empêche que je me suis bien fait avoir, je n’ai rien vu venir, et ça c’est bon. C’est ce qu’on cherche non ? Etre surpris par un auteur, qu’une histoire vous saute à la gorge.

Ce que j’ai aimé aussi, c’est que l’auteur s’efface totalement derrière l’histoire. Il se met à son service, à celui de ses personnages et à sa mécanique impitoyable. Jamais il ne surgit avec impolitesse, jamais il ne met son grain de sel. Du style « hé ! t’as vu cette phrase, elle envoie hein ? Et bien c’est moi qui l’aie écrite ! ». Non, pas de ça ici. Et puis il y a des petites trouvailles narratives. Comme cette manière de faire « penser » les personnages, comme si on était dans leur tête et en direct. C’est très bien vu. Ça nous en apprend pas mal sur eux alors que leurs interlocuteurs ne découvrent rien de leurs pensées.

Mais l’auteur, s’il s’efface avec humilité, sait écrire et toucher. Page 103 : Morale et devoir se livraient un combat sans merci sur le ring de sa conscience.

Ça paye pas de mine mais ça fait mouche. Et surtout c’est écrit au bon moment.

Dans ce thriller, se trouve une scène qui revient quelques fois, celle d’un rêve horrible. Il faut que je vous dise que cette scène-là, est fabuleusement bien écrite. L’ambiance, les codes, le frisson qui monte, l’alliage de plusieurs peurs primales, c’est un grand moment. L’espace d’un instant, on est en terre Lovecratienne et Kingienne, à moins que ce ne soit chez Poe.

Maintenant faut que je termine par une image forte, ou une formule bien sentie, histoire de vous donner envie de lire ce thriller. (Je ne bosse pas dans la pub mais je connais des trucs).

Ce thriller possède deux visages et deux séquences temps. Comme les deux facettes d’une pièce. D’abord un huis-clos ahurissant et éprouvant, ensuite une course contre la montre effrénée et palpitante. Le tout condensé et en 188 petites pages.

Frank, comme à l’école d’avant, je te mets un bon point (final).

La loi de la cité, d’Elmore Léonard, éditions Rivages/noir

« Lorsque Raymond était rentré chez lui et était passé sous la douche, un brillant soleil d’automne éclairait encore le salon. Tout était plongé dans la pénombre, à présent. Il voyait son reflet dans la fenêtre, avec sa serviette blanche enroulée autour de ses hanches. »

Un passage tel que celui-ci est typique du style de « Dutch ». C’est visuel. Nous avons tous à un moment ou un autre vécu ce genre de scène, ou alors nous conservons en mémoire quelque chose qui s’en approche, que ce soit par un épisode de série télé ou un film, plutôt américain d’ailleurs. Rien d’étonnant au final qu’Elmore Léonard ait écrit pour le cinéma, il était fait pour ça.

Mais si nous allons un peu plus loin dans l’examen de notre client du jour (et quel client ! du VIP !), on comprend tout de suite qu’il maîtrise son art comme peu le maîtrisent, et qu’il montre ce qu’il veut, quand il veut, fait apparaître ce qu’il veut au moment où il le désire. Il est comme ça Elmore, il est un peu magicien sur les bords, un magicien avare de mots. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’aime pas trop les détours, en général il va droit au but ; si ce n’est pas le cas c’est qu’il a une bonne raison de ne pas le faire.

Oui je sais je vous ennuie avec ma dissertation sur le « style Léonard ». Bon ok, passons à l’histoire.

Nous sommes à Détroit, « la ville » fétiche de l’auteur. À la mi-temps des années 80. Dans cette ville, sévit le juge Alvin B Guy. Enfin quand je dis « sévit », c’est dans le mauvais sens du terme. Ce juge noir a fait de la lutte contre le racisme un combat personnel qu’il décline à toutes les sauces, même les plus indigestes. Il voit des racistes partout. Et le juge Guy est à cheval sur la loi, quand elle concerne les autres. Pour ce qui est de sa petite personne il est plus coulant. Et que dire de ses abus lorsqu’il siège, de l’utilisation féroce qu’il fait de ses prérogatives, jusqu’à la faute. Le problème du juge Alvin B Guy est qu’il se croit au-dessus des lois puisque c’est lui qui les fait respecter. Jusqu’au jour où, ayant trop forcé sa chance, il se retrouve sur la sellette. Pour tous ses abus, ses débordements (pendant les audiences mais aussi en dehors), le magistrat frelaté fait l’objet d’une décision du conseil supérieur de la magistrature. Celle-ci, dans son verdict, demande que l’intéressé soit radié de sa fonction par la Cour suprême.

Quelques jours plus tard, alors qu’il sortait d’un champ de courses en charmante compagnie, il refuse la priorité à un automobiliste. Le problème c’est que l’automobiliste en question est un peu givré. Pour laver l’affront, celui-ci entame une poursuite à travers la ville, poursuite qui se termine par des coups de feu et un juge mort.

Le sergent Raymond Cruz, un vétéran de la criminelle, est chargé de l’enquête. C’est un dur à cuire qui en a vu des vertes et des pas mures. Un pugnace qui reste accroché à vos basques jusqu’à ce qu’il ait gagné. Et le sergent Cruz sent qu’un truc cloche là-dedans. Le juge semble avoir été refroidi par hasard, mais le tueur lui, que faisait-il donc là ?

Mais Raymond est un bon flic qui connait son job. Il va vite trouver un témoin de la scène, et de fil en aiguille amorcer un début de résolution. Mais il est loin de se douter de ce qui l’attend.

Tout à l’heure je parlais du style d’Elmore Léonard. J’avais pas fini. Pour moi, c’est l’un des héritiers directs des trois pères fondateurs du « Hard-boiled » : Hammett, McDonald et Chandler. C’est bien simple, on a en permanence l’impression que ces trois-là étaient penchés sur son épaule quand il a écrit ses histoires. D’ailleurs le sergent Cruz aurait très bien pu être un « privé ». Tout dans ses romans respire cet héritage : les décors, cette façon de parler du temps qu’il fait (jamais pour commencer une scène et toujours pour poser une atmosphère), sa manière de travailler et façonner ses personnages, le rythme qui nous emmène et enfin, les dialogues. Les dialogues apportent ce qu’il faut pour qu’une histoire apparaisse crédible. Les dialogues sont la pierre angulaire du Noir. Si ça sonne faux on ne marche pas. Si ça cause trop riche ou pas assez, si les expressions ne se nichent pas parfaitement dans la bouche des protagonistes on décroche, on est éjecté de l’histoire. Il n’y en a pas beaucoup qui savent faire ça aussi bien que « Dutch », très peu en fait, une poignée.

Je le prouve, page 146 : …son regard tomba sur le panneau mural où étaient épinglées les deux cent soixante-trois photos des accusés (…)

– Pauvres mecs…Vous les avez envoyés en cabane, tous ceux-là ?

– Quatre-vingt-dix-huit pour cent d’entre eux, oui. Ce sont les lauréats de l’année, jusqu’à ce jour.

– Quatre-vingt-dix-huit pour cent de nègres. Qu’est-ce que je fous ici, moi ?

– Tu veux que je te le dise ?

– J’aimerais bien que quelqu’un me le dise, ouais. Je devine ce que vous voulez, au fond, mais ce que je sais surtout, c’est que vous avez que dalle. Autrement, je serais déjà de l’autre côté de la rue (la prison).

-Je me suis peut-être emballé…

– Un peu, mon neveu !

– Tu sais comme on est impatient, parfois.

– Faut pas s’énerver. Bon, y’a quelqu’un qui a vu une bagnole quelque part…

– Sur le lieu du meurtre.

– Ah ouais ?

Le ton ne laissait rien paraître.

Bon, pigé le truc ? Je crois que oui. Elmore Léonard c’est ce genre-là. Rien qu’avec ce passage on en apprend sur les caractères des deux protagonistes. Les mots employés sont justes, mais il y a aussi le rythme du dialogue, et ça c’est costaud. Mais il y a autre chose dont je voulais vous parler, au sujet du style, toujours. Lisez donc ce passage, on en cause après.

« Raymond tira (…) Il s’effondra sur les coussins, où il demeura immobile (à ses pieds, la bouteille de bière répandait sa mousse au sol), une main à sa poitrine, l’autre sur son ventre, comme s’il cherchait à retenir sa vie, les yeux grands ouverts sous l’effet de la stupeur. »

Cette scène quasi cinématographique est à mon sens assez parlante du style de « Dutch ». Pas un mot en trop, pas un qui manque, et des images très parlantes : Trois dimensions dans une seule scène. La mousse de la bière qui se répand (on a tous renversé un jour un verre sur un tapis, on a tous l’image en tête) ; les mains plaquées sur les blessures par balle (moment on ne peut plus charnière et dramatique vu et revu au cinéma et à la télé) ; et enfin, la stupeur dans les yeux (neuf mots pour donner l’exact état d’esprit du personnage à ce moment clé, un passage qui en dit long sur sa psychologie). Enfin, pour couronner le tout, comme une couche de vernis indispensable, la flèche stylistique qui pose le tout, cette métaphore « comme s’il cherchait à retenir sa vie ». Du grand art.

Ce roman est un peu une horloge suisse, il tourne avec une précision diabolique et à un rythme qui rend dingue. Tout se met en place comme si c’était naturel, les engrenages tournent et en font avancer d’autres qui dévoilent des bouts d’énigmes et entrainent d’autres mécanismes qui compliquent le tout. C’est d’une construction somptueuse. Les personnages sont vraiment bien élaborés, ils nous donnent les éléments classiques que l’on attend tout en apportant une belle touche d’originalité. Et l’histoire est aussi surprenante. Elle débute presque d’une façon banale, un meurtre, une enquête. Mais elle prend vite une tournure roborative.

L’air de rien ce roman a reçu le Grand Prix de Littérature Policière en 1986. Oui je sais, 1986 c’est loin, mais la plume d’Elmore elle, ne vieillit pas.

Bonne balade à Détroit !