La crypte du diable (Vents sales), Dominique Faget par Bruno D.

Après avoir été séduit par Celui qui ne meurt jamais et profitant enfin de sa venue dans le nord à l’occasion d’un salon, j’ai rencontré Dominique pour échanger avec elle et acquérir son deuxième roman : La Crypte du diable ou les Mystères de Burdigala (ancien nom de la cité bordelaise). Lu en deux jours, je dois bien avouer que c’est une fois encore fort réussi et qu’elle mériterait non seulement une exposition plus médiatique, mais aussi une plus large diffusion. Je vais vous dire ici pourquoi.

L’histoire se déroule sur deux époques :

Bordeaux ,1628, une plongée ultra réaliste et précise dans une époque trouble : on assiste à l’amour impossible entre une fille de la bourgeoisie et un jeune peintre italien exilé rêvant de grandeur sur fond d’épidémie de peste. Une peinture féroce de la vie de la cité et de ses coutumes, avec une église toute puissante ou l’on se retrouve vite accusé de sorcellerie. Chasse aux sorcières et tortures raffinées achèvent le panorama de cette « douce » époque ou « selon que vous serez puissant ou misérable », la vie n’a pas du tout la même saveur.

Bordeaux, de nos jours enfin, ou des cadavres marqués par des signes religieux sont repêchés dans les eaux tumultueuses de la Garonne. Matthieu et Camil, de la PJ bordelaise, sont chargés de résoudre l’enquête avant que la psychose s’installe . Ajoutez une jeune femme, Marie, énigmatique et troublante, logée dans la crypte d’une église par un curé, et vous aurez toutes les cartes en main pour votre ballade au cœur de la capitale d’aquitaine.

Avec une écriture fluide et parfaitement maîtrisée, on alterne les chapitres et les époques comme dans les Giacometti Ravenne, et chaque personnage selon son importance est plus ou moins détaillé.

Quelques scènes glaçantes de la meilleure veine comme dans les Thilliez et quelques clins d’oeil bien agréables viennent adoucir l’atmosphère quelquefois glauque et pesante. On retrouve ainsi un commissaire Jacques Saussey, marié à une fort jolie rouquine…

C’est joliment mené et Dominique Faget sait ménager ses effets et le suspense jusqu’au bout. Elle nous livre pratiquement deux récits aussi palpitants l’un que l’autre et c’est ce qui fait la grande réussite de ce scénario. Sombres relents pas très catholiques en 1628 et véritable course contre la montre dans le Bordeaux d’aujourd’hui, on apprend, on explore et on découvre pas mal de choses en compagnie du guide Dominique Faget.

Documenté et concis, l’auteur a du faire un important travail de recherche pour écrire son roman. Elle restitue fort bien les deux périodes et on sent Dominique soucieuse de ne pas commettre d’erreur dans ses retranscriptions.

Les deux romans de Dominique Faget sont plein d’intelligence et de finesse. Scénarios originaux et  fouillés,mais pas que… c’est pour toutes ces raisons qu’il serait vraiment dommage de passer à coté des romans de Dominique Faget. 

Alors, il sort quand le troisième ?

Des nouvelles de Tim Willocks

Ce n’est une surprise pour personne je pense, si je vous dis que Tim Willocks est un de mes écrivains préférés depuis longtemps… Ses romans noirs avec Cicero et Luther Grimes « Les rois écarlates » et « Bad city blues » m’avaient époustouflé à l’époque. Il y avait eu ensuite le choc de « La religion » où il changeait complètement de registre en s’aventurant dans le roman historique pour raconter l’histoire de ces magnifiques personnages : Mattias Tannhauser, Carla, Amparo, sur fond du siège de Malte en 1565 par Soliman le Magnifique…

On retrouvait ensuite Mattias et Carla dans « Les douze enfants de Paris », Tim Willocks nous plongeait alors au coeur de Paris pendant les massacres de la Sainte Barthélémy…

Avant cela, nous avions également eu droit à la réédition de « Green River », un très bon roman noir sur une émeute dans un pénitencier américain de haute sécurité. Superbe huis clos opressant plein de fureur.

Et n’oublions pas son incursion dans la littérature pour adolescents avec son beau roman « Doglands » chez Syros, racontant la fuite et la survie de Fulgur, véritable épopée et déclaration d’amour à la vie libre et sauvage.

Bref, il m’avait parlé dans un mail de son  prochain roman intitulé « Memo from Turner » en anglais, en indiquant qu’il s’agissait d’un polar contemporain se déroulant en Afrique du Sud et qu’il devrait être publié par Sonatine en 2018. J’attendais avec impatience que les parutions de l’année prochaine soient mises en ligne sur leur site, pour avoir un peu plus de détails sur l’histoire, et c’est chose faite aujourd’hui… Le titre du livre en français est « L’affrontement », traduit par Benjamin Legrand, il est annoncé pour octobre 2018 chez Sonatine (parution en août 2018 en anglais chez Jonathan Cape), je vous laisse lire la présentation de Sonatine :

Après La Religion et Les Douze Enfants de Paris, le nouvel opéra noir de Tim Willocks.

Lors d’un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise. La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s’annonce brillante à cause d’une pauvresse ? Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s’en fout. Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides. Lorsqu’il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.Le fauve Willocks est à nouveau lâché ! Délaissant le roman historique, il nous donne ici un véritable opéra noir, aussi puissant qu’hypnotique. On retrouve dans ce tableau au couteau de l’Afrique du Sud tout le souffle et l’ampleur du romancier, allié à une exceptionnelle force d’empathie. Loin de tout manichéisme, il nous fait profiter d’une rare proximité avec ses personnages, illustrant la fameuse phrase de Jean Renoir : « Sur cette Terre, il y a quelque chose d’effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons. »

Tim Willocks est né en 1957 en Angleterre. Grand maître d’arts martiaux, il est aussi chirurgien, psychiatre, producteur et écrivain. L’Affrontement est son quatrième roman chez Sonatine Éditions.

 

Un nouveau livre de Tim Willocks est toujours un événement, je suis curieux de lire et de découvrir sa vision et sa retranscription de la société sud-africaine.

Avec un nouveau David Peace en anglais, et maintenant un nouveau livre de Tim Willocks, 2018 part sur de très bonnes bases, non?

Interview de Tim Willocks pour « La religion »

Interview de Tim Willocks pour « Les douze enfants de Paris »

MORTELS TRAFICS, Pierre Pouchairet par Seb

J’ai rencontré pour la première fois Pierre Pouchairet au salon Lire à Limoges 2017. C’est un homme discret et affable doté d’une paire d’yeux baladeurs et malicieux. Jamais avare d’un bon mot, bon vivant, j’ai tout de suite aimé son contact simple. C’est assez naturellement que j’ai jeté mon dévolu sur ce roman lauréat du prestigieux prix du quai des orfèvres 2017.

Huit mois plus tard je plongeais mon nez dans ses lignes et ses pages. Dès le début je n’ai pas trainé, ça n’a pas fait un pli.

L’histoire : de nos jours, Paris. Deux gosses sont retrouvés assassinés dans une chambre d’hôpital. Peu d’indices, une affaire nauséabonde. Le commandant Patrick Girard et son groupe de la Crim’ héritent de cette affaire glauque à souhait.

De l’autre côté de la méditerranée, un homme est liquidé après avoir été torturé.

En Espagne, une livraison de plusieurs centaines de kilos de drogue se prépare. Destination Nice et région parisienne. Léanne, commandant de police aux Stups de Nice est sur la brèche avec toute son équipe et des renforts d’autres services. Un très gros coup pour eux si l’opération réussit.

Voilà pour le début. Faudra vous en contenter car je n’aime pas aller trop loin dans mes billets. Dès l’entame j’ai été séduit. Séduit par le ton, le rythme et l’histoire. Séduit par les personnages, tous abordés par divers angles et jamais manichéens. Et puis cette histoire s’avère terriblement crédible, et ça, c’est ma marotte. J’adore quand ça tient la route, là j’ai été servi. Double ration de crédibilité pour tout le monde !

Pierre Pouchairet possède un don. Celui de la pédagogie. Sans avoir l’air d’y toucher, il vous balance des infos sur le fonctionnement de la police, de ses différents services, sur le code de procédure pénale, sur la justice, le tout sans jamais vous faire chier. Par exemple au début, dans la phase d’investigation sur le double assassinat, il nous parle des « ripeurs » qui font partie du groupe de flics. Comme il les met en scène dans leur activité, on comprend immédiatement qui ils sont et quelle est leur mission. Pas besoin de se perdre en explication ou note de bas de page. Et c’est comme ça tout le long du récit. Ça pue le vécu, ça exsude l’expérience, ça fleure bon le flic chevronné qui en a vu des levers de soleil et qui en a biberonné des gobelets de mauvais café.

Bref, grâce à la magie de quelques expressions, de quelques expressos aussi, d’endroits mythiques (le 36), de jargon policier et d’univers familiers, on se sent tout de suite en terre de connaissance. Patrick Girard, avec ses éternelles lunettes sur la tête, on a la sensation diffuse mais agréable de déjà le connaître. Comme si on l’avait croisé auparavant.

Un des points forts de cette histoire c’est le point de vue. L’auteur est parvenu à rester impartial dans sa vision de la « boutique ». Il nous montre d’une plume alerte mais sans forcer le trait, à quel point une enquête tient à de petits riens. À des caractères compatibles ou pas, à des égos capables ou pas de tenir dans la même « commission rogatoire », aux carrières qui dépendent d’un résultat, à la capacité de travailler avec d’autres personnes, aux préjugés sur tel service qui minent les esprits, aux bonnes personnes qui se trouvent aux bons endroits aux bons moments et enfin, évidemment, aux imprévus qui chamboulent les projets et les plans et parfois même la Loi elle-même.

Il nous prouve avec subtilité combien il n’est pas acquis de faire travailler divers services ensemble, qui plus est si leur localisation est différente et si leur « culture » de l’investigation n’est pas la même. Ainsi, pour quelques détails et subtilités bafoués, on peu se retrouver soit avec une guerre des polices soit avec une belle coopération. Ça tient à rien. Ça tient à l’humain, juste à ça. On découvre des méthodes de travail et des conceptions si éloignées selon que l’on bosse sur du stup (ou du stupre) ou si on piste un criminel. Selon que l’on est à Paris ou à Nice ou Perpignan. Car le territoire est un arbitre et un influenceur qui peut modifier les règles implicites.

C’est bien dit page 28, pour décrire « la Crim’ » : Dans une équipe bien rodée, chacun savait ce qu’il avait à faire. Les « professionnels » de la mort se partageaient naturellement le travail.

Ainsi, en ouverture du chapitre 7, vous aurez le plaisir de lire un véritable éloge du travail d’enquêteur bien fait. Clair, concis, diablement efficace sans qu’on s’emmerde une seule seconde.

On trouve aussi, si on sait où chercher, des scènes bien senties, tout droit tombées de l’expérience et de l’observation (souvenez-vous des yeux baladeurs dont je vous parlais en incipit). Comme page 293 : L’avocat commis d’office les rejoignit. Après une poignée de main rapide et un sourire de condoléances à son client, il s’installa à la place réservée derrière ce dernier.

En face, retranchés derrière les bâtiments des cités, sévissent les trafiquants et autres truands. Ils sont désinhibés, ils n’ont peur de rien, même pas de la mort parce que la mort, ils sont incapables de se la représenter. Ils vivent dans un « paradis narcotique » pendant violent et interlope du « paradis fiscal ». Pour l’un c’est un îlot de béton festonné de sentinelles payées en liquide, pour l’autre c’est le plus souvent des îles entourées de sable et de cocotiers au doux nom de saurien. Ces personnages-là sont bien croqués aussi, pas aussi caricaturaux qu’on voudrait le croire. Ils ont une histoire, un parcours, des contingences de délinquants, une vie au jour le jour.

Mais l’action n’est pas en reste, distillée en continu tout au long des pages, parfois soudaine, parfois fugace, l’action revenue à l’état sauvage. Mais l’action n’est pas grand-chose sans l’écriture idoine, et l’auteur sait faire surgir une image, un son, une odeur pile au moment opportun. Comme page 358 : Six heures, un « top » se répercuta sur les différentes radios. Assaut ! Le silence de la cité se déchira dans un grognement sourd de portes qui cèdent, de vitres cassées et d’injonctions « Police » !

Pierre Pouchairet nous offre à la fois un « road-movie » et une immersion dans les eaux froides et obscures des services de police au contact de la puanteur du monde. Des eaux où surnagent des femmes et des hommes ordinaires qui se confrontent à d’autres femmes et hommes ordinaires. Et ça fait des histoires extraordinaires.

LES SUPPLICIES DU GOELO, FANCH REBOURS (ASTOURE EDITION – Breizh-Noir) par Bruno D.

Ah le Polar Breton, pourquoi pas ? Il y a bien les « Polars en Nord » et ce Breizh roman imaginé par Fanch Rebours mérite que l’on y jette un œil. Qu’en est il exactement ?

Paimpol, mai 2005, la gendarmerie ramasse deux cadavres de vieux. L’un noyé, l’autre en cinq morceaux éparpillés dans un cimetière. Une phrase écrite en langue bretonne vient souligner les homicides. Si le noyé peut poser question, pour le deuxième corps, en morceaux éparses, le meurtre ne fait aucun doute. Un bon point de départ pour ce polar Breizh ou la petite histoire va côtoyer la grande histoire.

Les ingrédients sont là, mais on sent que c’est un premier roman. L’auteur est un peu trop professoral dans la  première moitié du roman, pas encore écrivain. On sent l’enseignant, de langue bretonne qu’il est, plus que le romancier qu’il tente de devenir.

Les personnages sont sympathiques mais sans être trop fouillés, à part peut être le vieux teuton de Baumgartner toujours bien vert à plus de cent ans.

A partir des pans de la vraie histoire, l’auteur construit un scénario intéressant, baigné de culture bretonne et de régionalisme exacerbé ou les relents de la rivalité franco allemande du siècle dernier ne sont jamais bien loin.

Il y a de bonnes réflexions comme : « Ma vie sexuelle, c’est les restos du cœur : c’est pas toujours ouvert, on m’accueille quand je commence à faire pitié. En plus,il y a les horaires de rationnement. Et de temps en temps un repas de fête, mais c’est rare et ça peut coûter cher… » ou « Moi,c’est plutôt la météo de Nathalie Rihouet, dépression, anticyclone, dépression. » Discussion de bistrot que l’on retrouve à la page 30 et qui vous feront sourire. Et puis, par moment c’est creux, on tourne en rond et on se demande ou Fanch Rebours veut nous emmener.

Mickaël le gendarme et Viviane l’institutrice vont mener l’enquête et de réseaux de résistants en bordel breton, vont essayer de comprendre et de faire surgir des vérités enfouies. C’est parfois drôle, quelquefois sérieux, mais l’ensemble manque de clarté. C’est le défaut de ce premier roman ou l’auteur me semble t il a eu quelques difficultés à tout mettre en place.

De bonnes idées pour ce polar léger et court (moins de 200 pages), qui vous fera visiter néanmoins les traditions bretonnes et une petite partie de l’histoire bien réelle. Il ne reste plus à l’auteur qu’à soigner sa réalisation pour les deux prochains ouvrages de cette trilogie.

Entretien avec Dave Hutchinson (VF)

Après ma chronique des trois romans de sa « Fractured Europe sequence », j’ai eu l’immense plaisir de discuter par mails avec Dave Hutchinson. Encore une fois, un grand merci à lui pour sa disponibilité. Je suis toujours étonné de voir comment internet a changé certaines choses : vous aimez un livre, ou trois livres dans ce cas, et plus tard vous pouvez en parler directement avec l’auteur… Que demander de plus?

Merci internet, et merci Dave Hutchinson !

Une dernière petite chose, nous parlerons en détail de certains points importants de « Europe in autumn » qui révèlent beaucoup de l’intrigue, quand ce sera le cas, je mettrai des avertissements anti spoiler pour ceux qui ne veulent pas se gâcher la surprise. (En passant, ce roman a été qualifié dans la « Los Angeles Review of books » par Helen Marshall de « un des romans de science fiction les plus sophistiqués de ces dix dernières années », les deux romans suivants sont tout aussi bons, si ce n’est meilleurs, alors qu’est-ce que vous attendez ?…)

Enjoy !

Pouvez-vous vous présenter brièvement pour les lecteurs français qui ne vous connaissent pas encore ? Quel a été votre parcours avant d’écrire ces romans ?

Bonjour, je m’appelle Dave Hutchinson. Je suis né à Sheffield en 1960, j’ai étudié la civilisation américaine à l’université de Nottingham, et après mon diplôme je suis devenu journaliste à Londres.

J’ai travaillé en tant que journaliste pendant environ vingt-cinq ans avant d’être licencié en 2010, je suis maintenant écrivain à plein temps.

Vous avez écrit aussi beaucoup de nouvelles, est-ce un genre important pour vous ?J’ai vu que vous aviez écrit plusieurs nouvelles après votre premier roman « The villages », vous aviez ressenti le besoin de vous libérer avec une forme plus courte après le roman, comme ce que vous avez fait avec « Acadie » juste après « Europe in winter » ? Ou écrire des nouvelles vous permet d’explorer et essayer plus de choses que dans un roman ?

En fait, je suis plus un nouvelliste qu’un romancier. Pendant très très longtemps je n’ai écrit que des nouvelles, peut-être à cause de ma courte capacité d’attention, mais mes histoires sont devenues de plus en plus longues.

Etes-vous un lecteur de polars et de science fiction à la base ? Quels sont les auteurs importants pour vous quand vous étiez plus jeune et aujourd’hui ? Est-ce que vous vous considérez les trois romans de « The fractured Europe sequence » comme des polars ou comme des romans de sf, ou simplement des romans, sans étiquette ?

Je lis beaucoup de science-fiction et de romans policiers – en fait récemment j’ai lu vraiment beaucoup de sf et de romans policiers en tant que juge pour le prix du « Debut Dagger Award » de la Crime Writer’s Association (la CWA est l’association des écrivains de romans policiers du Royaume Uni) et pour le prix Arthur C. Clarke.

Quand j’étais jeune, je dévorais tout ce que je pouvais trouver d’Asimov, de Heinlein et de Larry Niven, donc je suppose que je peux dire qu’ils ont été ma « drogue » d’entrée dans la sf. Mais les livres les plus importants ont été « Pavane » de Keith Roberts, ainsi que Len Deighton et Raymond Chandler, pour différentes raisons. Je ne ferais probablement pas ce que je fais aujourd’hui si je ne les avais pas lus.

C’est assez dur de résumer mes romans en une seule phrase, habituellement je dis aux gens que ce sont des thrillers d’anticipation, ça semble leur donner une assez bonne idée. Mais en fait, ce sont simplement des romans.

Pouvez-vous nous donner quelques détails sur l’importance de « Pavane » pour vous ? Est-ce que c’est le coté uchronique, ou est-ce la façon de raconter une histoire sous forme de chroniques et de nouvelles ou autre chose ? Je peux voir quelques points communs avec votre façon de construire et de raconter une histoire.. Et pouvez-vous nous dire ce que vous avez pensé de l’adaptation de SSGB par la BBC ? Je suis curieux d’avoir votre avis maintenant que vous me dîtes que vous êtes un grand admirateur de Len Deighton.

Maintenant que j’y pense, peut-être que la construction de Pavane a un peu influencé mes romans, mais Alan Furst a été vraiment une plus grande influence de ce point de vue. La chose la plus importante à propos de Pavane c’était que j’ai passé des années et des années à ne lire que de la science fiction américaine, Heinlein, Asimov, Niven, et ainsi de suite. Pavane, et ensuite les nouvelles de Keith Roberts ont été pour moi une révélation totale. Voilà un écrivain anglais qui était lié à la société anglaise. Ces personnages étaient ordinaires, des gens qui s’occupaient de station essence ou de cinémas de province, plutôt que des capitaines de vaisseaux spatiaux de plusieurs kilomètres de long et explosant des systèmes solaires. C’est ce qui m’a marqué le plus profondément, ça a changé ma façon d’écrire et ce sur quoi j’écrivais.

J’ai trouvé que l’adaptation de SSGB a été un bon premier essai. Je pense que le casting du personnage principal n’a pas été vraiment réussi, et la fin n’a pas été gérée de la meilleure manière, mais au bout du compte il y avait quand même pas mal de bonnes choses à en retirer. Le casting coté allemand était vraiment très bon, et beaucoup des dialogues de Deighton ont réussi à être retranscrit à l’écran. Je ne vais pas vous le spoiler, mais j’ai trouvé qu’ils se sont forcés un peu trop à laisser une fin ouverte pour une deuxième saison. Dans l’ensemble, je pense que c’était quand même une adaptation assez fidèle.

Est-ce que vous connaissez certains auteurs français de science fiction ? Il y a un auteur, Philippe Curval, un des « grands anciens » de la sf française, qui a écrit trois livres assez proches de vos romans entre 1976 et 1983. L’éditeur La Volte les a réédité en un seul volume sous le titre « L’Europe après la pluie ». Ces livres parlent d’une Europe qui se replie sur elle-même dans quelques années en fermant les frontières pour former le Marcom (et non Macron…). Philippe Curval parle un petit peu des mêmes choses que vous, d’une façon différente, avec un coté peut-être plus sf et une technologie permettant le voyage dans le temps, avec aussi beaucoup d’humour, là aussi comme vous.

J’ai bien peur de ne connaître aucun auteur français de sf. C’est très triste mais pendant très longtemps, très peu de science fiction était disponible ici en traduction. C’est en train de changer maintenant, il y a beaucoup d’intérêt pour la sf chinoise et africaine, mais nous avons encore une longue route avant que la position dominante de la sf anglaise et américaine ne soit sérieusement contestée.

Maintenant, parlons un peu plus de votre cycle « The fractured Europe sequence », comment est venue l’inspiration pour le premier roman « Europe in autumn » ? Aviez-vous préparé un plan pour le roman, avez-vous beaucoup voyagé en europe de l’est pour vous documenter ou vous imprégner de la réalité de l’Europe de l’est?

Je n’arrive même plus à me souvenir d’où est venue l’idée pour Autumn. Il a été écrit sur une très longue période, douze ou treize ans environ, presque comme un hobby. J’écrivais une petite partie, je le rangeais, je le ressortais huit ou neuf mois plus tard, écrivais encore un peu, et ainsi de suite.

Le roman a été écrit dans le désordre, certains chapitres finaux ont été écrits des années avant certains du début. Non, il n’y avait pas réellement de plan. C’est presque un miracle que ce roman existe, encore plus qu’il ait été publié. Je n’ai pas beaucoup voyagé, même si j’ai visité la Pologne plusieurs fois, je n’ai pas visité l’Estonie avant l’année dernière.

Beaucoup de choses m’ont emballé et impressionné dans vos romans, mais c’est surtout les cotés réalistes et documentés des descriptions de certaines villes ou certains pays. Le Pink Palace de Prague, Talinn, des hotels, le parc national. Avez-vous inventé beaucoup de choses, ou est-ce que les immeubles et endroits décrits sont réels?

J’essaie d’être le plus précis possible, internet est un ami merveilleux quand vous faîtes ça. Quand j’ai commencé Autumn, il n’y avait pas Street View, je crois que j’avais même commencé avant que Google existe, donc j’étais obligé de m’appuyer sur des guides de voyage. Je me souviens quand le livre a été traduit en estonien, mon traducteur m’a fait remarquer que je m’étais trompé dans les noms des arrêts de tram à Talinn, cette erreur m’a vraiment ennuyé. Certaines choses sont évidemment inventées, le centre de tourisme à Laheema est totalement imaginaire, le Palais de la culture à Varsovie n’a jamais été peint en rose, bien que je pense qu’il le devrait, mais quand j’écris à propos de quelque chose de réel, j’essaie d’être le plus détaillé et correct possible.

Comment vous êtes vous décidé sur ces magnifiques titres « Europe in autumn », « Europe at midnight », et « Europe in winter », et le prochain « Europe at dawn » ?

Autumn s’appelle Autumn parce que j’aime la sensation que ça donne. Il y a un coté de vrai automne, les derniers jours d’une année, et aussi une sorte d’automne métaphorique, les derniers jours de l’Europe. C’était censé provoquer le désir et la mélancolie. Pour Midnight, je suis passé par quelques titres avant. Au début il allait s’appeler Community, mais un ami m’a fait remarqué qu’il y avait un sitcom américain avec ce titre. Ensuite il allait s’appeler A song for Europe, une sorte de clin d’oeil et de blague par rapport au concours Eurovision, mais ça ne marchait pas vraiment. Il y a un auteur américain, Alan Furst, qui écrit des superbes romans d’espionnage se déroulant en Europe à peu près lorsque la deuxième guerre mondiale éclate, une époque qui est parfois appelée « le minuit du vingtième siècle ». Furst a vraiment beaucoup influencé la structure de Autumn, c’est pourquoi j’ai pensé que Europe at midnight serait un bel hommage, et en même temps ça sonnerait un peu espionnage. Après ça, il me semblait évident que les autres livres s’appellent également « Europe…quelque chose ».

Attention, possible spoiler ici :

Est-ce que vous aviez dès le départ prévu plusieurs romans pour raconter l’histoire de Rudi ou l’ampleur de l’histoire vous a surpris ? Pour le deuxième roman, « Europe at midnight », comment vous est venue l’idée de raconter cette histoire parallèle avec de nouveaux personnages ? En passant, j’aime beaucoup certains noms dans les romans : Rupert of Hentzau, Whitton-Whytes, Araminta, Stanhurst, Ernshire… Comment est-ce que vous les avez créés ?

Non, au début je voulais seulement écrire Autumn, mais une fois le livre écrit, j’avais beaucoup de notes qui me restaient ainsi qu’un petit sentiment d’inachevé, c’est pourquoi j’ai écrit Midnight, et après ça tout est devenu un petit peu incontrôlable. Maintenant il y en quatre…

Je ne voulais pas écrire une suite classique à Autumn, essentiellement parce que ça me semblait un peu trop évident. J’ai pensé que ce serait plus gratifiant pour le lecteur si j’écrivais quelque chose provenant d’un autre coté puis rejoindrait Atumn à un certain moment.

Winter est plus une vraie suite directe à Autumn, et Dawn est, j’espère, en même temps un prologue et une suite aux trois romans précédents.

Les noms sont principalement inventés, ils viennent directement de mon esprit. Rupert of Hentzau est bien sûr le nom d’un personnage dans « Le prisonnier de Zenda », se déroulant dans un pays imaginaire d’Europe centrale. C’était censé être une blague, mais le nom est resté.

Attention, possible spoiler ici :

Les cartes sont aussi très importantes dans vos romans, en particulier une carte, pourquoi avoir choisi cet objet comme un des points centraux de l’histoire de « The community » ? Et comment avez-vou eu l’idée de cette « Ernshire », était-ce après votre premier roman « The villages » dans lequel vous jouez avec un monde parallèle ?

Le point commun avec The villages ne m’était jamais venu à l’esprit jusqu’à ce que Autumn soit publié, et je suis soudainement dit « Mince, je fais encore un roman avec un univers de poche. Les gens vont croire que c’est tout ce que fais ».

J’avais cette vieille carte d’état-major d’une région de l’ouest de Londres accrochée au mur, un jour j’étais en train de la regarder, le cerveau débranché, et j’ai eu cette idée d’une famille de propriétaires terriens anglais qui crée une carte qui d’une façon ou d’une autre « écrase » (au sens informatique du terme) le paysage existant. J’ai donc écrit cette histoire, et je l’ai plus ou moins oubliée. Des années plus tard, en travaillant sur Autumn, j’ai réalisé d’un coup que j’avais besoin de quelque chose, un grand secret, une chose pour laquelle on serait prêt à tuer pour la protéger, autrement ce serait juste une suite d’histoires plutôt banales sur la vie de Rudi en tant que Coureur. J’ai ensuite collé cette nouvelle dans le livre, ça a semblé fonctionner, alors j’ai fait marche arrière et retravaillé le roman pour qu’il tourne autour de cette histoire et tout est parti de là.

Attention, possible spoiler ici : 

Le groupe de mathématiciens à la base de « The community » m’a fait penser au groupe Bourbaki, était-ce une de vos inspirations ou pas du tout ? https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Bourbaki

CHT163437 Meeting of the Bourbaki Group in Besse en Chandesse, Puy de Dome, July 1935 (b/w photo) by French Photographer, (20th century); Private Collection; (add.info.: pseudonym taken by a group of young french mathematicians trained at the Ecole Normale Superieure; standing from left to right – Henri Cartan (1904-2008), Rene de Possel (1905-74), Jean Dieudonne (1906-92), Andre Weil (1906-98) and a lab technician; seated from left to right – Mirles, Claude Chevalley (1909-84) and Szolem Mandelbrojt (1899-1983); Reunion du groupe Bourbaki;); Archives Charmet; French, it is possible that some works by this artist may be protected by third party rights in some territories

Je n’ai jamais entendu parler d’eux. Ils étaient censés être une petite blague, une sorte de version mathématique des Dadaïstes. Je pensais que c’était bizarre et amusant, je ne savais pas que ce genre de choses avaient réellement eu lieu. Les livres de cette série se sont révélés plein d’étranges coincidences comme ça. Le passage à propos des chinois finançant l’indépendance de l’Ecosse était censée être satirique, c’était probablement marrant en 2005 ou 2010 quand je l’ai écrit, mais peut-être un peu moins aujourd’hui…

Es-ce que vous faites référence aux gagnant de la loterie qui ont financé la campagne pour le oui en Ecosse ou à autre chose ?

La blague à propos d’Autumn, c’est que l’Ecosse devient idépendante mais n’a plus d’argent, alors ils se tournent vers la Chine pour un énorme prêt afin de les aider à tout mettre en route. A l’époque où j’ai écrit ça, il y avait des articles de journaux parlant de la prochaine domination économique de la Chine, mais à la parution du livre, c’était déjà en train de se produire. Les chinois finançaient plusieurs projets de construction au Royaume-Uni. Je n’avais pas entendu parler des gagnants de la lotterie finançant la campagne. Ce dont je me souviens bien c’est que le référendum pour l’indépendance de l’Ecosse a été une campagne horrible et pleine de discours abusifs et insultants, avec le recul j’ai l’impression que cette campagne avait été une sorte de grande répétition pour le référendum sur l’Union Européenne.

Attention, possible spoiler ici : 

Il y a beaucoup de références ou de clins d’oeil à des auteurs ou des films comme Existenz avec le pork gun, il y a des passages proches du cyberpunk, d’autres beaucoup plus proches de romans d’espionnage (les passages à Berlin font beaucoup penser aux romans sur la guerre froide) d’autres plus thriller (comme le début du troisième roman avec cet attentat à la bombe dans le train). Est-ce que c’est naturel pour vous ce mélange des genres ?

Je pense que c’est un mélange de tout ce que j’aime lire, c’est pourquoi, inconsciemment tout cas, c’est assez facile pour moi d’assembler le tout. Je voulais vraiment commencer Winter avec un énorme coup, je me suis rendu compte qu’il n’y avait vraiment pas assez d’explosions dans les livres.

C’est sympa de balancer des références à la pop culture et au business dans les romans, je trouve que ça rend l’univers créé un peu moins fade, un peu plus réel.

Attention, spoiler ici :

Je vois sur votre page Twitter que vous parlez de l’écriture de votre dernier roman, est-ce bien vrai ? Vous l’avez terminé ? Pour ceux qui ont lu les trois romans, peut-on avoir un tout petit aperçu de ce qui va se passer dans « Europe at dawn » ? Y-a-t-il déjà une date de parution prévue ou c’est encore trop tôt ?

Oui, il y a un quatrième, et ce sera vraiment le dernier livre, je viens juste de le terminer et de le transmettre à mon éditeur. Je suis presque sûr qu’il sortira à un moment ou un autre en 2018, mais je n’ai pas encore de date précise. Il y aura tout un groupe de nouveaux personnages, mais aussi les anciens, il y aura des trains et de la nourriture et des canaux, et des voyages dans la Community et à Bakou et à l’aéroport transplanté de Heathrow. J’espère que c’est une bonne fin pour la série, même si je n’ai pas résolu toutes les intrigues, parce que ce n’est jamais le cas dans la vie réelle.

Est-ce vous savez un éditeur français est intéressé ? Si ce n’est pas le cas, comment le décririez-vous à un éditeur français pour lui donner envie de le traduire ? Est-ce qu’il a déjà d’autres traductions de vos livres ?

Je ne suis pas sûr qu’il y ait eu des éditeurs français intéressés. Ce serait bien, j’aime l’idée que mes romans soient traduits dans d’autres langues. Ces romans sont des thrillers d’anticipation dans lesquels l’Union Européenne s’est effondrée, et le continent est en train de se morceler en une centaine de petits pays.

Les traductions des livres de « L’Europe sequence » avancent lentement. Il y a eu d’abord une édition estonienne de Autumn, ce qui m’a absolument ravi, après ça, pendant assez longtemps, personne ne semblait intéressé. Mais aujourd’hui, il va y avoir des éditions polonaise et hongroise de la série, et apparemment des négociations en sont aux derniers détails pour une édition russe de Autumn. On peut dire que je suis en train de rassembler les pays du vieux Pacte de Varsovie.

Je ne suis pas sûr pourquoi les français, ou même les allemands (en tenant compte que les livres visitent l’Allemagne) n’ont pas encore montré d’intérêt. Peut-être pensent-ils que les livres ne sont pas assez commeciaux ? Je ne sais pas. J’étais à l’EuroCon à Dortmund cet été, et des personnes m’apportaient des exemplaires des livres à dédicacer. Ces choses restent un mystère pour moi.

Je dois aussi vous remercier, grâce à vous et votre site où vous parliez de vos livres préférés de 2016, j’ai découvert deux très bons auteurs que je ne connaissais pas : Peter McLean et J P Smythe. Est-ce que je peux vous demander si vous avez déjà quelques livres préférés pour cette année ?

Yeah ! Peter et James sont excellents, n’est-ce pas ? J’ai plusieurs livres préférés cette année, mais malheureusement je suis un des juges du Prix Arthur C. Clarke et donc tous mes livres préférés sont sur ma liste personnelle, et je ne peux pas en parler. Ce que je peux dire c’est qu’il y a eu beaucoup de très bonnes choses publiées cette année.

En parlant du Prix Arthur C. Clarke, est-ce que je peux vous demander ce que vous pensez du Shadow Clarke mis en place par Nina Allan cette année ?

J’ai beaucoup apprécié le Shadow Clarke. Je n’étais pas impliqué dans le jury des Clarke l’année dernière, et je ne crois pas qu’ils font un Shadow Clarke cette année, j’ai été un simple observateur de tout ça. Mais je pense que ça a réellement lancé une discussion à propos de la science fiction, ce que c’est, ce que nous voulons en retirer, les directions prises par la science fiction, et j’aurais été plus qu’heureux de les voir recommencer cette année. Coté inconvénients, je suppose qu’il y avait un élément de remise en cause des juges du Clarke et je pense que certaines personnes ont pu voir ça comme une critique sapant leurs décisions, bien que je pense que c’était plutôt une mise en parallèle du Prix Arthur C. Clarke. Mais c’est juste mon opinion.

Pour finir, le futur de l’Europe que vous imaginez est assez sombre, vous pensez qu’un futur pareil est plausible? Une des autres choses que j’ai beaucoup aimées dans vos livres c’est les réflexions sur ce que pourrait être une Europe des pays et des peuples, vous pensez qu’on a une chance de s’en sortir après ces dernières années ? (Brexit, retour des communautarismes, progression de l’extrême-droite, le problème des migrants et réfugiés, terrorisme…)

Une des choses qui m’a surpris c’est que les gens ont décrit l’Europe de mes livres comme « dystopique », ce qui n’était pas mon intention. Je suis un grand admirateur de l’idéal européen et de la zone Shengen, alors peut-être que de ce point de vue les livres sont assez sombres, mais j’ai toujours pensé que le monde de mes livres est dynamique et plein de possibilités. Aucune nation dans les romans n’est effectivement en guerre contre une autre, si je ne me trompe pas, bien que beaucoup d’entre elles sont assez grincheuses…

Est-ce que ça pourrait arriver ? Je suppose qu’il y a toujours cette possibilité, j’ai le sentiment que beaucoup de pays sont attentifs à comment va tourner le Brexit avant de prendre leur décision d’essayer ou non pour eux-mêmes. L’Europe est tapissée de petits mouvements indépendantistes, je ne pense pas que les questions de l’indépendance de l’Ecosse et de la Catalogne sont terminés par exemple. Mais c’est aussi un scénario assez extrême. J’aime penser que l’Union Européenne a une chance malgré tout.

 

Voilà… Vous pouvez jeter un oeil à sa page twitter et à son site internet, vous aurez un aperçu de son humour et vous verrez pourquoi c’est un auteur qui mérite le détour.

Dave Hutchinson sur le site de Solaris Books

Interview with Dave Hutchinson (VO)

After my review of his three novels, I had the incredible pleasure to talk with Dave Hutchinson by mail, Once again a huge thanks to him for his time. I’m still amazed sometimes how internet changed things, you love a book, or three books in that case, and right after that you are able to chat with the author… What more could you ask for ?

Thank you internet, and thank you Dave Hutchinson !

Just one more thing, we will talk about some details of « Europe in autumn » which reveal some important parts of the plot, when it’s the case I will put some spoiler’s warning for those who don’t want to get too much spoiled.

(By the way, « Europe in autumn » was qualified in the L. A. Review of books by Helen Marshall of « one of the most sophisticated novel of the decade », the two following novels are equally good if not better, so what are you waiting for ?)

Enjoy !

Could you please introduce yourself for the french audience who doesn’t know you yet ? Where are you from, what was your career before writing these books ?

Hi, I’m Dave Hutchinson. I was born in 1960 in Sheffield, read American Studies at the University of Nottingham, and when I graduated I became a journalist in London. I was a journalist for about twenty-five years before being made redundant in 2010, and I’m now writing full-time.

You wrote a lot of short stories, is it an important genre for you ? I saw that you published several short stories after your first novel « The villages », did you feel some need to blow off some steam with a shorter work after the first novel, a little like what you did with « Acadie » after « Europe in winter » ? Or do you write short stories to explore and try more than you do in a novel ?

Actually, I’m a short story writer by nature, rather than a novelist. For a very very long time I wrote nothing but short stories – something to do with having a short attention span, I think – but the stories just kept getting longer.

Do you read a lot of crime books or sci-fi ? Who are the authors important for you today and when you were young ? Do you consider the three books of « The fracured europe sequence » as crime books, sci-fi books, or just novels, plain and simple ?

I do read a lot of crime and science fiction – in fact recently I have been reading a lot of crime and science fiction, as one of the judges of the Crime Writers’ Association Debut Dagger Award and the Arthur C Clarke Award.

When I was young I devoured everything I could get my hands on by Asimov, Heinlein, and Niven, so I suppose you could say they were my gateway drugs into science fiction. The most important books, though, were Keith Roberts’s Pavane and Len Deighton and Raymond Chandler, for different reasons. I probably wouldn’t be doing the kind of stuff I am today if I hadn’t read them.

It’s kind of hard to describe the Europe books in a single sentence. I usually tell people they’re near-future thrillers and that seems to give them a general idea. But really, yes, they’re just novels.

Can you give some details about how « Pavane » has been so important to you. Was it the uchrony side, or the construction of the novel with these sort of chronicles and short stories. I can see some similiraties with your storytelling. And what do you think about the BBC’s adaptation of SSGB? I haven’t watched it yet, I’m curious to have your opinion.

Now I think about it, maybe the construction of Pavane did have some influence on the books, but Alan Furst was a much bigger influence in that regard. The really important thing about Pavane was that I spent years and years reading nothing but American science fiction – Heinlein, Asimov, Niven and so on. Pavane, and later Roberts’s short stories, were a complete revelation to me. Here was an English writer who engaged with the English landscape. His characters were ordinary – people who ran petrol stations or provincial cinemas – rather than captaining kilometre-long starships and blowing up solar systems. It really did have a very profound effect on me, it changed the way I wrote and the things I wrote about..

I thought the adaptation of SSGB was a good attempt. I thought the central character was miscast and the ending was mishandled, but there was a lot to enjoy about it. The German cast in particular were very good, and a lot of Deighton’s dialogue found its way from the page to the screen. I won’t spoil it for you, but I thought they tried too hard at the end to leave things open for a second series. Until then, though, It was a pretty faithful adaptation.

Do you know some French sci-fi writers ? There is one author called Philippe Curval, he is one of the « great elders » of french science fiction, he wrote three books a little similar to yours between 1976 and 1983. The french publisher La Volte republished these books in 2016 in one volume with the title « L’Europe après la pluie » (which can be translated by « Europe after the rain »).

These books talk about a Europe in a few years which withdraw into itself and close the frontiers to form one autarkic group of countries called « Marcom » (and not Macron…)… Philippe Curval talk about the same things you did in your books, but in a different way, a bit more sci-fi with some kind of technology of time travel, and also a lot of humor like you. When I read your books I was surprised by the similarities with these.

I’m afraid I’m not familiar with any French science fiction writers. It’s been a great sadness for quite a long time that not very much science fiction has been available here in translation. That’s changing now – there’s a lot of interest in Chinese and African science fiction – but we still have a long way to go before the dominance of English and American science fiction is seriously challenged.

Now, let’s talk about the three novels of « The fractured Europe sequence ». Where did your inspiration come from for « Europe in autunmn ? How did you write the first book, did you write with a plan, did you travel a lot in Europe to get the feelings and the reality of eastern europe ?

I can’t actually remember where the idea came for Autumn. It was written over a very long period, twelve or thirteen years or so, basically as a hobby. I’d do a bit, put it away, take it out again eight or nine months later, do another bit, and so on. It was all written out of sequence, too – some of the later chapters were written years and years before the early ones. So no, there was no real plan. It’s kind of a miracle it got written at all, let alone published. I didn’t travel a lot, although I visited Poland many times – I didn’t visit Estonia until last year.

I have been amazed by a lot of things in your novels, especially how real and documented the descriptions of the cities and countries are. The pink palace in Prague, Talinn, some hotels, the national park.. Did you invent a lot of things, or are your descriptions of the buildings always real ? There are also a lot of culinary references, I have to ask you now what is your favourite Estonian dish ? If you have one…

I try to get things as accurate as I can, and the internet is a wonderful friend when you’re doing that. Back when I started Autumn there was no Street View – I think I might actually have started it before Google even existed – so I had to rely on travel guides. I remember when the book was being translated into Estonian my translator pointed out that I’d got the names of the tram stops in Tallinn wrong, and I was really annoyed at the mistake. Some things are obviously made up. The visitor centre at Lahemaa is completely imaginary and the Palace of Culture in Warsaw hasn’t been painted pink – although I think it should be – but if I’m writing about something that exists I try to get the details right.

How did you come up with those beautiful titles « Europe in autumn », « Europe at midnight », « Europe in winter » and « Europe at dawn » ?

Autumn was Autumn because I liked the feeling it gave. There’s a sense of the actual autumn, the last days of the year, and a sort of metaphorical autumn, the last days of Europe. It was meant to be kind of wistful and longing. Midnight went through a few titles. At first it was going to be called Community, but a friend pointed out there’s an American situation comedy with the same name. Then it was going to be A Song For Europe, a sort of joking reference to the Eurovision Song Contest, but that didn’t work. There’s an American writer named Alan Furst who writes wonderful espionage novels set in Europe around the time of the outbreak of the Second World War, a time I’d seen referred to as ‘the midnight of the century’. Furst was a really big influence on the structure of Autumn, so I thought Europe at Midnight would be a nice homage to him, as well as sounding kind of espionagey. After that, it seemed to make sense for the other books to be Europe… something as well.

Warning, spoiler here :

Did you know right from the start that you would need several novels to tell Rudi’s story or did the extent of his story surprised you ? Concerning the second novel, how did you decide to tell a parallel story with new characters ? By the way, you wrote some great names : Rupert of Hentzau, Whitton-Whytes, Araminta, Stanhurst, Ernshire… where did you find them?

No, I only ever intended to write Autumn, but when I finished it I had a lot of material left over and also a sense of unfinished business, so I did Midnight, and after that everything sort of got a bit out of control. Now there are four of the things.

I didn’t want to do a straight sequel to Autumn, mostly because that seemed a bit too obvious ; I thought it might feel a bit more rewarding for the reader if I wrote something that sort of came in from one side and joined up with Autumn at some point. Winter is more of a straight sequel to Autumn, and Dawn is, hopefully, a prequel and a sequel to all three of the previous books.

The names are mostly just made up off the top of my head. Rupert of Hentzau is, of course, a character in The Prisoner of Zenda, which takes place in an imaginary central European country. It was meant to be a bit of a joke, but it sort of stuck.

Warning, spoiler here :

The maps are also very important in your books, in particular one map. Why did you choose to make this item so important for the history of the Community ? Where did you get the idea of the Ernshire, was it because of you first novel, « The villages » where you fiddled with parallel worlds ?

The thing with The Villages never occurred to me until Autumn came out and I suddenly thought, « Damn, I’m doing pocket universes again. People are going to think this is all I do. »

I used to have this old Ordnance Survey map of the area to the west of London stuck to my wall, and one day I was looking at it, brain in neutral, and I had this idea for a family of English landowners who create a map which somehow overwrites existing landscape. So I wrote this story and more or less forgot about it. Years later, working on Autumn, I suddenly realised that it needed something, a Big Secret, something people would kill to protect, otherwise it would just be a series of pleasant but rather dull stories about Rudi’s life as a Coureur. So I pasted this short story into the book and it seemed to work, so I went back and rejigged the novel to fit around the story and everything grew from there.

Warning, spoiler here :

The group of mathematicians responsible for the Community reminded me of the Bourbaki group. Was it one of your inspiration or not at all ?

CHT163437 Meeting of the Bourbaki Group in Besse en Chandesse, Puy de Dome, July 1935 (b/w photo) by French Photographer, (20th century); Private Collection; (add.info.: pseudonym taken by a group of young french mathematicians trained at the Ecole Normale Superieure; standing from left to right – Henri Cartan (1904-2008), Rene de Possel (1905-74), Jean Dieudonne (1906-92), Andre Weil (1906-98) and a lab technician; seated from left to right – Mirles, Claude Chevalley (1909-84) and Szolem Mandelbrojt (1899-1983); Reunion du groupe Bourbaki;); Archives Charmet; French, it is possible that some works by this artist may be protected by third party rights in some territories

I’d never heard of them, they were meant to be a little joke, sort of a mathematical version of the Dadaists. I thought it was weird and quite amusing; I didn’t know this kind of thing had actually happened. The Europe books have turned out to be full of odd little coincidences like that. The bit about the Chinese bankrolling Scottish Independence was meant to be satirical, and it was probably quite funny back in 2005 or 2010 when I wrote it, but maybe not so much now.

Do you refer to the lottery winners who bankroll the yes campaign or something else ?

The joke in Autumn is that Scotland becomes independent but has no money, so they go to the Chinese for a massive loan to help them get started. Back when I wrote that, there were articles in the papers about the coming economic dominance of China, but by the time the book actually came out it had already happened – the Chinese were bankrolling various infrastructure projects here. I hadn’t heard about the lottery winners putting money into the Yes campaign. I do remember the Scottish Independence referendum being a massively bad-tempered thing, and in retrospect it feels like it was a dress-rehearsal for the EU Referendum.

Warning, spoiler here : 

There are a lot of references or winks to other authors or to some movies like Existenz with the pork gun, there are some moments that are close to cyberpunk, others closer to spy books (some parts in Berlin reminded me of crime novels during the Cold War) and other moments that are very « thrillery » with a lot of action (like the bomb attack in the train at the beginning of the third novel). Is it natural for you this « mélange des genres », mixing the styles ?

I suppose it’s a mixture of all the stuff I like to read, so – in my head, anyway – it’s not a great stretch to put it all together. I really wanted to start Winter with a massive bang; it occurred to me that there weren’t nearly enough explosions in the books. It’s nice to throw little bits of business and pop-culture references into a book; I find they make the world of the story a little less bland, a little more real.

I saw on your twitter page that you talked about the writing of your next book. Is it true ? Did you finish it? I’m curious, and I’m sure I’m not the only one in that case, can i ask you a little preview of the story of « Europe at dawn », or is it still top secret ? Do you already have a release date or not yet ?

Yes, there is a fourth – and very definitely final – book, and I’ve just finished it and handed it in to my publisher. I’m fairly sure it’ll be out sometime in 2018, but I don’t have a date for it yet. It has a whole new cast of characters, as well as the old familiar ones; it has trains and food and canals, and trips to the Community and Baku and the transplanted Heathrow. Hopefully, it’s a good ending to the series – although I haven’t tied up all the loose ends because life never does.

Do you know if any french publisher might be interested in translating your books ? If it’s not the case how would you describe them in order to make them want to ? Are there already other translations of your books ?

I’m not sure whether there has been interest from French publishers. It would be nice ; I like the idea of them morphing into new languages. The books are near-future thrillers set in a Europe where the EU has collapsed and the Continent is in the process of fragmenting into hundreds of smaller nations.

Translations of the Europe books are moving slowly. First there was an Estonian edition of Autumn, which I was absolutely delighted with, and then for quite a long time no one seemed interested. But now there are going to be Polish and Hungarian editions of the series, and apparently negotiations are in the final stages for a Russian edition of Autumn. So I’m slowly rounding up the old Warsaw Pact countries. I’m not sure why the French – or indeed the Germans, considering the books do visit Germany – haven’t been interested yet. Possibly they don’t think they would be commercial enough? I don’t know. Certainly the books are known in Germany – I was at the EuroCon in Dortmund in the summer and people were bringing me copies of the books to sign. These things are a mystery to me.

I have to thank you again, you made me discover two great writers I didn’t know : Peter McLean and J P Smythe , on your website where you talked about your favourite books of 2016. Can I ask you if you already have some favourite books for 2017 ?

Yay ! Peter and James are brilliant, aren’t they ? I do have a number of favourite books, but unfortunately I’m one of the judges for this year’s Arthur C Clarke Award so all my favourite books are on my personal shortlist and I really can’t talk about that. What I will say is that there’s been a lot of very good stuff published this year.

Speaking of the Arthur C. Clarke Award, can I ask you how are you feeling about Nina Allan’s Shadow Clarke ?

I really enjoyed the Shadow Clarke. I wasn’t involved with the Clarkes last year and I don’t think they’re doing a shadow this year, so really I’ve only been an observer of it. But I thought it really launched a discussion about science fiction – what it is, what we want from it, where it’s going – and I would have been more than happy to see them doing it again this year. On the downside, I suppose there was an element of second-guessing the Clarke judges and I think some people saw it as criticising and undermining their decision, although I thought it actually parallelled it. But that’s just my view.

Finally, the future of Europe you imagined is kind of dark, do you think a future like this is possible ? One other thing I really liked in your novels is your thoughts on what could be a Europe, what could be a Europe of the people or a Europe of the countries. Do you think we still have a chance after these last few years ? (The Brexit vote, the coming back of the communitarianism, the increase of far right movements everywhere, the case of the migrants and refugees, terrorism…)

One of the surprising things for me has been people describing the Europe in the books as ‘dystopian’, which it wasn’t intended to be. I’m a big fan of the EU ideal and the Schengen Zone, so I suppose in that respect the books are a bit dark, but I’ve always thought the world in the books was vibrant and full of possibility. None of the nations in the books are actually at war with each other, if I remember correctly, although many of them are sort of grumpy.

Could it happen ? I suppose the possibility is always there ; I have a feeling a number of countries are watching to see how Brexit turns out before they decide whether or not to try it for themselves. Europe is carpeted with little independence movements – I don’t think the issues of Scottish and Catalan independence are over yet, for example. But really it’s kind of an extreme scenario. I’d like to think the EU had a chance, in spite of everything.

 

Voilà… Check his twitter page and his website, you’ll see why he’s a writer to keep an eye on !

Dave Hutchinson on Solaris Books’ website

Retour à Duncan’s Creek, Nicolas Zeimet (Edition Jigal)

Et voilà, encore une fois Jimmy Gallier et sa maison d’édition se démarquent.

En effet à Duncan point de flics ou de truands au grand cœur, par de littérature noire sociale ni d’enquête policière… A Duncan’s Creek il y a trois amis : Jack, Ben et Sam.

Sam c’est la seule fille du groupe, Ben c’est le petit gros marrant et Jack l’intello introverti.

Ça fait vachement cliché comme groupe d’ados, hein ? Et si en plus je te dis que ça raconte une histoire sur deux époques ? Leur adolescence et leurs retrouvailles tu vas me dire « Déjà vu ! »

Ben t’as tort !

Tu te souviens de It de King ? Enlève tout le fantastique et ne garde que l’histoire de cette bande de gosses et tu vas lire une perle de roman initiatique made in France.

Tu te souviens de Forrest Gump et surtout de sa copine Jenny (jouée par Robin Wright) ?

Nicolas il fait pareil avec Sam.

Il m’a bluffé Nicolas Zeimet…

Au travers de ces trois ados il nous en raconte des choses.

Ce roman n’est pas si noir que ça finalement, il est plutôt triste et nostalgique.

Petite épopée racontant le parcours chaotique de braves petits américains vivant dans un bled un peu paumé durant les 80’s jusqu’à leur retrouvaille de nos jours dans le même bled.

Ce qui s’est passé un soir d’Halloween est bien sûr le fil conducteur de ce fort joli roman mais ce n’est pas le plus important.

Le plus intéressant c’est cette peinture qu’il nous fait de ce que nous fûmes, de ce que nous vécûmes et de ce que nous sommes devenus.

Errance, regrets, choix, décisions hâtives et/ou malheureuses, sédentarité et tradition, évasion ou fuite, famille et errance… C’est de cela que Nicolas nous parle.

Avec une écriture toute mélancolique et emplie d’émotions il nous emmène sur les traces de ses trois adolescents devenus trop tôt adultes. Sa manière de nous conter leur passage à l’âge adulte est pleine de délicatesse mais aussi de souffrance.

Les relations entre ces trois protagonistes, racontées en toute simplicités, sont à la fois pleine de tendresse et d’amertume, de rancune et de remords… Mais l’amitié est toujours présente.

Ce voyage initiatique entamé en quittant Duncan ne peut se terminer qu’en revenant à Duncan.

Ce roman de Nicolas Zeimet m’a touché. Il a su m’émouvoir et me passionner, me donner envie de revivre ces années perdues et de revenir sur mes pas pour changer l’avenir.

Oui nous sommes maîtres de nos choix, mais comment faire les bons quand on a quinze ans et que l’on n’a rien d’autre que ses amis ?

Comment se construire dans la solitude de nos différences ?

Comment avancer quand aucune lumière ne brille au bout de notre tunnel ?

Que devient-on ? Et pourquoi ? Faut-il toujours chercher un coupable ? Se trouver des excuses ?

Sommes- nous vraiment toujours prisonniers du carcan des espérances et des frustrations de nos parents ?

Autant de questions dont les réponses se trouvent à Duncan’s Creek.

Le Corbac est sorti tout ému et un brin nostalgique de ce conte initiatique…

Hôtel du Grand Cerf, Franz Bartelt (Cadre Noir Seuil) par le Corbac

Si un jour on m’avait dit que je trouverais un auteur capable d’écrire un polar avec la gouaille d’un Rabelais, la bizarrerie d’un Italo Calvino et le savoir-faire d’un Simenon….

La claque que je viens de prendre ! Putain de coup de cœur de fin d’année.

Ce livre est magistral. Etonnant. Surprenant .Epoustouflant. Epatant.

Une galerie de personnages aussi fourbes et mystérieux que chez Chabrol.

Des « héros » aussi déjantés que dans The Big Lebowsky

Une ambiance qui n’a rien à envier à Twin Peaks.

Une intrigue digne d’Hitchcock.

Ça vous donne envie hein ?

Un vieil hôtel dans les Ardennes, une star du cinéma décédée 50 ans plus tôt, un journaliste dans la dèche perpétuelle vivant d’expédients divers envoyé sur place pour fouiller le passé.

Un centre étrange pour jeune cadre dynamique aux méthodes particulièrement rudes.

Une chauffeuse de taxi et un routier, un bûcheron veuf, un syndicaliste… Voici quelques-uns des étranges personnages que vous allez croiser dans cette histoire.

Et surtout, surtout Vertigo Kulbertus, inspecteur à 14 jours de la retraite. Un personnage obèse mais énorme, un individu fourbe et sournois, au caractère gourmand et vindicatif et aux méthodes particulières.

Franz Bartelt lui fait porter le livre (et l’inspecteur à la largeur d’épaule pour) et mener l’enquête. Ses armes ? L’ironie et le cynisme, la méfiance en l’individu et une capacité particulière à savoir être répugnant. Entre bons mots et coups bas Vertigo va chambouler et remuer la merde de ce petit village. Il va prendre sa pelle et retourner la fange qui recouvre ce microcosme, quitte à remonter le passé.

Parce que chez ces gens-là monsieur on ne parle pas, on cache ; on ne pardonne pas on attend son heure ; on ne trahit pas, on meurt.

Argent, pouvoir, sexe, trahison, folie, famille, manipulation, meurtres, secrets…ceux-ci sont les principaux ingrédients de ce merveilleux raout.

Je n’en dirais pas plus mais pour une fois je mettrai un extrait gargantuesquement truculent : « Je n’en ai pas, moi, continuait Kulbertus. C’est une chance, hein ? Voyez-vous, je grossis depuis que je suis vivant. J’ai grossi toute ma vie. Je grossis encore. C’est incroyable. Je grossis de partout. Du ventre, bien sûr. On commence toujours par grossir du ventre. Mais je grossis aussi des genoux et des oreilles. J’ai de grosses oreilles. J’ai grossi des pieds. Je gagne une pointure tous les cinq ans. De partout, je vous dis. Je suis grossi de partout. Eh bien, je vais peut-être vous épater, mais je n’ai jamais grossi de l’anus. Voilà quarante ans que mon anus est stable, qu’il a cessé sa croissance, qu’il n’a pas pris un gramme. C’est presque toujours le cas chez les obèses. Le problème, c’est que je mange de plus en plus. Par conséquent j’ai de plus en plus de déchets à éliminer. Vous voyez le calvaire. J’ai grossi de la bouche et du coffre, mais mon anus ne s’est pas adapté à cette évolution. Elle est là, monsieur Lépine, la souffrance de l’obèse, son déséquilibre. C’est pour ça que je vous ai dit que, pour un homme comme moi, c’est une chance de ne pas avoir d’hémorroïdes. Une chance. »

L’HOMME AUX DEUX OMBRES, STEVEN PRICE (Denoël) par Bruno D.

Ce livre de 784 pages est long, très long, mais aussi long qu’il est bon. De la consistance donc, mais un superbe fond avec un scénario qui nous fait pénétrer dans des univers très riches, celui de la guerre de Sécession aux States (années 1862-1865), et celui des bas fonds londoniens à la fin de l’époque victorienne (1885). N’oublions pas également cette plongée an Afrique du Sud (1874), en pleine exploitation diamantifère, et vous aurez trois cadres historiques dans lesquels nos héros vont évoluer.

Londres 1885, une tête de femme est repêchée dans les eaux de la Tamise. Ce n’est d’ailleurs que la partie immergée de l’histoire, si je puis dire, puisque cela va être le prélude à une folle et complexe fiction ou vont se croiser le célèbre détective US William Pinkerton et une foule de personnages, dont le très fameux Edward Shade. Fantomatique, insaisissable et mystérieux, ce dernier, après avoir hanté la vie du père Pinkerton va venir tourmenter les jours et les nuits du fils.

C’est un roman d’atmosphère plus qu’un véritable thriller. En effet la trame policière, fil conducteur tout au long de cet écrit est un peu diluée tellement le récit est riche et foisonnant.

J’ai été happé d’entrée par la force visuelle et très évocatrice de l’écriture de l’auteur. Chirurgicale et  puissante, la plume de Steven Price nous emmène dans l’étalage d’un monde et d époques parfaitement rendues. Lorsqu’il décrit un repère de brigands ; on sent immédiatement leurs mains se poser sur vous, leurs souffles aux haleines fétides et leurs couteaux sous la gorge.

Histoires aux multiples tenants et aboutissants, l’auteur prend son temps pour nous détailler les différents protagonistes et distiller ici et là quelques infos primordiales pour le bon déroulement de l’intrigue. D’un continent à l’autre, d’un rôle à l’autre, il brouille les pistes et nous entraîne dans une chevauchée fantastique ou nos héros de chair et de sang ont tous des blessures et des choses à cacher. La vérité d’un jour et d’une époque n’est pas forcément celle d’aujourd’hui. Les personnages secondaires, très fouillés ajoutent de l’épaisseur à ce roman. Entre brumes londoniennes et champs de batailles américains, c’est à une histoire soignée que l’auteur nous convie. Vous ferez connaissance avec Molly, Japhet, Charlotte, Martin, Shore, Adam et bien d’autres tout au long de cet incroyable histoire.

Epopée historique, fiction ultra réaliste, c’est effectivement assez grandiose et ce gros pavé ne peut se lire que lentement afin d’en apprécier toutes les subtilités. C’est riche et virevoltant, intrigant et plein de faux-semblants, une pépite qui vous fera penser sans aucun doute à Sherlock ou à ces grands romans victoriens. Clins d’oeil et références multiples saupoudrent cet exercice réjouissant mis en lumière par un auteur en grande forme.

La  toute fin qui ne m’a pas totalement conquis me donne l’impression d’un écrivain qui a eu de la peine à quitter ses personnages et ne savait pas tout à fait conclure. Il est vrai qu’il avait déjà tout donné au cœur de ces pages et je ne lui en tiens absolument pas rigueur tellement le voyage a été formidable.

Et de trois pour « La Daronne » d’Hannelore Cayre !

J’arrive peut-être avec un peu de retard, mais comme « La Daronne » d’Hannelore Cayre (chez Métailié) vient d’être élu meilleur polar de l’année par le magazine Lire, je me suis dit qu’un petit article sur ce livre serait le bienvenu. (Underground railroad a été élu meilleur roman étranger, le boss en avait parlé ici)

Ce n’est pas la première distinction pour cette auteure, elle a reçu cette année à Lyon le Prix du polar européen puis le Grand prix de littérature policière.

Ce livre est excellent, on suit Patience Portefeux, la cinquantaine, interprète pour la police parisienne. Quand elle a l’occasion de récupérer une grande quantité de cannabis au nez et la barbe de la police et des dealers, elle décide de passer à l’acte pour assurer un bel héritage à ses enfants, et aussi dans l’espoir de retrouver un train de vie qu’elle avait connue avec ses parents, mais qu’elle ne pouvait plus se permettre. Elle devient ainsi une trafiquante surnommée la Daronne et utilise tout ce qu’elle appris dans son travail avec la police pour toujours rester un coup d’avance sur les autorités.

Pour ceux qui ont lu ses romans précédents (Hannelore Cayre a écrit quatre autres romans auparavant :  Commis d’office, Toiles de maître, Ground XO, avec son personnage récurrent Christophe Leibowitz, petit avocat parisien, et Comme au cinéma), on retrouve dans La Daronne tout ce qui fait la force d’Hannelore Cayre, à savoir un humour noir et un cynisme féroce, avec un style et une écriture fluide servant une critique de la société contemporaine qui fait mouche à chaque fois.

Notre camarade Mr Jean-Marc Laherrère avait chroniqué ce livre ici si vous voulez un autre avis, il cite quelques phrases qui vous donneront un aperçu de l’humour de Hannelore Cayre, notamment la phrase où il est question du « nouvel orientalisme »… Personnellement j’aime aussi beaucoup le passage ou Patience récupère le chien policier, ou le passage plus nostalgique dans lequel elle se souvient de sa jeunesse et de ce qu’elle rêvait de faire plus tard : « collectionneuse d’arc-en-ciel »…

Bref, je m’arrête là, encore bravo à Hannelore Cayre pour ces récompenses, ce roman mérite tous les éloges qu’il a reçu, je le mets également dans ma liste des meilleurs polars français que j’ai lus cette année, et le conseille à tout le monde !


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