Roger SMITH – Un homme à terre Chez Calmann-Lévy par JC

 

J’avais chroniqué, il y a environ un an, « Pièges et sacrifices » du même Roger Smith, une chronique que j’avais titrée Diabolique, brutal et jouissif… Je pourrais dire de ce dernier opus Encore plus diabolique, encore plus brutal, et encore plus jouissif !!

Roger Smith atteint dans ce livre des sommets de machiavélisme, de manipulation et de cruauté. Ce que ce livre a perdu en description de la société sud-africaine (à peine évoquée cette fois-ci, puisque si l’histoire prend sa source en Afrique du Sud, l’action présente se déroule aux Etats-Unis), il l’a gagné dans la brutalité et l’angoisse.

L’une des forces de ce roman repose sur sa construction. Roger Smith a écrit un véritable puzzle, nous livrant les pièces une par une, éparpillées dans un désordre parfaitement maitrisé qui fait monter le suspense jusqu’au bout. Chaque début de chapitre pousse le lecteur dans l’inconnu et celui-ci doit souvent attendre plusieurs lignes avant de reconnaitre le lieu et l’époque où se déroule la scène. Car le présent et le passé sont, comme toujours avec Roger Smith, intrinsèquement liés, l’un se nourrissant de l’autre alors que l’autre vient pourrir l’un à la moindre occasion.

L’autre force de ce roman repose sur les personnages que l’auteur s’amuse à créer et à martyriser. Roman après roman (pépite après pépite, devrais-je dire), Roger Smith continue de montrer son inclination pour les personnages sans scrupules qui finissent par réaliser, alors qu’ils ont le début d’un soupçon de remords, qu’il est déjà trop tard. Prisonniers de leur passé, ils se retrouvent confronter à des situations qui les poussent à faire des choix de plus en plus difficiles, les menant toujours sur la voie la plus vicieuse et la plus dangereuse pour eux et pour leurs proches. Roger Smith maltraite ses personnages sous nos yeux de pauvres voyeurs et personne n’en sort indemne.

Un dernier mot sur les dialogues, toujours aussi vifs, tranchants, qui donnent un rythme infernal à une histoire qui n’avait pas besoin de ça…

Un excellent Roger Smith donc (encore un !), et l’on se demande comment il va bien pouvoir inventer de nouveaux personnages encore plus tordus et tourmentés que ceux-là. Mais je me dis que l’homme a de la ressource et j’espère qu’il n’a pas fini de nous surprendre et qu’il saura, la prochaine fois, nous plonger encore plus loin dans l’horreur et la noirceur des hommes.

J’émettrai juste un petit bémol pour finir, mais qui n’a rien à voir avec l’auteur. Je ne mettrai pas, comme il est fait habituellement, le 4e de couverture en bas de cette chronique. Et je vous conseille de ne pas le lire quand vous aurez le livre entre les mains. Je ne comprends pas comment les éditeurs peuvent tuer de cette façon les efforts de l’auteur à créer un suspense dès les premières lignes. Du gâchis…

Voici simplement quelques phrases du livre qui résument parfaitement l’idée :

« Ce dernier se demanda si, finalement, on n’était pas en train de lui présenter l’ardoise pour une dette très ancienne. »

« On a été poussés ici par un vent mauvais, on vient d’un endroit de choix calamiteux et de malchance carabinée. »

« Chercher le fil égaré qui aurait été à la source de ce détricotage était insensé. »

Voilà, vous n’avez plus qu’à vous jeter à votre tour, bon courage pour la remontée ! Et pour ceux qui n’ont pas lu les autres romans de Roger Smith, si vous avez apprécié celui-là, vous pouvez y aller les yeux fermés.

gufkh

» City on Fire, Garth Risk Hallberg, Editions Plon 2016, Traduction Elisabeth Peellaert

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Land of 1000 dances

« dring
dring
bonjour vous êtes aux états unis d’amérikkke. situation chaotique mêlée aux tensions raciales lors d’une session au congrès. plus d’informations à onze heures un cambriolage à main armé en participant à une marche organisée par un groupe extrémiste qui n’aime pas la politique menée dit le bureau des relations publiques du président a voté une loi sur la fiscalité va augmenter. si vous ne payez pas les salaires ont encore baissé à cause de la guerre dans des pays étrangers et nous devons empêcher ces actes de haine pour ce bulletin d’information spécial qui vous emmène direct sur la scène du crime. La police signale l’inculpé de viol, meurtre, vagabondage et marche en dehors des clous. … »

Bon, d’accord, j’ai mordu. Ou alors la curiosité a tué le chat. Je ne pouvais pas ne pas zieuter ce roman dont tout le monde parle, parce que le plus cher, parce que droits déjà vendus au ciné, parce que chef d’œuvre, parce que New York et années ’70. Bref.

Garth Risk Halleberg est indéniablement un type qui a du talent. Plus qu’un « chef d’œuvre » (je suis allergique à cette expression employée à toutes les sauces), j’appellerais son roman un tour de force. Il fait rentrer dans une durée de temps limitée (moins d’un an) et sur un terrain de jeu circonscris géographiquement (New-York), une myriade de personnages, pour beaucoup antagonistes, reliés entre eux par les multiples sous-intrigues que le narrateur tisse le long de ce roman fleuve.
Depuis le Long Island jusqu’à l’ Upper East Side en passant par le Village et sa faune pré-géntrification, City on Fire pourrait presque faire office d’essai d’anthropologie « Chez les New-Yorkais des 70s ».

Les sept chapitres sont séparés par des « interludes » – une lettre manuscrite, un article tapuscrit, les extraits d’un fanzine – une main tendue vers le lecteur pour que celui-ci puisse être complètement immergé dans la vie des personnages. Malheureusement cela n’a pas toujours fonctionné pour moi.
Autant j’ai aimé Samantha et ses contradictions, sa sensibilité et son intelligence, et j’ai été donc heureuse de retrouver son fanzine au milieu du roman, autant je me suis lassée vite durant d’autres « irruptions de réel » dans le fil narratif.

City on fire m’a donné l’impression d’un monstre insatiable qui se fiche de ce qu’il avale tant qu’il a de quoi se mettre sous la dent. La scène punk, les révolutionnaires, les graffeurs, les squatteurs. Les artisans, les flics, les journalistes, les artistes. Les hommes d’affaires, les parvenus, les ambitieux. Les homosexuels, les femmes délaissées, les familles éclatées. Des intérêts financiers, amoureux, illégaux, altruistes. La came, la solitude, les dépendances, la musiques, la peinture, la photo.
Le passé, le présent, l’avenir.
Tantôt original et somptueux, tantôt drapé dans des airs de soap-opera, le résultat a été pour moi plutôt mitigé. Je l’ai trouvé assez inégal et pas toujours cohérent. Il ferait, certes, une super série TV. Mais le potentiel d’adaptation par Netflix, ce n’est pas ce qui m’intéresse dans un roman. Un peu déçue, donc, il y avait matière à faire beaucoup mieux, en laissant peut-être l’ambition en veilleuse.

« Q : Votre œuvre semble vouloir rompre qualitativement avec les tendances minimalistes actuellement en vogue chez les jeunes écrivains. Certains pourraient même la qualifier de désuète.

R: Eh bien, nous avons vécu, les hommes de ma génération, dans une époque d’incertitude. L’ensemble des institutions auxquelles nous avons cru, depuis l’Église jusqu’aux marchés et au système politique américain, semblait traverser une crise. Et donc nous avons considéré avec un scepticisme profond la capacité de toute institution , y compris celle du roman, à nous montrer la vérité.

Q: Mais vous semblez presque en accord avec l’opposition, monsieur Goodman.

R: Disons que je considère que c’est ma mission. Etre en empathie. Mais j’ai toujours pensé, peut-être de façon perverse , que lorsqu’on veut faire correspondre théorie et expérience, et que cela ne fonctionne pas, il faut s’en prendre plutôt à la théorie. Il y a la critique de ce qui sous-tend ces institutions – justice, démocratie, amour – et il y a le fait que nul ne peut vivre sans elles. Et je cherche donc à explorer une nouvelle fois cette vieille idée que le roman peut, vous savez, nous enseigner quelque chose. Sur tout.

Nid de Vipères Edyr Augusto chez Asphalte

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Ce titre me fait penser à ce « jeu » consistant à plonger sa main dans un pot, un trou ou autre emplis de serpents venimeux et d’en ressortir sans s’être fait mordre. Ce qui évite de crever la gueule ouverte, en bavant et en convulsant ( ce qui est quand même fort peu agréable). Dans ce jeu tout est question de vitesse.
Vitesse c’est l’un des mots qui colle bien à cette histoire de vengeance. Parce le livre se lit vite; non non ce n’est pas lié à son épaisseur mais au rythme donné par Edyr. Ça c’est le premier point important ! L’histoire va vite, très vite. L’écriture permet d’enchaîner les actions et les réactions, les réflexions et les souvenirs et nous donne un rythme effréné, limite frénétique. Il faut aller vite si l’on veut s’en sortir, si l’on veut réussir à survivre parce qu’une fois au milieu de la fosse à serpents on se rend vit compte de la fulgurance de leurs réactions et de leur instinct de survie.
Ça c’est le deuxième point: les vipères ! Elles sont nombreuses, elles sont puissantes, possédant et l’argent et le pouvoir, sans scrupules elles ne pensent qu’à sauver leur peau et conserver ce territoire qu’elles ont chèrement conquis. Parce que ce roman est aussi un roman sur la force du pouvoir, sur la puissance de l’argent dans les sphères politiques, sur la reconnaissance ( en fait non sur le chantage et les secrets par lesquels la Sainte hiérarchie politico-financiere tient en laisse ses amis…)
Mais les vipères c’est aussi la manière dont cette vengeance est organisée : sournoise, vicieuse, violente. La proie ne voit rien venir parce que le serpent a pris le temps de se faufiler et de s’installer dans sa vie, de se lover dans un coin, au chaud, attendant juste de pouvoir enfin mordre quand l’occasion se présentera.
Le troisième point c’est la quantité foisonnante d’émotions qui transparaissent dans ce sombre roman. Vengeance, amour, fidélité, trahison, honte, humiliation, respect de soi, fraternité, pouvoir, influence….Oui je sais; cela fait un peu liste de course pour un épisode de Santa-Barbara…ben non. Non parce que cela est diffusé on compte goutte, judicieusement placé par petites touches au moment où on a besoin d’une pause, quand on aurait juste besoin de reprendre son souffle dans cette course effrénée.
Parce qu’au final c’est ça Nid de Vipères une course, un sprint final! Une cavalcade à la survie, une poursuite à la vengeance où le hasard n’a rien n’a voir tellement elle est préparée méticuleusement. Outre le récit d’un traumatisme qui se doit d’être purgé, Nid de Vipères est un roman Noir sur le jusqu’au boutisme, sur la force de volonté, sur la notion de justice et surtout sur le choix!!!
Choix d’agir ou choix de se terrer et d’accepter. Choix de conserver sa haine et sa rancune ou choix de passer à autre chose…
Un roman sombre sous le soleil, un roman Noir comme la bassesse humaine où le hasard n’est qu’une suite de petites circonstances adaptées à notre convenance…

Le grand Jim Nisbet, petit traité de la fauche, 30 ans de rivages

Jim Nisbet est le mouton noir du polar. Cet esthète, qui cite volontiers Dostoïevski, Stendhal, Proust, Genet ou Huysmans, investit le roman noir pour mieux le pervertir. « Merveilleux illusionniste du style et du verbe » selon Jean-Pierre Deloux, son exégète, Nisbet détourne les codes, massacre les clichés, intellectualise son propos et ne cesse de s’interroger sur la fonction du roman. Il n’empêche : ses romans noirs frappent par leur puissance et leur originalité.

Unknown

 

call me  Klinger…., après son dernier roman paru en France, un grand et long roman, voilà pour les 30 de rivages, un petit Nisbet, par la taille, le reste est magnifique et grand.

C’est le genre de livre que l’on peut garder sur soi, tirer de sa poche et lire à voix haute des passages pour discuter avec les gens, et leur apprendre la vie, ou une forme de philosophie…..

Je ne peux qu’être enthousiaste avec cette lecture, j’ai tellement de points communs, avec le héros, et sur la manière de penser des gens qui parcourent ce livre, de klinger, à ses rencontres, sa vie, sa manière de voir la gent féminine ,  au discours du vieux de la fin. Et on connait tous son propre écubier

une ballade sous la pluie dans un San Francisco peint avec grâce par un auteur de génie, rien de neuf, enfin rien de neuf !!! Avec une histoire ultra éculée, l’auteur arrive à nous faire gravir les marches du 7 me ciel…..C’est là qu’on aperçoit la grandeur de l’écrivain, qui peut aussi bien prendre le temps de décrire  la ville sur 30 lignes sans que l’on s’ennuie , et envoyer 2 ou 3 phrases percutantes qui te blesseront qui t’interrogeront ou te feront hurler de rire.

Récit en plusieurs actes, comme une pièce de théâtre, un vaudeville d’underdogs à la fin déjà connu. plusieurs actes pour finir là ou le le devine depuis le début, avec Klinger en maitre de cérémonie…

Jim NISBET en profite pour faire ‘un état des lieux d’une Amérique décadente, ou son héros a sa place, mais la mauvaise.

Du grand art, par un grand auteur, un livre à déguster, et à relire, relire, celui là on ne le prête pas…..ah il cite Stendhal…..

Traduit de l’anglais (États-unis) par Catherine RICHARD, magnifiquement

 

Les brillants, un monde meilleur, Acte II, Marcus Sakey à la série noire

[A Better World]

Trad. de l’anglais (États-Unis) par Sébastien Raizer

Collection Série Noire, Thrillers, Gallimard
Parution : 18-02-2016

tout est dans le titre,

on commence par saluer le traducteur, et on on salue aussi l’écrivain

si on soulève la jupe de cette série, on découvre sous le cyber polar un sérieux manifeste pour la tolérance et de l’humanité. On a beau lire les livres d’histoire, essayer de comprendre, l’homme a toujours les mêmes tares. La première , la plus forte la peur de l’étranger, de la différence, il nous est impossible de compter en millions de morts ce que cette tare a fait.

Acte II donc, où l’on retrouve les héros du premier tome, exactement là ou on les avaient laissés. La défiance est toujours présente entre les brillants et les normaux, une situation pas du tout atténuée par ce qu’à fait l’agent cooper. Et c’est reparti pour un tour dans le brillant monde qu’a construit l’auteur, voyage plus accentué sur la réflexion, la part d’acte de chacun. Mais ne vous inquiétez pas l’action est toujours aussi forte, la traque présente, et le machiavélisme est partout. Cooper va devoir affronter un ennemi retors cette fois.

Difficile d’en dire plus sans révéler, quoi que ce soit, pour les moins riches commencez par l’acte I qui sort en folio. C’est une série en trois actes à prendre dans l’ordre. On ne  peut que louer le sens de la narration de l’intrigue de l’auteur, et son imagination. C’est un futur en capacité de se produire, ou malheureusement du déjà vu dans notre histoire.

C’est toujours aussi cinématographique, précis dans chaque détail de l’histoire. Mais en ce qui me concerne ce livre reste avant tout une machine à faire réfléchir et qui fait très peur sur ce que nous avons tous au fond du ventre ou pas…..ou dans le cervelet pour d’autres.

Bon acte II qui confirme et ne déçoit pas, trame original, toujours très bien mené, parfait!!!!! On attend la suite….

Ballade pour Leroy par Monica, Auteur : Willy Vlautin | Traducteur : Hélène Fournier

9782226322890m

« Trois jours plus tard, une femme blonde qui travaillait pour une agence immobilière se gara devant chez lui. Elle prit des photos depuis le siège conducteur puis sortit et alla frapper à la porte. Freddie l’invita à rentrer et lui fit faire le tour de la maison. Il lui dit qu’il avait refait la cuisine pour sa mère, fabriqué les placards dans le garage d’un voisin et carrelé et peint la pièce pendant que ses parents étaient partis en croisière. Puis il avait posé les placards, un nouveau plan de travail, et installé une cuisinière et un lave-vaisselle neufs. La femme prit des photos et Freddie l’emmena au salon et dans la salle à manger où il avait lui-même posé les boiseries en sapin et le parquet en chêne. Il lui montra le cellier qu’il avait transformé en bureau pour sa femme. Il y avait posé une fenêtre, des placards et des étagères, et il avait fabriqué un bureau avec le bois entreposé par son grand-père dans le garage.
La femme ouvrit les placards et les armoires, descendit au sous-sol et jeta un coup d’œil à la salle de bains. Une fois la visite terminée, elle se chauffa près du feu. Le prix de l’immobilier avait chuté en l’espace d’une année, expliqua-t-elle, mais elle était sûre de pouvoir vendre la maison. Comme Freddie était incapable de la regarder, elle lui demanda s’il était toujours prêt à la vendre.  »Oui », se contenta-t-il de répondre. Alors ils s’installèrent à la table de la cuisine et remplirent les documents nécessaires. »

La violence discrète de cette scène est identique à celle que subissent des millions d’individus à travers le monde aujourd’hui. Il s’agit en l’occurrence de Freddie, l’un des personnages principaux du dernier roman de Willy Vlautin, Ballade pour Leroy.
Vous voyez le type qui raconte les multiples vies de sa maison, hypothéquée par deux fois, la vie des parents, la sienne, celle de la famille qu’il a bâtie par la suite entre ses murs. Vous l’entendez parler de la valeur inestimable de tout ce qui a été créé à l’intérieur de cette maison par la force de ses bras, dans le but de faire plaisir au siens. Valeur qui ne fait pas le poids devant la « chute des prix de l’immobilier », mots couverts par le crépitement des flashs de l’appareil photo que l’agent interpose entre lui et l’histoire que lui raconte ce « bien à vendre ».
Freddie n’est pas un marginal. C’est un individu comme vous et moi qui marche sur le fil et que le moindre imprévu peut faire basculer. Son imprévu à lui, des factures médicales. En lisant le bouquin vous comprendrez pourquoi. Il cumule donc deux boulots, vendeur chez Logan’s Paint en journée, veilleur de nuit dans un foyer pour handicapés mentaux en suivant.

C’est dans ce foyer que Leroy atterrit après six mois d’Irak et combien d’autres mois de réparations inefficaces sur son corps à jamais cassé. Il avait rejoint la National Guard en pensant pouvoir se rendre utile sur le sol américain, sa brigade a été déployée en Irak. Un moment de lucidité, une nuit, au foyer, un espoir : se tirer, tirer sa révérence. Mais il se rate. Désormais, entre Logan’s Paint et le foyer, Freddie trouvera encore le temps pour visiter son ancien patient à l’hôpital du comté.

Ce que Freddie ne saura jamais, tout comme Darla, la mère de Leroy ou Jeanette, sa copine, c’est que Leroy s’était désormais retranché dans un monde dystopique, son cerveau tournant sans discontinuer pour l’aider à échapper aux « hommes libres ». Sous l’effet de la morphine, Leroy est peut-être plus lucide que jamais et ses hallucinations sont incroyablement, horriblement… envisageables.

Il y a une douceur, une tendresse dans la façon dont Willy Vlautin accompagne ses personnages, que j’ai rarement vu ailleurs. On a l’impression de le deviner, lui, sous les traits de la grosse Mora, auprès de qui Freddie vient chercher tous les matins des donuts. « Tu as l’air fatigué » devient plus tard « Je suis désolée de te le dire, mais tu as de plus en plus mauvaise mine. Je me fais beaucoup de souci. » et une trentaine de pages plus loin, lorsque Freddie craque, « Mora contourna le comptoir, s’approcha de lui et le prit dans ses bras. Elle sentait les donuts et le savon parfumé, elle était douce et son corps réchauffa Freddie, qui ferma les yeux… »
Chaque personnage est source d’empathie pour un autre, chacun d’entre eux trouve des ressources au-delà de sa solitude et des misères du quotidien pour tendre une main.

Pauline. Infirmière de nuit de son état elle vit seule (avec un lapin), s’occupe de son père qui a complètement levé le pied, s’autorise de temps à autre une cuite en solitaire et veille sur chacun de ses patients comme s’ils étaient ses propres enfants. Pauline est un ange, comme il y en a plein, des invisibles. Lorsqu’une gamine fugueuse, abusée et paumée arrive dans son service, Pauline veut la sauver.
« Elle s’était toujours battue pour que sa vie professionnelle n’empiète pas sur sa vie privée. Au début, il arrivait parfois que ses patients la hantent. Qu’ils la dévorent et que leurs vies s’entremêlent. Il lui avait fallu des années pour construire un mur autour d’elle, et pourtant il lui arrivait encore de devoir batailler. Mais elle se ressaisissait très vite. Cependant, Jo lui faisait vraiment penser à elle et à ce qu’elle avait éprouvé au même âge. Elle aussi s’était sentie seule, de trop, privée de voix, et bonne à rien. »

A moins que vous viviez sur une autre planète ou que vous soyez parfaitement imperméables au monde qui vous entoure, ce roman vous touchera par la grâce et la dignité avec laquelle il rend justice aux gens qu’on n’entend pas. Rendre justice dans le sens donner des visages, des vies, donner la parole. Freddie, Leroy, Pauline, Jo, Darla, Jeanette, tant et tant de visages perdus dans la nébuleuse d’une société mortifère, tant de visages et de vies qui tiennent debout et qui brillent de leur propre lumière.

A voir aussi l’entretien avec l’auteur sur le site des Nyctalopes :

http://www.nyctalopes.com/category/entretiens/

Ballade pour Leroy, Willy Vlautin, Traduction Hélène Fournier, Ed. Albin Michel 2016

nouveauté de l’écrivain Anthelme Hauchecorne

http://www.anthelmehauchecorne.fr/romans/le-carnaval-aux-corbeaux/

le-carnaval-aux-corbeaux

Ludwig grandit à Rabenheim, un petit bourg en apparence banal.

Claquemuré dans sa chambre, il s’adonne au spiritisme. À l’aide d’une radio cabossée, il lance des appels vers l’au-delà, en vue de contacter son père disparu.

Jusqu’à présent, nul ne lui a répondu… Avant ce curieux jour d’octobre.

Hasard ? Coïncidence ? La veille de la Toussaint, une inquiétante fête foraine s’installe en ville. Ses propriétaires, Alberich, le nabot bavard, et Fritz Frost, le géant gelé, en savent long au sujet du garçon. Des épreuves attendent Ludwig. Elles seront le prix à payer pour découvrir l’héritage de son père.

À la lisière du monde des esprits, l’adolescent hésite… Saura-t-il percer les mystères de l’Abracadabrantesque Carnaval ?

Les droits du présent roman

sont reversés en faveur de l’UNICEF.

un écrivain que l’on suit depuis longtemps, j’ai reçu son magnifique ouvrage, magnifique illustré avec un présent et dédicacé

A DÉCOUVRIR D URGENCE

 

Pendant que les mulots s’envolent Corinne Valton par Laetitia Au Pouvoir Des Mots

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Pendant que les mulots s’envolent est un recueil de vingt nouvelles écrites par Corinne Valton.
Je démarre ma lecture sur des images en gros plan, des bouches. Ca mâchouille, ça mastique. Du chewing gum goût cannelle qui me laisse un goût d’incommode. Je continue sur le torcheur qui n’est pas fleuriste puisqu’il torche. De nouveau, gros plan, je me sens à l’étroit. Le mal être du personnage me poisse. Mais j’avance encore, je ne lâche pas. Comment peut-on écrire si vrai en si peu de pages ?
Sur le rebord de la fenêtre ouverte, mon fugueur de colle était assis. Je hurlai son prénom, eus droit à un petit signe de la main, mignon, puis l’élève leva les yeux, comme pour penser à quelque chose qu’il aurait oublié, et il sauta.
Et j’ai continué encore. J’ai lu ces vingt nouvelles qui sont comme vingt huis-clos. J’étais enfermée dans chaque scène, mais surtout dans chaque tête. Je me suis cognée dans les folies de chacun, les névroses du quotidien, les obsessions irrationnelles. L’auteur pose les personnages si près de nous que j’aurais pu les toucher. J’aurais pu frôler leur folie, leur désespoir. Une écriture décalée qui détaille la brutalité de chacun, la violence de leurs sentiments exacerbés. Dégoût, compassion, répulsion, empathie, les situations s’enchaînent morbides et azimutées.
Les éditions Paul&Mike doivent avoir un détecteur de nouvellistes de grand talent. Après avoir goûté à la plume brillante de Fabien Pesty (La cour des innocents, La hauteur de l’horizon), je découvre l’univers déroutant de Corinne Valton avec jubilation.
A lire !

Paul&Mike (2015)
178 pages

L’AUTEUR
Corinne Valton, écrivain, prix spécial du jury Don Quichotte en 2016 .Elle a publié son premier recueil de nouvelles chez Paul&Mike.

La Femme qui avait perdu son âme de Bob Shacochis par le Corbac

Traduit par François Happe

Jackie Scott, alias Renee Gardner, aussi connue sous le nom de Dottie Chambers ou Dorothy Kovacevic, est retrouvée morte au bord d’une route en Haïti. Qui était-elle réellement et dans quelles circonstances vient-elle de disparaître ce jour de 1998 ? Nombreux sont les hommes qui aimeraient répondre à ces questions et comprendre cette femme qui les obsède. De l’avocat Tom Harrington au membre des forces spéciales américaines Eville Burnette, chacun tente de rassembler les pièces du puzzle. Mais comment percer le mystère de cette fille de diplomate, familière depuis toujours de ceux qui façonnent l’histoire du monde dans l’ombre des gouvernements.

 

La femme qui avait perdu son âme est une fresque envoûtante qui traverse cinq décennies de l’histoire d’un père et de sa fille. Entre roman d’amour et thriller, Bob Shacochis nous entraîne à travers les conflits du monde moderne sur les traces d’une héroïne inoubliable

Gallmeister est une maison d’édition surprenante. La preuve en est avec La Femme qui avait perdu son âme de Bob Shacochis. Après les grands espaces de Craig Johnson, l’intimité noire de Trevianan, les enquêtes de Ross MacDonald, Olivier Gallmeister nous avait époustouflés avec sa collection Néo Noir ( Bassoff, Hinkson, Robinson…) dure et réaliste, contemporaine et violente….l’éditeur nous balance ce bouquin comme ça, en passant, mine de rien. Alors hormis le fait que c’est un pavé, quand il atterrit dans la mare il fait de sacrés remous! En effet c’est un livre riche et complexe. L’écriture est plus proche de la littérature que du roman Noir ou policier, rappelant régulièrement par sa construction narrative un certain Michel Butor ou un Dostoïevski. De la même manière, il fait songer à La Puissance des Ténèbres d’Anthony Burgess de par la large période historique qu’il balaie; histoire de l’Histoire, Histoire aussi des histoires….rien n’est inventé juste créé et romancé, transformé…Shacochis prend les faits et les adapte à ce qu’il veut raconter. Sans tricher. Sans fioritures. Et puis il a John Le Carré et David Mamet qui traînent là ! Du barbouze et de l’amour, une fresque géo politique sur la complexité de l’enfance, sur la réalité des conflits économiques politiques et familiaux, des crises existentielles et les dessous de l’adolescence, les coups d’États et les observateurs trompés par les tromperies de ceux qui sont censés mener à la Paix, ramener le calme mais pour qui les intérêts personnels et les arrangements financiers passent avant tout. Il y a tout cela et plus encore dans La Femme qui avait perdu son âme parce au-delà d’une fresque baroque et dramatique sur le monde de l’espionnage moderne il y a un pamphlet énorme. Une dénonciation terrible de l’univers commun et souterrain qui nous entoure, du visible et de l’invisible dans lequel nous évoluons sans songer à la grandeur et à la décadence de ceux qui le dirigent. Un roman Noir dans la grande tradition du terme, un roman sur l’être humain, un roman sur l’existence. À ne pas mettre entre n’importe quelles mains parce que c’est du lourd. Très lourd.

Personne ne le saura… mais Brigitte Gauthier l’écrit ! par Perrine

 

Quand on ouvre un Série Noire on sait toujours que les pages ne vont pas nous emmener au pays des merveilles, mais avec Personne ne le saura c’est carrément une plongée au plus profond de la cave qui nous attends.

Je ne sais pas si être une femme change les émotions ressenties à la lecture, mais j’ai pour ma part été retournée, écartelée, écœurée, choquée … j’ai plus de rimes en «ée»

Personne ne le saura c’est l’histoire d’une femme, belle, intelligente, qui réussit, et qui se retrouve dans un club échangiste avec un ami… et un black-out total. Ecran noir, aucun souvenir, si ce n’est la certitude d’avoir été droguée et violée.

Le style m’a déroutée dans les premiers chapitres. Phrases courtes, dialogues énigmatiques, comme si nous étions spectateurs extérieurs et que beaucoup de choses nous échappaient (à vrai dire être lecteur c’est surtout ça non ?). Mais finalement c’était le meilleur moyen de chercher à comprendre, à combler les vides, à saisir le fouillis d’émotions et de pensées qui traversent cette femme, habitée par ce besoin de savoir, ce courage au-delà de la honte. Car parlons-en de la honte, la culpabilité, le regard des autres, proches et professionnels, et cette cruelle vérité de la solitude et cette impression que parler ne servira à rien. Pas de preuves, d’ailleurs est-ce vraiment arrivé puisque rien ne s’est imprimé dans sa mémoire ? Pour le découvrir il faudra le lire, accrochez-vous car Brigitte ne nous épargne rien…