UNE CONTREE PAISIBLE ET FROIDE de Clayton Lindemuth,Seuil policiers

Traduction Brice Matthieussent.

Une façon sûre de moins se tromper dans ses choix de lecture,c’est de passer après tous les collègues et amis et de lire les bouquins pour qui semble s’opérer un réel consensus quant à la qualité et « Une contrée paisible et froide », premier roman de Clayton Lindemuth (deux autres parus aux USA depuis) en faisait partie à sa sortie en septembre. Unwalkers répare donc aussi de la sorte son oubli coupable de la rentrée parce que ce premier roman laisse apparemment présager l’émergence d’une nouvelle bonne plume de polars chez les Ricains.

« Hiver 1972. Bittersmith, bled perdu du Wyoming.Burt Haudesert gît dans sa grange, la gorge transpercée par une fourche. Pour le shérif, un seul coupable possible : Gale G’Wain, garçon de ferme orphelin venu d’ailleurs. Pour preuve, il a pris la fuite avec la fille de la victime, celle qui a de curieuses visions quand quelqu’un va mourir. Le shérif n’a que 24 heures pour les rattraper : demain, il sera à la retraite. Aussi mène-t-il la chasse au couple avec une férocité redoublée et l’aide d’une milice, la Loge, alors que la tempête de neige menace. Mais il apparaît vite que l’esprit de justice n’est pas le seul motif qui l’anime… »

Certains bouquins sont difficiles à couvrir parce qu’on ne peut décemment pas parler  des péripéties sans trahir les découvertes de l’auteur et ce roman en regorge. C’est avant tout un bon thriller qui tient  en haleine mais c’est bien plus que cela puisque l’auteur s’attache tout au long du roman à nous montrer la noirceur des hommes de cette contrée dans des portraits ébauchés qui s’affinent au long d’un récit passionnant qui alterne action au présent et  nombreux flashbacks narrant la vie de ces damnés de ce sale coin du Wyoming.

La vilenie est partout et concerne  les hommes, tous coupables ou complices, et c’est un côté exagéré qu’on trouvera à d’autres moments de l’histoire sans jamais atteindre néanmoins les excès de Jax Miller dans « les infâmes ». Et forcément, on ne rencontrera dans ce décor enneigé que des femmes dociles,soumises à leurs barbares pour le pire et le pire. Et même si certains excès,clichés peuvent un peu chagriner à la fin ,il n’empêche qu’on est très vite étouffé par cette chape de misère et ce n’est pas l’hiver qui est le plus glaçant dans cette histoire dont on comprend très vite qu’elle va nous emmener vers l’horreur mais à un rythme parfois trop lancinant dans les révélations.

Plus western finalement avec son duel final prévisible que polar, «  une contrée paisible et froide » est un roman très violent (physiquement et surtout psychologiquement) avec des personnages finalement assez insensibles aux blessures et maux qui emprunte aussi parfois les chemins de la poésie tel Ron Rash, bon un Ron Rash trash alors. Certains passages de la relation amoureuse des deux loosers magnifiques Gwen et Gale sont réellement touchés par la grâce et amènent un peu d’humanité dans un chaos obscène et terrifiant où vous allez rencontrer des raclures et un vrai salaud dont vous allez espérer la mort avec fièvre.

Alors ce n’est sûrement pas du Donald Ray Pollock comme je l’ai lu(!) mais Lindemuth a franchement réussi son premier roman qui, souffrant parfois d’excès, montre néanmoins un énorme potentiel et je me jetterai sur son prochain. Un polar marquant de l’année 2015.

Wollanup.

 

 

EPILOGUE MEURTRIER de Petros Markaris Seuil Policiers.

Traduction:Michel Volkovitch

Auteur d’une trilogie remarquée sur la crise en Grèce, Petros Markaris revient avec un nouveau volume « épilogue meurtrier » pour finir un cycle commencé en 2012 et comprenant déjà « Liquidations à la grecque », « le justicier d’Athènes » et « Pain,éducation et liberté ».

« À Athènes, Katérina, la fille bien-aimée du commissaire Charitos, se fait tabasser par des nervis d’Aube dorée. Puis cinq meurtres se succèdent, tous revendiqués par un groupe qui se fait appeler « les Grecs des années 50 ».Le commissaire a fort à faire. D’une part il lui faut pourchasser les néo-nazis, les empêcher de perpétrer leurs sinistres exploits et retrouver les agresseurs de sa fille; d’autre part il doit enquêter et remonter la piste embrouillée jusqu’au mystérieux groupe dont le nom évoque les sombres années de la guerre civile, marquées par la répression et la misère. »

Bon, pour moi, c’est une roman qui tombe mal. Si on n’a pas oublié grâce aux média et à Markaris que la Grèce était dans une situation économique dramatique pour de multiples raisons, il faut néanmoins reconnaître que les événements récents français (attentats, COP 21) monopolisent les journaux et les chaînes et que ce qui se passe ailleurs sur la planète n’est plus couvert. Ceci dit, les Grecs, souvent considérés comme les parias de l’UE, ne vont pas se plaindre de ce manque d’éclairage, eux qui ont fait la une pendant de nombreuses semaines quand il n’y avait pas mieux à traiter par les rapaces des infos-poubelle qu’on nous sert généreusement de plus en plus. Viendra bientôt l’époque où on mettra des plages musicales sur les reportages des journaux télévisés afin de créer une émotion chez les téléspectateurs des grandes messes du 20 heures. Ceci dit, regarde-t-on encore le journal télévisé en France si on veut connaître un état du monde autre que celui imposé par nos dirigeants politiques et grands penseurs?

Mis à part ce passage à l’ arrière-plan de la crise grecque, la lecture de ce roman ne vous fera pas connaître des moments forcément plaisants ou roboratifs malgré l’humour et le talent de Markaris parce que voir le quotidien des Grecs basculant irrémédiablement vers le Tiers-Monde n’est guère réjouissant et donne à réfléchir sur notre avenir qui peut très bien rapidement devenir comme le présent des Athéniens.

Articulé, en gros, de la même manière que les autres volumes, cet opus vaudra une fois de plus par la triste réalité du pays que l’on voit vacillant à travers le quotidien du commissaire Kostas Charitos, d’ Adriani sa femme, de leur fille, Katerina, avocate et de leur gendre médecin. Dans chacune de ses intrigues Markaris intègre la famille Charitos et on peut ainsi voir les conséquences familiales des crises et décisions nationales ou dictées par les créanciers de l’UE désirant récupérer leurs billes.

Après avoir traité la situation politique actuelle et passée, les malversations politiques et les magouilles comme la corruption, Markaris en remet donc une couche en y ajoutant les fachos qui forcément, comme à chaque période de crise, font entendre leurs voix abruties et surtout dangereuses.

Ce roman paraitra peut-être inutile à ceux qui lisaient les romans de Markaris pour cet éclairage sur la situation chez les Hellènes mais il ravira les gens qui se sont attachés à l’univers familial et familier d’un auteur dont les écrits ont parfois le charme désuet des ambiances des romans de l’Italien Camilleri.

Wollanup

 

 

FONDATION 1 – Isaac Asimov, Folio SF

Oserais-je m’attaquer à ce monument de la SF ?Intimidée je suis mais quel bonheur de redécouvrir Fondation, Fondation et Empire et Seconde Fondation compilé en cet unique et énorme volume.

Nous voilà donc propulsés environ 22000 ans après notre ère, dans une galaxie qui ne se souvient plus très bien d’où l’humanité est originaire. Et c’est bien là toute l’originalité de ce cycle de romans de science-fiction qu’Isaac Asimov a commencé à écrire Fondation dans les années 1950 (oui oui, ce n’est pas une faute de frappe) : l’auteur nous immerge dans la psychologie humaine de cette lointaine époque, pourtant étrangement similaire à celle contemporaine. Evoluant sur plusieurs générations, l’intrigue fait du présent le passé, du passé de l’Histoire, de l’avenir un calcul scientifique grâce à une discipline appelée psychohistoire et qui permet de prévoir mathématiquement le déroulement d’événements futurs sur la bases de calculs très compliqués et en prenant en compte des variables multiples et prévisibles (dont celle que constitue le comportement humain). Je prends le parti de ne pas trop vous en dire sur l’intrigue tentaculaire elle-même, de peur de la déflorer ; je me contenterai de dire que bien que complexe, elle est dès les premières pages prenante et ne vous laisse plus de répit. Vous ne pourrez bientôt plus vous empêcher de reprendre le livre, ne serait-ce que pour lire une page ou deux entre deux tâches du quotidien, et que vous vous creuserez les méninges très rapidement pour vous faire un avis sur la multitude de théories, de concepts, de théorèmes que vous croiserez au fil des pages. De la même façon, vous serez curieux de mieux connaitre les personnages, de déceler leurs véritables objectifs et de les démasquer, tout en tentant dans le même temps de comprendre leur place dans les savants calculs psychohistoriques d’Hari Seldon.

Le parti pris de l’auteur est de nous immerger immédiatement dans son roman par le biais de dialogues omniprésents et par une multitude de personnages principaux qui se répondent, et dont les existences renvoient les unes aux autres. Attention de ne pas être distrait : les anecdotes parfois contées, loin d’être des digressions inutiles, permettent souvent, plusieurs dizaines (voire centaines !) de pages plus tard de comprendre une situation nouvelle faisant intervenir une nouvelle variable ou inconnue. Une lecture exigeante donc, mais intelligente et passionnante surtout. On a du mal aujourd’hui à appréhender l’avant-gardisme de l’œuvre, mais on perçoit clairement et incontestablement toute l’ampleur du talent de l’auteur, sa clairvoyance quant à la nature humaine (et ses travers) et sa capacité extraordinaire à mettre en pages une œuvre aussi impressionnante et personnelle.

Caco.

Le marteau de Thor de Stéphane PRZYBYLSKI, éditions de Bélial

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Fin 1939.
La mission archéologique de l’Ahnenerbe est un échec : l’extraordinaire découverte faite dans la vallée du Nahr al-Zab-al-Saghir semble aux mains de l’ennemi anglais, et Friedrich Saxhäuser est porté disparu au large de Madère… Heinrich Himmler ne peut tolérer pareil camouflet, d’autant que ce qui a été mis au jour dans le Kurdistan irakien se révèle à ce point stupéfiant, impensable, que l’ensemble des forces en présence, à l’aube du plus grand conflit que l’humanité ait jamais connu, pourrait s’en trouver balayé… Aussi, alors que la Wehrmacht écrase la Pologne et que les Einsatzgruppen de Heydrich déchaînent l’enfer dans les rues de Varsovie, le regard des chefs nazis se tourne-t-il vers l’Ouest. Retrouver la cargaison du Siegfried est désormais crucial : l’Allemagne hitlérienne s’apprête à abattre le Marteau de Thor sur l’Angleterre…

Auteur d’ouvrages militaires et historiques, dont La Campagne de 1870, distingué par le prix de l’Académie de Stanislas, Stéphane Przybylski poursuit avec Le Marteau de Thor, deuxième volet de sa Tétralogie des Origines, son monumental projet romanesque imbriquant théories conspirationnistes et plongée au cœur des marges de l’Histoire, quelque part entre Le Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier, la mythique série des X-Files de Chris Carter et Les Puissances de l’invisible de Tim Powers.

http://www.belial.fr/stephane-przybylski/le-marteau-de-thor

Bon le premier était excellent,je ne peux pas mettre ma première chronique, vu que des FDP nous ont piratés. Mais commençons par le début, celui-là peut se lire indépendamment du premier,

MAIS CE SERAIT UN SACRILÈGE DE NE PAS COMMENCER PAR LE DÉBUT BANDES DE BUSES.

POURQUOI ?

Parce qu’en nos contrée nous avons peu  d’auteurs de ce calibre.Peu de trames de cette envergure, mêlant autant d’inventivité, d’érudition, avec une belle plume. L’auteur ne change pas son système narratif, on se balade dans le temps, avec différentes personnes. Un système totalement maîtrisé qui ne perd jamais le lecteur mais enrichit plutôt la lecture. Difficile de parler plus de ce livre sans revenir sur l’ancien ou dévoiler des parties de celui-ci. On pourra juste parler d’une grande fresque où tous les ingrédient sont dedans, au poil de cul près. Problème, va falloir encore attendre le suivant……..

Entretien Philippe Cavalier pour HOBBOES

Et on remercie Fanny, les éditions Anne Carrière et évidemment l’auteur.

Let’s play!

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– Ce livre est annoncé depuis 2013, que s’est-il passé pour qu’il sorte finalement en 2015.

Hobboes a été annoncé longtemps avant sa parution et vous vous demandez légitimement ce qui a retardé ainsi la sortie de cet ouvrage. Vous le savez bien sûr, l’écriture n’est évidemment pas un processus automatique. Pas plus l’une que l’autre, quantité et qualité ne sont garanties par les (très) nombreuses heures consacrées à l’élaboration d’un projet ! Outre l’irrégularité de la production inhérente à toute entreprise créative, Hobboes s’est en outre révélé particulièrement complexe à mettre en œuvre. Sa matière a été longuement travaillée au point qu’il existe plusieurs versions de ce texte, certaines très différentes de celle publiée aujourd’hui. Mes hésitations quant-à ce projet sont en grande partie dues à l’abondance de sujets que je souhaitais aborder. De manière très prosaïque, écrire c’est trier ! Trier les envies, les sources, les fils narratifs… Les thématiques qui structurent Hobboes sont multiples mais j’aurais aimé, dans l’idéal, en traiter plus encore. Malheureusement, il s’est vite avéré que la densité d’informations nuisait fortement à la fluidité du récit et compromettait ce qui doit demeurer le but premier de tout romancier : le plaisir dû à ses lecteurs… Telle une matière physique, j’ai donc du pétrir cette surabondance jusqu’à l’obtention d’un texte équilibré. Par ailleurs et ainsi qu’il en était convenu avec mon éditeur, j’avais choisi de respecter un format unitaire. Ainsi que vous le savez, c’est la première fois que je contracte ma narration sur aussi peu de pages et c’est une contrainte qui, en toute franchise, s’est révélée elle aussi difficile à maîtriser ! Mon goût va spontanément à la fresque plus qu’à la miniature (si l’on peut encore nommer ainsi un roman de plus de 900 000 signes) et j’aurais aimé raconter l’histoire de Raphaël Banes et des Sheltas en 2000 pages plutôt qu’en 400. Au final, je ne regrette cependant pas cette brièveté qui donne une cadence rapide à la narration et m’a également permis d’en apprendre beaucoup sur mes propres dispositions créatives.

– Retour à vos premiers amours avec ce livre qui dépareille de vos derniers ?

J’ai eu beaucoup de plaisir à imaginer les aventures du marquis d’Orgèves au point même que je m’apprête à renouer avec lui. Attendez-vous donc à repartir un jour prochain chevaucher aux côtés de Gauthier pour une dernière et belle aventure… Mais ce nouveau crochet par l’univers du cape et d’épée n’est pas encore de brûlante actualité et cette annonce n’est qu’une façon d’amorcer la réponse à votre question. S’il est vrai qu’Hobboes arpente les territoires du fantastique ainsi que le fait Le Siècle des Chimères, la qualité de ces deux approches se révèle très différente. A de très rares exceptions près, le surnaturel dans Le Siècle s’appuie sur des éléments anthropologiques et des sources dûment référencées alors que l’irrationnel mis en scène dans Hobboes, d’essence plus libre et « poétique », correspond mieux au rendu que je voulais pour ce texte : une aventure commençant comme un thriller, se poursuivant presque en récit de terreur pour s’achever en épopée et que l’ensemble rappelle la fable. Le Siècle… est en outre centré sur cinq personnages. Le fantastique, conséquemment, s’y fait presque intime. Il demeure confiné à la trajectoire des protagonistes et ne contamine quasiment pas le monde autour de ces derniers. Dans Hobboes, en revanche, le surnaturel s’exprime généreusement. Sa révélation est la condition même du récit. Il contamine les foules, les peuples, les nations entières… C’est un fantastique de type religieux, eschatologique, et qui ne vaut que par son amplitude et son épanchement. A mon sens et d’une manière générique, le fantastique est une voie majeure pour l’exploration des âmes individuelles et des psychologies collectives. Avec l’épopée, c’est le genre littéraire qui m’apparaît le plus proche de la métaphysique et de la philosophie. Deux des plus belles façons de dire et redire, pour chaque génération, à la fois l’immense vacuité, l’insondable mystère et l’infini bonheur d’être humain en ce monde.

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– Question basique, pour mieux vous connaitre, comment en êtes-vous venu à écrire, et avez-vous d’autres passions ?

Je ne qualifierais pas l’écriture de « passion » et j’ai d’ailleurs bien du mal à définir ce qu’écrire signifie réellement pour moi. Disons simplement que c’est la seule activité en laquelle je me reconnais un minimum d’efficacité. Pour le reste, c’est une excellente manière de cultiver mon indépendance et c’est cela qui, au bout du compte, m’importe le plus. Evidemment, je suis toujours très heureux lorsque l’on me dit que mes textes distraient les gens de leurs soucis quotidiens. Ils sont avant tout faits pour cela… Quant-à savoir comment j’en suis venu à écrire, c’est avant tout l’histoire d’une évasion puisque j’étais promis à une carrière de professeur à laquelle j’ai désespérément voulu échapper. L’époque était celle de l’éclosion en France des sociétés de jeux vidéo. J’ai exercé le métier de game-designer et de scénariste dans ce milieu pendant quelques années avant, une rencontre opportune aidant, de passer à la littérature. Mais, comme le disait Jean Gabin de l’activité d’acteur : écrivain n’est pas un métier, c’est une occupation provisoire ! Tant que cela me permet de vivre, ce provisoire peut évidemment durer. Si cela ne devient plus le cas, je passerai sans regret à autre chose de radicalement différent.

– Hobboes se démarque de la production actuelle, sur le genre post apocalypse, vous portez un regard bienveillant sur l’homme, vous replacez les SDF, ou hobboes avec des yeux humains, d’où vous est venu toutes ces idées ? car il y a beaucoup d’humanisme de solidarité d’entraide, tout ce qui est train de disparaitre…..

Votre question ouvre des champs bien vastes… L’époque est chaotique et nous savons tous désormais que le temps de l’insouciance est terminé pour les sociétés occidentales. Les contradictions du système dans lequel nous avons vécu depuis l’après-guerre se révèlent chaque jour plus criantes et nous voyons que le modèle auquel nous avons prêté allégeance (ou plutôt celui que -bon gré mal gré- nous avons reçu en héritage), celui d’une sociale-démocratie étayée par l’alliance de la philosophie idéaliste de Kant et du pragmatisme fordien, produit une société fade dans laquelle manque quelque-chose d’essentiel. L’utilitarisme strict nous assèche et nous attriste. Pire, il produit rancoeurs et conflits. L’histoire de cette perte existentielle n’est déjà plus à faire. De nombreux essayistes en ont relevé les jalons tout au long de l’histoire quand d’autres -je pense à Claude Levi-Strauss ou Jean Malaurie par exemple- nous ont montré (ou remémoré plutôt) qu’il existe d’autres manières pour l’homme d’être au monde. Aujourd’hui plus que jamais le paradigme de la modernité post-industrielle s’effrite sous nos yeux et il me semble probable que notre génération se trouve contemporaine de sa fin dernière. C’est cette projection que, de façon très romanesque bien sûr, j’ai en partie voulu illustrer dans Hobboes. Je crois que les temps qui s’annoncent sont ceux de la réappropriation par les collectivités de leurs récits fédérateurs dont on a prétendu qu’ils étaient inutiles et dangereux (ce qui peut être vrai lorsqu’ils sont manipulés et atteints d’emphase) mais dont on a oublié qu’ils étaient surtout, en leur essence, d’indispensables facteurs de stabilité et de cohésion. L’humanisme que vous évoquez dans Hobboes est donc fortement teinté de cette espérance en un retour maîtrisé de ces armatures fédératrices qui nous seront d’un grand secours pour nous libérer de ce que d’aucuns ont nommé la « Matrice » et ce que j’appelle, dans Hobboes, la condition d’ « abonné ». En ce sens, oui, il est possible (et bien évidemment hautement souhaitable) qu’un nouvel humanisme renaisse sur ce qui demeurera de nos sociétés contemporaines une fois passée leur grande mutation. Après cette épreuve de remise en question, ce sera à la fois le devoir et la récompense des générations à venir que d’y travailler. Lamartine disait que ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face. En bien des points, la réalité est, elle aussi, souvent impossible à regarder en face. C’est l’intérêt réel de la fiction que d’être une manière (et la plus élégante peut-être) que de permettre d’ensemble la révéler et l’endurer.

TERRITOIRES d’Olivier Norek,Pocket

« À Malceny, dans le 93, on est habitués aux règlements de comptes. Mais un nouveau prédateur est arrivé en ville et, en quelques jours, les trois plus gros caïds du territoire sont exécutés. Le capitaine Coste et son équipe vont devoir agir vite, car leur nouvel ennemi s’implante comme un virus dans cette ville laissée à l’abandon, qui n’attend qu’un gramme de poudre pour exploser. Une ville ou chacun a dû s’adapter pour survivre : des milices occultes surentraînées, des petits retraités dont on devrait se méfier, d’inquiétants criminels de 12 ans, des politiciens aveugles mais consentants, des braqueurs audacieux, des émeutiers que l’État contrôle à distance de drone. Et pendant ce temps, doucement, brûle la ville. »

Thriller encore ce mot….et bien non c’ est un état des lieux de certaines banlieues avec ce qu’on appelle une .police procédurale aux USA. Nous allons suivre une équipe de la crime celle de notre héros,une équipe chargée d élucider des meurtres dans une banlieue. Mais quand j évoque le terme police procédurale, il prend tout son sens quand on lit cette histoire entre les différents services ce n’est pas l’entente cordiale.Sinon donc, l auteur est un poulet et un poulet qui écrit bien,un poulet qui sait créer des personnages épais dont on devient vite fan.

Une trame par contre éculée qui flirte un peu trop à mon goût avec les reportages de la Une de M6 ou BFM…quant à la vision de la mairie et de l argent public il y a comme un hic.


Pour le reste, tout roule,un bon polar français. J ‘aimerais lire un de ses prochains livres car il y a un gros potentiel…

Le boss.

LE REVE DE MADOFF,Dominique Manotti,éditions Allia

Dominique Manotti, historienne et auteure de romans policiers intelligents baignés dans des climats sociaux qu’elle décrit avec justesse tels que « L’honorable société », « Bien connu des services de police », « Lorraine connection », et plus récemment « Or noir » a décidé en 2013 d’écrire une petite nouvelle autour de Bernard Madoff, longtemps considéré comme le symbole d’une réussite américaine et qui restera dans l’Histoire finalement comme un financier escroc,acteur d’une crise financière sans précédent. Comment ce chef du NASDAQ a-t-il escroqué ses pairs et des milliers d’actionnaires pendant des années n’est pas uniquement ce qui intéresse l’auteur qui raconte à la première personne l’ histoire d’une ascension, la grande aventure américaine d’un homme issu d’un milieu ordinaire mais qui avait les dents longues dès le plus jeune âge. « Nous étions une bande de jeunes saoulés par la conscience aiguë de leur génie. »

Madoff raconte ses débuts dans les années 60,épousant la fille d’un courtier pour pouvoir apprendre et se lancer rapidement avec d’autres jeunes loups dans des affaires. Celles ci deviennent très florissantes rapidement grâce à des prises de risque,aux nouvelles techniques d’information générées par Internet, un bel élan entrepreneur que la jeunesse permet et des affaires avec des gens pas toujours très recommandables comme la Mafia selon ses détracteurs.

Il aurait pu s’arrêter là mais Reagan le cowboy arrive à la Maison Blanche en 1980 et regonfle un pays encore sous le coup du fiasco vietnamien. « America is back » dit Reagan et à force de discours patriotiques ,vibrants,arrive à faire croire aux Américains qu’ils sont les nouveaux pionniers et qu’il faut à nouveau se battre pour conquérir de nouveaux territoires sur les marchés internationaux ou pour tout simplement devenir propriétaire de sa maison. Il relance une nation un peu groggy en encourageant le libéralisme sauvage et une ruée vers les marchés accompagnée de crédits faciles et immédiats comme quasiment illimités pour les nantis comme pour les ordinaires. Madoff se remplit les poches et apprend à faire salon,à être très fréquentable,à montrer sa réussite et son train de vie,à cultiver une belle image à coup de réceptions,de donations…

Malgré toutes les facilités offertes par l’Etat,certains amis ont perdu,sont tombés pour délit d’initié pour revenir encore plus forts,peu perturbés par leur courte incarcération dans des prisons de luxe. Un juste prix pour pouvoir magouiller,arnaquer,voler autant que possible.

Puis viennent les années 90 et la chute du bloc de l’Est clame la victoire du capitalisme à la Reagan. Quand on propose à Madoff une magouille avec des montants se chiffrant en milliards de dollars par an,il réfléchit d’abord avant de se lancer dans une énorme arnaque calquée sur « la pyramide de Ponzi » qui durera pendant plus de 17 ans et lui permettra de détourner 65 milliards de dollars en toute quiétude pour cet homme « au dessus de tout soupçon ».

La crise financière de 2007 fait s’écrouler cette belle pyramide et procure à l’opinion publique américaine sidérée par les faillites non prévues un coupable idéal en la personne de Bernard Madoff,traitre ayant volé ses pairs les banquiers et financiers les plus en vue. Mais dans toutes ces histoires,on sait bien que ce ne sont pas les puissants,les magouilleurs qui paient à la fin et ,que ce soit aux USA,en France ou ailleurs,c’est toujours le peuple qui en ressort un petit plus exangue.

Comme toujours chez Manotti,l’écrit est une grande claque malgré la brièveté du propos. C’est affligeant,révoltant mais surtout cela aide à l’information,à la connaissance, à la résistance.

Wollanup.

Le saloon des derniers mots doux ,Larry McMurtry,Gallmeister

On ne présente plus Larry McMurtry et je serai bien en peine de le faire puisque c’est la première fois que je le lis (je sais, je sais) et que même si ce roman n’est pas visiblement représentatif de l’œuvre du Texan, je me suis vraiment régalé avec ce bouquin, véritable antidote, pour moi, au malheur poissant ambiant.

« Fin XIXe siècle, Long Grass, presque dans le Kansas mais pas tout à fait. Presque aussi dans le Nouveau-Mexique mais pas tout à fait. Wyatt Earp et Doc Holliday sont, certes, des cow-boys mais plus tout à fait. Ils observent leur monde qui s’échappe : s’ils dégainent, c’est pour rater toutes les cibles, alors ils se tirent dessus avec des balles à blanc pour se donner en spectacle. Le bétail part en cavalcade, les femmes demandent les hommes en mariage et dressent les mustangs, on poursuit des Indiens pour ne pas perdre la main… Dans ce monde à l’envers, les deux amis errent de ville en ville, une enseigne Saloon sous le bras, avec l’espoir de l’accrocher dans un lieu où ce mot aurait encore un sens. »

Cet extrait de la quatrième de couverture donnerait à penser que l’on a affaire ici à un bouquin nostalgique, crépusculaire et si on sent bien dans les propos comme dans les réflexions l’annonce de la fin d’une époque qui semble bien proche, on a avant tout ici une magnifique comédie.

McMurtry, avec un Enorme talent d’écrivain, refait la légende de deux géants de l’Ouest messieurs Wyatt Earp et Doc Holliday, héros d’une Amérique blanche victorieuse qui sera ensuite immortalisée, glorifiée par « Buffalo Bill » Cody dans son show « Buffalo Bill’s Wild West », premier exemple de l’Histoire d’exportation de culture de masse « puante » des USA vers l’Europe.

 

McMurphy qui a écrit le scénario de « Brokeback Mountain » ainsi que la suite « Lonesome Dove » connait bien l’Ouest et c’est vraiment à une réjouissante histoire à laquelle il nous convie tant il a la dent dure avec ces mythes. Earp, dans le bled où ils se morfondent, vit quasiment aux crochets de ses frères et de sa femme, est bien souvent bourré et aime bien cogner son épouse de temps en temps et Doc Halliday, l’arracheur de dents est très irascible au point de tirer sur des noirs qui avaient eu l’outrecuidance de se baigner dans son coin favori. Ca casse bien, on est très loin des images hollywoodiennes et tout cela vous est servi sur un ton ironique avec une plume de tout premier ordre.

Sinon, la vie est morne à Long Grass, à peine troublée par les taquineries des Indiens dont on reconnaît la signature aux mutilations et sévices infligés aux prisonniers. Et voilà nos deux futurs héros, pour l’instant piètre homme de loi pour l’un et dentiste pour l’autre mais tous deux bien ploucs, machos et alcoolos dans l’attente d’aventures qui vont démarrer avec l’arrivée d’une autre légende Buffalo Bill Cody dans un costume d’imprésario et plus dans celui d’affameur des tribus indiennes. Il engage nos deux zozos pour ses guignolades à Denver et c’est parti pour de belles aventures racontées avec humour mais aussi amour et tendresse. Du grand art et un accent mis sur le matriarcat de cette société remettant en cause la soit-disante domination des hommes dans l’Ouest avec des personnages de femmes très fortes.

La fin du roman finira de défoncer l’image de nos deux gaillards avec cette apothéose du fameux duel de O.K. Corral à Tombstone en Arizona grâce auquel ils sont rentrés dans l’Histoire comme les preux héros de la plus belle fusillade de la conquête de l’Ouest mais  la version de McMurtry vous paraîtra nettement moins glorieuse que celle tournée par Hollywood.

Beau roman qui plaira à un public très large mais avant tout amoureux de l’histoire américaine et de tous ses mythes.

Charmant.

Wollanup.

 

 

 

 

 

LA VOIE DES MORTS de Neely Tucker, Série Noire

Traduction : Alexandra Maillard.

Et voici donc la dernière Série Noire d’une année 2015 qui aura été exceptionnelle par la qualité des romans français proposés qui auront fait oublier le peu de romans ricains proposés. Marpeau, Gauthier, Bronnec, Raizer, Manotti, Pouy, avec leur talent débutant ou franchement établi ont contribué à cette magnifique pyrotechnie où auront brillé de mille feux, chacun à sa manière si différente, les deux monuments PUKHTU de DOA et UNE PLAIE OUVERTE de Pécherot, une bien belle année juste un peu ternie par les facéties graphiques des couvertures des romans. D’abord alignés à droite de manière assez surprenante, les titres ont finalement trouvé leur légitime place dans des compositions plaisantes à la rentrée tandis que la folie éditoriale s’attaquait non plus à la forme des titres mais à leur fond. Nommer le dernier roman de Nesbo « le fils » alors que ce titre évoque irrésistiblement le récent chef d’œuvre de Philipp Meyer ne m’a pas semblé judicieux et… bien flatteur pour un Nesbo qui, il est vrai, ne fait pas partie de mes romanciers préférés, loin de là, mais là n’est pas le sujet. Bon, on souhaite bonne chance à la cuvée 2016 dont j’attends encore monts et merveilles : la suite de DOA et des « Brillants », le « Rural noir » de Benoît Minville qui se met une pression énorme avec un titre qui sonne comme un hommage à Daniel Woodrell, le retour du Suisse Frédéric Jaccaud dont les deux romans parus à la SN « La nuit » et « Hécate » m’avaient terriblement ébranlé et épaté ainsi que le retour du grand maître Lawence Block avec Scudder, enfin espérons quoique des histoires de Keller, c’est bien aussi…

Neely Tucker, journaliste au Washington Post, a couvert le 11-septembre, le tsunami de 2004 et de nombreuses affaires judiciaires et pour son premier roman a choisi de mettre en scène un héros, lui-même reporter Sully Carter qui, par la parenté avec son propre nom Neely Carter, peut donner à penser que Sully est une version fantasmée de Neely.

« Sarah Reese, la fille d’un puissant juge de Washington, est retrouvée assassinée dans un taudis. Lorsque la police arrête rapidement trois adolescents noirs, le journaliste Sully Carter, ancien correspondant de guerre à la dérive, soupçonne que cette affaire dissimule bien d’autres implications. La mort de Sarah pourrait être liée à une série de crimes non élucidés – crimes pour lesquels la police a fait preuve de beaucoup moins de zèle…
Alors que la population réclame au plus vite la condamnation des coupables, Carter recherche la vérité, subissant des pressions de la part de la police, des représentants officiels du pouvoir, et même de ses propres patrons… »

Neely picole au petit dej, mène une vie bien dissolue, a des fréquentations peu recommandables, est peu apprécié de sa hiérarchie mais est aussi un homme de devoir, opiniâtre montrant beaucoup d’intérêt et de compassion pour les oubliés du rêve américain de la capitale Washington. Alors dire que Pelecanos ne sera plus la seule voix du polar à Washington est un peu rapide mais il faudra suivre de près cet auteur dont le roman très addictif laisse entrevoir une belle carrière tant « la voie des morts » m’a fait la même bonne impression que « Un dernier verre avant la guerre » de Lehane. Quand on sait que l’auteur de Boston a ensuite commis le grand et flippant « Ténèbres, prenez–moi la main », on ne peut attendre la suite qu’avec une certaine impatience.

Tiré d’une histoire vraie datant de la fin des années 90, sans être génial, « la voie des morts » montre que l’auteur sait écrire, distiller avec malice son suspense, évoquer les inégalités, montrer les pressions politiques. Il n’y a rien de franchement nouveau dans ce roman, Price et Pelecanos montrent bien mieux les inégalités présentes encore dans la société américaine avec le délit de sale gueule, la justice à plusieurs vitesses, rien de neuf mais c’est bien écrit, un vrai page turner avec un héros, malgré quelques clichés, sympathique en diable.

A suivre !

Wollanup.

 

Nouvelle page sur le site….et festival à Vienne ce Week

A ceux qui n’ont pas les yeux en face des trous, il y a du nouveau là

http://www.unwalkers.com/editions-unwalkers/

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sinon ce week à Vienne il y a cela.

 

Affiche-SANG-DENCRE-2015-site

Lundi 16 Novembre 2015… Seul le Sang de l’Encre doit couler !

Après les événements tragiques et indescriptibles de ce week-end, vous êtes nombreux à nous demander si SANG D’ENCRE a bien lieu…

Annuler cet événement (en particulier un festival du polar !) serait donner raison à ces barbares. En tant que Maison des Jeunes et de la CULTURE, nous devons être plus fort.

Alors plus que jamais nous vous donnons rendez-vous à la Salle des Fêtes de Vienne ce week-end pour montrer, tous ensemble, que La Culture, qui a été meurtie vendredi, est toujours debout. Après le deuil, place à LA REVOLTE CULTURELLE… A SAMEDI !