Alain Damasio, entretien-fleuve(nt) en quête de la seule trace qui vaille…

J’en parle depuis quelques temps déjà, je sais, mais Alain Damasio est l’écrivain qui m’a le plus marqué ces dernières années, en fait dans mes grands chocs de lecteur, il y a deux auteurs pour lesquels je peux dire qu’il y a eu un avant et un après les avoir lu. Il s’agit de Lovecraft avec la lecture du premier tome de ses oeuvres complètes en bouquins, en 1995, et donc d’Alain Damasio avec la « Horde du Contrevent » en 2004.

Lovecraft et Damasio ont changé après coup ma façon de lire la littérature de l’imaginaire, ce sont les auteurs qui ont fait le plus de chemin en moi. Il faudrait que je revienne sur tout ça plus tard….

Voilà une interview faite par mail, je remercie de tout coeur Alain Damasio d’avoir pris le temps de répondre à cette salve de questions, à un moment où il doit être sollicité de partout. J’espère que ses réponses donneront envie à tous les lecteurs qui ne l’ont pas encore fait de se jeter rapidement sur ses deux romans cultes que sont « La Horde du Contrevent » et « La Zone du Dehors » et sur son recueil « Aucun souvenir assez solide ».

 

Comment vous est venu le désir d’écrire ? Vous avez commencé par des nouvelles ou directement par le projet de « La Zone du Dehors » ?

 

J’ai eu une entrée en écriture très spéciale, qui n’a pas été littéraire du tout. J’ai toujours été un piètre lecteur, quantitativement s’entend, et je n’avais jamais formé le rêve de devenir écrivain. À vingt ans, c’est la découverte d’un monde qui m’a révolté, celui des grandes écoles de commerce, qui a déclenché l’envie d’écrire en moi, de sortir quelque chose de cette impuissance et de ce dégoût dans lequel je me sentais englué. J’ai commencé à écrire pour combattre et parce que le roman était la forme de l’arme qui est née dans mes mains. Je ne sais pas vraiment pourquoi : ç’aurait pu être la militance, la politique. L’évidence est qu’on n’entre pas en écriture par choix conscient. C’est l’écriture qui entre en vous et vous déchire lentement, comme une chrysalide. C’est elle qui vous choisit. J’ai effectivement commencé par écrire une dizaine de nouvelles avant de me jeter dans la zone du dehors.

Pourquoi avoir choisi d’écrire de la SF, alors que vous n’étiez pas un grand lecteur de ce genre ?

La réponse à ce type de questions — qui sont des questions d’éditeur ou de libraire — jamais des questions d’auteurs, on ne l’apprivoise que longtemps après avoir écrit. Je pense qu’on peut être un grand réalisateur en ayant vu très peu de films, un grand entraîneur sans avoir été footballeur de haut niveau et qu’on peut investir un genre sans le connaître, ou très mal, comme ça reste le cas pour moi. Il m’arrive de me trouver en table ronde sur des thèmes touchant à l’histoire de la SF ou avec des auteurs très cultivés ou des spécialistes du fandom qui ont lu des milliers de romans de SF — et d’être silencieux parce que je n’ai rien à dire. J’écris de la Sf en candide, naturellement. Et j’ai compris avec le temps que j’en écrivais parce que c’est le champ de l’expérimentation narrative, conceptuelle et stylistique le plus vaste et le plus libre qui soit. On ne le dit pas assez. C’est là où l’on peut aller le plus loin dans la fracture des cadres du réel, innover avec du souffle, spéculer avec le plus d’intensité, n’avoir aucune barrière autre que son imaginaire. La fantasy est déjà beaucoup plus codée, sériée, le polar personnellement me fatigue parce que la mort ou le meurtre y sont des prérequis et que je n’ai aucune fascination pour ça, aucun goût. Je pourrais écrire de la poésie, si j’en avais la trempe, oui. Ou du théâtre, l’un de mes rêves.

Tim Willocks, un écrivain britannique que j’ai interviewé il y a quelques temps déclare que les influences les plus importantes, les plus marquantes sont celles qu’on a enfant ou adolescent, quelles ont été les livres, les écrivains ou autres qui vous ont le plus marqué étant jeune ?

 

Il a raison et je pense que la BD a eu une réelle influence sur moi car mon père est un grand lecteur de BD et il m’a donné le virus jeune. Le Vagabond des Limbes, Thorgal, Valérian, les X-men, Blueberry — ce sont des livres qui ont dû jouer un rôle dans la construction de mes imaginaires. En même temps, je ne crois pas tellement aux sources d’inspiration. La seule source dont je sois certaine qu’elle m’a influencée, c’est la philosophie avec Nietzsche, Foucault, Deleuze, pas mal d’autres (Baudrillard, Benasayag, Sartre, Camus, Lyotard, Simondon…), que j’ai beaucoup lus et relus. Bergson aujourd’hui, Sloterdijk. Ça oui, ce sont des sources très directes pour écrire.

Qu’est-ce que le succès de « La Horde du Contrevent » a changé dans votre vie ? Est-ce que ça a changé votre façon d’écrire, votre rapport à l’écriture, et par extension votre rapport à la littérature ?

 

Ça a changé beaucoup de choses et sans doute trop de choses, en m’exposant, en générant beaucoup (trop) de sollicitations, qui me dispersent et me coupent de mes axes. Mais ça a moins changé ma vie et mon écriture que la naissance de mes deux filles ! <) ;o))) J’ai dû et je dois encore tout réinventer de mes conditions d’écriture depuis cinq ans, retrouver une solitude qui devient difficile à aménager, apprendre à écrire dans le tohu-bohu de la vie familiale, à conserver un haut degré d’immersion alors que le flux est constamment séquencé. C’est délicat pour moi, c’est très compliqué à vivre. Je n’ai pas trouvé encore de solution vraiment satisfaisante alors que lorsque j’étais seul, l’immersion était simple et profonde.

Par rapport à la horde et à son succès, c’est d’abord un soutien magnifique, qui porte et m’a conforté dans l’idée de suivre mon instinct, de ne tenir compte de rien d’autre que de ce qui me semble vital. J’ai toujours eu envie de faire de chaque livre un défi, d’essayer d’aller toujours au-delà du peu que je maîtrise. C’est ce que je fais pour les furtifs qui est un roman très ambitieux et dont la phase de recherche a été foutrement longue. C’est un livre qui a beaucoup plus de probabilités d’être raté qu’autre chose mais ça n’a pas d’importance : expérimenter et oser de nouvelles formes a une valeur en soi à mes yeux. Il en reste toujours une énergie précieuse. La notion de capitalisation des savoir-faire d’auteur ou du lectorat me semble bourgeoise et pitoyable. C’est concevoir l’écriture comme un métier, ce qui me fait vomir. Ce qui compte, c’est de créer à l’extrême frange de ce qu’on peut, tant qu’on en a la force. Ou sinon d’arrêter. Je pourrais assez facilement accumuler les romans en m’appuyant sur mes qualités de style ou mon imaginaire : à quoi bon ? Un livre doit être vital pour celui qui l’écrit ou ne pas exister, c’est ma conviction. Et je ne crois pas qu’on ait en soi plus de cinq ou six romans vitaux à écrire dans une existence d’humain.

A l’époque de la parution de La Horde, vous expliquiez que vous ne lisiez quasiment pas de sf, est-ce toujours le cas ? Vous avez sans doute rencontré beaucoup d’autres écrivains de sf depuis, est-ce que vous vous sentez proche de certains, que ce soit au niveau des influences, des discours ou des univers ?

 

Oui, je lis très très peu en général et très peu de SF donc, peut-être deux livres par an, et ce sont des livres d’auteurs amis ou des chefs-d’œuvres difficilement contournables. J’ai lu Ubik en 2011 par exemple, le recueil de la Volte sur le jardin schizologique, Léo Henry et c’est tout. J’ai lu le recueil de Lehman, que j’aime beaucoup, il y a deux ans, je vais lire Norbert Merjagnan, Claude Ecken, parce que ce sont des gens que j’apprécie. Je reconnais que c’est court !

Sur les proximités, je me sens proche de la belle génération humaniste de la SF française qui m’a précédé de dix ans et dont j’admire le goût, la sensibilité politique et la chaleur : Ayerdhal, Lehman, Bordage, Ecken notamment. J’aime beaucoup Catherine Dufour aussi, Sylvie Lainé ou Joêlle Wintrebert. Volodine m’a énormément appris. Et dans les petits nouveaux, Léo Henry et Jacques Mucchielli, qui ont écrit des nouvelles extraordinaires.

 

Une des choses qui m’a frappé dans le recueil, c’est l’aisance avec laquelle vous passez d’un genre à un autre, tout en gardant ce travail de la langue, ces jeux entre signifiant et signifié. Vous appréhendez l’écriture différemment selon que vous écrivez une nouvelle ou un roman ?

 

Oui, c’est très différent pour moi d’écrire une nouvelle ou un roman, en terme d’implication. Mes romans, je les prépare longtemps à l’avance et je mets trois ans à les écrire, en général (sur deux romans, difficile de généraliser, mais bon !) Ils vivent 6 ou 7 ans avec moi au final. Une nouvelle me prend un ou deux mois : c’est du blitzwriting. La nouvelle me sert à expérimenter des choses que je réutilise ensuite en roman : des concepts, des modes narratifs, des essais de style et de syntaxe comme le faseyage polychrone (jouer avec les temps de conjugaison dans la même phrase) dans la nouvelle sur le barf ou des salves poétiques comme dans El Levir ou le flottement je/tu dans Sam va mieux ou encore l’énonciation simultané par « affiche » comme dans So phare away. Il y a un côté plus ludique aussi, plus vif, dans la nouvelle.

 

A propos des différents genres auxquels on pourrait rattacher les nouvelles du recueil, est-ce que c’était un désir conscient de votre part d’expérimenter différentes façon de raconter une histoire ?

 

Oui, il y a des tentatives conscientes en terme de narration. La narration, c’est de l’architecture, elle en appelle d’abord au cerveau rationnel — d’où le fait que le scénario s’apprend mais qu’il est beaucoup plus difficile de former un écrivain ou d’inventer un style unique. Sur c@ptch@, qui est une nouvelle récente, j’ai voulu traiter la narration comme un flux de données hétérogènes. Sur Les hybres, j’ai souhaité conserver un mode de récit très classique, linéaire, subjectif à la première personne. Sur Sam va mieux, je voulais expérimenter la schizophrénie comme un dédoublement je/tu intérieur entrelacé et fluide, et je trouve le résultat très beau, beaucoup plus naturel que je ne l’avais espéré. Sur les Hauts-parleurs, je narre à la troisième personne, ce qui est rare chez moi, avec des plongées en première personne et des extraits de carnets. Tous ces choix sont « rationnels » au départ, ce sont des protocoles d’expérience. Alors que sur le style, je tente des choses plus instinctives, plus improvisées. La matière-mot réagit en retour, comme la terre du potier.

J’aimerais vous demander de revenir sur la genèse de quelques nouvelles, ce qui vous a poussé à les écrire : « Les Hauts Parleurs », « Les Hybres », « C@ptch@ », « Le bruit des bagues », « Annah à travers la harpe », « Aucun souvenir assez solide ».

 

Outch… Ce serait très long à expliquer. Je vais faire court !

Les hauts parleurs est un texte clairement politique et engagé qui voulait dire ceci : le lexique est potentiellement un nouveau marché pour le capitalisme mondial. La privatisation du langage sera tôt ou tard imaginée ou proposée par ceux qui ont déjà fait de la santé, de l’éducation, du sport, de l’art, de la rencontre amoureuse (meetic), de l’amitié (facebook)… une marchandise. La nouvelle est née le jour où France Telecom a racheté pour 6 milliard la marque « Orange » — puis nous a mitraillé pendant dix ans de pub pour l’ancrer en nous. J’adore la couleur orange, j’adore le mot Orange qui contient, l’or, l’ange, l’orage, la rage — et j’ai absolument détesté la privatisation de ce mot par une multinationale. Comme si on me volait le mot. Ça a déclenché la nouvelle. Je voulais aussi montré comment résister par les mots et par l’inventivité, comment on peut toujours résister, même à des lois absurdes. La dystopie, j’aime l’adosser à l’utopie.

Les hybres est une nouvelle écrite pour le catalogue d’exposition de Jean Fontaine, qui est un sculpteur que j’admire, devenu un ami. Elle est née des œuvres elle-mêmes et de ma fascination pour le travail de la terre et le feu qui céramifie. C’est la naissance aussi de l’idée des furtifs : des êtres métamorphiques autoconsistants.

C@ptch@ est une nouvelle très étrange, même pour moi, qui vient d’une réflexion que je mène sur la dématérialisation, le rapport rincé au corps et les capteurs. À la façon des aborigènes, je crois que la photo est un vol de l’âme et que la capture du poids, de l’odeur, du son, des traits d’un visage, d’une identité, trahissent une société qui se désincarne et nous vide de notre substance pour nous proposer une existence fluide et virtuelle, attirante parce que débarrassée des contraintes de l’existence charnelle : la durée, l’espace où l’on se tient, la lenteur, la douleur, des facultés physiques limitées. Nous naissons et croissons désormais à la frontière du réel et du virtuel qui n’est plus une limite externe mais une cloison qui se déplace en nous et dont nous avons à choisir quelle membre elle externalise, quelle faculté cognitive nous déléguons ou endossons.

Le bruit des bagues est de l’anticipation stricte sur le profilage identitaire et l’ultralibéralisme terminal, fondé sur la vente de soi. Une mise en scène du marketing de masse et de la soi-disant « personnalisation » des produits massifiés, qui aide à les assimiler.

Annah à travers la Harpe est un hommage à ma fille et une façon d’affronter sa mort potentielle, qui est le cauchemar récurrent d’un père ou d’une mère. C’est une nouvelle qui n’a pas été comprise je pense, ni par mes proches ni par une fraction des lecteurs, parce qu’elle pose la question du technococon, de la monade technique qui nous enveloppe et de la fermeture anthropotechnique qui est notre horizon aujourd’hui, surtout pour la jeune génération, dans un traitement symbolique et onirique. C’était ambitieux, bâtard et difficile. C’est typiquement le type de nouvelle non lissée qui accroche à la lecture à cause du raccord partiel des plans. Je l’aime bien pour ça.

Enfin, aucun souvenir assez solide est un hommage à une fille que j’ai aimée et qui m’a quittée brutalement. C’est un texte très autobiographique, intime, qui essaie au fond d’avouer ceci : le plus dur n’est pas d’être quitté, c’est de ne pas pouvoir s’appuyer sur un souvenir suffisamment solide de cet amour perdu pour vivre avec la rupture, derrière la rupture. C’est un texte sur l’oubli et la mémoire qui fuit, qui se défile, qu’on ne sait plus orpailler pour en conserver le gramme d’or qui sauve.

Dans les épreuves que j’ai lues la magnifique nouvelle « Une stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate » (ma préférée) s’appelait « Bébé Barf et le mû » dans le sommaire. Vous pouvez nous parler des deux titres différents ? Comment est née cette nouvelle ? Est-ce que vous l’avez écrit en même temps que La Horde, un épisode que vous comptiez intégrer au roman mais que vous avez laissé de coté ou pas du tout ?

 

Oui, ça devait s’appeler Bébé barf et le mû, mais mon éditeur trouvait ça enfantin. Bon… Alors j’ai voulu un titre aussi délirant que le texte, aussi dingue, pour compenser. Ce texte a été écrit avant la Horde, comme une anticipation de ce qui allait se passer à Alticcio. Je ne comptais pas l’intégrer au roman, non, ça restait un délire à part. Par contre, l‘architecture de la ville est reprise de la nouvelle, totalement.

 

Y-a-t-il des nouvelles pour lesquelles vous aimeriez approfondir l’univers, que ce soit dans de futures nouvelles ou un roman ?

 

Non, pas dans un roman a priori, j’aurais l’impression de me répéter mais dans d’autres champs artistiques, oui. Une BD, une série TV, un film ou un jeu vidéo, ça je le pourrais. À mes yeux, c@ptch@ ferait un excellent jeu vidéo, avec un double univers d’évolution, virtuel et réel et un gameplay sur la capture et la furtivité. So phare away pourrait être très beau en court-métrage d’animation ou en BD, tout comme El Levir ou Annah. Sam va mieux, je le verrais bien en film réaliste. Aucun souvenir assez solide (la nouvelle) est une matrice d’histoires potentielles, qui pourrait servir de ferment à une série TV. Les prolongements d’une nouvelle sont multiples car c’est une forme elliptique qui porte à l’imaginaire.

Vous avez une nouvelle préférée, ou une nouvelle qui vous tient particulièrement à cœur que vous aimeriez mettre en avant ?

 

La plus belle à mes yeux, parce que la plus fraîche et la plus lâchée, la plus vitaliste et la plus joyeuse aussi, et parce que le barf est la matrice de Caracole et des furtifs, c’est une stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate. Elle est assez difficile à lire et peut rebuter à l’entame mais elle mérite qu’on s’y accroche — et la fin, je l’adore. Je suis très attaché aussi à So phare away pour l’écriture et la poésie de l’univers. L’impression de faire exister ex nihilo un monde, c’est la plus belle des sensations.

 

Est-ce que vous pouvez nous parler plus en détails de la polyphonie dans vos écrits, ou ce que vous appelez polyphrénie dans l’entretien avec Mathieu Potte-Bonneville du numéro d’Europe consacré à Gilles Deleuze ? Voici comment vous le définissez : « La polyphonie narrative, que j ‘appelle pour mon compte polyphrénie (parce qu’elle opère comme une schizophrénie démultipliée, une vraie prolifération des points de vue sur le récit), cette polyphrénie signifie qu’on peut en finir, et avec le narrateur omniscient et avec le narrateur unique, si rassurant, qui impose sa vision et nous monologue le monde. »

C’est très simple : je ne crois plus, en narration, au point de vue subjectif unique sur le réel. Je crois que la première règle d’une écriture politique ouverte est d’offrir plusieurs points de vue sur la même réalité, et de les faire éprouver aux lecteurs. Je pense que ça enrichit considérablement l’approche d’un univers et le ressenti du lecteur en évitant de le piéger dans une seule vision du monde. C’est un choix philosophique et politique qui crée une intranquillité et aiguise l’intelligence de celui qui lit et qui doit se former une image et une opinion à partir d’axes de perception divergents. C’est très exigeant à écrire, bien sûr.

 

Je viens de relire La Horde pour la cinquième ou sixième fois, je ne sais plus… Après huit ans je suis toujours emporté et ému par les mêmes passages, la présentation de Caracole à l’Escadre Frêle, le combat de Erg face à Silène, la flaque de Lapsane, la Tour Fontaine, le Corroyeur, Alticcio, le duel de Caracole, Norska et tout ce qui se passe ensuite…. Quel est votre passage préféré de La Horde, si vous en avez un ? Personnellement, j’en ai beaucoup, mais je crois que si on me mettait un pistolet sur la tempe en me forçant d’en choisir un seul, je finirai par hésiter entre la fin de Golgoth et les dernières apparitions d’Aoi…

Je peux juste vous dire ce qui me fait pleurer si je le relis : la mort de Golgoth, l’épreuve de la Strace avec ce moment où Golgoth petit se fait râcler sur une centaine de mètres avant de se redresser et de renverser la traceuse, cette traceuse qu’on retrouve à la fin et qui continue indéfiniment de tourner devant soi parce qu’elle est la quête même, l’autodépassement dans sa pureté. Et la traversée du mur du vent par l’autour, sur le pilier Brakauer. Si je ne devais garder qu’une scène, je garderais l’autour. C’est un talisman personnel. C’est la première scène que j’ai imaginée quand j’ai conçu la Horde et elle compacte à elle seule tout ce que j’ai voulu faire : franchir un mur immatériel, le mur qui fait entrer une pièce d’art (un texte) dans la vie.

 

Vous pouvez nous parler un peu de l’éventuelle suite de La Horde ? J’adorerai en savoir plus sur l’Hordre, La Poursuite, La Pragma, les Fréoles, ou Amor Fati par exemple… Retrouver Te Jerkka ou Ne Jerkka…

 

Je peux juste dire que la Horde avait été dès l’origine conçue comme un dyptique et que la trame du tome II est en moi depuis dix ans. Je ne sais pas si j’aurais le courage de l’écrire, de replonger trois ans. Le tome II est celui de la troisième métamorphose de l’esprit telle que Nietzsche l’a décrite, celle de l’enfant qui crée. Il placera le vent bouclé, les chrones (autochrones et antéchrones) et le vif au cœur du livre. Surtout il me demandera une vraie maturité que je n’ai pas puisque ce tome entend aborder l’art (notamment l’écriture, par les glyphes) comme création de blocs de vie autosuffisants. C’est l’énigme de tout artiste : comment faire consister un bloc de mots, un trait et une couleur, tout seul, au point que l’œuvre vive seule et libère à chaque vision, à chaque audition, à chaque lecture cette puissance de vie encapsulée, bouclée. C’est mon extrême-amont à moi.

 

Quelles sont les dernières nouvelles concernant l’adaptation de « La Horde du Contrevent » ?

Bonnes. Les premières versions du scénario existent et sont très fidèles au livre. Jan Kounen et Marc Caro sont prêts. Un studio japonais va coproduire. Reste à finaliser les financements, chemin de croix de tout film !

 

Vous pouvez nous donner des infos sur le projet des « Furtifs » ?

 

Ce roman sera mon troisième. J’ai écrit 20 pages tout récemment. Enfin ! Après un an et demi de recherches sur carnet et sept ans de maturation, je peux enfin dire que le roman est commencé. Un extrait du chapitre 1 paraîtra d’ailleurs dans la Quinzaine Littéraire cet été. Je pense que vous pourrez le lire achevé dans trois ans, si tout va bien !

 

Update en octobre 2017 : 

L’adaptation de « La Horde du Contrevent » (« Windwalkers » en anglais) par le studio Forge Animation ne verra malheureusement jamais le jour… L’adaptation devait se faire essentiellement sous deux formes : film d’animation et jeu vidéo, mais le studio a hélas mis la clé sous la porte après les échecs de deux campagnes sur Kickstarter… Vous pouvez lire le communiqué de Hervé Trouillet sur Elabkin ici

Le prochain roman d’Alain Damasio, « Les furtifs » est annoncé pour 2018 ou 2019, des chapitres sont lisibles sur internet ou dans un des derniers numéros de la revue de France Culture : « Papiers n°21 ». (Il y également une interview, vous pouvez vous la procurer sur le site de France Culture ou en librairie)

 

Alain Damasio sur le site de La Volte

Le site de Jean Fontaine

Chronique du recueil « Aucun souvenir assez solide »

« Aucun souvenir assez solide », Alain Damasio, La Volte

Avec ses deux romans « La Horde du Contrevent » et « La Zone du Dehors », Alain Damasio a acquis une place à part dans la littérature de science-fiction. Une place acquise par le souffle sans pareil de son style, de sa prose et de ses récits polyphoniques ainsi que par ses nombreuses références philosophiques.

Il nous montre aujourd’hui d’autres facettes de son talent dans ce recueil de dix nouvelles explorant différents genres tels que l’anticipation avec « Les hauts parleurs » dans laquelle nous découvrons un monde où le langage a été privatisé et où des îlots de résistance subsistent pour faire vivre une langue libre d’accès et libre d’usage. Dans « Les hybres », le lecteur est confronté à un fantastique plus classique avec le récit d’un artiste se révélant chasseur et créateur. D’autres nouvelles comme « Le bruit des bagues » ou « C@ptch@ » relèvent plus d’une science-fiction flirtant avec le cyberpunk.

Et que dire de la nouvelle « Une stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate »… Le titre est déjà un véritable délice à lui tout seul, mais c’est sans parler du bonheur de retrouver la ville d’Alticcio pour une variation autour du vif et du duel. Cette fois-ci, nulle joute de troubadours telle que celle opposant Caracole à Sélème le Stylite dans un chapitre inoubliable de « La Horde du Contrevent », mais une course aérienne dont je ne vais rien révéler si ce n’est qu’il est question d’amour, de mu, de vitesse et de métamorphose…

Le tour de force d’Alain Damasio est de traiter tous ces thèmes en y apportant sa touche personnelle, grâce à une écriture poétique, travaillant sans relâche la langue, jouant sur les mots, sur les sons, jonglant avec les néologismes, les allitérations ou les assonances et parsemant le tout de jeux typographiques.

On trouve tout au long du recueil les thèmes chers à l’auteur comme le lien, le mouvement, la lutte, la ville, mais aussi le manque amoureux ou le deuil dans des nouvelles pleines d’émotions telles que « Annah à travers la harpe » et « Aucun souvenir assez solide ».

Enfin, il faut mentionner la très belle postface « Portrait de Damasio en aérophone » signée Systar, qui décrypte l’oeuvre et le style d’Alain Damasio au prisme de ses différentes influences philosophiques. Rappelons pour ceux qui souhaiteraient creuser encore l’importance de ces influences le très bel entretien entre Mathieu Potte-Bonneville et Alain Damasio dans le numéro 996 de la revue Europe consacré à Gilles Deleuze. Un entretien qui mérite d’être lu ne serait-ce que pour les quelques passages où Alain Damasio parle de cet éventuel tome II de « La Horde du Contrevent » mais il le précise : « que je me refuse pour l’instant à écrire »…

Interview de Tim Willocks pour « The twelve children of Paris » VF

Et voilà, désolé de vous avoir fait attendre, mais voilà enfin l’interview de Tim Willocks à propos de son livre magistral, monumental, phénoménal, roulements de tambours…… :  « The Twelve Children of Paris » !

Une nouvelle fois je remercie Tim Willocks d’avoir pris le temps de me répondre par mail, et j’espère que tout ce qu’il dit dans ce qui suit donnera à tout le monde l’envie de lire ou relire ses livres et de plonger dans « The Twelve Children of Paris » quand il sera traduit chez Sonatine.

« Where there are no men, be a man »

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Pour écrire « La Religion » vous disiez que vous vouliez écrire un roman européen, comment qualifieriez-vous « The Twelve Children of Paris » ? Vous dites que c’est un livre extrême, qu’est-ce que ça veut dire pour vous ?

 

Il y a quelques années, mon éditeur italien m’a dit que Green River était « fondamentalement un roman européen » bien que se déroulant au Texas. Je suis européen, alors je suppose que ce n’est pas surprenant. Je pense que les complexités et les tragédies de l’Histoire européenne nous poussent à moins considérer l’humanité en terme de noir et blanc, d’un point de vue moral ou politique. Peut-être ressentons-nous que vivre ensemble sera toujours une expérience vaste et potentiellement dangereuse , mais nous n’allons pas amoindrir le danger en cédant à des notions stupides telles que le bien et le mal, le bon et le mauvais.

12 children parle surtout de confusion et d’ambiguité. Comment l’individu, homme ou femme définit-il sa moralité vis-à-vis des forces à l’intérieur d’un groupe ? Que faites-vous lorsque des circonstances extrêmes vous poussent à commettre de terribles actions? Ne devriez-vous pas les commettre ? Le roman se déroule pendant un accès de haine extrême, de violence et de folie collective, tous les personnages se fraient un chemin au milieu de cette folie, chacun à leur propre et unique façon. Le livre ne donne pas de réponses claires, parce que je pense que de telles réponses sont une lillusion et font partie du problème, mais j’espère qu’il crée une expérience viscérale en essayant de les trouver. C’est une expérience faite d’évènements et d’émotions extrêmes, à propos de notre pouvoir, de notre droit de décider qui nous voulons être à de tels moments.

 

Peut-on revenir sur la naissance du personnage de Mattias ? Comment l’avez-vous trouvé ? Comment l’avez-vous créé ?

 

Mattias est de beaucoup de façons « l’homme de nulle part ». Ses origines sont pan-européennes, et sa vie a renforcé cela, il n’est pas défini par une nationalité ou une croyance. Il se redécouvre et se redéfinit lui-même constamment au fur et à mesure que l’histoire avance. Quand j’ai écrit « La Religion », je pensais qu’il mourrait à la fin, mais ce ne fut pas le cas. 12 chidren est un défi encore plus profond pour son personnage. Il est à la fois héros et méchant, démon et ange, vie et mort. Est-ce qu’il agit de lui-même ou est-ce qu’il est poussé à agir ? Dans quelle mesure contrôle-t-il sa destinée ? Controle-t-il vraiment son destin, ou est-ce qu’il flotte sur le fleuve de la Fortune, le prisonnier de lois karmiques bien plus grandes, un grain de scories dans le creuset cosmique ? Dans le dernier accès de violence mystérieuse et injustifiée (même si il en a consicence) est-ce qu’il se perd lui-même ou est-ce qu’il se trouve lui-même ? Est ce que c’est juste d’employer une telle sauvagerie au nom de l’amour, est-ce que ça peut l’être ? Si oui, à quel prix ? Si oui, pourquoi, et comment peut-on retenir cette violence dans les limites de la moralité, quelles que soient ces limites qu’on impose? Ce sont des questions qui valent la peine d’être posées dans notre monde actuel.

Donc je ne sais jamais où il va. C’est une sorte d’existentialiste franc-tireur . C’est pourquoi je ne sais toujours pas ce qui va se passer dans le troisième roman. J’ai l’intention d’écrire un différent roman avant cela. Les romans de Tannhauser nécessitent tout ce j’ai, chacun est un voyage monumental et intimidant à entreprendre, ils consument tout, et je n’ai pas un grand contrôle sur le processus d’écriture (j’aimerais). 12 children a été le voyage d’une vie. Alors je vais prendre un peu de « repos » avec quelque chose de moins monumental, très probablement une sorte de western noir se déroulant dans l’Australie du 19ème siècle.

 

Vous êtes-vous documenté de la même façon pour « The 12 children of Paris » que pour « La Religion » ? Musées, bibliothèques, séjours à Paris… La recréation du Paris de l’époque est impressionnante, avez vous passé autant de temps à faire des recherches avant d’écrire ?

 

J’ai fait d’énormes recherches pour 12 children, et comme toujours, ce qui me brise le cœur c’est que presque rien de tout ça semble avoir fini dans le roman. Après le premier jet, j’ai coupé des dizaines de milliers mots représentant des détails parce que c’était tout ce qu’ils étaient, de fascinants détails pour moi mais non pour les personnages. Encore maintenant, si on a une journée stressante à Paris, on ne s’attarde pas sur les monuments, sur l’Histoire, sur les incroyables histoires se cachant derrière, on est concentré sur soi-même, sur ses buts, ses problèmes. On passe près de la Conciergerie sans même la voir. Je voulais créer une sensation de vivante réalité. Mais j’espère que mes recherches procurent une authenticité aux personnages.

Parce que, à un certain niveau, l’histoire du roman est fondamentalement liée à la géographie de Paris – Paris en tant que labyrinthe – la géographie est devenue pour moi la recherche la plus importante. Je ne parle pas des cartes, je parle du terrain, des distances. La grande majorité de ce qui existait en 1572 a disparu depuis longtemps, par exemple, seules quelques pierres souterraines sont ce qui reste du Louvre de 1572, tout est quasiment « nouveau ». L’aspect de la Seine, qui joue aussi un rôle central, physique et mythologique, a radicalement changé. Mais je voulais un fort sentiment de mouvement, c’est pourquoi en l’écrivant j’ai plusieurs fois marché dans Paris, en suivant le roman. J’ai écrit une grande partie du roman à Paris. C’est toujours, sans conteste, la plus grande ville pour écrire.

 

Comment avez-vous écrit ce livre ? Vous m’avez dit que pour certains chapitres vous laissiez simplement aller le flot de votre écriture, c’est une chose qui vous arrive souvent ou non ? Comment travaillez vous pour trouver ce rythme, cette narration racontant une histoire sur 36 heures en jonglant avec tous les personnages, tous les lieux ?

 

J’ai appris que tous mes plans sont rapidement sapés par les impulsions des personnages, donc je n’accorde pas beaucoup d’importance à un plan. Je laisse le flot de l’action m’emmener là où il veut. Le plan, au début, était essentiellement le titre. J’avais le titre avant quoi que ce soit d’autre, avant la moindre histoire. La trame est très simple, un homme recherche sa femme au milieu de l’anarchie et du chaos.

Le titre m’a forcé à trouver les douze enfants, ce qui est un nombre énorme, spécialement quand je voulais que chacun ait une présence unique. Je ne voulais pas une sorte de situation à la « Dirty Dozen » (« 12 salopards ») dans laquelle seulement six d’entre eux laissent une réelle impression. Donc j’ai plus ou moins commencé par jeter des enfants sur les chemins de Tannhauser et Carla, sans aucune idée de qui ils allaient être ou de ce qu’ils allaient accomplir. Dans chaque cas ils sont devenus encore plus extraordinaires que je ne l’aurais imaginé. Je ne savais pas non plus lesquels survivraient. A chaque nouvelle situation, je suivais leurs réalités, leurs réactions à ce qui arrivait, et ça créait une nouvelle situation, dans une énorme toile les reliant tous, tous suivant constamment leurs propres routes. Et il y a une douzaine de personnages plus importants, au delà des enfants. C’est un miracle que tout cela ait fini par rester cohérent.

L’anarchie des rues, des évènements, est reflétée dans la construction du roman elle-même. A chaque fois que je tentais d’imposer une structure, je devenais paralysé, j’arrêtais décrire pendant une éternité, je devais alors me contenter de plonger au milieu du chaos pour réaliser ce qui allait se passer, tout comme les personnages eux-mêmes. Je voulais que ce soit un roman qui provoque une expérience, vous ne pouvez pas rester en dehors, vous devez plonger dedans. Vous êtes contraint de partager cette expérience avec les personnages. Vous n’observez pas, vous y êtes. Il n’y a aucune distance. C’est à quoi ressemblent le chaos et l’anarchie. Je voulais transmettre cette confusion, ce que c’est qu’être coincé dans l’anarchie.

 

Je ne veux pas trop spoiler l’histoire ou les personnages, mais je suis obligé de parler de Grymonde, de Pascale et de Estelle…. Trois des personnages les plus marquants du livre, qu’est-ce que vous pouvez dire sur eux, sur ce qu’ils représentent, d’où viennent-ils ?

 

A certains moments pendant l’écriture, je craignais que Grymonde ne finisse par dominer le roman tout entier. Il échappait à toutes les frontières que j’imaginais pour lui, essentiellement le « méchant », il devenait de plus en plus complexe et merveilleux. Je pense qu’il a fini par représenter Paris dans toutes ses contradictions, magnifique mais pourtant grotesque, cruel mais pourtant tourmenté par l’amour, et plein d’idées sauvages et de passions politiques.

La raison pour laquelle le livre est devenu environ deux fois plus gros que ce que j’avais imaginé est que beaucoup des personnages « secondaires » ont insisté pour avoir leurs mots à dire, ont insisté pour avoir leurs places. A certains moments j’avais envie d’écrire tout un roman sur Estelle ou Pascale. Tout ce que j’avais au début pour Estelle c’est l’image dont tu parles, une fille en communion avec des rats (image qui vient d’une vraie fille qu’un de mes amis a vu à Naples). Son histoire n’a fait que grandir et grandir. A la fin, à plusieurs occasions, toute l’histoire tourne autour de ses actions. C’est pour ça que le roman est devenue une telle expérience, tous ces personnages agissant indépendamment, suivant leurs propres chemins, mais changeant la vie des uns et des autres, dans une étrange combinaison d’intention et de pur hasard.

Pareil pour Pascale, tellement sombre, tellement blessée, tellement brillante. Je n’avais jamais imaginé qu’elle voudrait tuer, pas jusqu’à ce qu’elle ouvre la bouche et le dise, et c’est peut être devenu la scène la plus dérangeante du roman. La moitié du roman est écrit selon le point de vue des différents personnages féminins. L’histoire est devenue une sorte de confrontation entre les principes Mâle et Femelle, ces femmes essayant de survivre en étant honnêtes et loyales, entre elles et selon une supérieure notion de bonté humaine, alors qu’elles sont piégées dans un réel enfer sur Terre qu’elles n’ont pas créé. A cet égard, la plus grande surprise pour moi a été Alice, un personnage nécessaire seulement pour la narration jusqu’à ce que je la rencontre. Je pensais qu’elle serait à l’arrière plan mais elle a émergé de l’ether et m’a époustouflé. Je ne sais toujours pas d’où viennent ses idées. Elle est devenue un des centres spirituels de tout le roman. L’autre centre symbolique, à la fin pour chacun d’entre eux, est le bébé, un minuscule noyau d’absolue innocence et de pureté voyageant de l’extrême noirceur humaine vers la vie.

 

Je suis en train de relire La Religion, et il y a une chose qui me frappe, dont je n’ai pas encore parlé. Ce sont les magnifiques noms de vos personnages. Amparo, Mattias Tannhauser, Bors de Carlisle, Sabato Svi, Ludovico Ludovici, Cicero Grimes, Furgul…Et dans »The Twelve Children of Paris » : Grymonde, Pope Paul, Marcel Le Tellier, Juste, Hugon…. Comment vous les trouvez ?

 

Les noms sont très importants, et je prends beaucoup de temps pour trouver la bonne sensation, mais au final ça se résume à purement de l’instinct. Parfois je commence avec un nom pour un personnage, et je sens que ce n’est simplement pas le bon et je dois le changer, parfois plus d’une fois. Je pense que Pascale était le troisième nom avant que je sente que c’était le nom la représentant. Clémentine était un gros cheval irlandais que je montais, et qui m’a une fois jeté au sol. Grymonde a toujours été Grymonde. Je n’arrive pas à me souvenir d’où le nom vient, je pense que je l’ai inventé d’après la sonorité. Pope Paul a été instantané. Juste est le nom d’un jeune que j’ai rencontré 10 minutes à Paris, quand j’écrivais le livre, mais il avait une telle noblesse, un tel esprit, une innocence si flagrante, d’une certaine façon le nom semblait parfait pour le personnage du livre qui partage ces qualités. Ils viennent de plusieurs sources, parfois les noms viennent en premier, parfois ce sont les personnages.

 

Quand vous écrivez, vous dîtes que vous vous efforcez d’incarner les personnages, de voir le monde comme ils le verraient. Après un livre sur un épisode aussi violent, comment faites-vous pour vous libérer, vous nettoyer de toute la violence, la sauvagerie ?

 

En vérité j’étais désolé de quitter l’univers du livre et les personnages. Bien que le livre soit rempli de morts, les personnages sont pleins de vie, ils aiment la vie de plusieurs différentes façons, je n’ai jamais trouvé le roman déprimant. Au contraire, je le trouve exaltant. Au milieu de la folie, ils sont parfaitement sains d’esprit, parce qu’ils vivent pour ce qui a une vraie valeur : amitié, loyauté, amour, nourriture, magie.

A un moment, alors qu’ils embarquent pour leur dernier et désespéré pari de leur voyage à travers l’horreur absolue, Tannhauser dit à Grégoire : « Let us see what metal we have made » (« Voyons quel métal nous avons forgé»). Ce qu’il veut dire par là c’est qu’ensemble ils ont créé une sorte d’or à la fois spirituel et humain, qui est l’amour qu’ils partagent, qui transcende la mort autour d’eux. C’est là que l’amour découvre, ou non, sa plus grande bravoure, sa plus grande beauté. C’est à cause de l’intensité de l’horreur les entourant que la survie de l’amour a une telle valeur, une telle beauté, dans un désert d’absolue noirceur, de haine et de sang, ces foyers d’amours brulent avec encore plus de puissance.

Cette dialectique est au centre du livre. C’est plein de paradoxes, de contradictions et d’ambiguité, mais c’est ce qu’est la vie. C’est incroyable. C’est extraordinaire. C’est l’amour en action, l’amour incarné, pas seulement le sentiment. Ces personnes s’aiment vraiment parce qu’ils jouent leurs vies sur leur amour. Ils préféreraient aimer plutôt que vivre, si tel était le choix. Instinctivement ils prouvent que l’amour est plus fort que la haine. Tous les personnages principaux forment et font évoluer plusieurs différentes relations amoureuses les uns avec les autres, et celles-ci englobent différentes nuances de la notion d’« amour ». Au centre se trouve l’amour entre Tannhauser et Carla, qui est, bien sûr, une énigme, un mystère, un paradoxe, autant pour l’un que pour l’autre. Il est clair que Paris représente le labyrinthe, « the golden thread so fine » (« le mince fil doré ») qui les guide est au bout du compte l’amour.

 

Le mysticisme et la spiritualité sont très présents dans les deux livres (Amparo, Petrus Grubenius, Alice…), est-ce que c’est une partie la re-création de ce siècle, ou est-ce que vous vouliez que les personnages y soient confrontés? Est-ce que vous vouliez que le mysticisme et la Foi prennent part dans leurs évolutions ?

 

La possibilité d’un mysticisme, la réalité d’une expérience mystique, est une partie de ce qu’est être humain. C’est une perpétuelle possibilité qui est en nous. C’est comme un sens, comme la vue ou l’ouïe. La possibilité est là, que nous choisissions ou non de la reconnaître, c’est un choix qui est conditionné culturellement. La tentative rationaliste de rejeter n’importe quelle forme de spiritualité par des arguments « rationnels » me semble irrationnelle, c’est idiot. Nous pouvons avoir une perception mystique. De telles perceptions appartiennent à un domaine autre que rationnel, comme c’est le cas pour l’Art. Même les sens, comme la vue ou l’ouïe, sont énormément malléables en terme de ce qui est perçu et ce qui ne l’est pas. Une personne ayant grandi dans une région sauvage entendra une centaine de sons significatifs, verra une centaine de choses significatives, sons et choses auxquelles un citadin sera sourd et aveugle. N’importe quel fermier le sait. Le mouvement athéiste moderne, Dawkins et les autres, est une tentative délibérée de limiter la perception, de nier ce sens, mais nous sommes par nature capables d’expérience transcendante, c’est un fait. C’était inévitable que le mysticisme ou les questions spirituelles fassent partie des personnages.

Le système mystique le plus important du livre est l’Alchimie, pas seulement parce que Paris a toujours été, et l’est encore aujourd’hui, le plus grand centre de l’Alchimie. Et le but de l’Alchimie est la transformation spirituelle.

Le livre est un tissu de symboles de l’Hermétisme, je ne m’attends pas que quiconque le remarque, mais qui j’espère enrichit le tout. L’histoire (à travers les personnages) passe par les 12 étapes de Basilius Valentinus (aussi appelée « Les 12 portes » de George Ripley)*. Ces portes alchimiques (sublimation, fermentation, multiplication, projection, etc) s’incarnent toutes dans le déroulement de l’histoire, par exemple l’Exaltation a lieu à Notre Dame, « le vaisseau alchimique », quand Tannhauser accomplit le baptême dans le sang. La Multiplication, l’augmentation de l’elixir, se déroule quand ils grimpent dans le chariot et se mettent en route pour « voir quel métal ils ont forgé » ; la Projection est la transmutation finale du métal de base en or, de l’inférieur vers le supérieur, qui est l’enterrement et le pique-nique dans la forêt

 

(*: 12 étapes successives du Grand Oeuvre)

 

En fin de compte, le groupe lui-même est une représentation de la Pierre Philospohale. Tannhauser, bien qu’il n’en soit pas pleinement conscient, devient le véritable alchimiste qu’il a toujours voulu être. (Un voyage qui commence dans la forge au début de « La Religion »)

tarot

L’autre aspect mystique réside dans le fait que toute l’histoire est aussi un voyage à travers le Tarot, qui est encore une fois un voyage d’un état inférieur vers un état de conscience supérieur. Chaque Atout est représenté par un personnage différent, certains sont évidents, ou désignés clairement par les personnages. Par exemple, Grymond réalise qu’il est le Pendu. Alice est la Grande Prêtresse. Certains sont plus subtiles, avec peu d’indices associant les personnages avec leurs Atouts. Grégoire est l’Hermite (avec sa lanterne), Typhaine est la Lune (l’écrevisse), Le Tellier est l’Empereur, les Souris (des jumelles) sont le Soleil, Amparo est le Fou. Et ainsi de suite. Tannhauser est la Mort, Paris est le Diable. En fait c’est le Tarot qui a imposé dans quelle direction l’intrigue se dirigeait. C’est la carte du Jugement par exemple qui m’a fait réaliser que Carla devait aller à Notre Dame, c’est à dire que sa révélation a été ma révélation. Jusqu’à ce moment je ne savais pas, je pensais qu’elle resterait dans la maison. Les cartes ont été une force vivante et active dans l’écriture. C’était très étrange.

Tarot-Nusantara

 

Ce n’est pas juste un grand livre, c’est aussi une belle déclaration d’amour à Paris. Votre amour, votre connaissance de la ville sont flagrants, vous pensez comme un des personnages, que c’est « la plus grande ville du monde », aujourd’hui comme en 1572 ?

 

Je dirais qu’il n’y en a certainement pas de plus grande et qui me tienne le plus à cœur. Comme toutes les grandes choses, personnes, tableaux, albums, films, endroits, au-delà d’un certain niveau ça ne peut plus être soumis à des notions de « meilleur ». Par contre, je dois dire qu’il n’y a absolument nulle part comme Paris, et ce à beaucoup de points de vue. Paris avait submergé mon imagination avant que je n’y vienne (en 1978), quand mon esprit était plein de Sartre des films de Melville, et je dois dire que je n’ai jamais été déçu. Plus que toute autre ville, elle demeure un bastion des valeurs culturelles et intellectuelles les plus importantes pour moi. Parfois je crains que ce ne soit le dernier bastion, tant l’effondrement culturel (effondrement parmi d’autres) dans le monde anglophone semble catastrophique. Mais le futur est toujours plein de surprises. Et nulle part cela n’a été prouvé mieux qu’à Paris, et je suis sûr que ça arrivera encore.

 

Peut-on parler du refus de votre éditeur américain, ou vous êtes passé à autre chose ?

 

Ce n’est probablement pas un sujet très intéressant, mais j’apprécie beaucoup – et eux aussi – ton admiration pour Cape et Sonatine. Le livre est également traduit en allemand, hollandais, russe et polonais jusqu’à présent.

Doglands

 

J’ai entendu dire que « Doglands » serait une trilogie, c’est vrai ? Je suis curieux, je sais, avez-vous commencé l’écriture du second ?… Ce que vous aviez dit à propos de Sloann l’an dernier, que vous le voyiez comme une sorte de Grendel / Tony Montana / Mao me rend plutôt impatient de le rencontrer…

 

L’avenir de « Doglines », la suite de « Doglands » est incertain pour l’instant, comme je travaille sur d’autres projets. Je suis moi aussi impatient de rencontrer Sloann. Je ne suis pas sûr de à quel point je vais oser être apocalyptique avec « Doglines ». J’aimerais provoquer la fin du monde, ou plutôt la fin de la race humaine, mais je ne sais pas si quelqu’un voudrait publier ça.

Pour finir, que diriez-vous aux lecteurs français pour les faire lire « La Religion » (pour ceux qui ne l’ont pas encore fait) et « The Twelve Children of Paris » quand il sera traduit en français ?

 

J’ai bien peur d’être un très mauvais vendeur. J’espère que mes livres apportent aux lecteurs une expérience extrêmement intense, une profonde immersion dans d’autres mondes, d’autres personnes, dont ils peuvent partager les émotions, les reconnaître et les recréer par le pouvoir de leurs propres imaginations. Si vous marchez à travers le feu et les ténèbres avec les Twelve Children of Paris, je pense qu’il est difficile de les oublier. Je sais que je ne les oublierai jamais.

 

 

L’interview de l’année dernière

La chronique de « The Twelve Children of Paris »

Interview with Tim Willocks for « The tweve children of Paris » VO

Here is finally the interview of Tim Willocks for his new book, the magistral new adventure of Mattias Tannhauser : « The Twelve Children of Paris ».

Once again, I say a huge thank you to Tim Willocks for taking the time to answer my questions, and I hope the book will get the success it deserves.

Gramercy Tim Willocks !

 

« Where there are no men, be a man »

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When you wrote « The Religion », you said you wanted to write a european novel, how would you consider « The twelve children of Paris » ? You said it’s an extreme book, what does it mean for you?

 

Some years ago my Italian editor made the comment that Green River was ‘a fundamentally European novel’ despite being set in Texas. I am a european so I suppose that is not surprising. I think the complexities and tragedies of European history have made us less prone to see human life in black and white terms, morally and politically. Perhaps we sense that living together is always going to be a vast and potentially dangerous experiement, but we aren’t going to lessen the danger by indulging simple-minded notions of good and evil, right and wrong. 12 children is very much about that confusion and ambiguity. How does the individual define his or her morality within the forces of the group ? What do you do when extreme circumstances impel you to commit terrible deeds? Or should you not commit them? The novel takes place during a spasm of extreme hatred, violence and collective madness, and the characters all navigate that madness in their own unique ways. The book doesn’t give clear answers, beacause I think such answers are an illusion and a part of the problem, but I hope it creates a visceral experience of trying to find them. or judgements. It’s an experience of extreme events and extreme emotions – about our power, to right, to decide who we might be at such moments.

 

Can we come back to the birth of Mattias ? How did you find him, where does he comme from ?A year ago, when we met in Lyon, you said did’nt know what will happen to him in the third book, is it still the case ? Please tell me it’s still gonna be a trilogy, Mattias is too fucking great to retire…

 

Mattias is in many ways ‘the man from nowhere’. His origins are pan-european and his life has reinforced that; he isn’t defined by nationality or creed. He is constantly rediscovering and redefining himself as the stories progress. When I started to write The Religion I thought he would die at the end, but he wouldn’t. « 12 Children » challenges his character more deeply. He is both hero and villain, devil and angel, life and death. Does he act or is he acted on? In what sense does he control his destiny? Does he control his destiny at all, or is he just floating chaff on Fortuna’s river, the prisoner of much larger karmic laws, a speck of slag in the cosmic crucible? In the final spasm of mysterious and – knowingly – unjustified violence does he lose himself or find himself? Is it – can it ever – be right to employ such savagery in the name of love? And if so, at what price? And if so, why would one – how could one – expect to restrain that savagery within whatever limits of taste or morality one might try – to impose? These questions seem worth asking in our present world.

So, I never know where he is going. He’s a kind of rogue existentialist. For that reason I still don’t know what will happen in the third novel, but I do intend to write it. I’m planning to write a different kind of novel before then. The Tannhauser books take everything I’ve got – each one is a monumental, daunting journey to take, they’re all-consuming, and I don’t have a great deal of control over the writing process (I wish I did). « 12 Children » was the journey of a lifetime. So I am going to take a ‘rest’ with something less monumental, very likely a kind of dark ‘Western’ set in 19th Century Australia.

 

Did you make the research for « The twelve children of Paris » like you did for « The Religion » ? Museums, libraries, trips to Paris… How you re-create the Paris from 1572 is really impressive, did you spend as much time researching before writing ?

 

I did a huge amount of research for « 12 children » and as usual the heartbreaking thing is that almost none of it seemed to end up in the novel. After the first draft I cut out tens of thousands of words of detail, because that’s all they were – fascinating details to me but not to the characters. Even now, if we have a stressful day in Paris, we don’t dwell on the monuments, the history, the amazing stories behind it all – we’re focused on ourselves, our goals, our problems. We walk past the Conciergerie wihout even seeing it. I wanted to create that sense of living reality. But I hope that the research gave an authenticity to the characters.

Because, on one level, the story is fundamentally about the geography of Paris – Paris as the labyrinth – the geography became the most important research to me. I don’t mean the map, I mean the ground, the distances. The very great majority of what stood in 1572 is long gone ; for instance, a few subterranean stones are all that remain of the Louvre in 1572; it’s nearly all ‘new’. The appearance of the Seine, which also plays a central role, physical and mythological, has changed radically. But I wanted a strong sense of movement, so I walked the whole novel many times while I was writing it. I wrote a good deal of the novel in Paris. It’s still arguably the greatest city to write in.

 

How did you write this book ? You told me that some chapters came from nowhere, you just let them flow from your brain, does it happen often when you write ? How did you work to find the rythme, the pace this storytelling that covers 36 hours, juggling with all the characters, all the places around Paris ? Did you have some kind of plan ?

 

I’ve learned that all my plans are rapidly undermined by the impulses of the characters, so I don’t place too much importance on a plan. I let the river of action take me wherever it will. The plan, such as it was, was basically the title. I had the title before anything else, before any story at all. The spine is very simple – a man looking for his wife in the middle of anarchy and chaos.

The title forced me to find the twelve children, which is an enormous number, especially as I wanted them all to have a unique presence. I didn’t want the kind of ‘Dirty Dozen’ situation where only about six of them leave any real impression. So I started more or less throwing children in the paths of Tannhauser and Carla without any idea of who they would turn out to be or what they would do. In every case they became more extraordinary than I could have imagined. Nor did I know who would survive. As each situation arrived, I followed their reality – their reaction to what had happened – and that created the next situation, in a huge interconnected web, all of them constantly in their own motion. And there are a dozen more important characters beyond the children themselves. It was a miracle that it turned out to have any coherence.

The anarchy of the streets, of the event, was mirrored in the construction of the novel itself. Each time I tried to impose a structure, I became paralysed, I stopped writing, for ages, so I just had to plunge forward into chaos to find out what would happen, just like the characters themeselves. I wanted this be an experiential novel – you can’t stay outside it, you have to be in it. You are compelled to share this experience with the characters. You aren’t observing, you are there. There is no distance. This is what chaos and anarchy feels like. I wanted to convey that confusion – of being stranded in anarchy.

 

I don’t want to spoil to much about the story or the characters, but I must talk about Grymonde, Pascale and Estelle…. Three of my favourite characters, they are really amazing, what can you tell about them, what do they represent, and where do they come from? By the way, the first scene when we discover Estelle through Carla’s eyes is great, I felt like watching « Rear window »…

 

At certain moments in the writing I feared that Grymonde was going to take over the book. He escaped all the boundaries I had imagined for him – essentially « the bad guy » – and became more and more complex and marvelous. I think he came to represent Paris in all its contradictions, magnificent yet grotesque, cruel yet tormented by love, and full of wild ideas and political passions.

The reason the book became about twice as big as I had planned was that many of the « supporting » characters insisted on having their say and taking their space. At moments I wanted to write a whole novel about Estelle or Pascale. All I had of Estelle to begin with was the image that you refer too, of a girl communing with rats – which came from a real-life girl that a friend of mine saw in Naples. Her history just kept growing. In the end the whole story turns around her actions on several occasions. It’s why the book became such a real experience – all these characters acting independently, following their own track, but changing each other’s lives in a strange combination of intention and pure chance.

The same with Pascale – so dark, so wounded, so brilliant. I had no idea or intention that she would want to kill until she opened her mouth and said so, and that became possibly the most disturbing scene in the novel. Half the book is written from the point of view of the various female characters. The story becomes a kind of confrontation between the Male and Female principles of existence – these females who try to survive by being true to each other, and to some higher notion of human goodness, while trapped in a Hell on Earth that they did not make. In that respect the biggest surprise for me was Alice, a figure who was just a plot necessity up to the point I met her. I thought she’d sit in the background but she just emerged from the ether and blew my mind. I still have no idea where her thoughts came from. She became one of the spiritual centres of the whole book. The other symbolic centre, in the end for all of them, is the baby – a tiny nucleus of absolute innocence and purity who travels through extreme human darkness towards life.

 

I’m reading again « The Religion » right now, and there’s one thing that strikes me, it’s the mangificent names of your characters. Amparo, Mattias Tannhauser, Bors of Carlisle, Sabato Svi, Ludovico Ludovici, Burak…. And in « The twelve children » : Grymonde, Pope Paul, Clémentine (« call it the most beautiful »…), Juste, Hugon…. How do find them, do you find the character first, and then the name ?

 

Names are very important and I take a lot of trouble to find the right feeling, but in the end it comes down to pure instinct. Sometimes I begin with one name for a character, and it just doesn’t feel right, so I have to change it, sometimes more than once. I think ‘Pascale’ was the third name she had before I felt that it represented her. Clémentine was a big Irish horse I used to ride myself and who once threw me off. Grymonde was always Grymonde. I can’t remember where that name came from – I think I invented it from the sound, the feeling of a dark world. Pope Paul was instantaneous. Juste was the name of a youth I met in Paris, for just ten minutes, while writing the book, but he had such nobility and spirit, a strong innocence, and somehow the name seemed perfect for the character in the book, who shares those qualities. So they come from many sources, and sometimes the name comes first, sometimes the character.

 

When you write you say you try to enter the very own flesh of the characters, to see and to feel the world the way they see it, the way they feel it. After a book about such a violent moment of the History of France, how do you « clean » yourself from all the blood, from all the madness, how do you « free » yourself from the savagery ?

 

In truth I was very sorry to leave the world of the book and its characters behind. Though there is a huge amount of death in the book, the characters are so full of life – they love life in so many different ways – that I never found it depressing. To the contrary I found it inspiring. Amid the madness, they are perfectly sane, because they live only for what is of true value – friendship, loyalty, food, love, magic.

At one point, as they embark on the last, desperate, gamble of their journey through absolute horror, Tannhauser says to Grégoire : « Let us see what metal we have made.’ What he means is that together they have made a kind of human and spiritual gold, which is the love they share, and which transcends all the death around them. This is where love discovers – or not – its greatest courage and beauty. It is because of the intensity of the horror around them that the survival of love has such value and such beauty, that in a moral wasteland of absolute darkness, hatred and blood, those fires of love burn all the brighter.

That dialectic is at the centre of the book. It is full of paradox, contradiction and ambiguity – but that is life. It’s beautiful. It’s amazing. It’s extraordinary. It’s about love in action, in being, in actuality, not merely in feeling. These people truly love each other because they stake their lives on their love. They would rather love than live, if that be the choice. By instinct, they prove that love is stronger than hatred. All the main characters form and evolve many different love relationships with each other, and these encompass many different shades of the notion of ‘love’. And at the centre is the love between Tannhauser and Carla – which is indeed a puzzle, a mystery, a paradox, not least to both of them. That Paris is the Labyrinth is pretty clear; ‘the golden thread so fine’ that guides them through it is ultimately love.

 

Mysticism and spirituality are strongly present in the two books (Amparo, Petrus Grubenius, Alice…), is it a part of your re-creation of that century, or did you want your characters to be confronted to it ? Did you want the mysticism and faith be a part of their evolution ?

 

The possiblity of mysticism – the reality of mystical experience – is part of what it is to be human. It’s perceptual possibility built into our being. It’s a kind of sense, like hearing or seeing. It’s there whether or not we choose to exercise it, a choice which is culturally conditioned. The rationalist attempt to dismiss spirituality in whatever form via ‘rational’ argument seems to me irrational ; it is certainly unintelligent. We are capable of mystic perception. Such perceptions inhabit a different realm to the rational, but then so does Art. Even the hard core senses – sight, hearing – are enormously malleable in terms of what is perceived and what is not. A person who has grown up in a wilderness will hear a hundred meaningful sounds, see a hundred meaningful things, to which a city dweller is deaf and blind. Any farmer knows that. The modern atheist movment – Dawkins et al – is a deliberate attempt to limit perception, to deny that sense, but we are organically capable of transcendent experience; it’s just a fact. So it was inevitable that mystic or spiritual concerns form a part of the characters.

The key mystical image system that runs all the way through is Alchemical, and not least because Paris has always been – and still is to this day – the greatest centre of Alchemy. And the purpose of Alchemy is spiritual transformation.

The book is woven through with Hermetic symbolism, which I don’t expect anyone to notice but which I hope enriches the texture. The story (through the characters) moves through all the twelve steps of Basilius Valentinus (also called ‘The Twelve Gates’ of George Ripley). These alchemical gates – sublimation, fermentation, exaltation, multiplication, projection etc – are all embodied symbolically in the dramatic action. e.g. Exaltation takes place in Notre Dame – the « alchemical ship » – when Tannhauser performs the baptism of blood; Multiplication – the augmentation of the elixir – is when they climb on the wagon and set off ‘to find out what metal we have made’; Projection is the final transmutation of base metal into gold, of the lesser into the higher, which is the ‘funeral’ and the picnic in the forest.

So, ultimately, the group itself is a representation of the Philosopher’s Stone. Tannhauser, though he isn’t fully aware of it, becomes the true alchemist that he has always wanted to be. (A journey that begins in the forge at the start of The Religion)

tarot

The other mystical aspect is that the whole story is also a journey through the Tarot, which again is from a lower to higher state of consciousness. Every trump is represented by a different character. Some are obvious – or stated outright by the characters. Grymond realizes that he is the Hanged Man, for instance. Alice is the High Priestess. Some are more subtle, with little clues that associate each character with their trump. Grégoire is the Hermit (with his lamp), Typhaine is the Moon (the crayfish), Le Tellier the Emperor, the Mice are the Sun, Amparo is the Fool. And so on. Tannhauser is Death and Paris is the Devil. The tarot actually dictated to some real degree the direction in which the plot turned. It was the Judgement card, for instance, that made me realize that Carla had to go to Notre Dame – i.e. her revelation was my revelation. Up to that point I didn’t know – I thought she would remain at that house. The cards were an active and living force in the writing. It was quite strange.

Tarot-Nusantara

 

It’s not only a great novel plain and simple, it’s also a beautiful declaration of love to Paris. Your love and your knowledge of the city is blatant, do you think, as one of the characters, « it’ the greatest city in the world », now and in 1572 ?

 

I will certainly say that there is none greater and none is closer to my heart. Like all great things – people, paintings, albums, films, places – beyond a certain level they are beyond being subjected to notions of ‘better’. It must be said, though, that there is absolutely nowhere like Paris, in so many different senses. It overwhelmed my imagination before I ever went there (in 1978), when my head was full of Sartre and Melville movies, and it has never disappointed me. More than any city it remains a bastion of the cultural and intellectual values that are most important to me. Sometimes I fear it is the last bastion, as cultural collapse (among other collapses) in the English-speaking world seems catastrophic. But the future is always surprising. Nowhere has proved that more than Paris, and I am sure it will prove it again.

 

Can we talk about the refusal of your american publisher, or did you move on ?

 

It’s probably not a fruitful subject to talk about, though I greatly appreciated – as did they – your admiration for Cape and Sonatine. It’s also being translated into German, Dutch, Russian and Polish, so far.

Doglands

I heard « Doglands » is gonna be a trilogy, is it true ? I’m curious, I know, did you start writing the second book ?… What you said about Sloann last year, that you saw him as some sort of Grendel / Tony Montana / Mao makes me a bit impatient to meet him…

 

The future of ‘Doglines’ the sequel to Doglands is uncertain at the moment, while I work through some other projects. I’m impatient to meet Sloann myself. I’m not yet sure how apocalytpic I dare to be with Doglines. I’d like to bring about the end of the world, or rather most of the human race, but I don’t know if anyone would print it.

 

Finally, what would you tell the french readers to make them read « The Religion » (for those who have’nt yet read it) and « The twelve children of Paris » when it’s published in french?

 

I’m afraid I’m a very bad salesman. What I hope my books give to readers is an extremely intense experience, a deep immersion in other worlds, other people, whose emotions they can share and recognize and recreate through the power of their own imaginations. If you walk through the fire and the darkness with The Twelve Children of Paris, I think it’s hard to forget them. I know I never will.

 

Entretien de haute volée avec un volté virevoltant tel un vélivélo survolté : Systar

J’avais presque oublié Systar et son superbe blog que je consultais régulièrement à une époque, mais la lecture de sa postface dans « Aucun souvenir assez solide » d’Alain Damasio me l’a rappelé avec fracas. J’ai eu envie de lui poser quelques questions, d’en savoir un peu plus sur lui, et de le faire découvrir aux lecteurs de Unwalkers.

(D’autant plus que ça me permet de rappeler la rencontre avec Alain Damasio à ne pas manquer, le vendredi 8 juin à 18h00, à la librairie Compagnie à Paris, rencontre durant laquelle nous aurons le plaisir d’assister à une discussion Damasio / Systar.)

Place à l’entretien et encore un grand merci à Systar !

 

 

Est-ce que vous pouvez vous présenter pour ceux qui ne vous connaissent pas encore ? Votre parcours, votre blog…

 

J’ai 26 ans, j’ai fait des études de lettres et de philosophie à Paris de 2002 à 2008, années au terme desquelles je suis devenu professeur de philosophie en lycée. Pendant la prépa, j’avais laissé de côté d’anciennes amours pour la science-fiction, auxquelles j’ai pu revenir en 2005, notamment par la découverte des romans de Maurice G. Dantec, achetés un peu par hasard en librairie, parce que les 4èmes de couverture de Babylon Babies et de Villa Vortex m’avaient attiré.

A ce moment-là, il y avait sur internet un certain nombre de gens cultivés qui avaient eu une bonne idée: utiliser le format et les possibilités du blog, initialement conçu pour favoriser la production de « journaux extimes » chez les adolescents, afin d’en faire un site internet à vocation littéraire, accessible et interactif. Pour me lancer, j’ai choisi la plate-forme Hautetfort en voyant ce que réussissaient à y faire, dans ce genre-là, Stalker, et bien sûr Transhumain, mais aussi quelques autres.

Comme j’avais de nombreux centres d’intérêt – la littérature « blanche », la science-fiction, mais aussi la philosophie, notamment la philosophie de la religion, et le basket-ball – et l’envie d’écrire sur tout cela à la fois, j’ai fait « Systar ». Systar est une contraction de « system » et « star », les deux concepts capitaux d’un des livres de philosophie qui m’ont le plus marqué: L’Etoile de la rédemption, de Franz Rosenzweig.

J’ai publié sur ce blog pendant quelques années, tant que j’ai eu l’impression d’avoir des choses à dire, en suivant un principe implicite: « aussitôt lu/pensé, aussitôt commenté/écrit, et publié ». A la faveur des rencontres qu’a rendues possibles ce blog, il m’est arrivé par la suite de collaborer à différents sites (Surlering, ActuSF, Actu-philosophia).

 

 

Est-ce que vous pouvez nous parler de votre rencontre avec l’oeuvre d’Alain Damasio ? Vous l’avez découvert avec « La Zone du Dehors » ou avec « La Horde du Contrevent » ?

 

J’ai découvert l’oeuvre d’Alain Damasio par La Horde du Contrevent, via un article de présentation qu’avait fait Olivier Noël. C’est un livre que je n’ai pas lu immédiatement: je l’avais emmené à la plage, une année, mais il soufflait tellement de mistral que j’avais été découragé de le lire cet été-là. J’avais rapporté l’exemplaire à la bibliothèque où je l’avais emprunté, gorgé de sable. Une lecture de La Horde rendue impossible par le vent lui-même, donc…

La véritable découverte s’est faite à Paris, vers 2006-2007. Je me rappelle d’intenses joies de lecture, éprouvées avant même toute velléité d’analyse philosophique ou stylistique, et de la puissance qui se dégageait de l’ensemble. Il a d’emblée fait partie d’un petit groupe de romans « monstrueux » que je constitue peu à peu dans ma bibliothèque, avec Villa Vortex de Dantec et La fosse de Babel d’Abellio, lus peu de temps auparavant.

 

 

Que diriez-vous à quelqu’un qui n’a pas encore lu « La Horde du Contrevent » ou « La Zone du dehors » ?

 

« C’est de la SF bien écrite. » ;-)

Sans doute aussi ce que j’ai déjà dit un certain nombre de fois en faisant découvrir la prose d’Alain Damasio à mes ami(e)s: La Horde du Contrevent est un livre qui a façonné une partie de ma vie, et qui m’a obligé à penser différemment. Je m’explique, afin ne pas paraître inutilement grandiloquent: cela n’a pas déterminé les événements concrets qui ont eu lieu ces dernières années, mais cela a donné à ceux-ci, et notamment à mes grandes amitiés (avec Transhumain et Shalmaneser, surtout), une sorte de patine, de liant supplémentaire, de couche de sens inédite.

Ma façon de penser a été influencée par ce livre, également: mon point de départ (et d’arrivée…), philosophiquement, est l’individu. Même si je n’ignore pas la vigueur des critiques, qu’elles soient métaphysiques, éthiques ou politiques, adressées à l’individualisme, je ne sais pas trop quoi faire (à part me méfier…), à titre personnel, d’un discours ou d’un livre qui ne ferait pas de place à l’individu, à sa consistance, à son identité, à sa valeur politique et morale. Si Alain m’a apporté quelque chose, c’est sans doute une re-dynamisation, ou une remise en vibration, de cette instance de l’individu: avancer peupler de tous les siens, trouver dans le sentiment du lien organique de quoi survivre à tous les effondrements possibles, trouver dans l’immanence d’une relation amicale, fraternelle, aimante, des ressources de sens et de courage, ce sont des choses que La Horde a activées en moi d’une manière inédite. Des pensées de la relation, du mouvement, il y en a depuis qu’il y a de la pensée tout court, sans doute. Mais dans La Horde, cette pensée-là vibre d’une manière bouleversante et bien particulière.

Pour La Zone du Dehors, qui est un livre beaucoup plus « démonstratif », je crois que je mettrais en avant la dimension antitotalitaire du livre (pour retrouver, du même coup, mon concept d’individu, ce grand absent des idéologies totalitaires…). Par là, je veux dire que la dénonciation des politiques totalitaires, outre sa salubrité immédiate évidente, permet toujours, en creux, de redécouvrir une pensée de l’humain, de la vie véritablement digne, de l’aptitude à tenir debout: c’est donc une manière à part entière de réfléchir, de philosopher, au moins autant qu’un acte militant. On y retrouve nécessairement une défense de la langue, comme garante de la richesse du monde vécu et de la liberté, un plaidoyer pour le singulier, et des techniques efficaces pour détecter et rejeter les formes de pouvoir mortifères et la servitude volontaire. Et dans la Zone s’ ajoutent, à ces vertus bien connues du roman antitotalitaire, quelques images persistantes, ne seraient-ce que ces fameux tigres pourpres, que je crois très riches de sens, et annonciateurs de beaucoup de moments « félins » dans les textes ultérieurs d’Alain Damasio.

 

Vos articles sur « La Horde du Contrevent » et « So phare away » sont impressionnants, je me souviens les avoir lus à l’époque, et je me souviens avoir été fasciné par la richesse de l’analyse. Je pense que vos articles et ceux du Transhumain sont les plus poussés en ce qui concerne le style et les références d’Alain Damasio. Je vais vous poser une question que je pourrais aussi poser au Transhumain : combien de temps mettez-vous pour écrire de tels articles ? Comment travaillez-vous ?

 

 

« Les plus poussés », je ne sais pas. Il y a eu énormément de choses écrites, sur et à Alain, à propos de ses livres, des interprétations très personnelles, des discussions philosophiques de très haut niveau… Simplement elles n’ont pas été diffusées. Ce que m’a révélé l’expérience du blog, c’est qu’il faut oser écrire et publier, s’entraîner. Peu importe que la pensée ne soit pas parfaite, qu’elle soit discutable (je ne suis pas certain, si je relisais tous mes articles de blog, que je les assumerais tous, sauf à les remanier de fond en comble); l’essentiel est de tenter, en cherchant toujours à dire quelque chose de vrai. A l’usage, on se découvre un petit public d’habitués, content de venir butiner dans nos articles pour faire son propre miel, et les auteurs sont parfois d’autant plus motivés à produire des récits de haute tenue qu’ils voient, par le biais de ces articles, qu’ils ont des chances d’être lus précisément, et de trouver des interlocuteurs enthousiastes et de bonne foi.

Il est vrai, ensuite, qu’en l’espace de deux ou trois années, il y a eu, pour moi-même, pour Olivier (Transhumain) et quelques autres complices, une sorte d’envie collective d’aller y voir de très près dans les romans que nous aimions, et de les commenter en ne nous interdisant absolument aucun emprunt pour élaborer nos grilles d’interprétation: philo, théologie, psychanalyse, tout était mobilisable pour parler de littérature.

Par exemple, dans les articles que vous citez, c’était pour moi une évidence d’établir un passage permanent entre le style (les techniques littéraires liées au son, aux rythmes, à la syntaxe, le choix des images…) et l’ontologie (la théorie de ce qui est, l’enquête sur la nature de ce qui est) que semble suggérer le récit. L’idée forte, c’était de suggérer que lorsqu’un roman d’imaginaire est riche, on n’est plus dans le simple divertissement, on est directement soudé au réel lui-même et invité à le penser; qu’écrire par métaphores, c’est faire quelque chose au réel lui-même (le révéler, l’enrichir, le déformer, le construire, comme on voudra).

Cela donne ces articles écrits souvent assez vite (celui sur le style dans La Horde est une version un peu étoffée d’un simple post que j’avais fait sur le forum d’ActuSF, au cours d’une de ces interminables discussions qui peuvent avoir lieu sur le « style » en SF…), dans l’énergie du moment.

Les textes publiés sur le blog, souvent, avaient une genèse assez simple: une idée apparaissait, faisait son chemin quelques jours, puis subitement je passais à l’écriture, et c’est au fil de l’écriture que, souvent, cette idée germait et en appelait d’autres. Maintenant, je suis un peu plus prudent, j’écris et je poste moins vite.

Mais la méthode était relativement simple, et je l’applique encore parfois: je prenais les moments que je préférais dans un roman, je les extrayais (souvent en les recopiant), et ensuite je me demandais ce qui avait pu relier, souterrainement, par-delà la simple narration, ces différents moments forts du roman. Là, je reconstituais une sorte d’unité du livre, composée de l’ensemble de ce que, au fil de la lecture, j’avais estimé être ses « hauteurs ». Ensuite, il y avait un travail de mise en relation avec des notions de philosophie, avec quelques problématiques littéraires bien repérées depuis mes années de dissertation littéraire, jusqu’à ce qu’émerge une hypothèse d’interprétation forte, que je suivais lors de la rédaction, tout en laissant parfois le texte « s’écrire tout seul ». Vous avez un bon exemple de ce processus dans l’article consacré aux Tours de Samarante de Norbert Merjagnan, ou dans celui portant sur Grande Jonction de Maurice G. Dantec.

 

 

Comment s’est décidée cette postface pour le recueil « Aucun souvenir assez solide » d’Alain Damasio ? Comment avez-vous appréhendé l’écriture de cette postface ?

 

J’ai appris, un vendredi midi, par Mathias Echenay, que c’était moi qui devais « m’y coller », alors que je venais de demander à Transhumain, deux heures auparavant: « Au fait, c’en est où, le projet de recueil d’Alain? ». Dans l’après-midi, Alain m’envoya un mail qui allait dans le même sens. Je vous laisse le soin de demander à l’auteur et à l’éditeur pourquoi leur choix s’est porté sur moi pour rédiger une postface.

L’idée était de commenter le recueil en mettant l’accent sur la présence d’éléments philosophiques. C’était intéressant, dans la mesure où les références privilégiées d’Alain Damasio ne sont pas tout à fait les miennes (monade vs nomade, pour faire vite!), et où j’ai donc eu à commencer par un petit « dépaysement » en me replongeant dans Deleuze, par exemple.

La postface a été écrite avec un sentiment d’urgence, l’envie de rendre quelque chose de convenable en temps et en heure. J’ai commencé par quelques lectures et relectures roboratives des auteurs de philosophie préférés d’Alain – Nietzsche, Deleuze, Sloterdijk… – en même temps que je découvrais, au fur et à mesure, les dix nouvelles. La lecture de philosophie pure a donné le climat général de l’écriture, et certaines grilles d’analyse importantes (même si le lecteur a échappé à des développements interminables sur la philosophie du jeu, le thème du « jeu du monde », et sur la théorie aristotélicienne du mouvement!); et chaque nouvelle, annotée dans les marges, son lot de petites remarques, parfois fécondes (le gambit, par exemple), parfois abandonnées.

Peu à peu, les deux champs – textes d’Alain, philosophes de référence – ont convergé.

Ensuite, j’ai pris la décision de parier sur l’unité du recueil, et de commenter les nouvelles dans l’ordre qui servirait le mieux la démonstration que je voulais proposer, le but de celle-ci variant parfois, au fil de l’écriture de C@PTCH@ notamment… Le risque était d’écraser l’originalité et la valeur propres à chaque nouvelle. Mais j’ai pris le parti de tenter l’exercice de conciliation entre l’unité du propos, et l’attention aux qualités propres à chaque nouvelle.

Voilà, maintenant vous savez comment, après les dix bouteilles de Bord(amasi)eaux, c’est moi qui ai le plaisir de servir au lecteur un (Syst)Armagnac…

 

 

Est-ce que c’est quelque chose que vous aimeriez refaire ? Si oui, quels sont les auteurs qui vous tenteraient ?

 

 

Oui, car c’est toujours une bonne chose de travailler, et d’écrire un peu. A fortiori quand cela donne l’occasion, pendant quelques semaines, de faire circuler à hautes intensité et vitesse les images, les concepts, les questions, comme s’il s’agissait d’une démarche universitaire.

Le commentaire est par ailleurs un exercice passionnant, et donne l’occasion à des discussions privilégiées avec l’auteur commenté. On se trouve très proche du geste créateur, on croirait presque en saisir les clés, avant de comprendre que cette proximité est trompeuse, et qu’elle ne nous révèle finalement pas ce qui fait que Damasio, par exemple, écrit du Damasio!

Les auteurs que je prendrais plaisir à commenter: sans doute Stéphane Beauverger, Norbert Merjagnan, David Calvo, Fabrice Colin, Mélanie Fazi, Jérôme Noirez… mais il me semble qu’il faudrait demander à tous ces auteurs s’ils seraient d’accord pour laisser leur oeuvre être barbouillée d’autant de jargon philosophant qu’il peut y en avoir dans le « Portrait de Damasio en aérophone »!

Je veux bien également repostfacer Damasio, mais vu son rythme d’écriture, le prochain recueil de nouvelles ne devrait être lisible que vers 2025…

 

 

Quelle est votre nouvelle préférée du recueil ?

 

 

« Sam va mieux »: à la relecture, c’est celle dont le sens et les sensations s’épanouissent le mieux, en moi. Il y a un ancrage historique, une thématisation de la ville après la « mort de Dieu », et c’est aussi l’un des textes où Alain mobilise de la manière la plus touchante ce thème de la paternité qui rend vivant. Il est très significatif de ce Damasio différent des romans que, justement, Aucun souvenir assez solide permettra aux lecteurs de découvrir, tout en maintenant l’inventivité, la générosité verbales auxquelles ils sont habitués.

Mention spéciale, également, pour la jubilation éprouvée en découvrant la « stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate »…

 

 

Vous n’avez jamais été tenté d’écrire de la sf, des nouvelles ou un roman ?

 

 

Si, si, il y a un projet de roman, et quelques idées de nouvelles plus ou moins abouties… C’est une espèce de serpent de mer, en fait, qui dure depuis trois ou quatre ans. J’ai beaucoup lu pour préparer, j’ai, en gros, l’univers et l’intrigue en tête, mais ensuite il faudrait écrire réellement, et surtout être certain de la cohérence du projet.

 

 

Vous avez écrit sur Alain Damasio, sur Christopher Priest, sur David Calvo, mais aussi sur Antoine Volodine, Edmond Jabes, Pierre Michon ou Don De Lillo, quels sont les auteurs qui vous ont le plus marqué en tant que lecteur ?

 

 

Question difficile… Limitons-nous à la fiction, et à des auteurs qui m’ont donné le sentiment qu’à les lire je « grandissais », ou qui ont marqué des moments particulièrement forts et heureux. Il y a tous ceux que vous citez (Volodine, Michon, essentiels!), je peux leur associer Maurice Dantec, Raymond Abellio, Michel Houellebecq, Thomas Pynchon, mais aussi Peter Handke, Broch, Mann, Musil, Witkiewicz, Céline, Gracq (lectures qui ne sont pas encore terminées, d’ailleurs…!); en SF « pure », Frank Herbert, John Brunner, Dan Simmons, Ursula Le Guin, Norman Spinrad, Michel Jeury…

 

 

Vous avez cité quelque fois « La forêt d’Iscambe » de Christian Charrière, on m’en avait parlé il y a quelques années mais je n’ai pas pris le temps de le lire, je peux vous demander ce que vous en avez pensé ?

 

C’est un petit bijou, écrit par quelqu’un qui a fait de la fantasy sans doute sans se préoccuper du genre qu’il était en train d’aborder… Vous lirez avec ce roman des pages flamboyantes, en termes de style, vous rirez sans doute aussi. Si d’autres auteurs de fantasy français veulent tenter de prolonger la chose, avec le même niveau d’exigence stylistique, qu’ils ne se gênent surtout pas!

C’est aussi un roman que j’aime faire découvrir, il a des aspects émouvants, ne serait-ce que ce côté météoritique: « j’ai fait de la fantasy dans mon coin, à ma sauce, sans peut-être même savoir que c’était ou que ça deviendrait de la fantasy. », comparable, pour la science-fiction, à L’étoile de ceux qui ne sont pas nés, de Franz Werfel.

 

 

Est-ce que vous connaissez Fredric Jameson et ses livres « Archéologies du futur, le désir nommé utopie » et « Penser avec la science-fiction » ? Si oui, qu’en pensez-vous ?

 

J’ai lu  « Penser avec la science-fiction »  il y a trois ou quatre ans ; à l’époque, j’avais un vague projet d’essai, ou à tout le moins d’un écrit un peu ample, pour continuer la théorisation de la science-fiction, dans le sillage de quelques bons théoriciens. Le projet consistait à prendre quelques grands romans significatifs, et à demander, au fil de leur lecture: « Que signifie penser dans la forme d’un monde? Pourquoi solliciter un objet aussi gigantesque (qui d’ailleurs n’est pas un objet, mais ce qui fait qu’il peut y avoir des objets…) pour penser? Quels sont les résultats spécifiques d’une telle méthode du monde? » Le projet a été délaissé, il est resté quelques bons souvenirs de lectures préparatoires…

Le livre de Jameson m’avait plu, il m’avait donné envie de lire Dick davantage que je ne l’avais fait; je me rappelle quelques stimulantes analyses d’inspiration structuraliste. Bizarrement, Archéologies du futur attend toujours d’être lu, sur l’une de mes étagères…

Mais en fait de théorie de la SF, Jameson m’a moins marqué que Guy Lardreau, dont le Fictions philosophiques et science-fiction est passionnant, très dense, et mériterait sans doute une prolongation en forme à la fois d’hommage et de discussion serrée.

 

 

Qu’est-ce que vous lisez en ce moment ?

 

 

En roman: Le mage de John Fowles, Le temps où nous chantions de Richard Powers, La Grande Porte, de Fred Pohl.

En philosophie: Hans Blumenberg, Merleau-Ponty, Sloterdijk (mon coup de coeur de ces derniers mois!), Allan Bloom; et tout un tas de livres divers, sur la religion, le désenchantement du monde, l’histoire de l’Occident, et même Le nouvel esprit du capitalisme, de Boltanski et Chiapello, que je citerai en conclusion de votre interview pour faire plaisir à Alain Damasio!

Attention Entretien Choc, avec E M Williamson, pas pour les petits joueurs… VF

 Il a fallu se montrer patient, mais on y est arrivé, merci à Lilas Seewald, la traduction est de Tannhauser et des questions aussi, on s’en branle en fait

Son livre, la puissance d’un écrit qui transcende

http://www.unwalkers.com/undead-et-moi-sacrons-le-livre-de-2011-avec-e-m-williamson/

 

ah et merci à l’auteur, prenez en de la graine pour certains !!!

Trois  livres ont été publiés en France (Gris Oakland, Noir Béton, et Bienvenue à Oakland), nous avons du retard par rapport aux Etats-Unis ?

 

Mes romans ont été publiés de façon très opportune, j’ai la chance d’avoir de splendides éditeurs et d’un grand soutien : Lilas Seewald et Patrick Raynal. Cependant j’ai écrit trois autres livres, dont deux recueils d’essais « Oakland, Jack London and me » et « Say it hot : Essays on American Writers Living, Dying and Dead », et un recueil de nouvelles « 14 Fictional Positions ». Je suis un peu surpris que ces livres n’aient pas encore été publiés en France, surtout que tous les trois ont été très remarqués aux Etats-Unis. Le recueil de nouvelles « 14 Fictional Positions » a gagné un important prix national, le Pen/Oakland award, un prix qui a été accordé auparavant à des grands auteurs tels que Norman Mailer. Je suis aussi surpris que « Say it Hot » et mon livre sur Jack London ne soient pas publiés en France, puisque les essais de « Say it Hot » viennent au départ de ma rubrique dans Transfuge, écrite depuis deux ans et qui est beaucoup lue, et aussi parce que Jack London est un écrivain mondialement connu. Je suppose qu’ils seront traduits en français au bout du compte. Mais pour ce qui est des romans, mes éditeurs ont vraiment fait un magnifique travail pour les traduire et les publier de façon plus qu’opportune.

 

 

Vous avez du succès en France, je ne sais pas si c’est un succès commercial ou critique. Ca vous surprend ?

 

Si j’étais plus poli que je le suis en réalité, ou si j’étais moins honnête, ma réponse serait très différente. Je suppose que je dois feindre la modestie là, c’est ça ? Je suis supposé dire « Oh mon dieu ! Je suis tellement surpris ! Je n’aurais jamais imaginé avoir autant de succès grâce à ce que j’écris ! Je suis ravi que tant de personnes aiment mon travail, et je ne sais pas si je mérite de tels éloges et une telle attention. Bien sûr je suis flatté, parce qu’il y a tellement d’autres merveilleux écrivains. Je pense que la chance a quelque chose à voir avec tout ça »

C’est ce que je dirais si j’étais un menteur, comme beaucoup d’écrivains. Souvenez-vous que les écrivains de fiction mentent pour vivre. Les écrivains de fiction sont des menteurs professionnels. Mais je ne suis pas un menteur, et ça me cause toujours des problèmes avec l’establishment littéraire, parce que je dis des choses à propos des écrivains et de la profession que je ne suis pas censé révéler. Je révèle les sales mensonges qui sous-tendent les arnaques bidons qu’est la littérature contemporaine, en tout cas en Amérique. Et donc je vais répondre ça :

N’importe quel écrivain valant quelque chose, n’importe quel écrivain digne de se considérer membre de la Grande Tradition, n’importe quel écrivain qui ose poser son stylo sur une feuille de papier et imposer son travail à l’humanité, doit penser, dès le début, quand il est encore jeune, il doit absolument croire qu’il sera un jour considéré comme le plus grand auteur à avoir jamais marché sur cette boule de poil qui tourne qu’on appelle Terre. Si un écrivain ne croit pas qu’il va surpasser Shakespeare, Dante, Homère, Milton, Cervantes, Kafka, Proust, Nietzsche, alors il ne devrait pas écrire. A quoi bon écrire si on ne croit pas qu’on sera un jour considéré comme le meilleur ? Pourquoi lâcher un tas de merde dans les librairies et les bibliothèques qui sont déjà remplies de merde, et ont besoin d’un plombier céleste pour fourrer cette merde dans les égouts de l’histoire ? Joyce Carol Oates devrait avoir honte d’avoir écrit tellement de livres médiocres. Pareil pour Richard Ford, Rick Moody, Frederick Barthelme, Jonathan Franzen, Michael Chabon, Michael Cunningham et John Updike. Aucun de ces écrivaillons n’a écrit un seul grand livre, seulement des médiocres et compétentes pertes de temps. Et pour ce que j’en sais, aucun d’eux n’écrira un grand livre, spécialement John Updike puisqu’il est mort. Au moins Philip Roth, dont la plupart de ses livres sont des grands échecs, a écrit le magnifique et sublime « Portnoy et son complexe ». Il suffit d’un seul grand livre pour être considéré comme un grand écrivain par l’histoire. On se souvient de Proust pour « A la recherche du temps perdu », Malcolm Lowry pour « Sous le volcan », Dante pour « La Divine comédie », Milton pour « Le paradis perdu », Cervantes pour « Don Quichotte ».

Donc, je ne suis évidemment pas surpris d’avoir du succès en France. Je n’en attendais pas moins de moi-même, depuis le début, quand j’ai commencé à écrire à 21 ans. J’ai toujours pensé que je finirai par avoir un prix Nobel. J’ai commencé par écrire des journaux, par écrire chaque jour trois lettres à des personnes, en pensant qu’un jour, des biographes, des étudiants, des lecteurs, des lettrés futurs voudront fouiller dans mes écrits. Est-ce faire preuve d’un suprême égotisme ? Bien sûr que oui. Sans suprême égotisme et narcissisme aucun écrivain n’oserait écrire une ligne. Qu’est ce que c’est pompeux de penser que le monde a besoin de savoir ce qu’une insignifiante personne a à dire !

Comme je suis un imbécile arrogant, si les français aiment mes livres c’est parce qu’ils ont bon goût en ce qui concerne la littérature.

 

On retrouve le même personnage dans « Gris Oakland » et dans « Bienvenue à Oakland », est-ce qu’on le retrouvera dans le prochain livre, ou est-ce qu’il va mourir dans son garage ?

 

Le personnage principal de ces deux livres, T-Bird Murphy, a encore une histoire de plus à raconter. C’est l’histoire de comment il fuit Oakland parce que son ex femme est assassinée et il est le principal suspect. Il quitte Oakland et s’installe dans la Vallée du Rio Grande, à la frontière Texas / Mexique. Arrivé là, il se cache de la police, vis comme un fugitif. Il devient un passeur de drogues et d’immigrés clandestins, vivant reclus, faisant sa vie en dehors de la société, menant une vie de criminel. Le roman s’appelle pour le moment « Out of Oakand », il racontera l’histoire de ses deux mariages ratés, le premier une histoire romantique hâtive, le deuxième étant la tentative de T-Bird de rejoindre la bonne société en épousant une femme issue de la bourgeoisie. Il finira par être obligé de quitter le Texas et le Mexique pour aller se cacher dans la campagne du Missouri. Mais il y aura plein de surprises que je ne vais pas révéler dans cette interview, vous pouvez en être sûr.

 

 

En plus de la charge contre la société, vous allez plus loin, vous recommandez une révolution, une révolution sanglante dans votre dernier livre « Bien venue à Oakland ». Est-ce que vous êtes de plus en plus en colère ?

 

Vous devez garder à l’esprit que je ne suis pas le personnage principal de mes romans. Quand j’écris à la première personne en tant que T-Bird Murphy, je deviens cette personne. Je suis professeur à l’université maintenant, pas un chauffeur de camion benne ou un criminel se cachant de la police dans le Missouri. T-Bird veut une révolution, c’est clair, et une sanglante, une grande révolution avec guillotines et pendaisons publiques. Ce qui est ironique c’est que ça n’arrivera jamais en Amérique. T-Bird l’espère, mais nous les lecteurs savons que cet espoir est vain. Les américains sont trop stupides pour se battre pour ce qui est juste, ils ont tous le fantasme de devenir riches, d’être le prochain gagnant de la loterie, le prochain à être « découvert » et devenir une star de cinéma. Moi, personnellement ? J’aimerais voir l’économie s’effondrer complètement, une nouvelle Grande Dépression. C’est seulement quand on aura touché le fond que l’américain moyen reverra ses priorités. C’est seulement là qu’on pourra éliminer ce capitalisme rampant, non régulé, non surveillé qui a dévoré les âmes de notre peuple. Nous devons redevenir pauvre pour enrichir nos esprits. J’aimerais voir les courtiers de Wall Street et les avocats mourir de faim dans les rues, pendant que ceux qu’ils méprisaient comme les pauvres fermiers passeront à coté, montrant leur nourriture et tirant de l’eau de leurs puits. C’est un fantasme que j’espère voir un jour se réaliser.

J’ai toujours eu un rêve secret. Imaginons que l’Amérique soit devenue une merde d’un point de vue économique. Il n’y a plus de travail. Il n’y a plus de police. L’anarchie règne, les gangs rôdent dans les rues comme des chiens. Nous sommes en ruines.

Je m’imagine être au bout d’une ruelle sombre la nuit. A l’autre bout de la ruelle il y a un autre homme, un homme qui était un avocat, un docteur, ou peut être un pdg d’une grande entreprise. Nous sommes tous les deux affamés, parce tout le monde meurt de faim. Au milieu de la ruelle il y a une miche de pain. Rappelez-vous, il n’y a plus de loi. Si cet enculé d’ancien riche appelle la police, il n’y aura aucune réponse. Il ne peut pas m’attaquer en justice, parce qu’il n’y a plus aucune institutions publiques. On fonce sur le pain. Putain, je peux vous vous dire qui va l’avoir en premier.

 

J’ai beaucoup ri à vos attaques contre certains auteurs (comme Thomas Pynchon). Est-ce que vous en avez rencontré ? Comment ont-ils réagi ?

J’ai rencontré à un moment ou à un autre la plupart des grands auteurs américains, et beaucoup de nos auteurs supposés de moindre envergure, dont beaucoup sont bien plus talentueux que les écrivains dont on parle dans mon pays, mais je n’ai pas rencontré Pynchon : c’est une personne très secrète, vous savez, et pour des raisons évidentes. Il est un des grands auteurs dans l’histoire de l’Amérique. Quand T-Bird l’attaque, c’est parce que Pynchon n’est pas le genre d ‘auteur qu’un ouvrier serait capable de lire (un chauffeur de camion benne ou un ouvrier sur les chantiers). Pynchon est un écrivain pour gens instruits, et il n’y a rien de mal à ça (je peux dire ça seulement parce que je suis une personne instruite, avec un diplôme de l’université de New York). Si j’attaque un grand écrivain, soit à travers un personnage soit moi personnellement, c’est parce que je reconnais que cette personne est un grand écrivain, mais pas un écrivain satisfaisant tous mes critères, qui sont nombreux. Il y a très peu d’auteurs que je considère irréprochables. En fait aucun auteur est irréprochable. Avez-vous déjà essayé de lire les pièces de Shakespeare Henry VI ? Elles sont terribles, illisibles. Mais Shakespeare a aussi écrit Le Roi Lear, Hamlet, Henry IV, et bien d’autres grands livres. Il ne serait pas aussi grand si il avait tout le temps réussi. Tous les grands auteurs ont échoué parce qu’ils aspirent à l’Ideal Platonicien : la majorité des livres de William Burroughs sont à chier, mais Le festin nu est un chef d’oeuvre. La plupart des livres de Kerouac sont médiocres, mais il a écrit Sur la route. Henry Miller est un génie, mais sa Crucifixion en rose est illisible. Les grands livres de Norman Mailer sont au-delà du génie, mais beaucoup de ses livres ne valent pas la peine d’être lus, et c’est pareil pour mon héros, Jack London.

Une attaque de ma part devrait être considérée comme un compliment. Ca signifie que je prends l’auteur suffisamment au sérieux pour prendre le temps d’écrire quelque chose sur lui. Les auteurs supposés « majeurs » qui devraient se sentir insultés sont ceux que je n’ai pas pris la peine d’insulter.

 

Est-ce que vous allez sur le terrain, façon old school, façon gonzo ou hobo ?

Je n’ai pas à aller « sur le terrain » comme vous dites, façon hobo. Je l’ai fait, et je ne veux plus le refaire. J’ai grandi dans les ghettos de Oakland, Califonie, me battant pour ma vie, littéralement. Survivre était la seule chose qui importait, un caucasien dans un quartier principalement Noir et Mexicain,  tabasser ceux qui voulaient me faire du mal ou me faire tabasser. Chaque jour était une guerre, ne pas être poignardé, ne pas prendre une balle, être abattu. L’homme qui m’a élevé était un ancien taulard en faillite qui réparait des pneus et tenait les pompes à une station-essence. Ma mère trainait avec les Hell’s Angels. Un de mes frères a fini mercenaire, tuant des gens avec l’aval du gouvernement américain, un autre était escroc, voleur, un criminel. La plupart des enfants avec qui j’ai grandi ne savaient pas qui était leur père, pareil pour moi. Quand j’ai eu mon diplôme à la fin du lycée, on m’a jeté dehors et j’ai vécu comme un sdf pendant presque un an, faisant des petits boulots, voyageant à travers le pays, dormant dans ma voiture, dans des champs, volant de la nourriture dans les bennes à ordures quand j’avais pas le choix. C’est une chose que je ne veux jamais revivre.

William Vollmann a écrit quelques livres sur ce que c’est qu’être pauvre, mais c’est toujours en tant que personne de l’extérieur, parce que (et il l’admet) il est riche. Il sait que lorsqu’il en aura marre de ses expériences de sdf ou de hobo, il pourra rentrer chez lui. Quand il saute dans des trains, parcourant les rails, si il manque de nourriture il pourra toujours aller à un distributeur et retirer un peu d’argent. C’est un grand écrivain, et c’est merveilleux qu’il s’intéresse à l’autre coté du rêve américain. Mais, comme il le dirait lui-même, il est un touriste avec une machine à écrire.

Je ne le suis pas, et je suis là pour dire qu’il n’y a rien de romantique à être sdf. C’est à chier, et si je peux l’éviter, je ne serai plus jamais sdf. Je n’ai pas besoin d’imaginer être pauvre et sdf, et je n’ai pas besoin de le revivre. Il me suffit d’utiliser mes souvenirs, qui sont toujours vivaces. L’expérience ne me quittera jamais, et je vis dans la peur continuelle de finir encore dans la rue, à dormir sur des bancs et mendier pour manger.

Larry Fondation, chroniques de son livre :

 

http://www.unwalkers.com/sur-les-nerfs-de-larry-fondation-fayard-los-angeles-chronique-de-lenvers-du-decor/

http://www.unwalkers.com/bientot-chez-nous/

http://www.unwalkers.com/2012-de-gros-livres-preferez-le-direct-au-foie-apres-les-fetes/

En France, la culture est encore un domaine plein de gens de lettres et d’argent. Et aux USA ?

 

 

Aux Etat-Unis c’est différent. Ici nous avons différents niveaux. Bien sûr nous avons les riches, suffisants, contents d’eux-mêmes qui dirigent ce que nous pourrions appeler “culture”. Ils dirigent les maisons d’édition à New York, des éditeurs travaillant pour moins de 30000 $ par an parce qu’ils peuvent se le permettre et parce que leurs parents leur ont laissé des millions de dollars. Ces sales gosses de riches pleurnichards publient des livres sur eux-mêmes, principalement des livres sur des personnes suffisantes pour des personnes suffisantes. Les galeries d’art sont bien sûr tenues par les riches, et c’est clair que ce ne sont pas les pauvres qui s’occupent des opéras ou des galas de musique classique. L’entrée dans cette élite est absolument interdite, peu importe votre talent ou votre instruction.

Le même système de caste est à l’oeuvre dans les universités : seuls les riches peuvent s’offrir une éducation dans le privé, et seule l’éducation dans le privé est respectée. Des gens inférieurs avec une instruction dans le privé enseignent dans les universités, tandis que des personnes supérieures issus de l’éducation publique  se vautrent dans les trous merdiques de notre pays, enseignant dans des ghettos, dans d’abominables coins perdus, sur la sauvage et barbare et ignoble frontière USA/Mexique, en évitant les balles.

Dans les universités publiques, du moins dans les départements d’Anglais et de Sciences Humaines (Art, Histoire, Philosophie, Musique, Théâtre), les postes sont alloués selon la race et le genre, la préférence est donnée aux noirs, mexicains, aux femmes, aux asiatiques, et à quiconque n’étant pas un homme blanc, les offres d’emploi témoignent de ce fait absolu. Un homme noir avec aucun livre sera préféré à un homme blanc avec six livres. J’ai vu ça à de plusieurs reprises. Et voilà ce qui arrive : dans les bonnes universités d’état on se retrouve avec des fac remplies de professeurs incompétents qui remplissent les bons critères de race et de genre, et dans les universités des trous perdus au milieu des marais, des déserts et des ghettos, dans les institutions ruinées et sous-financées, on se retrouve avec des hommes blancs issus de l’éducation publique qui, si il existait une méritocratie, supplanteraient les incompétents dans les universités publiques et dans les universités privées. C’est terrible pour ces blancs sous-employés, sous-utilisés, mais je suppose que c’est chic pour leurs étudiants de recevoir une meilleure éducation que celle qu’ils auraient à une soi-disante “meilleure” institution.

Cette même ségrégation a lieu dans le milieu de l’édition. Puisque les éditeurs des grandes maisons new-yorkaises sont riches et publient presque essentiellement les leurs (à l’exception bien sûr des minorités ou des femmes symboliques), les meilleurs écrivains non-riches, des auteurs comme Ron Cooper, Patrick Michael Finn, Larry Fondation, Michael Gills et Paul Ruffin éditent leurs livres chez des petits éditeurs universitaires.

L’histoire se chargera de ça, parce que dans une centaine d’années tout le monde se fichera de savoir où le livre a été édité. Ce qui importera c’est à quel point le livre est bon. Je suis sûr de ça. Les gens liront Ruffin, Finn, Fondation et Cooper longtemps après que les piles de merde de Franzen et d’Eugenides se seront transformées en poussière.

 

 

Est-ce qu’il y a des écrivains ou des musiciens proches de votre état d’esprit ou de celui de T-Bird, ou des amis dont vous voudriez parler ?

 

 

Je viens d’en mentionner quelques-uns dans ma réponse précédente. Les lecteurs français devraient être attentifs concernant Ron Cooper,  Patrick Michael Finn, Larry Fondation, Paul Ruffin et Richard Burgin (Ruffin et Burgin ont été publiés en France chez 13ème note). Les autres écrivains qui doivent être lus par les français sont  George Williams, Glenn Blake, Marc Watkins, Michael Gills, Brian Allen Carr, Chris Offutt, Barry Hannah et Joseph Haske. Ces écrivains représentent tous ce que j’appelle “Meta-réalisme américain”, un genre de fiction que j’ai défini dans Transfuge il y a quelques années. A l’exception de Burgin et de Georges Williams, nous venons tous de milieux modestes pour ne pas dire pauvres, nous sommes autodidactes, et nous faisons tous une forte impression aux Etats-Unis et maintenant en France, grâce à 13ème note, Gallimard et Fayard. 13Ème note a récemment publié une anthologie comprenant beaucoup d’entre nous : Le livre des fêlures : 31 histoires cousues de fil noir.

Nous écrivons les histoires et les romans que New York a peur de publier. Ce que nous écrivons est dangereux. Ce que nous écrivons n’est pas politiquement correct. Ce que nous écrivons est ce que 99% des gens savent être la réalité, tandis que ce qui est publié par ces prudes est de la fiction faite pour plaire, pour que la masse se masturbe avec et ne puisse pas réaliser à quel point ils se font baiser.

 

 

Est-ce qu’il y a une bande originale pour vos livres, en dehors du son d’un massacre ?

 

 

J’aimerais que le lecteur puisse écouter un mélange de Creedence Clearwater Revival, du Requiem de Mozart, de la Deuxième symphonie de Mahler, East Bay Grease de Tower of Power, de Bitches Brew de Miles Davis, et d’un orchestre de cornemuses écossaises jouant des marches militaires.

 

Est-ce que vous gardez espoir ? Vos livres sont désespérés.

 

 

Bien sûr que je garde espoir. Si ce n’était pas le cas je n’écrirais pas de livres. Je me collerais un fusil à pompe dans la bouche, m’arracherais l’arrière de ma tête et ce serait fini. La seule chose qui contre la constante douleur qu’est la vie c’est l’espoir.

Et vous semblez aussi mal interpréter mes livres. Ils ne sont pas du tout désespérés. Ce sont des histoires pour avertir. Toutes les histoires parlant de misère et de désespoir sont là pour avertir. En attendant Godot n’est pas une histoire à propos de l’absurdité de la vie, c’est plutôt un avertissement pour dire que dans un monde sans dieu, dénué de sens, l’homme doit créer sa propre “raison d’être” existentielle (en français dans le texte) comme le conseille Sartre. Si T-Bird et Broadstreet (de Noir Beton) sont maudits, en tant qu’auteur je conseille aux lecteurs de ne pas suivre cette voie. Nous sommes la somme de nos choix. T-Bird et Broadstreet ont mal choisi.

 

 

Qu’est-ce que vous pensez du mouvement “Occupy Wall Street” ? En ce qui me concerne je trouve que c’est faiblard. Nous devons passer à l’attaque. Vous écrivez comme si vous le pensiez aussi, vous souhaitez vraiment qu’on passe à l’attaque ?

 

 

J’encule les connards de “Occupy Wall Street”. Une bande de gamins riches. Comment peuvent-ils se permettre de ne pas travailler ? Un troupeau de riches petits cons qui n’ont à se soucier de rien parce qu’ils peuvent arrêter de travailler pour taper sur des tambours et chanter, et pisser dans la rue sans craindre d’avoir à payer de caution si ils se font arrêter. J’étais à New York quelques jours avant que le “mouvement” débute. Je vais à New York environ quatre fois par an, et je n’ai jamais eu de mal à trouver un hôtel. Cette fois-ci j’ai du payer plus de 300$ la nuit pour une chambre minuscule. Pourquoi ? Parce que ces supposés martyrs avaient réservé toutes les chambres de la ville. Combien d’argent ont ces enculés au fait ? Je les déteste. Je parie qu’aucun de ces manifestants n’a jamais été membre d’un syndicat, et aucun d’eux n’a jamais travaillé sur un chantier ou dans une usine. C’est une bande de gamins qui protestent contre leurs parents, pendant que leurs parents les laissent parasiter la société avec leur fonds de placement. Des riches petits voulant être des hippies, sans but dans la vie, sans problèmes, qui imitent tristement les agitations des années 60, faisant semblant d’être troublés et concernés par les problèmes de société. On ne voit pas ces enculés donner leur argent non ? Vous savez ce qui manque dans la mascarade “Occupy Wall Street” ? Les vrais travailleurs. Regardez les vidéos, vous ne voyez pas de noirs ou de mexicains dans la foule, juste une bande de yuppies cinglés et blafards. Les noirs et les mexicains sont trop occupés à travailler pour vivre, à essayer d’épargner à leurs familles la ruine et la famine. Ce que je veux dire à ces poseurs de “Occupy Wall Street” ? Trouvez un putain de boulot, connards. Si tu veux te plaindre, organise une grève générale, contre-attaque avec des battes et du feu.

 

Quel est votre avenir en ce qui concerne les livres ?

 

J’ai l’intention de lire autant que je peux de livres qui valent le coup. Et j’ai bien l’intention évidemment, d’être un jour reconnu comme le plus grand écrivain à avoir jamais vécu.

Entretien réalisé par courriel ce mois….

Interview with Eric Miles Williamson VO

You now have three books (Gris Oakland, Noir Beton, and Bienvenue a Oakland) published in France. Are we late compared to the United States?

 

My novels have published in a very timely manner. I have been fortunate to have splendid and supportive editors in Lilas Seewald and Patrick Raynal. I have, however, written three other books, the essay collections Oakland, Jack London, and Me and Say It Hot: Essays on American Writers Living, Dying, and Dead, and the short story collection, 14 Fictional Positions. I am a bit surprised that these books have not yet been published in France, especially considering that all three have received major notices in the United States. The story collection, 14 Fictional Positions, won a major national award, the PEN/Oakland award, a prize formerly bestowed upon major authors such as Norman Mailer. I am also surprised that Say It Hot and my Jack London book have not been published in France, since the essays in Say It Hot come primarily from my Transfuge column, which ran for two years and was widely read, and since Jack London is a major world figure. I suppose that in time they will be picked up and translated into French. But the novels—my publishers have indeed done a splendid job of getting them translated and into print in a more than timely manner.

 

You are a real success in France. I don’t know if it’s a commercial success or a critical success. Are you surprised by this?

 

 

If I were a more polite man than I am, or a less truthful man than I am, my answer here would be very different. I’m supposed to feign modesty here, right? I’m supposed to say, “Oh, mon dieu! I am so surprised! I never imagined that I’d have so much success with my writing! I am delighted that so many people like my work, and I don’t know if I’m deserving of such praise and attention. Of course it’s flattering, since there are so many wonderful writers other than me. I suppose luck had something to do with it.”

That’s what I’d say if I were a liar, like most writers. Remember, however, that fiction writers lie for a living. Fiction writers are professional liars. But I’m not a liar, and it always gets me in trouble with the literary establishment, because I tell people things I’m not supposed to reveal about writers and the profession. I reveal the dirty lies that underpin the entire bogus scam of what is contemporary literature, at least in America. And so I’ll say this:

Any writer worth a shit, any writer worthy of considering himself a member of the Great Tradition, any writer who dares put his pen to paper and then impose his work on humanity, must think, from the very beginning, when he is a young man, must absolutely believe that he will someday in the future be considered the greatest author who ever walked the face of this spinning hairball we call Earth. If a writer does not think he will outwrite Shakespeare, Dante, Homer, Milton, Cervantes, Kafka, Proust, Nietzsche, then he shouldn’t be writing. What’s the use of writing if one doesn’t think will one day be considered the best? Why drop a piece of shit into the bookstores and libraries which are already plugged up with shit and need a celestial plumber to cram the shit into the sewers of history? Joyce Carol Oates should be ashamed of herself for writing so many mediocre books. The same with Richard Ford, Rick Moody, Frederick Barthelme, Jonathan Franzen, Michael Chabon, Michael Cunningham, and John Updike. None of these hacks has ever written a great book, only highly competent and mediocre wastes of time. And as far as I can tell, none of them will ever write a great book, especially John Updike, since he’s dead. At least Philip Roth, most of whose books are grand failures, wrote the sublime and magnificent Portnoy’s Complaint. It only takes one great book to be considered by history a great writer. Proust is remembered for A la recherche du temps perdu, and Malcolm Lowry is remembered for Under the Volcano, Dante for The Divine Comedy, Milton for Paradise Lost, Cervantes for Don Quixote.

So of course I am not surprised to be a success in France. I expected nothing less of myself from the beginning, when I first started writing when I was 21 years old. I always thought I’d have a Nobel Prize by now. I started back then keeping journals and writing three letters to people each day, thinking that some day the literary biographers, the students, the readers, the scholars of the future would want to delve into my papers. Is that supreme egotism? Of course it is. Without supreme egotism and narcissism no writer would dare write a sentence. How pompus to think the world needs to know what one insignificant person has to say!

Being the pompous ass I am, however, if the French like my books, it’s because they have good taste in literature.

 

 

The main character in Gris Oakland and Bienvenue a Oakland is recurrent. Are we going to see him in the next book, or does he die in the garage he rents ?

 

The main character of those two books, T-Bird Murphy, has one more story to tell. It’s the story of how he flees Oakland because his ex-wife is murdered and he’s the prime suspect. He leaves Oakland and takes up residence in the Rio Grande Valley, on the Texas/Mexico border. There he hides from the law, lives the life of a fugitive. He becomes a smuggler of both illegal drugs and illegal aliens, living as a recluse in hiding, making his living outside of society, the life of a criminal. The novel, right now called Out of Oakland, will tell the story of his two failed marriages—the first marriage a hasty romantic venture, the second marriage T-Bird’s attempt to enter proper society by marrying an upper-middle-class woman. It will end with his having to leave Texas and Mexico to hide in rural Missouri. But there are many surprises I won’t reveal in this interview—you can count on that.

 

 

You present the usual charge against society, but you go further: you recommend revolution, and a bloody one at that in your last book, Bienvenue a Oakland. Are you more and more angry ?

 

 

You must remember that I am not the main character of my novels. When I write in the first person as T-Bird Murphy, I assume his persona. I am a college professor now, not a dump truck driver or a criminal hiding from the law in Missouri. T-Bird wants a revolution, to be sure, and a bloody one, a grand revolution with guillotenes and public hangings. The irony is that it will never happen in America. T-Bird hopes for it, but we as readers know it is a hope in vain. Americans are too stupid to fight for what is right, because they all harbor the fantasy that they’ll be the next rich person, the next one to win the lottery, the next one to be “discovered” and become a wealthy movie star. Me personally? I’d like to see the economy entirely crash, another Great Depression. Only when we’ve hit rock bottom will the average people of America reconsider their priorities. Only then can we wipe out the rampant, unchecked, unregulated capitalism that has eaten the souls out of our people. We need to be poor again so that we can enrich our spirits. I’d like to see the Wall Street brokers and the lawyers starving in the streets, all the while those they scorn, like poor farmers, getting by raising their own food and drawing waters from wells. It’s a fantasy I hope some day comes true.

I’ve always had a secret fantasy. Let’s imagine that America has gone to economic shit. There are no jobs. There is no economy. There is no law enforcement. Anarchy rules the day, gangs roaming the streets like dogs. We are in ruin.

I fantasize about being at the end of a dark alley at night. At the other end of the alley is another man, a man who was a lawyer, or a doctor, or maybe a CEO of a major corporation. We’re both starving, because everyone is starving. In the middle of the alley is a loaf of bread. Remember there is no law. If that formerly rich fucker calls for the police, there will be no answer. He can’t sue me, because there are no public institutions.

We make a dash for the bread.

I can sure as shit tell you who’s going to get it.

 

I laughed at the verbal attacks against some authors (such as Thomas Pynchon). Have you met them? Did they react to your attacks?

 

 

I have met, at one time or another, most of America’s prominent authors and many of our supposedly minor authors, many of whom are much more talented than the writers who get the attention in my country, but I haven’t met Pynchon: he’s a very private person, you know, for obvious reasons. He’s one of the great writers in American history. When T-Bird attacks him, it’s because Pynchon is not the kind of author a worker—a dump truck driver or construction worker—would be able to read. Pynchon is a writer for educated people, and there’s nothing wrong with that (I can say that only because I am an educated person with a PhD from NYU). If I attack a great writer, either through a persona or personally, it’s because I acknowledge that that person is a great writer, just not one who satisfies all my criteria, which are many. There are very few authors I consider beyond reproach. Actually, no authors are beyond reproach. Have you ever tried to read Shakespeare’s Henry VI plays? They’re terrible, unreadable. But Shakespeare also wrote Lear, Hamlet, Henry IV, and so many other great works. He wouldn’t be so great if he had always succeeded. All great writers fail, because they aspire to the Platonic Ideal: most of William Burroughs’ books suck ass, but Naked Lunch is a masterpiece. Most of Kerouac is schlock, but he wrote On the Road. Henry Miller is a genius, but his Rosy Crucifixion is unreadable. Norman Mailer’s great books are beyond genius, but most of his books aren’t worth reading, and the same goes for my hero, Jack London.

An attack from me should be considered a compliment. It means that I took the author seriously enough to spend my time writing something about him. The supposedly “major” authors who should feel insulted are the ones I have not bothered to insult.

 

 

Do you go into the field, in the old fashioned way, gonzo style, or hobo style?

 

 

I don’t have to, as you say, “go into the field” like a hobo. I’ve done it, and I don’t want to do it again. I grew up in the ghettos of Oakland, California, fighting for my life, literally. Survival, as a Caucasion in a neighborhood that was mostly Negroes and Mexicans, was all that mattered, and unless I beat the shit out of those who would do me harm, they beat the shit out of me. Every day was a war to live, to not be knifed, shot, or murdered. The man who brought me up was a bankrupt ex-convict who pumped gasoline and fixed truck tires at a gas station for a living. My mother rode with the Hell’s Angels. One of my brothers ended up a mercinary, killing people for a living with the sanction of the US government, the other a con-man and thief, a criminal. Most of the children I grew up with did not know who their fathers were, myself included. When I graduated from high school I was kicked out of the house and lived homeless for nearly a year, working odd jobs and traveling around the country, sleeping my car or in fields, stealing food out of dumpsters when I had to. It’s something I never want to go back to.

William Vollmann has written a couple of books about being poor, but it’s always as an outsider, because (and he admits it) he’s wealthy. He knows that when he’s done with his experiments at being a poor person or a hobo he can always go home. When he’s jumping trains and riding the rails, if he runs out of food he can always go to a bank machine and pull out some money. He’s a great writer, and it’s wonderful that he’s even interested in the underbelly of America. But, as he would himself admit, he’s a Tourist with a Typewriter.

I’m not, and I’m here to tell you there’s nothing romantic about being homeless. It sucks dick, and if I can help it, I’ll never be homeless again. I don’t need to imagine being poor and homeless, and I don’t need to re-live it. I can just use my memory, which never fades.

The experience will never leave me, and I live in continual fear that I’ll end up on the road again, sleeping on park benches and begging for food.

 

 

In France, culture is still a domain full of men of letters and money. What about the USA?

 

 

In the United States it’s different. Here we have different tiers. Of course we have the rich, healthy, complacent, happy rich people who run what people might call “culture.” They run the publishing houses in New York, editors working for less than $30,000 a year because they can afford to do so because they’re wealthy and their parents have given them or left them millions of dollars. These sniveling brats publish books about themselves, basically, books about the complacent and for the complacent. Art galleries are of course run by the rich, and it sure as shit ain’t the poor that fund operas or performances of classical music. Entrance into this elite class is forbidden, absolutely, no matter how talented or educated a person is.

The same caste system obtains in universities: only the rich can afford private education, and only private education is respected. Inferior people with private educations teach at private universities, while superior people with public educations wallow away in the shitholes of our country, teaching in ghettoes, in vile rural backwaters, on the savage and barbarian and vile US/Mexico border dodging bullets.

At the public universities, at least in English departments and the humanities (Art, History, Philosophy, Music, Theater), jobs are allocated according to race and gender, preference given to Negroes, Mexicans, Women, Asians, and anyone who is not a white male, and the job advertisements testify to this absolute fact. A white male with six books would be passed over for a Negro with no books. I’ve seen it repeatedly. And so what happens is this: at the good state universities, you end up with faculties rife with incompetent professors who fit the desirable racial and gender categories, and at the hellhole state universities in the swamps and deserts and ghettoes, underfunded and dilapidated institutions, you end up with publically educated white males who, if there were such a thing as a meritocracy, would be supplanting incompetents at both the private universities and the major public universities. It’s terrible for those underemployed, underutilized publically educated white men, but I suppose it’s nifty for their students to be getting better educations than they would at something consider a “better” institution.

This same kind of segregation occurs in our publishing industry. Since the editors of the major New York publishing houses are from wealth and publish their own nearly exclusively (excepting, of course, token minorities and women), the best non-wealthy writers, authors like Ron Cooper, Patrick Michael Finn, Larry Fondation, Michael Gills and Paul Ruffin), publish their books on small and university presses.

History will take care of this, because a hundred years from now no one will give a shit about where the book was published. What will matter will be how good the book is. Of this I’m certain. People will be reading Ruffin, Finn, Fondation, and Cooper long after Franzen’s and Eugenides’ piles of shit have turned to dust.

 

 

Are there some writers or musicians who are close to your frame of mind or T-Bird’s frame of mind, or some friends you would like to write about?

 

 

I just mentioned some of them in my previous answer. French readers should be on the lookout for Ron Cooper, Patrick Michael Finn, Larry Fondation, Paul Ruffin, and Richard Burgin (both Ruffin and Burgin are published in France by 13e Note). Other writers who need to be read by the French are George Williams, Glenn Blake, Marc Watkins, Michael Gills, Brian Allen Carr, Chris Offutt, Barry Hannah, and Joseph Haske. These writers all qualify for what I call “American Meta-Realism,” a brand of fiction I defined in Transfuge a couple of years ago. With the exception of Burgin and George Williams, we’re all from modest backgrounds, if not poverty, and we’ve all gotten ourselves educated, and we’re all making a big impression here in the US and now in France, thanks to 13e Note and Gallimard and Fayard. 13e Note recently anthologized many of us in France in their book, Le Livre des Fêlures: 31 Histoires Cousues de Fil Noir (2010).

We’re writing the stories and novels that New York is afraid to publish. What we write is dangerous. What we write is not politically correct. What we write is what that 99% knows as reality, whereas what we get published by the prudes is fiction made to please, to jack off the masses so they don’t realize how much they’re getting fucked.

Larry Fondation :

http://www.unwalkers.com/sur-les-nerfs-de-larry-fondation-fayard-los-angeles-chronique-de-lenvers-du-decor/

http://www.unwalkers.com/bientot-chez-nous/

http://www.unwalkers.com/2012-de-gros-livres-preferez-le-direct-au-foie-apres-les-fetes/

 

Is there a soundtrack for your books besides the sound of a massacre?

 

I’d like to think a reader could hear a combination of Creedence Clearwater Revival, Mozart’s Requiem Mass, Mahler’s Symphony Number 2, Tower of Power’s East Bay Grease, Miles Davis’ Bitches Brew, and a military band of Scottish bagpipes playing war marches.

 

 

Do you still remain hopeful? Your books are hopeless.

 

 

Of course I’m hopeful. If I weren’t, I wouldn’t write books. I’d stick a double-barrel shotgun in my mouth, blow the back of my head off, and be done with it. The only thing that counteracts the constant pain that is life is hope.

And you seem to be mis-reading my books, too. They are decidedly not hopeless. They are cautionary tales. All tales of despair and misery are cautionary. Waiting for Godot is not a tale of the meaninglessness of life: rather, it is a warning that in a godless world, devoid of meaning, man must create his own existential raison d’être, as Sartre recommends. If T-Bird and Broadstreet (of Noir Beton) are doomed, it’s my recommendation, as an author, that readers do not follow the paths they have chosen. We are the summation of our choices. T-Bird and Broadstreet have chosen poorly.

 

 

What do you think about “Occupy Wall Street”? As far as I’m concerned everything is too feeble. Now we must take the offensive. You write as if you believe we should. Do you really wish to take action?

 

 

Fuck the “Occupy Wall Street” assholes. A bunch of rich babies. How can they possibly afford to not be at work? A gaggle of rich little shits who have so little to worry about that they can take time off work to bang on drums and chant and piss on the streets without worrying about making bail if they get taken to jail. I was in New York City a few days before the “movement” began. I go to New York about four times a year, and I’ve never had a problem finding a hotel. This time, I had to pay over $300 bucks a night for a tiny room. Why? Because these supposed martyrs had booked all the rooms in the city. How much money do those fuckers have, anyway? I loathe them. I’d wager that none of the protesters has ever possessed a union card, and none of them has ever worked on a construction site or in a factory. They’re a bunch of kids protesting their parents, even as their parents let them mooch off of society on their trust funds. Rich little hippy wannabees with no purpose in life, no problems in life, that are sadly imitating the tribulations of the 1960’s, pretending to be troubled and concerned with society. You don’t see any of those fuckers giving their money away, do you? You know what is missing from the “Occupy Wall Street” charade? The people who are actually working. Watch the video footage: you don’t see Negroes and Mexicans in the crowd, just a bunch of pasty-faced crackers. The Negroes and Mexicans are too busy working for a living, trying to keep their families from going bankrupt and starving. What I want to tell the “Occupy Wall Street” poseurs? Get a fucking job, assholes. If you want to complain, organize a general strike, and when the government intervenes, fight back with clubs and fire.

 

What is your future regarding books?

 

 

I intend to read as many worthwhile books as I can. And I intend, of course, to some day be recognized as the greatest writer who ever lived.

 

 

Thank you Mr Williamson for you answers, thank you Lilas Seewald for having make this interview possible.

« The Twelve Children of Paris » de Tim Willocks en avant-première

Après « La Religion » en 2009, nous retrouvons enfin Mattias Tannhauser ! Et je n’ai qu’une chose à dire : ça fait vraiment, mais vraiment du bien !

Pour ceux qui n’ont pas lu le premier volet de ses aventures, voici un petit résumé de ce magnifique livre. Mattias Tannhauser, mercenaire, marchand d’armes et d’opium, arraché encore enfant à son village saxon natal, a grandi et été enrôlé dans le corps des janissaires. Des années plus tard, il se retrouve à Malte pour rechercher l’enfant d’une comtesse, Carla de La Penautier, pendant le siège de l’armée du sultan Ottoman Soliman le Magnifique en 1565.

Sur plus de 800 pages, Tim Willocks nous livrait une magnifique épopée pleine d’héroïsme, de grandeur, d’amour, d’honneur, pleine de fureur et de violence, incroyablement documentée, une description de ce choc entre l’occident et l’orient, une magistrale évocation de la religion, de la foi, et des folies commises au nom de Dieu, dont les premières pages, que dis-je, les premières phrases vous happaient littéralement dans la vie de ces personnages.

Et voilà donc la suite, le deuxième volet de la trilogie que Tim Willocks consacre au grand Mattias.

Quand j’ai lu « La Religion », je connaissais déjà l’auteur par ses précédents romans noirs « Bad city blues » et « Les rois écarlates », je connaissais son écriture puissante, visuelle, son talent pour créer des personnages et les rendre plus que vivants en quelques phrases.

Mais avec « La Religion » une étape avait été franchie, dès les premières phrases, je me répète, j’ai été accroché par le personnage de Mattias Tannhauser. La première scène de « La Religion », quand le village se fait attaquer par les troupes ottomanes, et que cet enfant de forgeron se fait enlever, juste après avoir forgé sa toute première dague, cette première scène donc m’avait poussé à lire plus de 600 pages en un week end.

Avec « The Twelve children of Paris », ce fut la même chose, et plus encore.

Pour planter le décor, Tannhauser arrive à Paris le 23 aout 1572 afin de retrouver sa femme, Carla, enceinte, invitée au mariage de Marguerite de Valois et Henri de Navarre. Sa quête dans les rues de Paris va lui révéler un complot les visant Carla et lui, et rencontrer plusieurs personnes, dont 12 enfants, tout en le plongeant au cœur du massacre de la Saint Barthélémy.

Voilà pour le point de départ, mais « The Twelve children of Paris » c’est plus qu’un simple roman historique ayant pour cadre cet épisode sanglant de l’histoire de France. Je pense sincèrement que Tim Willocks a écrit un véritable monument dont l’action se déroule sur une trentaine d’heures, depuis l’arrivée de Tannhhauser à Paris dans l’après-midi du 23 août jusqu’à la nuit du 24 août…

754 pages qui passent en un clin d’oeil, des personnages impressionnants de profondeur et de vie, des scènes hallucinantes et hallucinées, une narration maitrisée de bout en bout, et une description de Paris en 1572 plus que réussie. Le lecteur sent les égouts à ciel ouvert, sent les marchés dans les rues de Paris, il entend Paris, il arpente et il sent les rues de Paris.

Je vais revenir sur les points forts du livre, premièrement les personnages, en commençant par le personnage de Mattias.

Déjà dans « La Religion », Mattias était magnifique. Un vrai héros, au sens noble du terme, en quête de rédemption, violent certes, mais héroïque, ne jouant aucun rôle, aucun jeu, sans fausseté ou hypocrisie, un héros né dans le sang et la violence.

Ici, dans ce livre, on voit comment l’amour et sa relation avec Carla l’ont changé, tout en restant égal à lui même. L’amour, son désir d’être père, son désir d’une famille l’ont changé, et il est prêt à tout pour retrouver Carla qui porte son enfant, perdue dans la folie sanguinaire de la Saint Barthélémy.

Il est violent, brutal, mais toujours profondément bon et généreux.

Il n’y a pas que Mattias, je ne veux pas trop en dévoiler concernant les autres personnages que l’on rencontre dans le livre, mais sachez qu’il y en a des magnifiques dont les noms et les paroles résonnent encore dans mon esprit. Que ce soit les enfants ou les autres, Tim Willocks a créé une galerie de personnages incroyables, profonds, complexes, attachants, des personnages qui auront un impact sur Mattias et Carla, mais aussi sur le lecteur.

Deuxièmement, la description de Paris, des massacres de la Saint Barthélémy et leur déroulement.

Dès les premières pages, on est dans les rues de Paris avec Mattias, on traverse la Seine par le Pont au Change ou le Pont aux Meuniers, on passe devant le Petit Châtelet, on entend et on voit les sergents à verge qui patrouillent dans les rues, on sent la merde dans les égouts, et on sent les parfums dont les nobles aspergeaient leurs vêtements pour camoufler la puanteur des rues. On entend les cloches de Notre-Dame, on arpente son parvis, on entend les cloches appelant aux meurtres, on entend claquer les pavés des rues et des ruelles.

Plan_de_Paris_en_1572

Concernant la description des meurtres, la description de la folie qui se déchaine contre les Huguenots, ceux qui ont lu « La Religion » savent que Tim Willocks est un maître dans l’art de décrire des corps se faisant éventrer, décapiter, brûler, empaler… C’est encore le cas ici, on patauge dans le sang et les entrailles des protestants massacrés. Une des réussites est de plonger ces enfants croisés par Mattias, à la base symbole de l’innocence, au milieu de cette violence, au milieu de cette folie, avec deux conséquences : d’abord cela permet au lecteur de supporter tout ça, mais en même temps elle en amplifie l’impact.

Pour ce qui est de la description historique, Tim Willocks s’est une nouvelle fois parfaitement documenté. Tout est là : la tentative d’assassinat sur l’amiral Coligny, la description des réactions au mariage de Marguerite de Valois et de Henri de Navarre, la description de la tension à la Cour et dans les rues de Paris, la réunion du Roi et de ses conseillers menant à la décision d’éliminer les chefs protestants, et comment la fureur du peuple s’est déchainée, échappant à tout contrôle.

Tim Willocks nous parle de cet épisode extrême de l’histoire de France, de cet épisode extrême des guerres de religion, et son écriture unique nous force à regarder la folie s’emparant de la population.

Ensuite, en ce qui concerne la construction du livre, la narration.

Voici la première phrase, en anglais, mais vous sentirez la force de l’écriture de Tim Willocks :

« Now he rode through a country gutted by war and bleeding in its aftermath, where the wageless soldiers of delinquent kings yet plied their trade, where kindness was folly and cruelty strength, where none dared claim his brother as his keeper »

Il y a des chapitres magnifiques, des moments magiques dans ce livre. J’ai l’impression que je me répète, et que je vais manquer de superlatifs…

Cinq parties, plus un épilogue, couvrant 36 heures environ. Les deux voix principales du livre sont Mattias et Carla, mais dans quelques chapitres, la parole est donnée à des personnages secondaires. Et tout fonctionne à merveille, le talent de Tim Willocks est d’avoir réussi à trouver le rythme parfait pour raconter cette histoire en jonglant avec tous les personnages. On suit la quête de Mattias, qui est peu à peu changé par ses rencontres et par ce qu’il voit, on suit Carla, prête à tout pour survivre et donner naissance à son enfant. On assiste aux changements qui ont lieu en Mattias et Carla, mais aussi aux changements causés par ces derniers sur ceux qui les croisent.

Son écriture visuelle, frappante, puissante est pour beaucoup dans la réussite de ce livre, sans sa maestria, ce livre n’aurait pas eu autant de scènes aussi marquantes, que ce soit dans les passages décrivant les massacres ou les combats de Mattias, mais aussi dans les simples descriptions des rues, des différentes strates de la population, des bâtiments, des paysages parisiens, ou dans les dialogues.

Tim Willocks qualifie « The Twelve children of Paris » de livre extrême. Il craignait que les lecteurs ayant aimé « La Religion » ne soient désarçonnés par le fait qu’il y ait moins de lyrisme, moins de grandeur, qu’il soit beaucoup plus brutal, plus direct. C’est différent en effet, mais ce sont deux livres différents, deux histoires différentes. Dans « La Religion », Tannhauser tombait amoureux de deux femmes magnifiques, Carla et Amparo, la rencontre amoureuse était pleine de lyrisme et de beauté. Ensuite, il s’agissait du siège de Malte, d’une guerre, d’une bataille entre deux armées, entre soldats. Malgré la violence et la sauvagerie des batailles, malgré tout l’arrière plan des guerres de religions, de la violence et de la haine qui régnaient, honneur et héroïsme n’étaient pas absents.

Ici, pas de soldats, nulle trace d’honneur ou d’héroïsme dans les meurtres ou les tortures, dans les massacres des protestants, il n’y a que des milices, des assassins, des violeurs, des aristocrates autorisant des massacres pour préserver leur pouvoir. La seule lumière est la lumière présente en certains personnages…

J’ai adoré « La Religion », Tim Willocks aurait pu écrire une simple suite, brodant sur ce qu’il avait mis en place, mais il ne s’est pas contenté de ça, loin de là, et en lisant « The Twelve children of Paris » je pense que vous serez d’accord avec moi quand je dis que c’est un monument, le livre est encore meilleur que « La Religion ». Il va plus loin dans l’exploration de la folie, de la violence, l’écriture de Willocks est encore plus puissante.

Un grand merci à Tim Willocks pour les mails échangés pendant ma lecture qui m’ont immergé encore plus dans son écriture, dans son univers et dans ce qu’il cherchait à créer avec ce livre.

Quand on pense que l’éditeur américain l’a refusé, on ne peut qu’être désolé pour les lecteurs américains de passer à coté de ce chef d’oeuvre, et féliciter les éditeurs anglais (Jonathan Cape) et français (Sonatine) de permettre à ce livre de trouver son chemin dans les librairies.

La sortie en anglais est le 23 mai… je conseille à tous les anglophones de se jeter dessus…

La traduction française chez Sonatine est prévue pour janvier 2014…

« La Religion » a été publiée en anglais en 2006, en 2009 en français, « The Twelve children of Paris » sera publié le 23 mai 2013… S’il faut attendre 7 ans pour la suite, ce sera dur, mais je suis prêt à attendre encore plus pour un autre chef d’oeuvre de ce genre…

A suivre bientôt, une nouvelle interview de Tim Willocks concernant ce livre…

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L’éditeur Anglais Jonathan Cape

« The Twelve children of Paris » chez Jonathan Cape

« La Religion » chez Sonatine

Folio SF Gallimard, entretien avec Pascal Godbillon

Catherine Hélie Editions Gallimard pour la photo

Sinon chez nous les questions sont de tann, les fautes de moi, les costumes de donald cardway les decors de roger hart ……

sinon un grand merci à anne gaelle fontaine et au sieur Godbillon pour sa gentillesse, son temps, et son travail

Let’s play

 

Comment en êtes-vous arrivé à diriger cette collection? Vous étiez un lecteur de SF à la base?

Enfant, je lisais de la SF sans le savoir : les livres pour la jeunesse de Christian Léourier, plein de Jules Verne, Le meilleur des mondes de Huxley que j’ai dû lire une bonne dizaine de fois, Les seigneurs de la guerre de Gérard Klein et bien d’autres sans doute… Mais le mot science-fiction ne devait apparaître nulle part sur ces livres, donc je n’avais pas conscience de lire un genre particulier. Ce n’est que vers mes 14-15 ans que ma mère m’a offert Dune de Frank Herbert. Là, c’était clairement marqué science-fiction dessus. J’ai donc fait ce que toute personne normalement constituée fait dans ce genre de cas : je lui ai lancé le livre à la tête en lui disant qu’il n’était pas question que je lise ce genre de littérature pour attardés. Eh oui. Mais ma mère est futée (en plus d’être TRES patiente) : d’abord, elle a évité le livre qui volait vers elle, puis elle m’a dit qu’il n’était pas question qu’elle l’échange et que je n’aurais rien d’autre. J’ai donc lu Dune, contraint et forcé. Ouais, tu parles… A peine fini, il me fallait les suites et puis tous les autres livres de Frank Herbert et puis… Bref, la machine était lancée, je ne lisais quasiment plus que de la SF.

Ensuite, je me suis mis à fréquenter les conventions de SF, les gens du milieu, à faire des petites choses bénévolement à droite et à gauche. J’ai commencé des études de lettres afin de faire, au final, un DESS d’édition mais je ne suis jamais allé jusque-là : je me suis retrouvé à vendre des livres dans une grande enseigne spécialisée, de manière provisoire d’abord, et puis, comme ça me plaisait, j’y suis resté, en tirant un trait sur mon envie d’être éditeur. Les années ont passé et, alors que j’étais désormais au siège de cette enseigne, en charge de l’approvisionnement de tous les magasins pour la SF et le roman policier, le poste de responsable de la collection Folio SF s’est libéré. J’ai postulé et les éditions Gallimard m’ont fait confiance, ce qui n’était pas évident car, même si je connaissais le genre, les éditeurs et éditrices, le marché… eh bien, je n’avais jamais travaillé dans l’édition. C’était donc un pari pour eux, mais pari réussi, je crois, puisque ça fait maintenant six ans que je pilote la collection.

 

Vous aviez publié il y a quelques temps maintenant « Dans la dèche au royaume enchanté » de Cory Doctorow en folio sf, c’était une parution inédite, peut-on espérer d’autres livres de cet auteur même si « Little brother » a été publié chez un concurrent?

Pour ce qui est des inédits, c’est très particulier. Une collection de poche, comme Folio SF, a essentiellement vocation à faire de la reprise d’ouvrages parus initialement en grand format. Pourtant, ponctuellement, des inédits ont vu le jour dans la collection. Mais cela ne se fait pas sans difficultés ! Tout d’abord, un inédit en poche sera vendu au prix d’un poche. Ca peut paraître anodin mais, dans le cas d’une traduction de l’anglais, cela a un impact très important : plus le livre sera volumineux, plus la traduction coûtera cher. Plus la traduction coûtera, plus il faudra vendre le livre cher (ou espérer en vendre énormément…) et dépasser le prix de vente d’un poche. D’où le besoin de traduire des livres plutôt courts.

C’était le cas de Dans la dèche au Royaume Enchanté de Cory Doctorow, que j’avais beaucoup aimé. Malheureusement, ses livres suivants sont un peu plus volumineux et, même si le premier s’est bien vendu, je n’aurais pas pu lancer la traduction des autres sans perdre d’argent. Donc, pas d’autre livre de Cory Doctorow en Folio SF, non. Mais j’espère bien qu’un éditeur grand format prendra le relais.

 

Vous avez beaucoup réédité d’anciens titres de la défunte collection « Présence du Futur », est-ce qu’il y en a encore en projet, ou vous pensez avoir réédité les titres de fond les plus importants?

Il y aura sans doute encore des reprises de la collection Présence du futur, mais ce sera de plus en plus rare, je pense. Les principaux titres ont été repris, à présent. Mais il y a encore des titres importants qui pourraient être réédités. Cela dépendra des opportunités. Dès avril, par exemple, Folio SF sort La guerre olympique de Pierre Pelot. Et j’en suis vraiment très content tant, à mon avis, Pierre Pelot est un auteur important du genre. C’est quand même incroyable qu’il ne soit pas du tout au catalogue de la collection. Année olympique oblige, c’est donc l’occasion de remettre en avant un de ses très bons romans.

 

Comment se décide une parution en folio sf, j’imagine qu’il y a des contrats avec les éditeurs du groupe Gallimard ou des diffuseurs comme le CDE, mais est-ce qu’il y a la place pour des coups de cœur du directeur de la collection?

Eh bien, en fait, tous les livres que je reprends sont des coups de cœur ! Si je n’aime pas un livre, je ne le reprends pas. Ca n’aurait pas de sens. Donc, concrètement, je lis un livre, s’il me plaît je vais négocier sa reprise avec l’éditeur qui l’a publié.

Pour ce qui est de Denoël (le seul éditeur du groupe Gallimard à éditer de la SF), c’est plus simple que ça : Gilles Dumay, le directeur de la collection Lunes d’encre, a des goûts que je partage quasi systématiquement. Ça aide !

 

Des petites infos sur ce que vous nous préparez dans les prochains mois, ou a plus long terme? D’autres parutions inédites peut être ?

Pour 2012, le seul inédit sera Du sel sous les paupières de Thomas Day. Il y aura au moins un inédit en 2013, mais il est encore trop tôt pour en parler ! Pour ce qui est des reprises, il y a plein de belles choses. Axis, la suite de Spin, de Robert Charles Wilson vient de paraître. En mai, nous rééditons l’intégrale de Kane, initialement parue chez Denoël, de la fantasy héroïque très musclée ! En juin, il y aura Le Succeseur de pierre de Jean-Michel Truong, qui a reçu le Grand Prix de l’Imaginaire en 2000. Puis, au deuxième semestre la reprise de Vélum et Encre de Hal Duncan, deux très grands livres qui n’en forment qu’un ; l’entrée au catalogue de Clifford D. Simak (autre très grand auteur anormalement absent du catalogue jusqu’ici) avec Voisins d’ailleurs ; la parution de Roi du Matin, Reine du Jour de Ian McDonald (Prix Philip K. Dick, prix Imaginales et Grand Prix de l’Imaginaire, rien que ça !) et l’on finira l’année avec Ces choses que nous n’avons pas vues venir de Steven Amsterdam, un roman paru chez Albin Michel, plutôt en littérature dite générale, donc, et que beaucoup de lecteurs de SF n’ont peut-être pas remarqué, à tort.

On peut en savoir un peu plus sur le livre de Thomas Day ?

J’aime beaucoup ce qu’écrit Thomas Day, et ce depuis longtemps, avant même de m’occuper de la collection Folio SF. Aussi, lorsqu’il m’envoie un manuscrit, je me précipite dessus, sans crainte d’être déçu. Pour ce roman, si je n’ai, évidemment, pas été déçu, j’ai été surpris. On est vraiment sur un registre inhabituel, pour l’auteur, même si ça reste un roman de Thomas Day !

C’est donc un roman qui mélange les genres avec brio : uchronie, steampunkfantasy… impossible de trancher ! De même, on va de Saint-Malo à l’Irlande en passant par Guernesey et l’on croise nombre de personnages ayant… plus ou moins existé ! C’est aussi, pour Thomas Day, l’occasion de se frotter aux grands mythes du vingtième siècle et à la mythologie celtique. Bref, vous l’aurez compris, j’ai vraiment été emballé par ce roman. Ceux que ça intéresse peuvent découvrir un extrait du roman ici :

 http://www.folio-lesite.fr/Folio/actualite.action?idActu=926

 

Si vous deviez citer un top 3 des auteurs emblématiques de la collection folio sf?

Trois ! Trois seulement !!! Cette question est tout simplement atroce ! Comment pourrais-je n’en choisir que trois ?

Bon, j’ai le droit de ruser un peu ? Oui, hein ?

Top 3 des auteurs « classiques » : Asimov, Bradbury, Zelazny

Top 3 des auteurs « modernes » : McDonald, Priest, Wilson

Top 3 des auteurs « francophones » : Beauverger, Damasio, Jaworski

Et c’est vraiment un déchirement car comment ne pas citer Ballard, Brussolo, Heinlein, Matheson, Moorcock, Vance, Varley… Et tous les autres !

 

Votre avis sur le livre numérique?

Je pense que c’est une évolution très intéressante pour les lecteurs (et donc pour les auteurs et les éditeurs). On n’en est qu’au début, mais je pense vraiment qu’il va se développer de plus en plus. Alors, bien sûr, il y a beaucoup de questions à régler, d’inconnues, de peurs (c’est normal, qui dit inconnu dit peur)… Mais je suis très enthousiaste devant les défis qui nous attendent grâce à ce nouveau support.

 

Le dernier livre qui vous a époustouflé, polar ou sf ?

En SF, j’ai beaucoup aimé La fille automate de Paolo Bacigalupi, paru Au Diable Vauvert.

Quels sont vos auteurs préférés? En sf ou autres….. ?

En SF, en premier lieu… Frank Herbert (voir ci-dessus !). Puis, outres tous les auteurs de mes Top 3 et sans ordre particulier : Aldiss, Farmer, Di Rollo, Baxter, Egan, Day. J’en oublie plein…

Hors SF : Faulkner, Pynchon, Bruen, Camus, O’Riordan, Prévert… Là aussi, je ne sais plus…

 

Merci à vous M. godbillon, et  tous et toutes et sinon il y a le poseur de questions qui insiste pour que j’ecrive :

dans toutes les bonnes librairies il y a en ce moment une opération folio sf : 2 folio sf achetés, des marque-pages sf / holographiques offerts

 

hum !!! ca va pour cette fois tann le hauser !!!

Interview with Ian Tregillis (VO)

With only one novel, « Bitter seeds », Ian Tregillis became one of my favourite authors, and it’s a great pleasure for me to publish this long interview made by emails. Once again, thank you Ian ! Thank you for your time and your answers !

« Bitter seeds » has been published in 2010 in the US, there isn’t any french translation scheduled…

The book contains all the things I love, the things I love more and more : a mix of crime novel, spy novel, alternate history, fantastic and magic.

It’s the first book of the Milkweed Triptych, the story takes place during the World Ward II, Raybould Marsh is the witness of a strange and unusual scene in Spain, and find out that the Nazis have created some supermen, some men and women with special abilities, such as Gretel, a woman capable to see far far far away in the future… Back in England, Marsh convinces his superiors of the reality of this threat, and the secret services decide to bring in some warlocks to help them win the war…

 

Can you introduce yourself, for the french readers who don’t know you or « Bitter seeds » and « The Milkweed triptych » ? Your work, career…

I’m very fortunate to have any sort of writing career at all. I still feel like a phony most days ! In my « day » job, I work as a physicist. I studied astrophysics in school and wrote a thesis on radio galaxies. My fiction writing efforts take place during evenings and weekends.

I’ve written a few short stories, which have appeared in places like Tor.com and Apex Magazine, and I’ve written for several « Wild Cards » novels. Most of my writing has been focused on my own novels, though. I sold a trilogy to Tor books in 2008. My first novel, BITTER SEEDS, came out in the U.S. in 2010. The sequel, THE COLDEST WAR, is coming out this year (it’s already out as an audio book), and the final book of that series, NECESSARY EVIL, will be out in 2013. (They’re also coming out from Orbit in the UK, in 2-month intervals from December 2012 to March 2013.)

And I’ve just sold a new novel unrelated to the others, SOMETHING MORE THAN NIGHT, though the ink hasn’t dried on the contracts yet so I don’t know when that will come out.

As for my writing career, I always sum it up for people like this : it’s better to be lucky than good. It’s best to be both, but if you can’t, choose luck ! It worked for me…

I grew up in the American midwest. Like most writers, I always felt drawn to writing, even from childhood. (For me, it’s the only form of creative expression where I show even the tiniest sliver of ability. I have no talent for music, even less for the visual arts.) But I was foolish, and for many years I thought that I would only be able to indulge my interest in writing when life gave me the opportunity. In other words I didn’t understand that writing is something you have to make time for ! So I wasted a lot of time, waiting until I finished graduate school to start writing. I took a new job that forced me to move over a thousand miles away from my friends and family. It seemed like the right time to indulge in a very solitary endeavor.

So I spent a couple years learning the nuts and bolts by trading critiques in an online workshop. Joining that workshop literally changed my life. From there, I learned about face-to-face writing workshops, and eventually I applied to the six-week Clarion workshop. One of my Clarion instructors was Walter Jon Williams, who, it turned out, lived relatively close to me. At the end of the six weeks, heinvited me to join his local writers’ group. I didn’t know that when I took my job I moved into the middle of a large group of professional science fiction and fantasy writers! I was extremely lucky to have so many amazing writers take me under their wings: Walter, Daniel Abraham, Melinda Snodgrass, Sage Walker, George R. R. Martin, S. M. Stirling…

You’re living in New Mexico, there’s an important community of sci-fi writers in that state, can you tell us more about it ?

I moved to New Mexico to take a job after finishing graduate school. Little did I realize that I had moved into the center of a very vibrant community of science fiction writers ! I was extremely fortunate to have Walter Jon Williams as a Clarion instructor. He’s the one who brought me into the fold, so to speak, and I’m indebted to him for that. Living just within an hour’s drive from my house are Daniel Abraham (who also writes as M.L.N. Hanover) and his writing partner Ty Franck (they write together as James S. A. Corey); George R. R. Martin; S. M. Stirling; Melinda Snodgrass ; Sage Walker ; Pati Nagle ; Jane Lindskold; Bob Vardeman; Walter Jon Williams… the list goes on and on. And I’ve probably overlooked several !

Thanks to the high density of SF writers, and an equally vibrant group of fans, we have a terrific annual science fiction convention in New Mexico. It’s a really wonderful community, and I’m very lucky to be a part of it. My entire social life outside of my « day job » revolves around writing, or springs from it.

How does a scientist like you end up writing sci-fi books about alternate World War II and british magicians against nazis supermen ? How did you get the idea of « Bitter seeds » ?

I have always loved science fiction. It started when I came home from my very first day of school. My mother plopped me in front of the television, and there before my eyes was a rerun of the British SF show « Doctor Who. » I was never the same…

Not long after I started trying to write seriously, I read a magazine article about a very strange chapter in the Second World War. The British Admiralty called it Project Habakkuk: a plan to build aircraft carriers out of a ice. Special ice, but still… What a wonderful concept !

Unfortunately (or fortunately ?) the project never made it past the prototype stage. (I believe they got so far as to build a small prototype on a lake in the Canadian Rockies.) But I couldn’t shake the mental image of vast iceberg-ships plying the North Atlantic. So I started to wonder, gosh, what if the project had been successful? What if these impossible ice ships had threatened to change the course of the war ? And the answer hit me like a bolt out of the blue: Obviously, Ian, the Axis would have sent a spy to sabotage the shipyards. A spy with very special abilities… Once I imagined that spy, it was a short step to imagining the project that created him, and all the other progeny of that project. Among them, but sort of in the background, I imagined they had a madwoman who could see the future. I wrote a short story about that spy and the ice ship. It wasn’t very good, and was never published. After writing it, I turned to other things. But my imagination kept returning to World War II andthese secret superheroes working for the Third Reich. I started to wonder, what if the Allied spy agencies learned about this secret project? What would they do ? I was particularly interested in the idea of an ordinary man, somebody with no special abilities at all, whose job is to thwart enemy superheroes. And that’s where Milkweed came from.

When you wrote the three books, « Bitter seeds », « The coldest war » and « Necessary evil », did you have all the story ? Did you have the plan of the whole narrative ? Or did the story come as you were writing it ?

With the help of my writing group, I had the entire trilogy outlined before I started writing anything. It had to be done that way, because of Gretel, the mad clairvoyant ! I originally thought this would be a single novel, and that I would write it strictly for practice. Our writing group at the time had monthly meetings, and one rule : in order to attend a meeting, you had to submit a piece of your own writing. That ensured everybody there was serious and dedicated. But I got tired of scrambling to come up with a new story each month, so I decided I’d spend a year attempting to write a novel.

But I was a little nervous about it. I was afraid the group would tell me it was a silly idea and not worth the time. I timidly presented the group with a brief summary of the idea (World War II, Nazi superheroes, British warlocks, spies, explosions, blah blah blah…) But instead of telling me it was a dumb idea, they were very enthusiastic about it. And they immediately convinced me the story didn’t fit in a single book. And they were right about that, the idea I brought to them was an embryonic form of what eventually became THE COLDEST WAR, the middle book of my trilogy.

So in the course of about 15 minutes this simple, self-contained practice novel I had envisioned turned into a much larger and much more complicated story. And thanks to Gretel it immediately became clear that the entire story would have to be outlined ahead of time. I decided that I wanted her to be able to peer very deeply in to the future. But that meant she could read the future across multiple books in a series. And that meant that if I wanted everything to hang together in a satisfying way, I had to dissect her plan, and work backwards from there.

So the entire group got together one Saturday afternoon and, using colored markers on a large dry-erase board, we plotted out the trilogy over the course of about 8 hours. In the end, oddly enough, the final books show very little similarity to the original storyline we sketched out. But that marathon plotting session gave me a starting point, and it enabled me to refine the plan as I went along.

Having said all of that, I hope readers find the trilogy hangs together. I gave it my very best effort… but in the end it’s not for me to say whether the end result is successful.

« Bitter seeds » takes place during world war II, « The coldest War» in 1963, will the third book be later too (I’m curious, I know…) ? Why this flashforward in the second book ? It’s really interesting by the way, that allows you to explore a whole new era and come back on the consequences of what happened in the first book in retrospect.

Aha ! That’s a very good question. The third book is a direct continuation of the story : the first chapter of NECESSARY EVIL picks up immediately after the end of THE COLDEST WAR. Back when I thought I would write just a single book in this setting, the original idea was for a story set during the Cold War. Perhaps inspired a little by John LeCarre, I wanted to tell the story about a retired spy who gets dragged back into a secret world against his will. That’s the story I proposed to my writing group. But they said, « This entire novel is built upon a complicated backstory where you have World War II and superheroes and black magic… You can’t skip all that! Are you crazy? » So before I could get to the part of the story that really fascinated me, I first had to write an entire novel set in the 1940s. But I’m glad they convinced me to do it this way. It’s fun to think about the long-term consequences of people’s actions, and to play with how certain decisions might snowball into new problems many years later.

In your heart, in your mind, do you consider the Milkweed books as the story of Raybould Marsh or the story of Gretel ?

Another good question ! I have always thought of the Milkweed books as Marsh’s story. All of the characters are (I hope) changed and affected by the story that envelopes them, but to me it’s really the story of Marsh’s life. But the lives and fates of Marsh and Gretel are so closely intertwined that it’s difficult to separate them. Gretel is the axis around which the entire story spins. But Marsh is the poor guy who has to deal with her…

In « Bitter seeds », the magic is not a Harry Potter’s kind of magic, or Patrick Rothfuss’ « The name of the wind »’ kind of magic, there’s an alchemy side in the magic, a dark side, can you tell us about it ? And how you got the idea of this kind of magic.

I often tell people that the magic practiced by the warlocks in BITTER SEEDS is really just a form of demonology with the serial numbers filed off… A long time ago, I read THE DEVIL’S DAY by James Blish. That was my first exposure to the concept of demonology, the idea that magicians could petition malevolent supernatural beings to violate the laws of nature. I always found that intriguing. (In theory. Not in practice !)

I’ve also always been interested in linguistics. I’m not particularly good with languages (although I enjoyed studying Spanish for many years) but I find the whole field of linguistics endlessly fascinating. One of my friends is a linguistic anthropologist. It just happend that around the time I was brainstorming ideas for this trilogy, she told me about a great legend that she came across in her studies :

The story goes that a very long time ago, the ancient Greeks started to wonder about the oldest culture in the world. They reasoned, fairly logically, that the oldest culture in the world would be the culture that spoke the oldest language. So if they could figure out which language was the oldest, they could identify the oldest culture, and thus find the origin of mankind. Or something like that. But how to find the oldest language? Well, they decided that the oldest language would be the language that people spoke naturally, in the absence of other influences. So, according to legend, they took some newborn children out into the country so that they were raised without hearing any language at all. And sure enough – also according to legend – after a few years the children spontaneously started speaking, oh, I don’t know, Sumerian or something like that. I doubt that’s actually what happened… But as soon as I heard this legend, I thought, wow ! I immediately knew the basis of my magic system.

In reading up on this subject I learned that for many centuries there was great scholarly interest in Europe in trying to reconstruct the « original » language of mankind, to recover the language spoken in the Garden of Eden, prior to the Tower of Babel. So I wondered what if it wasn’t the ancient Greeks who tried this experiment with children, but medieval scholars ? And what if it worked ? Because clearly the oldest language of all, the language of Creation, the language of Let There Be Light, couldn’t possibly be a human language…

How did you write the three books ? Did you make a lot of research ? I mean, « Bitter seeds » is quite realistic and documented about the world war II, the german army, or the british MI6 and MI5 or SOE.

Thank you for saying that. I hope it’s reasonably realistic, or at the very least that it carries a thin coating of historical verisimilitude. I tried very, very hard to do as much research as I could. Whether I succeeded, of course, is not for me to say. I would never claim to be an expert in history, not by any stretch of the imagination. But in the course of writing the books I amassed an entire bookshelf worth of research materials. Names and dates were the easiest things to research, that’s what history books are for. Much harder to research were details of everyday life in London in 1940 : how did people dress, how did they talk to each other, how did they laugh and cry and eat ? That took a lot of digging, but I did find some invaluable reference works.

« Bitter seeds » reminded me a little, of the book from Tim Powers « Declare » or Charles Stross’ « The atrocity archives », because of the alternate history, or secret history involving nazis and spies and demons, do you know these books ?

I am a huge Tim Powers fan. I think he’s a mad genius. As I always tell people, if magic really worked, it would work like it does in a Tim Powers novel !

Coincidentally, I just read DECLARE a few weeks ago. It probably won’t surprise you that it’s my favorite work by Powers. I know many of his fans prefer some of his other books, but that one pressed all of my buttons. It could have been written for me. It’s sadly underrated, in my not very humble opinion.

I first heard about Stross’s « Laundry » novels when I was near the end of the first draft of BITTER SEEDS. Not wanting to get « cross contiminated » I waited until I’d finished the second book in my trilogy, THE COLDEST WAR, before chancing a look at the Stross books. (I figured I was safe by that point because the storyline of the final book was pretty tightly locked down by the previous two novels !) After I submitted THE COLDEST WAR to my editor, I picked up THE ATROCITY ARCHIVES and absolutely devoured it. I love the Laundry novels and can’t wait for the next one.

Did you ever think about writing some hard-science-fiction books, like Kim Stanley Robinson, or Greg Egan, you being a physicist ? or do you consider writing as a way to escape from your work ?

I would write a hard-SF story or novel if I had an idea that really grabbed me. I’ve written one or two such short stories, but for some strange reason my imagination tends to run more toward magic than science. Or, maybe I should say that the writing part of my imagination leans in that direction. As a reader, I love straight-up science fiction and will gladly read as much as I can get my hands on. I love good space opera, for instance.

Hard SF, in particular, is something I tend to avoid in my brainstorming. I think it’s exactly what you describe, writing really is my escape from my day job (although writing novels is a lot of work, too !) So if I were to start working on a writing project that required making everything scientifically rigorous, with calculations and so forth, it would quickly begin to feel like I had taken my job home with me. My writing life and my day job are totally separate halves of my life and I try to keep it that way. (Even though it sometimes makes me feel like I’m split into two different people.) Writing magic is hard in its own way, because it has to be internally self-consistent (or appear that way to the reader). So there’s a lot of work there, too, but for some reason that work appeals to me more than trying to work out, say, future technologies.

Can you tell us about your new book, his genesis ?

For me, ideas slowly accumulate over a long period of time. Little random bits of trivia, interesting words, cool ideas I come across while reading… They all get jotted down on scraps of paper, and the scraps go into a file. And the tidbits that really grab me usually end up rattling around in the back of my mind for a long time, maybe years on end. Once in a while a couple of these unrelated pieces will bump into one another and stick together. Like snowflakes locking together, rolling downhill to make a snowball. Eventually, if I’m patient, the snowball is large enough to contain a book…

The seed for SOMETHING MORE THAN NIGHT came about before I had the idea for the Milkweed books. For a long time I’ve wanted to someday write a fantasy mystery novel with angels. That was the starting point. And then, just for fun, I started reading some classic noir detective novels, works by Dashiell Hammett and Raymond Chandler. And I discovered that I really enjoyed those books… so I started wondering if I could combine elements of a 1930′s noir novel with the angel project. And it started to click. And then, while I was writing the Milkweed books, I became aware of certain skills I’d like to improve in my own writing. So then I thought about how to shape the new book such that it would give me a chance to stretch myself and try new things…

On your website, there are some reference to Lovecraft, is he an important author to you ? What’s your favourite novel or short story from him ?

People always look at me funny when I tell them my favorite Lovecraft story is, « The Colour Out of Space. » It’s not his best story, but it’s just so… weird. I mean, a dangerous alien color ? It’s hard not to be influenced by Lovecraft, especially once you start playing around with the idea of vast ancient entities whose concerns and motivations are incomprehensible to puny humans… Although I tried to make them reasonably unique, the Eidolons of BITTER SEEDS owe more than a little to the Cthulhu Mythos.

What kind of books do you read ? Who are your favourite writers ?(crime novel or sci-fi) Is there a special writer who made you think : « Wow, that’s what I want to do, I want to be like him » ?

There are so many writers whom I admire. Tim Powers I’ve mentioned. I’m also a great admirer of Roger Zelazny and Peter S. Beagle. If I could write magic like Powers, while combining the powerful first-person narrators of Zelazny with the breathtaking poetic prose of Beagle… well, I could die happy if I achieved just a sliver of that. But hey, it’s good to have impossible goals, right? I also wish I could write with the sensuality of Sage Walker. Outside of science fiction, one of my favorite writers is Raymond Chandler. I love the Philip Marlowe books. He could write like nobody else. In terms of sheer wit, Dorothy Parker might surpass him, however.

Do you know if a french publisher is interested by « Bitter seeds » ? Orbit will publish it in the UK, and we have some Orbit books translated in french…

From your lips to God’s ears ! I would be over the moon if the Milkweed books eventually found their way into a French translation. It was a wonderful surprise when Orbit bought the trilogy for publication in the UK. As an American writing about British and German characters during World War II, I had always taken it for granted that my books would never see print outside the United States…

Thanks to you and your website I discovered G.R.R Martin’s « Wildcards », I bought almost all the books except a couple of them, I didn’ read them yet, but I know I will love them… Can you tell us about the story of « Wildcards » ? And how you ended up in the team ?

I hope you enjoy the books ! I’m glad I was able to finagle you into exploring the madness that is Wild Cards… ;-)

Wild Cards is a very long-running « shared world » superhero universe. »Shared world » means that the books are written by a communal group of writers who share the world and the characters. But the books aren’t anthologies of short stories, they’re actual novels with a definitive plotline that runs from cover to cover. Sometimes the books are broken up by chapter, with a different writer covering each chapter, usually with different point-of-view characters. And some books in the series – what we call the « mosaic » novels – have writers trading off between every scene.

Writing a Wild Card novel is a lot of work, for both the writers and the editors, George R. R. Martin and Melinda Snodgrass. George and Melinda created the series. The idea is that an alien virus was released on Earth in the 1940s. The « wild card » virus kills 90% of the people who contract it. Of the survivors, 90% are deformed into what we call « jokers ». And the few who survive but aren’t deformed – that lucky 1%, the ones we call « aces » – obtain superpowers. The novels are an exploration of what the world would be like if superpowers were a common everyday thing.

I ended up in the Wild Cards consortium through a lot of luck, and being in the right place at the right time. It just happened that right around the time that Walter brought me into the New Mexico writing community, George and Melinda were looking to re-start the Wild Cards series after a long hiatus. As George puts it, he wanted to do « Wild Cards : The Next Generation. »

And to launch that he wanted to bring a cast of newer, younger writers on board. I’d been attending writers’ group meetings for a few months when he asked Melinda and Daniel Abraham if they could think of any new young writers who might be a good fit. And they both suggested me. My luck continued when I joined Wild Cards, because it was through that experience that I met my wonderful agent.

 

Update in october 2017 :

Ian Tregillis has published since this interview another great trilogy : « The Alchemy wars », and an amazing « roman noir » with angels : « Something more than night ».

Links :

Ian Tregillis website

Ian Tregillis on Fantastic Fiction