Entretien de haute volée avec un volté virevoltant tel un vélivélo survolté : Systar

J’avais presque oublié Systar et son superbe blog que je consultais régulièrement à une époque, mais la lecture de sa postface dans « Aucun souvenir assez solide » d’Alain Damasio me l’a rappelé avec fracas. J’ai eu envie de lui poser quelques questions, d’en savoir un peu plus sur lui, et de le faire découvrir aux lecteurs de Unwalkers.

(D’autant plus que ça me permet de rappeler la rencontre avec Alain Damasio à ne pas manquer, le vendredi 8 juin à 18h00, à la librairie Compagnie à Paris, rencontre durant laquelle nous aurons le plaisir d’assister à une discussion Damasio / Systar.)

Place à l’entretien et encore un grand merci à Systar !

 

 

Est-ce que vous pouvez vous présenter pour ceux qui ne vous connaissent pas encore ? Votre parcours, votre blog…

 

J’ai 26 ans, j’ai fait des études de lettres et de philosophie à Paris de 2002 à 2008, années au terme desquelles je suis devenu professeur de philosophie en lycée. Pendant la prépa, j’avais laissé de côté d’anciennes amours pour la science-fiction, auxquelles j’ai pu revenir en 2005, notamment par la découverte des romans de Maurice G. Dantec, achetés un peu par hasard en librairie, parce que les 4èmes de couverture de Babylon Babies et de Villa Vortex m’avaient attiré.

A ce moment-là, il y avait sur internet un certain nombre de gens cultivés qui avaient eu une bonne idée: utiliser le format et les possibilités du blog, initialement conçu pour favoriser la production de « journaux extimes » chez les adolescents, afin d’en faire un site internet à vocation littéraire, accessible et interactif. Pour me lancer, j’ai choisi la plate-forme Hautetfort en voyant ce que réussissaient à y faire, dans ce genre-là, Stalker, et bien sûr Transhumain, mais aussi quelques autres.

Comme j’avais de nombreux centres d’intérêt – la littérature « blanche », la science-fiction, mais aussi la philosophie, notamment la philosophie de la religion, et le basket-ball – et l’envie d’écrire sur tout cela à la fois, j’ai fait « Systar ». Systar est une contraction de « system » et « star », les deux concepts capitaux d’un des livres de philosophie qui m’ont le plus marqué: L’Etoile de la rédemption, de Franz Rosenzweig.

J’ai publié sur ce blog pendant quelques années, tant que j’ai eu l’impression d’avoir des choses à dire, en suivant un principe implicite: « aussitôt lu/pensé, aussitôt commenté/écrit, et publié ». A la faveur des rencontres qu’a rendues possibles ce blog, il m’est arrivé par la suite de collaborer à différents sites (Surlering, ActuSF, Actu-philosophia).

 

 

Est-ce que vous pouvez nous parler de votre rencontre avec l’oeuvre d’Alain Damasio ? Vous l’avez découvert avec « La Zone du Dehors » ou avec « La Horde du Contrevent » ?

 

J’ai découvert l’oeuvre d’Alain Damasio par La Horde du Contrevent, via un article de présentation qu’avait fait Olivier Noël. C’est un livre que je n’ai pas lu immédiatement: je l’avais emmené à la plage, une année, mais il soufflait tellement de mistral que j’avais été découragé de le lire cet été-là. J’avais rapporté l’exemplaire à la bibliothèque où je l’avais emprunté, gorgé de sable. Une lecture de La Horde rendue impossible par le vent lui-même, donc…

La véritable découverte s’est faite à Paris, vers 2006-2007. Je me rappelle d’intenses joies de lecture, éprouvées avant même toute velléité d’analyse philosophique ou stylistique, et de la puissance qui se dégageait de l’ensemble. Il a d’emblée fait partie d’un petit groupe de romans « monstrueux » que je constitue peu à peu dans ma bibliothèque, avec Villa Vortex de Dantec et La fosse de Babel d’Abellio, lus peu de temps auparavant.

 

 

Que diriez-vous à quelqu’un qui n’a pas encore lu « La Horde du Contrevent » ou « La Zone du dehors » ?

 

« C’est de la SF bien écrite. » ;-)

Sans doute aussi ce que j’ai déjà dit un certain nombre de fois en faisant découvrir la prose d’Alain Damasio à mes ami(e)s: La Horde du Contrevent est un livre qui a façonné une partie de ma vie, et qui m’a obligé à penser différemment. Je m’explique, afin ne pas paraître inutilement grandiloquent: cela n’a pas déterminé les événements concrets qui ont eu lieu ces dernières années, mais cela a donné à ceux-ci, et notamment à mes grandes amitiés (avec Transhumain et Shalmaneser, surtout), une sorte de patine, de liant supplémentaire, de couche de sens inédite.

Ma façon de penser a été influencée par ce livre, également: mon point de départ (et d’arrivée…), philosophiquement, est l’individu. Même si je n’ignore pas la vigueur des critiques, qu’elles soient métaphysiques, éthiques ou politiques, adressées à l’individualisme, je ne sais pas trop quoi faire (à part me méfier…), à titre personnel, d’un discours ou d’un livre qui ne ferait pas de place à l’individu, à sa consistance, à son identité, à sa valeur politique et morale. Si Alain m’a apporté quelque chose, c’est sans doute une re-dynamisation, ou une remise en vibration, de cette instance de l’individu: avancer peupler de tous les siens, trouver dans le sentiment du lien organique de quoi survivre à tous les effondrements possibles, trouver dans l’immanence d’une relation amicale, fraternelle, aimante, des ressources de sens et de courage, ce sont des choses que La Horde a activées en moi d’une manière inédite. Des pensées de la relation, du mouvement, il y en a depuis qu’il y a de la pensée tout court, sans doute. Mais dans La Horde, cette pensée-là vibre d’une manière bouleversante et bien particulière.

Pour La Zone du Dehors, qui est un livre beaucoup plus « démonstratif », je crois que je mettrais en avant la dimension antitotalitaire du livre (pour retrouver, du même coup, mon concept d’individu, ce grand absent des idéologies totalitaires…). Par là, je veux dire que la dénonciation des politiques totalitaires, outre sa salubrité immédiate évidente, permet toujours, en creux, de redécouvrir une pensée de l’humain, de la vie véritablement digne, de l’aptitude à tenir debout: c’est donc une manière à part entière de réfléchir, de philosopher, au moins autant qu’un acte militant. On y retrouve nécessairement une défense de la langue, comme garante de la richesse du monde vécu et de la liberté, un plaidoyer pour le singulier, et des techniques efficaces pour détecter et rejeter les formes de pouvoir mortifères et la servitude volontaire. Et dans la Zone s’ ajoutent, à ces vertus bien connues du roman antitotalitaire, quelques images persistantes, ne seraient-ce que ces fameux tigres pourpres, que je crois très riches de sens, et annonciateurs de beaucoup de moments « félins » dans les textes ultérieurs d’Alain Damasio.

 

Vos articles sur « La Horde du Contrevent » et « So phare away » sont impressionnants, je me souviens les avoir lus à l’époque, et je me souviens avoir été fasciné par la richesse de l’analyse. Je pense que vos articles et ceux du Transhumain sont les plus poussés en ce qui concerne le style et les références d’Alain Damasio. Je vais vous poser une question que je pourrais aussi poser au Transhumain : combien de temps mettez-vous pour écrire de tels articles ? Comment travaillez-vous ?

 

 

« Les plus poussés », je ne sais pas. Il y a eu énormément de choses écrites, sur et à Alain, à propos de ses livres, des interprétations très personnelles, des discussions philosophiques de très haut niveau… Simplement elles n’ont pas été diffusées. Ce que m’a révélé l’expérience du blog, c’est qu’il faut oser écrire et publier, s’entraîner. Peu importe que la pensée ne soit pas parfaite, qu’elle soit discutable (je ne suis pas certain, si je relisais tous mes articles de blog, que je les assumerais tous, sauf à les remanier de fond en comble); l’essentiel est de tenter, en cherchant toujours à dire quelque chose de vrai. A l’usage, on se découvre un petit public d’habitués, content de venir butiner dans nos articles pour faire son propre miel, et les auteurs sont parfois d’autant plus motivés à produire des récits de haute tenue qu’ils voient, par le biais de ces articles, qu’ils ont des chances d’être lus précisément, et de trouver des interlocuteurs enthousiastes et de bonne foi.

Il est vrai, ensuite, qu’en l’espace de deux ou trois années, il y a eu, pour moi-même, pour Olivier (Transhumain) et quelques autres complices, une sorte d’envie collective d’aller y voir de très près dans les romans que nous aimions, et de les commenter en ne nous interdisant absolument aucun emprunt pour élaborer nos grilles d’interprétation: philo, théologie, psychanalyse, tout était mobilisable pour parler de littérature.

Par exemple, dans les articles que vous citez, c’était pour moi une évidence d’établir un passage permanent entre le style (les techniques littéraires liées au son, aux rythmes, à la syntaxe, le choix des images…) et l’ontologie (la théorie de ce qui est, l’enquête sur la nature de ce qui est) que semble suggérer le récit. L’idée forte, c’était de suggérer que lorsqu’un roman d’imaginaire est riche, on n’est plus dans le simple divertissement, on est directement soudé au réel lui-même et invité à le penser; qu’écrire par métaphores, c’est faire quelque chose au réel lui-même (le révéler, l’enrichir, le déformer, le construire, comme on voudra).

Cela donne ces articles écrits souvent assez vite (celui sur le style dans La Horde est une version un peu étoffée d’un simple post que j’avais fait sur le forum d’ActuSF, au cours d’une de ces interminables discussions qui peuvent avoir lieu sur le « style » en SF…), dans l’énergie du moment.

Les textes publiés sur le blog, souvent, avaient une genèse assez simple: une idée apparaissait, faisait son chemin quelques jours, puis subitement je passais à l’écriture, et c’est au fil de l’écriture que, souvent, cette idée germait et en appelait d’autres. Maintenant, je suis un peu plus prudent, j’écris et je poste moins vite.

Mais la méthode était relativement simple, et je l’applique encore parfois: je prenais les moments que je préférais dans un roman, je les extrayais (souvent en les recopiant), et ensuite je me demandais ce qui avait pu relier, souterrainement, par-delà la simple narration, ces différents moments forts du roman. Là, je reconstituais une sorte d’unité du livre, composée de l’ensemble de ce que, au fil de la lecture, j’avais estimé être ses « hauteurs ». Ensuite, il y avait un travail de mise en relation avec des notions de philosophie, avec quelques problématiques littéraires bien repérées depuis mes années de dissertation littéraire, jusqu’à ce qu’émerge une hypothèse d’interprétation forte, que je suivais lors de la rédaction, tout en laissant parfois le texte « s’écrire tout seul ». Vous avez un bon exemple de ce processus dans l’article consacré aux Tours de Samarante de Norbert Merjagnan, ou dans celui portant sur Grande Jonction de Maurice G. Dantec.

 

 

Comment s’est décidée cette postface pour le recueil « Aucun souvenir assez solide » d’Alain Damasio ? Comment avez-vous appréhendé l’écriture de cette postface ?

 

J’ai appris, un vendredi midi, par Mathias Echenay, que c’était moi qui devais « m’y coller », alors que je venais de demander à Transhumain, deux heures auparavant: « Au fait, c’en est où, le projet de recueil d’Alain? ». Dans l’après-midi, Alain m’envoya un mail qui allait dans le même sens. Je vous laisse le soin de demander à l’auteur et à l’éditeur pourquoi leur choix s’est porté sur moi pour rédiger une postface.

L’idée était de commenter le recueil en mettant l’accent sur la présence d’éléments philosophiques. C’était intéressant, dans la mesure où les références privilégiées d’Alain Damasio ne sont pas tout à fait les miennes (monade vs nomade, pour faire vite!), et où j’ai donc eu à commencer par un petit « dépaysement » en me replongeant dans Deleuze, par exemple.

La postface a été écrite avec un sentiment d’urgence, l’envie de rendre quelque chose de convenable en temps et en heure. J’ai commencé par quelques lectures et relectures roboratives des auteurs de philosophie préférés d’Alain – Nietzsche, Deleuze, Sloterdijk… – en même temps que je découvrais, au fur et à mesure, les dix nouvelles. La lecture de philosophie pure a donné le climat général de l’écriture, et certaines grilles d’analyse importantes (même si le lecteur a échappé à des développements interminables sur la philosophie du jeu, le thème du « jeu du monde », et sur la théorie aristotélicienne du mouvement!); et chaque nouvelle, annotée dans les marges, son lot de petites remarques, parfois fécondes (le gambit, par exemple), parfois abandonnées.

Peu à peu, les deux champs – textes d’Alain, philosophes de référence – ont convergé.

Ensuite, j’ai pris la décision de parier sur l’unité du recueil, et de commenter les nouvelles dans l’ordre qui servirait le mieux la démonstration que je voulais proposer, le but de celle-ci variant parfois, au fil de l’écriture de C@PTCH@ notamment… Le risque était d’écraser l’originalité et la valeur propres à chaque nouvelle. Mais j’ai pris le parti de tenter l’exercice de conciliation entre l’unité du propos, et l’attention aux qualités propres à chaque nouvelle.

Voilà, maintenant vous savez comment, après les dix bouteilles de Bord(amasi)eaux, c’est moi qui ai le plaisir de servir au lecteur un (Syst)Armagnac…

 

 

Est-ce que c’est quelque chose que vous aimeriez refaire ? Si oui, quels sont les auteurs qui vous tenteraient ?

 

 

Oui, car c’est toujours une bonne chose de travailler, et d’écrire un peu. A fortiori quand cela donne l’occasion, pendant quelques semaines, de faire circuler à hautes intensité et vitesse les images, les concepts, les questions, comme s’il s’agissait d’une démarche universitaire.

Le commentaire est par ailleurs un exercice passionnant, et donne l’occasion à des discussions privilégiées avec l’auteur commenté. On se trouve très proche du geste créateur, on croirait presque en saisir les clés, avant de comprendre que cette proximité est trompeuse, et qu’elle ne nous révèle finalement pas ce qui fait que Damasio, par exemple, écrit du Damasio!

Les auteurs que je prendrais plaisir à commenter: sans doute Stéphane Beauverger, Norbert Merjagnan, David Calvo, Fabrice Colin, Mélanie Fazi, Jérôme Noirez… mais il me semble qu’il faudrait demander à tous ces auteurs s’ils seraient d’accord pour laisser leur oeuvre être barbouillée d’autant de jargon philosophant qu’il peut y en avoir dans le « Portrait de Damasio en aérophone »!

Je veux bien également repostfacer Damasio, mais vu son rythme d’écriture, le prochain recueil de nouvelles ne devrait être lisible que vers 2025…

 

 

Quelle est votre nouvelle préférée du recueil ?

 

 

« Sam va mieux »: à la relecture, c’est celle dont le sens et les sensations s’épanouissent le mieux, en moi. Il y a un ancrage historique, une thématisation de la ville après la « mort de Dieu », et c’est aussi l’un des textes où Alain mobilise de la manière la plus touchante ce thème de la paternité qui rend vivant. Il est très significatif de ce Damasio différent des romans que, justement, Aucun souvenir assez solide permettra aux lecteurs de découvrir, tout en maintenant l’inventivité, la générosité verbales auxquelles ils sont habitués.

Mention spéciale, également, pour la jubilation éprouvée en découvrant la « stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate »…

 

 

Vous n’avez jamais été tenté d’écrire de la sf, des nouvelles ou un roman ?

 

 

Si, si, il y a un projet de roman, et quelques idées de nouvelles plus ou moins abouties… C’est une espèce de serpent de mer, en fait, qui dure depuis trois ou quatre ans. J’ai beaucoup lu pour préparer, j’ai, en gros, l’univers et l’intrigue en tête, mais ensuite il faudrait écrire réellement, et surtout être certain de la cohérence du projet.

 

 

Vous avez écrit sur Alain Damasio, sur Christopher Priest, sur David Calvo, mais aussi sur Antoine Volodine, Edmond Jabes, Pierre Michon ou Don De Lillo, quels sont les auteurs qui vous ont le plus marqué en tant que lecteur ?

 

 

Question difficile… Limitons-nous à la fiction, et à des auteurs qui m’ont donné le sentiment qu’à les lire je « grandissais », ou qui ont marqué des moments particulièrement forts et heureux. Il y a tous ceux que vous citez (Volodine, Michon, essentiels!), je peux leur associer Maurice Dantec, Raymond Abellio, Michel Houellebecq, Thomas Pynchon, mais aussi Peter Handke, Broch, Mann, Musil, Witkiewicz, Céline, Gracq (lectures qui ne sont pas encore terminées, d’ailleurs…!); en SF « pure », Frank Herbert, John Brunner, Dan Simmons, Ursula Le Guin, Norman Spinrad, Michel Jeury…

 

 

Vous avez cité quelque fois « La forêt d’Iscambe » de Christian Charrière, on m’en avait parlé il y a quelques années mais je n’ai pas pris le temps de le lire, je peux vous demander ce que vous en avez pensé ?

 

C’est un petit bijou, écrit par quelqu’un qui a fait de la fantasy sans doute sans se préoccuper du genre qu’il était en train d’aborder… Vous lirez avec ce roman des pages flamboyantes, en termes de style, vous rirez sans doute aussi. Si d’autres auteurs de fantasy français veulent tenter de prolonger la chose, avec le même niveau d’exigence stylistique, qu’ils ne se gênent surtout pas!

C’est aussi un roman que j’aime faire découvrir, il a des aspects émouvants, ne serait-ce que ce côté météoritique: « j’ai fait de la fantasy dans mon coin, à ma sauce, sans peut-être même savoir que c’était ou que ça deviendrait de la fantasy. », comparable, pour la science-fiction, à L’étoile de ceux qui ne sont pas nés, de Franz Werfel.

 

 

Est-ce que vous connaissez Fredric Jameson et ses livres « Archéologies du futur, le désir nommé utopie » et « Penser avec la science-fiction » ? Si oui, qu’en pensez-vous ?

 

J’ai lu  « Penser avec la science-fiction »  il y a trois ou quatre ans ; à l’époque, j’avais un vague projet d’essai, ou à tout le moins d’un écrit un peu ample, pour continuer la théorisation de la science-fiction, dans le sillage de quelques bons théoriciens. Le projet consistait à prendre quelques grands romans significatifs, et à demander, au fil de leur lecture: « Que signifie penser dans la forme d’un monde? Pourquoi solliciter un objet aussi gigantesque (qui d’ailleurs n’est pas un objet, mais ce qui fait qu’il peut y avoir des objets…) pour penser? Quels sont les résultats spécifiques d’une telle méthode du monde? » Le projet a été délaissé, il est resté quelques bons souvenirs de lectures préparatoires…

Le livre de Jameson m’avait plu, il m’avait donné envie de lire Dick davantage que je ne l’avais fait; je me rappelle quelques stimulantes analyses d’inspiration structuraliste. Bizarrement, Archéologies du futur attend toujours d’être lu, sur l’une de mes étagères…

Mais en fait de théorie de la SF, Jameson m’a moins marqué que Guy Lardreau, dont le Fictions philosophiques et science-fiction est passionnant, très dense, et mériterait sans doute une prolongation en forme à la fois d’hommage et de discussion serrée.

 

 

Qu’est-ce que vous lisez en ce moment ?

 

 

En roman: Le mage de John Fowles, Le temps où nous chantions de Richard Powers, La Grande Porte, de Fred Pohl.

En philosophie: Hans Blumenberg, Merleau-Ponty, Sloterdijk (mon coup de coeur de ces derniers mois!), Allan Bloom; et tout un tas de livres divers, sur la religion, le désenchantement du monde, l’histoire de l’Occident, et même Le nouvel esprit du capitalisme, de Boltanski et Chiapello, que je citerai en conclusion de votre interview pour faire plaisir à Alain Damasio!

Attention Entretien Choc, avec E M Williamson, pas pour les petits joueurs… VF

 Il a fallu se montrer patient, mais on y est arrivé, merci à Lilas Seewald, la traduction est de Tannhauser et des questions aussi, on s’en branle en fait

Son livre, la puissance d’un écrit qui transcende

http://www.unwalkers.com/undead-et-moi-sacrons-le-livre-de-2011-avec-e-m-williamson/

 

ah et merci à l’auteur, prenez en de la graine pour certains !!!

Trois  livres ont été publiés en France (Gris Oakland, Noir Béton, et Bienvenue à Oakland), nous avons du retard par rapport aux Etats-Unis ?

 

Mes romans ont été publiés de façon très opportune, j’ai la chance d’avoir de splendides éditeurs et d’un grand soutien : Lilas Seewald et Patrick Raynal. Cependant j’ai écrit trois autres livres, dont deux recueils d’essais « Oakland, Jack London and me » et « Say it hot : Essays on American Writers Living, Dying and Dead », et un recueil de nouvelles « 14 Fictional Positions ». Je suis un peu surpris que ces livres n’aient pas encore été publiés en France, surtout que tous les trois ont été très remarqués aux Etats-Unis. Le recueil de nouvelles « 14 Fictional Positions » a gagné un important prix national, le Pen/Oakland award, un prix qui a été accordé auparavant à des grands auteurs tels que Norman Mailer. Je suis aussi surpris que « Say it Hot » et mon livre sur Jack London ne soient pas publiés en France, puisque les essais de « Say it Hot » viennent au départ de ma rubrique dans Transfuge, écrite depuis deux ans et qui est beaucoup lue, et aussi parce que Jack London est un écrivain mondialement connu. Je suppose qu’ils seront traduits en français au bout du compte. Mais pour ce qui est des romans, mes éditeurs ont vraiment fait un magnifique travail pour les traduire et les publier de façon plus qu’opportune.

 

 

Vous avez du succès en France, je ne sais pas si c’est un succès commercial ou critique. Ca vous surprend ?

 

Si j’étais plus poli que je le suis en réalité, ou si j’étais moins honnête, ma réponse serait très différente. Je suppose que je dois feindre la modestie là, c’est ça ? Je suis supposé dire « Oh mon dieu ! Je suis tellement surpris ! Je n’aurais jamais imaginé avoir autant de succès grâce à ce que j’écris ! Je suis ravi que tant de personnes aiment mon travail, et je ne sais pas si je mérite de tels éloges et une telle attention. Bien sûr je suis flatté, parce qu’il y a tellement d’autres merveilleux écrivains. Je pense que la chance a quelque chose à voir avec tout ça »

C’est ce que je dirais si j’étais un menteur, comme beaucoup d’écrivains. Souvenez-vous que les écrivains de fiction mentent pour vivre. Les écrivains de fiction sont des menteurs professionnels. Mais je ne suis pas un menteur, et ça me cause toujours des problèmes avec l’establishment littéraire, parce que je dis des choses à propos des écrivains et de la profession que je ne suis pas censé révéler. Je révèle les sales mensonges qui sous-tendent les arnaques bidons qu’est la littérature contemporaine, en tout cas en Amérique. Et donc je vais répondre ça :

N’importe quel écrivain valant quelque chose, n’importe quel écrivain digne de se considérer membre de la Grande Tradition, n’importe quel écrivain qui ose poser son stylo sur une feuille de papier et imposer son travail à l’humanité, doit penser, dès le début, quand il est encore jeune, il doit absolument croire qu’il sera un jour considéré comme le plus grand auteur à avoir jamais marché sur cette boule de poil qui tourne qu’on appelle Terre. Si un écrivain ne croit pas qu’il va surpasser Shakespeare, Dante, Homère, Milton, Cervantes, Kafka, Proust, Nietzsche, alors il ne devrait pas écrire. A quoi bon écrire si on ne croit pas qu’on sera un jour considéré comme le meilleur ? Pourquoi lâcher un tas de merde dans les librairies et les bibliothèques qui sont déjà remplies de merde, et ont besoin d’un plombier céleste pour fourrer cette merde dans les égouts de l’histoire ? Joyce Carol Oates devrait avoir honte d’avoir écrit tellement de livres médiocres. Pareil pour Richard Ford, Rick Moody, Frederick Barthelme, Jonathan Franzen, Michael Chabon, Michael Cunningham et John Updike. Aucun de ces écrivaillons n’a écrit un seul grand livre, seulement des médiocres et compétentes pertes de temps. Et pour ce que j’en sais, aucun d’eux n’écrira un grand livre, spécialement John Updike puisqu’il est mort. Au moins Philip Roth, dont la plupart de ses livres sont des grands échecs, a écrit le magnifique et sublime « Portnoy et son complexe ». Il suffit d’un seul grand livre pour être considéré comme un grand écrivain par l’histoire. On se souvient de Proust pour « A la recherche du temps perdu », Malcolm Lowry pour « Sous le volcan », Dante pour « La Divine comédie », Milton pour « Le paradis perdu », Cervantes pour « Don Quichotte ».

Donc, je ne suis évidemment pas surpris d’avoir du succès en France. Je n’en attendais pas moins de moi-même, depuis le début, quand j’ai commencé à écrire à 21 ans. J’ai toujours pensé que je finirai par avoir un prix Nobel. J’ai commencé par écrire des journaux, par écrire chaque jour trois lettres à des personnes, en pensant qu’un jour, des biographes, des étudiants, des lecteurs, des lettrés futurs voudront fouiller dans mes écrits. Est-ce faire preuve d’un suprême égotisme ? Bien sûr que oui. Sans suprême égotisme et narcissisme aucun écrivain n’oserait écrire une ligne. Qu’est ce que c’est pompeux de penser que le monde a besoin de savoir ce qu’une insignifiante personne a à dire !

Comme je suis un imbécile arrogant, si les français aiment mes livres c’est parce qu’ils ont bon goût en ce qui concerne la littérature.

 

On retrouve le même personnage dans « Gris Oakland » et dans « Bienvenue à Oakland », est-ce qu’on le retrouvera dans le prochain livre, ou est-ce qu’il va mourir dans son garage ?

 

Le personnage principal de ces deux livres, T-Bird Murphy, a encore une histoire de plus à raconter. C’est l’histoire de comment il fuit Oakland parce que son ex femme est assassinée et il est le principal suspect. Il quitte Oakland et s’installe dans la Vallée du Rio Grande, à la frontière Texas / Mexique. Arrivé là, il se cache de la police, vis comme un fugitif. Il devient un passeur de drogues et d’immigrés clandestins, vivant reclus, faisant sa vie en dehors de la société, menant une vie de criminel. Le roman s’appelle pour le moment « Out of Oakand », il racontera l’histoire de ses deux mariages ratés, le premier une histoire romantique hâtive, le deuxième étant la tentative de T-Bird de rejoindre la bonne société en épousant une femme issue de la bourgeoisie. Il finira par être obligé de quitter le Texas et le Mexique pour aller se cacher dans la campagne du Missouri. Mais il y aura plein de surprises que je ne vais pas révéler dans cette interview, vous pouvez en être sûr.

 

 

En plus de la charge contre la société, vous allez plus loin, vous recommandez une révolution, une révolution sanglante dans votre dernier livre « Bien venue à Oakland ». Est-ce que vous êtes de plus en plus en colère ?

 

Vous devez garder à l’esprit que je ne suis pas le personnage principal de mes romans. Quand j’écris à la première personne en tant que T-Bird Murphy, je deviens cette personne. Je suis professeur à l’université maintenant, pas un chauffeur de camion benne ou un criminel se cachant de la police dans le Missouri. T-Bird veut une révolution, c’est clair, et une sanglante, une grande révolution avec guillotines et pendaisons publiques. Ce qui est ironique c’est que ça n’arrivera jamais en Amérique. T-Bird l’espère, mais nous les lecteurs savons que cet espoir est vain. Les américains sont trop stupides pour se battre pour ce qui est juste, ils ont tous le fantasme de devenir riches, d’être le prochain gagnant de la loterie, le prochain à être « découvert » et devenir une star de cinéma. Moi, personnellement ? J’aimerais voir l’économie s’effondrer complètement, une nouvelle Grande Dépression. C’est seulement quand on aura touché le fond que l’américain moyen reverra ses priorités. C’est seulement là qu’on pourra éliminer ce capitalisme rampant, non régulé, non surveillé qui a dévoré les âmes de notre peuple. Nous devons redevenir pauvre pour enrichir nos esprits. J’aimerais voir les courtiers de Wall Street et les avocats mourir de faim dans les rues, pendant que ceux qu’ils méprisaient comme les pauvres fermiers passeront à coté, montrant leur nourriture et tirant de l’eau de leurs puits. C’est un fantasme que j’espère voir un jour se réaliser.

J’ai toujours eu un rêve secret. Imaginons que l’Amérique soit devenue une merde d’un point de vue économique. Il n’y a plus de travail. Il n’y a plus de police. L’anarchie règne, les gangs rôdent dans les rues comme des chiens. Nous sommes en ruines.

Je m’imagine être au bout d’une ruelle sombre la nuit. A l’autre bout de la ruelle il y a un autre homme, un homme qui était un avocat, un docteur, ou peut être un pdg d’une grande entreprise. Nous sommes tous les deux affamés, parce tout le monde meurt de faim. Au milieu de la ruelle il y a une miche de pain. Rappelez-vous, il n’y a plus de loi. Si cet enculé d’ancien riche appelle la police, il n’y aura aucune réponse. Il ne peut pas m’attaquer en justice, parce qu’il n’y a plus aucune institutions publiques. On fonce sur le pain. Putain, je peux vous vous dire qui va l’avoir en premier.

 

J’ai beaucoup ri à vos attaques contre certains auteurs (comme Thomas Pynchon). Est-ce que vous en avez rencontré ? Comment ont-ils réagi ?

J’ai rencontré à un moment ou à un autre la plupart des grands auteurs américains, et beaucoup de nos auteurs supposés de moindre envergure, dont beaucoup sont bien plus talentueux que les écrivains dont on parle dans mon pays, mais je n’ai pas rencontré Pynchon : c’est une personne très secrète, vous savez, et pour des raisons évidentes. Il est un des grands auteurs dans l’histoire de l’Amérique. Quand T-Bird l’attaque, c’est parce que Pynchon n’est pas le genre d ‘auteur qu’un ouvrier serait capable de lire (un chauffeur de camion benne ou un ouvrier sur les chantiers). Pynchon est un écrivain pour gens instruits, et il n’y a rien de mal à ça (je peux dire ça seulement parce que je suis une personne instruite, avec un diplôme de l’université de New York). Si j’attaque un grand écrivain, soit à travers un personnage soit moi personnellement, c’est parce que je reconnais que cette personne est un grand écrivain, mais pas un écrivain satisfaisant tous mes critères, qui sont nombreux. Il y a très peu d’auteurs que je considère irréprochables. En fait aucun auteur est irréprochable. Avez-vous déjà essayé de lire les pièces de Shakespeare Henry VI ? Elles sont terribles, illisibles. Mais Shakespeare a aussi écrit Le Roi Lear, Hamlet, Henry IV, et bien d’autres grands livres. Il ne serait pas aussi grand si il avait tout le temps réussi. Tous les grands auteurs ont échoué parce qu’ils aspirent à l’Ideal Platonicien : la majorité des livres de William Burroughs sont à chier, mais Le festin nu est un chef d’oeuvre. La plupart des livres de Kerouac sont médiocres, mais il a écrit Sur la route. Henry Miller est un génie, mais sa Crucifixion en rose est illisible. Les grands livres de Norman Mailer sont au-delà du génie, mais beaucoup de ses livres ne valent pas la peine d’être lus, et c’est pareil pour mon héros, Jack London.

Une attaque de ma part devrait être considérée comme un compliment. Ca signifie que je prends l’auteur suffisamment au sérieux pour prendre le temps d’écrire quelque chose sur lui. Les auteurs supposés « majeurs » qui devraient se sentir insultés sont ceux que je n’ai pas pris la peine d’insulter.

 

Est-ce que vous allez sur le terrain, façon old school, façon gonzo ou hobo ?

Je n’ai pas à aller « sur le terrain » comme vous dites, façon hobo. Je l’ai fait, et je ne veux plus le refaire. J’ai grandi dans les ghettos de Oakland, Califonie, me battant pour ma vie, littéralement. Survivre était la seule chose qui importait, un caucasien dans un quartier principalement Noir et Mexicain,  tabasser ceux qui voulaient me faire du mal ou me faire tabasser. Chaque jour était une guerre, ne pas être poignardé, ne pas prendre une balle, être abattu. L’homme qui m’a élevé était un ancien taulard en faillite qui réparait des pneus et tenait les pompes à une station-essence. Ma mère trainait avec les Hell’s Angels. Un de mes frères a fini mercenaire, tuant des gens avec l’aval du gouvernement américain, un autre était escroc, voleur, un criminel. La plupart des enfants avec qui j’ai grandi ne savaient pas qui était leur père, pareil pour moi. Quand j’ai eu mon diplôme à la fin du lycée, on m’a jeté dehors et j’ai vécu comme un sdf pendant presque un an, faisant des petits boulots, voyageant à travers le pays, dormant dans ma voiture, dans des champs, volant de la nourriture dans les bennes à ordures quand j’avais pas le choix. C’est une chose que je ne veux jamais revivre.

William Vollmann a écrit quelques livres sur ce que c’est qu’être pauvre, mais c’est toujours en tant que personne de l’extérieur, parce que (et il l’admet) il est riche. Il sait que lorsqu’il en aura marre de ses expériences de sdf ou de hobo, il pourra rentrer chez lui. Quand il saute dans des trains, parcourant les rails, si il manque de nourriture il pourra toujours aller à un distributeur et retirer un peu d’argent. C’est un grand écrivain, et c’est merveilleux qu’il s’intéresse à l’autre coté du rêve américain. Mais, comme il le dirait lui-même, il est un touriste avec une machine à écrire.

Je ne le suis pas, et je suis là pour dire qu’il n’y a rien de romantique à être sdf. C’est à chier, et si je peux l’éviter, je ne serai plus jamais sdf. Je n’ai pas besoin d’imaginer être pauvre et sdf, et je n’ai pas besoin de le revivre. Il me suffit d’utiliser mes souvenirs, qui sont toujours vivaces. L’expérience ne me quittera jamais, et je vis dans la peur continuelle de finir encore dans la rue, à dormir sur des bancs et mendier pour manger.

Larry Fondation, chroniques de son livre :

 

http://www.unwalkers.com/sur-les-nerfs-de-larry-fondation-fayard-los-angeles-chronique-de-lenvers-du-decor/

http://www.unwalkers.com/bientot-chez-nous/

http://www.unwalkers.com/2012-de-gros-livres-preferez-le-direct-au-foie-apres-les-fetes/

En France, la culture est encore un domaine plein de gens de lettres et d’argent. Et aux USA ?

 

 

Aux Etat-Unis c’est différent. Ici nous avons différents niveaux. Bien sûr nous avons les riches, suffisants, contents d’eux-mêmes qui dirigent ce que nous pourrions appeler “culture”. Ils dirigent les maisons d’édition à New York, des éditeurs travaillant pour moins de 30000 $ par an parce qu’ils peuvent se le permettre et parce que leurs parents leur ont laissé des millions de dollars. Ces sales gosses de riches pleurnichards publient des livres sur eux-mêmes, principalement des livres sur des personnes suffisantes pour des personnes suffisantes. Les galeries d’art sont bien sûr tenues par les riches, et c’est clair que ce ne sont pas les pauvres qui s’occupent des opéras ou des galas de musique classique. L’entrée dans cette élite est absolument interdite, peu importe votre talent ou votre instruction.

Le même système de caste est à l’oeuvre dans les universités : seuls les riches peuvent s’offrir une éducation dans le privé, et seule l’éducation dans le privé est respectée. Des gens inférieurs avec une instruction dans le privé enseignent dans les universités, tandis que des personnes supérieures issus de l’éducation publique  se vautrent dans les trous merdiques de notre pays, enseignant dans des ghettos, dans d’abominables coins perdus, sur la sauvage et barbare et ignoble frontière USA/Mexique, en évitant les balles.

Dans les universités publiques, du moins dans les départements d’Anglais et de Sciences Humaines (Art, Histoire, Philosophie, Musique, Théâtre), les postes sont alloués selon la race et le genre, la préférence est donnée aux noirs, mexicains, aux femmes, aux asiatiques, et à quiconque n’étant pas un homme blanc, les offres d’emploi témoignent de ce fait absolu. Un homme noir avec aucun livre sera préféré à un homme blanc avec six livres. J’ai vu ça à de plusieurs reprises. Et voilà ce qui arrive : dans les bonnes universités d’état on se retrouve avec des fac remplies de professeurs incompétents qui remplissent les bons critères de race et de genre, et dans les universités des trous perdus au milieu des marais, des déserts et des ghettos, dans les institutions ruinées et sous-financées, on se retrouve avec des hommes blancs issus de l’éducation publique qui, si il existait une méritocratie, supplanteraient les incompétents dans les universités publiques et dans les universités privées. C’est terrible pour ces blancs sous-employés, sous-utilisés, mais je suppose que c’est chic pour leurs étudiants de recevoir une meilleure éducation que celle qu’ils auraient à une soi-disante “meilleure” institution.

Cette même ségrégation a lieu dans le milieu de l’édition. Puisque les éditeurs des grandes maisons new-yorkaises sont riches et publient presque essentiellement les leurs (à l’exception bien sûr des minorités ou des femmes symboliques), les meilleurs écrivains non-riches, des auteurs comme Ron Cooper, Patrick Michael Finn, Larry Fondation, Michael Gills et Paul Ruffin éditent leurs livres chez des petits éditeurs universitaires.

L’histoire se chargera de ça, parce que dans une centaine d’années tout le monde se fichera de savoir où le livre a été édité. Ce qui importera c’est à quel point le livre est bon. Je suis sûr de ça. Les gens liront Ruffin, Finn, Fondation et Cooper longtemps après que les piles de merde de Franzen et d’Eugenides se seront transformées en poussière.

 

 

Est-ce qu’il y a des écrivains ou des musiciens proches de votre état d’esprit ou de celui de T-Bird, ou des amis dont vous voudriez parler ?

 

 

Je viens d’en mentionner quelques-uns dans ma réponse précédente. Les lecteurs français devraient être attentifs concernant Ron Cooper,  Patrick Michael Finn, Larry Fondation, Paul Ruffin et Richard Burgin (Ruffin et Burgin ont été publiés en France chez 13ème note). Les autres écrivains qui doivent être lus par les français sont  George Williams, Glenn Blake, Marc Watkins, Michael Gills, Brian Allen Carr, Chris Offutt, Barry Hannah et Joseph Haske. Ces écrivains représentent tous ce que j’appelle “Meta-réalisme américain”, un genre de fiction que j’ai défini dans Transfuge il y a quelques années. A l’exception de Burgin et de Georges Williams, nous venons tous de milieux modestes pour ne pas dire pauvres, nous sommes autodidactes, et nous faisons tous une forte impression aux Etats-Unis et maintenant en France, grâce à 13ème note, Gallimard et Fayard. 13Ème note a récemment publié une anthologie comprenant beaucoup d’entre nous : Le livre des fêlures : 31 histoires cousues de fil noir.

Nous écrivons les histoires et les romans que New York a peur de publier. Ce que nous écrivons est dangereux. Ce que nous écrivons n’est pas politiquement correct. Ce que nous écrivons est ce que 99% des gens savent être la réalité, tandis que ce qui est publié par ces prudes est de la fiction faite pour plaire, pour que la masse se masturbe avec et ne puisse pas réaliser à quel point ils se font baiser.

 

 

Est-ce qu’il y a une bande originale pour vos livres, en dehors du son d’un massacre ?

 

 

J’aimerais que le lecteur puisse écouter un mélange de Creedence Clearwater Revival, du Requiem de Mozart, de la Deuxième symphonie de Mahler, East Bay Grease de Tower of Power, de Bitches Brew de Miles Davis, et d’un orchestre de cornemuses écossaises jouant des marches militaires.

 

Est-ce que vous gardez espoir ? Vos livres sont désespérés.

 

 

Bien sûr que je garde espoir. Si ce n’était pas le cas je n’écrirais pas de livres. Je me collerais un fusil à pompe dans la bouche, m’arracherais l’arrière de ma tête et ce serait fini. La seule chose qui contre la constante douleur qu’est la vie c’est l’espoir.

Et vous semblez aussi mal interpréter mes livres. Ils ne sont pas du tout désespérés. Ce sont des histoires pour avertir. Toutes les histoires parlant de misère et de désespoir sont là pour avertir. En attendant Godot n’est pas une histoire à propos de l’absurdité de la vie, c’est plutôt un avertissement pour dire que dans un monde sans dieu, dénué de sens, l’homme doit créer sa propre “raison d’être” existentielle (en français dans le texte) comme le conseille Sartre. Si T-Bird et Broadstreet (de Noir Beton) sont maudits, en tant qu’auteur je conseille aux lecteurs de ne pas suivre cette voie. Nous sommes la somme de nos choix. T-Bird et Broadstreet ont mal choisi.

 

 

Qu’est-ce que vous pensez du mouvement “Occupy Wall Street” ? En ce qui me concerne je trouve que c’est faiblard. Nous devons passer à l’attaque. Vous écrivez comme si vous le pensiez aussi, vous souhaitez vraiment qu’on passe à l’attaque ?

 

 

J’encule les connards de “Occupy Wall Street”. Une bande de gamins riches. Comment peuvent-ils se permettre de ne pas travailler ? Un troupeau de riches petits cons qui n’ont à se soucier de rien parce qu’ils peuvent arrêter de travailler pour taper sur des tambours et chanter, et pisser dans la rue sans craindre d’avoir à payer de caution si ils se font arrêter. J’étais à New York quelques jours avant que le “mouvement” débute. Je vais à New York environ quatre fois par an, et je n’ai jamais eu de mal à trouver un hôtel. Cette fois-ci j’ai du payer plus de 300$ la nuit pour une chambre minuscule. Pourquoi ? Parce que ces supposés martyrs avaient réservé toutes les chambres de la ville. Combien d’argent ont ces enculés au fait ? Je les déteste. Je parie qu’aucun de ces manifestants n’a jamais été membre d’un syndicat, et aucun d’eux n’a jamais travaillé sur un chantier ou dans une usine. C’est une bande de gamins qui protestent contre leurs parents, pendant que leurs parents les laissent parasiter la société avec leur fonds de placement. Des riches petits voulant être des hippies, sans but dans la vie, sans problèmes, qui imitent tristement les agitations des années 60, faisant semblant d’être troublés et concernés par les problèmes de société. On ne voit pas ces enculés donner leur argent non ? Vous savez ce qui manque dans la mascarade “Occupy Wall Street” ? Les vrais travailleurs. Regardez les vidéos, vous ne voyez pas de noirs ou de mexicains dans la foule, juste une bande de yuppies cinglés et blafards. Les noirs et les mexicains sont trop occupés à travailler pour vivre, à essayer d’épargner à leurs familles la ruine et la famine. Ce que je veux dire à ces poseurs de “Occupy Wall Street” ? Trouvez un putain de boulot, connards. Si tu veux te plaindre, organise une grève générale, contre-attaque avec des battes et du feu.

 

Quel est votre avenir en ce qui concerne les livres ?

 

J’ai l’intention de lire autant que je peux de livres qui valent le coup. Et j’ai bien l’intention évidemment, d’être un jour reconnu comme le plus grand écrivain à avoir jamais vécu.

Entretien réalisé par courriel ce mois….

Interview with Eric Miles Williamson VO

You now have three books (Gris Oakland, Noir Beton, and Bienvenue a Oakland) published in France. Are we late compared to the United States?

 

My novels have published in a very timely manner. I have been fortunate to have splendid and supportive editors in Lilas Seewald and Patrick Raynal. I have, however, written three other books, the essay collections Oakland, Jack London, and Me and Say It Hot: Essays on American Writers Living, Dying, and Dead, and the short story collection, 14 Fictional Positions. I am a bit surprised that these books have not yet been published in France, especially considering that all three have received major notices in the United States. The story collection, 14 Fictional Positions, won a major national award, the PEN/Oakland award, a prize formerly bestowed upon major authors such as Norman Mailer. I am also surprised that Say It Hot and my Jack London book have not been published in France, since the essays in Say It Hot come primarily from my Transfuge column, which ran for two years and was widely read, and since Jack London is a major world figure. I suppose that in time they will be picked up and translated into French. But the novels—my publishers have indeed done a splendid job of getting them translated and into print in a more than timely manner.

 

You are a real success in France. I don’t know if it’s a commercial success or a critical success. Are you surprised by this?

 

 

If I were a more polite man than I am, or a less truthful man than I am, my answer here would be very different. I’m supposed to feign modesty here, right? I’m supposed to say, “Oh, mon dieu! I am so surprised! I never imagined that I’d have so much success with my writing! I am delighted that so many people like my work, and I don’t know if I’m deserving of such praise and attention. Of course it’s flattering, since there are so many wonderful writers other than me. I suppose luck had something to do with it.”

That’s what I’d say if I were a liar, like most writers. Remember, however, that fiction writers lie for a living. Fiction writers are professional liars. But I’m not a liar, and it always gets me in trouble with the literary establishment, because I tell people things I’m not supposed to reveal about writers and the profession. I reveal the dirty lies that underpin the entire bogus scam of what is contemporary literature, at least in America. And so I’ll say this:

Any writer worth a shit, any writer worthy of considering himself a member of the Great Tradition, any writer who dares put his pen to paper and then impose his work on humanity, must think, from the very beginning, when he is a young man, must absolutely believe that he will someday in the future be considered the greatest author who ever walked the face of this spinning hairball we call Earth. If a writer does not think he will outwrite Shakespeare, Dante, Homer, Milton, Cervantes, Kafka, Proust, Nietzsche, then he shouldn’t be writing. What’s the use of writing if one doesn’t think will one day be considered the best? Why drop a piece of shit into the bookstores and libraries which are already plugged up with shit and need a celestial plumber to cram the shit into the sewers of history? Joyce Carol Oates should be ashamed of herself for writing so many mediocre books. The same with Richard Ford, Rick Moody, Frederick Barthelme, Jonathan Franzen, Michael Chabon, Michael Cunningham, and John Updike. None of these hacks has ever written a great book, only highly competent and mediocre wastes of time. And as far as I can tell, none of them will ever write a great book, especially John Updike, since he’s dead. At least Philip Roth, most of whose books are grand failures, wrote the sublime and magnificent Portnoy’s Complaint. It only takes one great book to be considered by history a great writer. Proust is remembered for A la recherche du temps perdu, and Malcolm Lowry is remembered for Under the Volcano, Dante for The Divine Comedy, Milton for Paradise Lost, Cervantes for Don Quixote.

So of course I am not surprised to be a success in France. I expected nothing less of myself from the beginning, when I first started writing when I was 21 years old. I always thought I’d have a Nobel Prize by now. I started back then keeping journals and writing three letters to people each day, thinking that some day the literary biographers, the students, the readers, the scholars of the future would want to delve into my papers. Is that supreme egotism? Of course it is. Without supreme egotism and narcissism no writer would dare write a sentence. How pompus to think the world needs to know what one insignificant person has to say!

Being the pompous ass I am, however, if the French like my books, it’s because they have good taste in literature.

 

 

The main character in Gris Oakland and Bienvenue a Oakland is recurrent. Are we going to see him in the next book, or does he die in the garage he rents ?

 

The main character of those two books, T-Bird Murphy, has one more story to tell. It’s the story of how he flees Oakland because his ex-wife is murdered and he’s the prime suspect. He leaves Oakland and takes up residence in the Rio Grande Valley, on the Texas/Mexico border. There he hides from the law, lives the life of a fugitive. He becomes a smuggler of both illegal drugs and illegal aliens, living as a recluse in hiding, making his living outside of society, the life of a criminal. The novel, right now called Out of Oakland, will tell the story of his two failed marriages—the first marriage a hasty romantic venture, the second marriage T-Bird’s attempt to enter proper society by marrying an upper-middle-class woman. It will end with his having to leave Texas and Mexico to hide in rural Missouri. But there are many surprises I won’t reveal in this interview—you can count on that.

 

 

You present the usual charge against society, but you go further: you recommend revolution, and a bloody one at that in your last book, Bienvenue a Oakland. Are you more and more angry ?

 

 

You must remember that I am not the main character of my novels. When I write in the first person as T-Bird Murphy, I assume his persona. I am a college professor now, not a dump truck driver or a criminal hiding from the law in Missouri. T-Bird wants a revolution, to be sure, and a bloody one, a grand revolution with guillotenes and public hangings. The irony is that it will never happen in America. T-Bird hopes for it, but we as readers know it is a hope in vain. Americans are too stupid to fight for what is right, because they all harbor the fantasy that they’ll be the next rich person, the next one to win the lottery, the next one to be “discovered” and become a wealthy movie star. Me personally? I’d like to see the economy entirely crash, another Great Depression. Only when we’ve hit rock bottom will the average people of America reconsider their priorities. Only then can we wipe out the rampant, unchecked, unregulated capitalism that has eaten the souls out of our people. We need to be poor again so that we can enrich our spirits. I’d like to see the Wall Street brokers and the lawyers starving in the streets, all the while those they scorn, like poor farmers, getting by raising their own food and drawing waters from wells. It’s a fantasy I hope some day comes true.

I’ve always had a secret fantasy. Let’s imagine that America has gone to economic shit. There are no jobs. There is no economy. There is no law enforcement. Anarchy rules the day, gangs roaming the streets like dogs. We are in ruin.

I fantasize about being at the end of a dark alley at night. At the other end of the alley is another man, a man who was a lawyer, or a doctor, or maybe a CEO of a major corporation. We’re both starving, because everyone is starving. In the middle of the alley is a loaf of bread. Remember there is no law. If that formerly rich fucker calls for the police, there will be no answer. He can’t sue me, because there are no public institutions.

We make a dash for the bread.

I can sure as shit tell you who’s going to get it.

 

I laughed at the verbal attacks against some authors (such as Thomas Pynchon). Have you met them? Did they react to your attacks?

 

 

I have met, at one time or another, most of America’s prominent authors and many of our supposedly minor authors, many of whom are much more talented than the writers who get the attention in my country, but I haven’t met Pynchon: he’s a very private person, you know, for obvious reasons. He’s one of the great writers in American history. When T-Bird attacks him, it’s because Pynchon is not the kind of author a worker—a dump truck driver or construction worker—would be able to read. Pynchon is a writer for educated people, and there’s nothing wrong with that (I can say that only because I am an educated person with a PhD from NYU). If I attack a great writer, either through a persona or personally, it’s because I acknowledge that that person is a great writer, just not one who satisfies all my criteria, which are many. There are very few authors I consider beyond reproach. Actually, no authors are beyond reproach. Have you ever tried to read Shakespeare’s Henry VI plays? They’re terrible, unreadable. But Shakespeare also wrote Lear, Hamlet, Henry IV, and so many other great works. He wouldn’t be so great if he had always succeeded. All great writers fail, because they aspire to the Platonic Ideal: most of William Burroughs’ books suck ass, but Naked Lunch is a masterpiece. Most of Kerouac is schlock, but he wrote On the Road. Henry Miller is a genius, but his Rosy Crucifixion is unreadable. Norman Mailer’s great books are beyond genius, but most of his books aren’t worth reading, and the same goes for my hero, Jack London.

An attack from me should be considered a compliment. It means that I took the author seriously enough to spend my time writing something about him. The supposedly “major” authors who should feel insulted are the ones I have not bothered to insult.

 

 

Do you go into the field, in the old fashioned way, gonzo style, or hobo style?

 

 

I don’t have to, as you say, “go into the field” like a hobo. I’ve done it, and I don’t want to do it again. I grew up in the ghettos of Oakland, California, fighting for my life, literally. Survival, as a Caucasion in a neighborhood that was mostly Negroes and Mexicans, was all that mattered, and unless I beat the shit out of those who would do me harm, they beat the shit out of me. Every day was a war to live, to not be knifed, shot, or murdered. The man who brought me up was a bankrupt ex-convict who pumped gasoline and fixed truck tires at a gas station for a living. My mother rode with the Hell’s Angels. One of my brothers ended up a mercinary, killing people for a living with the sanction of the US government, the other a con-man and thief, a criminal. Most of the children I grew up with did not know who their fathers were, myself included. When I graduated from high school I was kicked out of the house and lived homeless for nearly a year, working odd jobs and traveling around the country, sleeping my car or in fields, stealing food out of dumpsters when I had to. It’s something I never want to go back to.

William Vollmann has written a couple of books about being poor, but it’s always as an outsider, because (and he admits it) he’s wealthy. He knows that when he’s done with his experiments at being a poor person or a hobo he can always go home. When he’s jumping trains and riding the rails, if he runs out of food he can always go to a bank machine and pull out some money. He’s a great writer, and it’s wonderful that he’s even interested in the underbelly of America. But, as he would himself admit, he’s a Tourist with a Typewriter.

I’m not, and I’m here to tell you there’s nothing romantic about being homeless. It sucks dick, and if I can help it, I’ll never be homeless again. I don’t need to imagine being poor and homeless, and I don’t need to re-live it. I can just use my memory, which never fades.

The experience will never leave me, and I live in continual fear that I’ll end up on the road again, sleeping on park benches and begging for food.

 

 

In France, culture is still a domain full of men of letters and money. What about the USA?

 

 

In the United States it’s different. Here we have different tiers. Of course we have the rich, healthy, complacent, happy rich people who run what people might call “culture.” They run the publishing houses in New York, editors working for less than $30,000 a year because they can afford to do so because they’re wealthy and their parents have given them or left them millions of dollars. These sniveling brats publish books about themselves, basically, books about the complacent and for the complacent. Art galleries are of course run by the rich, and it sure as shit ain’t the poor that fund operas or performances of classical music. Entrance into this elite class is forbidden, absolutely, no matter how talented or educated a person is.

The same caste system obtains in universities: only the rich can afford private education, and only private education is respected. Inferior people with private educations teach at private universities, while superior people with public educations wallow away in the shitholes of our country, teaching in ghettoes, in vile rural backwaters, on the savage and barbarian and vile US/Mexico border dodging bullets.

At the public universities, at least in English departments and the humanities (Art, History, Philosophy, Music, Theater), jobs are allocated according to race and gender, preference given to Negroes, Mexicans, Women, Asians, and anyone who is not a white male, and the job advertisements testify to this absolute fact. A white male with six books would be passed over for a Negro with no books. I’ve seen it repeatedly. And so what happens is this: at the good state universities, you end up with faculties rife with incompetent professors who fit the desirable racial and gender categories, and at the hellhole state universities in the swamps and deserts and ghettoes, underfunded and dilapidated institutions, you end up with publically educated white males who, if there were such a thing as a meritocracy, would be supplanting incompetents at both the private universities and the major public universities. It’s terrible for those underemployed, underutilized publically educated white men, but I suppose it’s nifty for their students to be getting better educations than they would at something consider a “better” institution.

This same kind of segregation occurs in our publishing industry. Since the editors of the major New York publishing houses are from wealth and publish their own nearly exclusively (excepting, of course, token minorities and women), the best non-wealthy writers, authors like Ron Cooper, Patrick Michael Finn, Larry Fondation, Michael Gills and Paul Ruffin), publish their books on small and university presses.

History will take care of this, because a hundred years from now no one will give a shit about where the book was published. What will matter will be how good the book is. Of this I’m certain. People will be reading Ruffin, Finn, Fondation, and Cooper long after Franzen’s and Eugenides’ piles of shit have turned to dust.

 

 

Are there some writers or musicians who are close to your frame of mind or T-Bird’s frame of mind, or some friends you would like to write about?

 

 

I just mentioned some of them in my previous answer. French readers should be on the lookout for Ron Cooper, Patrick Michael Finn, Larry Fondation, Paul Ruffin, and Richard Burgin (both Ruffin and Burgin are published in France by 13e Note). Other writers who need to be read by the French are George Williams, Glenn Blake, Marc Watkins, Michael Gills, Brian Allen Carr, Chris Offutt, Barry Hannah, and Joseph Haske. These writers all qualify for what I call “American Meta-Realism,” a brand of fiction I defined in Transfuge a couple of years ago. With the exception of Burgin and George Williams, we’re all from modest backgrounds, if not poverty, and we’ve all gotten ourselves educated, and we’re all making a big impression here in the US and now in France, thanks to 13e Note and Gallimard and Fayard. 13e Note recently anthologized many of us in France in their book, Le Livre des Fêlures: 31 Histoires Cousues de Fil Noir (2010).

We’re writing the stories and novels that New York is afraid to publish. What we write is dangerous. What we write is not politically correct. What we write is what that 99% knows as reality, whereas what we get published by the prudes is fiction made to please, to jack off the masses so they don’t realize how much they’re getting fucked.

Larry Fondation :

http://www.unwalkers.com/sur-les-nerfs-de-larry-fondation-fayard-los-angeles-chronique-de-lenvers-du-decor/

http://www.unwalkers.com/bientot-chez-nous/

http://www.unwalkers.com/2012-de-gros-livres-preferez-le-direct-au-foie-apres-les-fetes/

 

Is there a soundtrack for your books besides the sound of a massacre?

 

I’d like to think a reader could hear a combination of Creedence Clearwater Revival, Mozart’s Requiem Mass, Mahler’s Symphony Number 2, Tower of Power’s East Bay Grease, Miles Davis’ Bitches Brew, and a military band of Scottish bagpipes playing war marches.

 

 

Do you still remain hopeful? Your books are hopeless.

 

 

Of course I’m hopeful. If I weren’t, I wouldn’t write books. I’d stick a double-barrel shotgun in my mouth, blow the back of my head off, and be done with it. The only thing that counteracts the constant pain that is life is hope.

And you seem to be mis-reading my books, too. They are decidedly not hopeless. They are cautionary tales. All tales of despair and misery are cautionary. Waiting for Godot is not a tale of the meaninglessness of life: rather, it is a warning that in a godless world, devoid of meaning, man must create his own existential raison d’être, as Sartre recommends. If T-Bird and Broadstreet (of Noir Beton) are doomed, it’s my recommendation, as an author, that readers do not follow the paths they have chosen. We are the summation of our choices. T-Bird and Broadstreet have chosen poorly.

 

 

What do you think about “Occupy Wall Street”? As far as I’m concerned everything is too feeble. Now we must take the offensive. You write as if you believe we should. Do you really wish to take action?

 

 

Fuck the “Occupy Wall Street” assholes. A bunch of rich babies. How can they possibly afford to not be at work? A gaggle of rich little shits who have so little to worry about that they can take time off work to bang on drums and chant and piss on the streets without worrying about making bail if they get taken to jail. I was in New York City a few days before the “movement” began. I go to New York about four times a year, and I’ve never had a problem finding a hotel. This time, I had to pay over $300 bucks a night for a tiny room. Why? Because these supposed martyrs had booked all the rooms in the city. How much money do those fuckers have, anyway? I loathe them. I’d wager that none of the protesters has ever possessed a union card, and none of them has ever worked on a construction site or in a factory. They’re a bunch of kids protesting their parents, even as their parents let them mooch off of society on their trust funds. Rich little hippy wannabees with no purpose in life, no problems in life, that are sadly imitating the tribulations of the 1960’s, pretending to be troubled and concerned with society. You don’t see any of those fuckers giving their money away, do you? You know what is missing from the “Occupy Wall Street” charade? The people who are actually working. Watch the video footage: you don’t see Negroes and Mexicans in the crowd, just a bunch of pasty-faced crackers. The Negroes and Mexicans are too busy working for a living, trying to keep their families from going bankrupt and starving. What I want to tell the “Occupy Wall Street” poseurs? Get a fucking job, assholes. If you want to complain, organize a general strike, and when the government intervenes, fight back with clubs and fire.

 

What is your future regarding books?

 

 

I intend to read as many worthwhile books as I can. And I intend, of course, to some day be recognized as the greatest writer who ever lived.

 

 

Thank you Mr Williamson for you answers, thank you Lilas Seewald for having make this interview possible.

« The Twelve Children of Paris » de Tim Willocks en avant-première

Après « La Religion » en 2009, nous retrouvons enfin Mattias Tannhauser ! Et je n’ai qu’une chose à dire : ça fait vraiment, mais vraiment du bien !

Pour ceux qui n’ont pas lu le premier volet de ses aventures, voici un petit résumé de ce magnifique livre. Mattias Tannhauser, mercenaire, marchand d’armes et d’opium, arraché encore enfant à son village saxon natal, a grandi et été enrôlé dans le corps des janissaires. Des années plus tard, il se retrouve à Malte pour rechercher l’enfant d’une comtesse, Carla de La Penautier, pendant le siège de l’armée du sultan Ottoman Soliman le Magnifique en 1565.

Sur plus de 800 pages, Tim Willocks nous livrait une magnifique épopée pleine d’héroïsme, de grandeur, d’amour, d’honneur, pleine de fureur et de violence, incroyablement documentée, une description de ce choc entre l’occident et l’orient, une magistrale évocation de la religion, de la foi, et des folies commises au nom de Dieu, dont les premières pages, que dis-je, les premières phrases vous happaient littéralement dans la vie de ces personnages.

Et voilà donc la suite, le deuxième volet de la trilogie que Tim Willocks consacre au grand Mattias.

Quand j’ai lu « La Religion », je connaissais déjà l’auteur par ses précédents romans noirs « Bad city blues » et « Les rois écarlates », je connaissais son écriture puissante, visuelle, son talent pour créer des personnages et les rendre plus que vivants en quelques phrases.

Mais avec « La Religion » une étape avait été franchie, dès les premières phrases, je me répète, j’ai été accroché par le personnage de Mattias Tannhauser. La première scène de « La Religion », quand le village se fait attaquer par les troupes ottomanes, et que cet enfant de forgeron se fait enlever, juste après avoir forgé sa toute première dague, cette première scène donc m’avait poussé à lire plus de 600 pages en un week end.

Avec « The Twelve children of Paris », ce fut la même chose, et plus encore.

Pour planter le décor, Tannhauser arrive à Paris le 23 aout 1572 afin de retrouver sa femme, Carla, enceinte, invitée au mariage de Marguerite de Valois et Henri de Navarre. Sa quête dans les rues de Paris va lui révéler un complot les visant Carla et lui, et rencontrer plusieurs personnes, dont 12 enfants, tout en le plongeant au cœur du massacre de la Saint Barthélémy.

Voilà pour le point de départ, mais « The Twelve children of Paris » c’est plus qu’un simple roman historique ayant pour cadre cet épisode sanglant de l’histoire de France. Je pense sincèrement que Tim Willocks a écrit un véritable monument dont l’action se déroule sur une trentaine d’heures, depuis l’arrivée de Tannhhauser à Paris dans l’après-midi du 23 août jusqu’à la nuit du 24 août…

754 pages qui passent en un clin d’oeil, des personnages impressionnants de profondeur et de vie, des scènes hallucinantes et hallucinées, une narration maitrisée de bout en bout, et une description de Paris en 1572 plus que réussie. Le lecteur sent les égouts à ciel ouvert, sent les marchés dans les rues de Paris, il entend Paris, il arpente et il sent les rues de Paris.

Je vais revenir sur les points forts du livre, premièrement les personnages, en commençant par le personnage de Mattias.

Déjà dans « La Religion », Mattias était magnifique. Un vrai héros, au sens noble du terme, en quête de rédemption, violent certes, mais héroïque, ne jouant aucun rôle, aucun jeu, sans fausseté ou hypocrisie, un héros né dans le sang et la violence.

Ici, dans ce livre, on voit comment l’amour et sa relation avec Carla l’ont changé, tout en restant égal à lui même. L’amour, son désir d’être père, son désir d’une famille l’ont changé, et il est prêt à tout pour retrouver Carla qui porte son enfant, perdue dans la folie sanguinaire de la Saint Barthélémy.

Il est violent, brutal, mais toujours profondément bon et généreux.

Il n’y a pas que Mattias, je ne veux pas trop en dévoiler concernant les autres personnages que l’on rencontre dans le livre, mais sachez qu’il y en a des magnifiques dont les noms et les paroles résonnent encore dans mon esprit. Que ce soit les enfants ou les autres, Tim Willocks a créé une galerie de personnages incroyables, profonds, complexes, attachants, des personnages qui auront un impact sur Mattias et Carla, mais aussi sur le lecteur.

Deuxièmement, la description de Paris, des massacres de la Saint Barthélémy et leur déroulement.

Dès les premières pages, on est dans les rues de Paris avec Mattias, on traverse la Seine par le Pont au Change ou le Pont aux Meuniers, on passe devant le Petit Châtelet, on entend et on voit les sergents à verge qui patrouillent dans les rues, on sent la merde dans les égouts, et on sent les parfums dont les nobles aspergeaient leurs vêtements pour camoufler la puanteur des rues. On entend les cloches de Notre-Dame, on arpente son parvis, on entend les cloches appelant aux meurtres, on entend claquer les pavés des rues et des ruelles.

Plan_de_Paris_en_1572

Concernant la description des meurtres, la description de la folie qui se déchaine contre les Huguenots, ceux qui ont lu « La Religion » savent que Tim Willocks est un maître dans l’art de décrire des corps se faisant éventrer, décapiter, brûler, empaler… C’est encore le cas ici, on patauge dans le sang et les entrailles des protestants massacrés. Une des réussites est de plonger ces enfants croisés par Mattias, à la base symbole de l’innocence, au milieu de cette violence, au milieu de cette folie, avec deux conséquences : d’abord cela permet au lecteur de supporter tout ça, mais en même temps elle en amplifie l’impact.

Pour ce qui est de la description historique, Tim Willocks s’est une nouvelle fois parfaitement documenté. Tout est là : la tentative d’assassinat sur l’amiral Coligny, la description des réactions au mariage de Marguerite de Valois et de Henri de Navarre, la description de la tension à la Cour et dans les rues de Paris, la réunion du Roi et de ses conseillers menant à la décision d’éliminer les chefs protestants, et comment la fureur du peuple s’est déchainée, échappant à tout contrôle.

Tim Willocks nous parle de cet épisode extrême de l’histoire de France, de cet épisode extrême des guerres de religion, et son écriture unique nous force à regarder la folie s’emparant de la population.

Ensuite, en ce qui concerne la construction du livre, la narration.

Voici la première phrase, en anglais, mais vous sentirez la force de l’écriture de Tim Willocks :

« Now he rode through a country gutted by war and bleeding in its aftermath, where the wageless soldiers of delinquent kings yet plied their trade, where kindness was folly and cruelty strength, where none dared claim his brother as his keeper »

Il y a des chapitres magnifiques, des moments magiques dans ce livre. J’ai l’impression que je me répète, et que je vais manquer de superlatifs…

Cinq parties, plus un épilogue, couvrant 36 heures environ. Les deux voix principales du livre sont Mattias et Carla, mais dans quelques chapitres, la parole est donnée à des personnages secondaires. Et tout fonctionne à merveille, le talent de Tim Willocks est d’avoir réussi à trouver le rythme parfait pour raconter cette histoire en jonglant avec tous les personnages. On suit la quête de Mattias, qui est peu à peu changé par ses rencontres et par ce qu’il voit, on suit Carla, prête à tout pour survivre et donner naissance à son enfant. On assiste aux changements qui ont lieu en Mattias et Carla, mais aussi aux changements causés par ces derniers sur ceux qui les croisent.

Son écriture visuelle, frappante, puissante est pour beaucoup dans la réussite de ce livre, sans sa maestria, ce livre n’aurait pas eu autant de scènes aussi marquantes, que ce soit dans les passages décrivant les massacres ou les combats de Mattias, mais aussi dans les simples descriptions des rues, des différentes strates de la population, des bâtiments, des paysages parisiens, ou dans les dialogues.

Tim Willocks qualifie « The Twelve children of Paris » de livre extrême. Il craignait que les lecteurs ayant aimé « La Religion » ne soient désarçonnés par le fait qu’il y ait moins de lyrisme, moins de grandeur, qu’il soit beaucoup plus brutal, plus direct. C’est différent en effet, mais ce sont deux livres différents, deux histoires différentes. Dans « La Religion », Tannhauser tombait amoureux de deux femmes magnifiques, Carla et Amparo, la rencontre amoureuse était pleine de lyrisme et de beauté. Ensuite, il s’agissait du siège de Malte, d’une guerre, d’une bataille entre deux armées, entre soldats. Malgré la violence et la sauvagerie des batailles, malgré tout l’arrière plan des guerres de religions, de la violence et de la haine qui régnaient, honneur et héroïsme n’étaient pas absents.

Ici, pas de soldats, nulle trace d’honneur ou d’héroïsme dans les meurtres ou les tortures, dans les massacres des protestants, il n’y a que des milices, des assassins, des violeurs, des aristocrates autorisant des massacres pour préserver leur pouvoir. La seule lumière est la lumière présente en certains personnages…

J’ai adoré « La Religion », Tim Willocks aurait pu écrire une simple suite, brodant sur ce qu’il avait mis en place, mais il ne s’est pas contenté de ça, loin de là, et en lisant « The Twelve children of Paris » je pense que vous serez d’accord avec moi quand je dis que c’est un monument, le livre est encore meilleur que « La Religion ». Il va plus loin dans l’exploration de la folie, de la violence, l’écriture de Willocks est encore plus puissante.

Un grand merci à Tim Willocks pour les mails échangés pendant ma lecture qui m’ont immergé encore plus dans son écriture, dans son univers et dans ce qu’il cherchait à créer avec ce livre.

Quand on pense que l’éditeur américain l’a refusé, on ne peut qu’être désolé pour les lecteurs américains de passer à coté de ce chef d’oeuvre, et féliciter les éditeurs anglais (Jonathan Cape) et français (Sonatine) de permettre à ce livre de trouver son chemin dans les librairies.

La sortie en anglais est le 23 mai… je conseille à tous les anglophones de se jeter dessus…

La traduction française chez Sonatine est prévue pour janvier 2014…

« La Religion » a été publiée en anglais en 2006, en 2009 en français, « The Twelve children of Paris » sera publié le 23 mai 2013… S’il faut attendre 7 ans pour la suite, ce sera dur, mais je suis prêt à attendre encore plus pour un autre chef d’oeuvre de ce genre…

A suivre bientôt, une nouvelle interview de Tim Willocks concernant ce livre…

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L’éditeur Anglais Jonathan Cape

« The Twelve children of Paris » chez Jonathan Cape

« La Religion » chez Sonatine

Folio SF Gallimard, entretien avec Pascal Godbillon

Catherine Hélie Editions Gallimard pour la photo

Sinon chez nous les questions sont de tann, les fautes de moi, les costumes de donald cardway les decors de roger hart ……

sinon un grand merci à anne gaelle fontaine et au sieur Godbillon pour sa gentillesse, son temps, et son travail

Let’s play

 

Comment en êtes-vous arrivé à diriger cette collection? Vous étiez un lecteur de SF à la base?

Enfant, je lisais de la SF sans le savoir : les livres pour la jeunesse de Christian Léourier, plein de Jules Verne, Le meilleur des mondes de Huxley que j’ai dû lire une bonne dizaine de fois, Les seigneurs de la guerre de Gérard Klein et bien d’autres sans doute… Mais le mot science-fiction ne devait apparaître nulle part sur ces livres, donc je n’avais pas conscience de lire un genre particulier. Ce n’est que vers mes 14-15 ans que ma mère m’a offert Dune de Frank Herbert. Là, c’était clairement marqué science-fiction dessus. J’ai donc fait ce que toute personne normalement constituée fait dans ce genre de cas : je lui ai lancé le livre à la tête en lui disant qu’il n’était pas question que je lise ce genre de littérature pour attardés. Eh oui. Mais ma mère est futée (en plus d’être TRES patiente) : d’abord, elle a évité le livre qui volait vers elle, puis elle m’a dit qu’il n’était pas question qu’elle l’échange et que je n’aurais rien d’autre. J’ai donc lu Dune, contraint et forcé. Ouais, tu parles… A peine fini, il me fallait les suites et puis tous les autres livres de Frank Herbert et puis… Bref, la machine était lancée, je ne lisais quasiment plus que de la SF.

Ensuite, je me suis mis à fréquenter les conventions de SF, les gens du milieu, à faire des petites choses bénévolement à droite et à gauche. J’ai commencé des études de lettres afin de faire, au final, un DESS d’édition mais je ne suis jamais allé jusque-là : je me suis retrouvé à vendre des livres dans une grande enseigne spécialisée, de manière provisoire d’abord, et puis, comme ça me plaisait, j’y suis resté, en tirant un trait sur mon envie d’être éditeur. Les années ont passé et, alors que j’étais désormais au siège de cette enseigne, en charge de l’approvisionnement de tous les magasins pour la SF et le roman policier, le poste de responsable de la collection Folio SF s’est libéré. J’ai postulé et les éditions Gallimard m’ont fait confiance, ce qui n’était pas évident car, même si je connaissais le genre, les éditeurs et éditrices, le marché… eh bien, je n’avais jamais travaillé dans l’édition. C’était donc un pari pour eux, mais pari réussi, je crois, puisque ça fait maintenant six ans que je pilote la collection.

 

Vous aviez publié il y a quelques temps maintenant « Dans la dèche au royaume enchanté » de Cory Doctorow en folio sf, c’était une parution inédite, peut-on espérer d’autres livres de cet auteur même si « Little brother » a été publié chez un concurrent?

Pour ce qui est des inédits, c’est très particulier. Une collection de poche, comme Folio SF, a essentiellement vocation à faire de la reprise d’ouvrages parus initialement en grand format. Pourtant, ponctuellement, des inédits ont vu le jour dans la collection. Mais cela ne se fait pas sans difficultés ! Tout d’abord, un inédit en poche sera vendu au prix d’un poche. Ca peut paraître anodin mais, dans le cas d’une traduction de l’anglais, cela a un impact très important : plus le livre sera volumineux, plus la traduction coûtera cher. Plus la traduction coûtera, plus il faudra vendre le livre cher (ou espérer en vendre énormément…) et dépasser le prix de vente d’un poche. D’où le besoin de traduire des livres plutôt courts.

C’était le cas de Dans la dèche au Royaume Enchanté de Cory Doctorow, que j’avais beaucoup aimé. Malheureusement, ses livres suivants sont un peu plus volumineux et, même si le premier s’est bien vendu, je n’aurais pas pu lancer la traduction des autres sans perdre d’argent. Donc, pas d’autre livre de Cory Doctorow en Folio SF, non. Mais j’espère bien qu’un éditeur grand format prendra le relais.

 

Vous avez beaucoup réédité d’anciens titres de la défunte collection « Présence du Futur », est-ce qu’il y en a encore en projet, ou vous pensez avoir réédité les titres de fond les plus importants?

Il y aura sans doute encore des reprises de la collection Présence du futur, mais ce sera de plus en plus rare, je pense. Les principaux titres ont été repris, à présent. Mais il y a encore des titres importants qui pourraient être réédités. Cela dépendra des opportunités. Dès avril, par exemple, Folio SF sort La guerre olympique de Pierre Pelot. Et j’en suis vraiment très content tant, à mon avis, Pierre Pelot est un auteur important du genre. C’est quand même incroyable qu’il ne soit pas du tout au catalogue de la collection. Année olympique oblige, c’est donc l’occasion de remettre en avant un de ses très bons romans.

 

Comment se décide une parution en folio sf, j’imagine qu’il y a des contrats avec les éditeurs du groupe Gallimard ou des diffuseurs comme le CDE, mais est-ce qu’il y a la place pour des coups de cœur du directeur de la collection?

Eh bien, en fait, tous les livres que je reprends sont des coups de cœur ! Si je n’aime pas un livre, je ne le reprends pas. Ca n’aurait pas de sens. Donc, concrètement, je lis un livre, s’il me plaît je vais négocier sa reprise avec l’éditeur qui l’a publié.

Pour ce qui est de Denoël (le seul éditeur du groupe Gallimard à éditer de la SF), c’est plus simple que ça : Gilles Dumay, le directeur de la collection Lunes d’encre, a des goûts que je partage quasi systématiquement. Ça aide !

 

Des petites infos sur ce que vous nous préparez dans les prochains mois, ou a plus long terme? D’autres parutions inédites peut être ?

Pour 2012, le seul inédit sera Du sel sous les paupières de Thomas Day. Il y aura au moins un inédit en 2013, mais il est encore trop tôt pour en parler ! Pour ce qui est des reprises, il y a plein de belles choses. Axis, la suite de Spin, de Robert Charles Wilson vient de paraître. En mai, nous rééditons l’intégrale de Kane, initialement parue chez Denoël, de la fantasy héroïque très musclée ! En juin, il y aura Le Succeseur de pierre de Jean-Michel Truong, qui a reçu le Grand Prix de l’Imaginaire en 2000. Puis, au deuxième semestre la reprise de Vélum et Encre de Hal Duncan, deux très grands livres qui n’en forment qu’un ; l’entrée au catalogue de Clifford D. Simak (autre très grand auteur anormalement absent du catalogue jusqu’ici) avec Voisins d’ailleurs ; la parution de Roi du Matin, Reine du Jour de Ian McDonald (Prix Philip K. Dick, prix Imaginales et Grand Prix de l’Imaginaire, rien que ça !) et l’on finira l’année avec Ces choses que nous n’avons pas vues venir de Steven Amsterdam, un roman paru chez Albin Michel, plutôt en littérature dite générale, donc, et que beaucoup de lecteurs de SF n’ont peut-être pas remarqué, à tort.

On peut en savoir un peu plus sur le livre de Thomas Day ?

J’aime beaucoup ce qu’écrit Thomas Day, et ce depuis longtemps, avant même de m’occuper de la collection Folio SF. Aussi, lorsqu’il m’envoie un manuscrit, je me précipite dessus, sans crainte d’être déçu. Pour ce roman, si je n’ai, évidemment, pas été déçu, j’ai été surpris. On est vraiment sur un registre inhabituel, pour l’auteur, même si ça reste un roman de Thomas Day !

C’est donc un roman qui mélange les genres avec brio : uchronie, steampunkfantasy… impossible de trancher ! De même, on va de Saint-Malo à l’Irlande en passant par Guernesey et l’on croise nombre de personnages ayant… plus ou moins existé ! C’est aussi, pour Thomas Day, l’occasion de se frotter aux grands mythes du vingtième siècle et à la mythologie celtique. Bref, vous l’aurez compris, j’ai vraiment été emballé par ce roman. Ceux que ça intéresse peuvent découvrir un extrait du roman ici :

 http://www.folio-lesite.fr/Folio/actualite.action?idActu=926

 

Si vous deviez citer un top 3 des auteurs emblématiques de la collection folio sf?

Trois ! Trois seulement !!! Cette question est tout simplement atroce ! Comment pourrais-je n’en choisir que trois ?

Bon, j’ai le droit de ruser un peu ? Oui, hein ?

Top 3 des auteurs « classiques » : Asimov, Bradbury, Zelazny

Top 3 des auteurs « modernes » : McDonald, Priest, Wilson

Top 3 des auteurs « francophones » : Beauverger, Damasio, Jaworski

Et c’est vraiment un déchirement car comment ne pas citer Ballard, Brussolo, Heinlein, Matheson, Moorcock, Vance, Varley… Et tous les autres !

 

Votre avis sur le livre numérique?

Je pense que c’est une évolution très intéressante pour les lecteurs (et donc pour les auteurs et les éditeurs). On n’en est qu’au début, mais je pense vraiment qu’il va se développer de plus en plus. Alors, bien sûr, il y a beaucoup de questions à régler, d’inconnues, de peurs (c’est normal, qui dit inconnu dit peur)… Mais je suis très enthousiaste devant les défis qui nous attendent grâce à ce nouveau support.

 

Le dernier livre qui vous a époustouflé, polar ou sf ?

En SF, j’ai beaucoup aimé La fille automate de Paolo Bacigalupi, paru Au Diable Vauvert.

Quels sont vos auteurs préférés? En sf ou autres….. ?

En SF, en premier lieu… Frank Herbert (voir ci-dessus !). Puis, outres tous les auteurs de mes Top 3 et sans ordre particulier : Aldiss, Farmer, Di Rollo, Baxter, Egan, Day. J’en oublie plein…

Hors SF : Faulkner, Pynchon, Bruen, Camus, O’Riordan, Prévert… Là aussi, je ne sais plus…

 

Merci à vous M. godbillon, et  tous et toutes et sinon il y a le poseur de questions qui insiste pour que j’ecrive :

dans toutes les bonnes librairies il y a en ce moment une opération folio sf : 2 folio sf achetés, des marque-pages sf / holographiques offerts

 

hum !!! ca va pour cette fois tann le hauser !!!

Interview with Ian Tregillis (VO)

With only one novel, « Bitter seeds », Ian Tregillis became one of my favourite authors, and it’s a great pleasure for me to publish this long interview made by emails. Once again, thank you Ian ! Thank you for your time and your answers !

« Bitter seeds » has been published in 2010 in the US, there isn’t any french translation scheduled…

The book contains all the things I love, the things I love more and more : a mix of crime novel, spy novel, alternate history, fantastic and magic.

It’s the first book of the Milkweed Triptych, the story takes place during the World Ward II, Raybould Marsh is the witness of a strange and unusual scene in Spain, and find out that the Nazis have created some supermen, some men and women with special abilities, such as Gretel, a woman capable to see far far far away in the future… Back in England, Marsh convinces his superiors of the reality of this threat, and the secret services decide to bring in some warlocks to help them win the war…

 

Can you introduce yourself, for the french readers who don’t know you or « Bitter seeds » and « The Milkweed triptych » ? Your work, career…

I’m very fortunate to have any sort of writing career at all. I still feel like a phony most days ! In my « day » job, I work as a physicist. I studied astrophysics in school and wrote a thesis on radio galaxies. My fiction writing efforts take place during evenings and weekends.

I’ve written a few short stories, which have appeared in places like Tor.com and Apex Magazine, and I’ve written for several « Wild Cards » novels. Most of my writing has been focused on my own novels, though. I sold a trilogy to Tor books in 2008. My first novel, BITTER SEEDS, came out in the U.S. in 2010. The sequel, THE COLDEST WAR, is coming out this year (it’s already out as an audio book), and the final book of that series, NECESSARY EVIL, will be out in 2013. (They’re also coming out from Orbit in the UK, in 2-month intervals from December 2012 to March 2013.)

And I’ve just sold a new novel unrelated to the others, SOMETHING MORE THAN NIGHT, though the ink hasn’t dried on the contracts yet so I don’t know when that will come out.

As for my writing career, I always sum it up for people like this : it’s better to be lucky than good. It’s best to be both, but if you can’t, choose luck ! It worked for me…

I grew up in the American midwest. Like most writers, I always felt drawn to writing, even from childhood. (For me, it’s the only form of creative expression where I show even the tiniest sliver of ability. I have no talent for music, even less for the visual arts.) But I was foolish, and for many years I thought that I would only be able to indulge my interest in writing when life gave me the opportunity. In other words I didn’t understand that writing is something you have to make time for ! So I wasted a lot of time, waiting until I finished graduate school to start writing. I took a new job that forced me to move over a thousand miles away from my friends and family. It seemed like the right time to indulge in a very solitary endeavor.

So I spent a couple years learning the nuts and bolts by trading critiques in an online workshop. Joining that workshop literally changed my life. From there, I learned about face-to-face writing workshops, and eventually I applied to the six-week Clarion workshop. One of my Clarion instructors was Walter Jon Williams, who, it turned out, lived relatively close to me. At the end of the six weeks, heinvited me to join his local writers’ group. I didn’t know that when I took my job I moved into the middle of a large group of professional science fiction and fantasy writers! I was extremely lucky to have so many amazing writers take me under their wings: Walter, Daniel Abraham, Melinda Snodgrass, Sage Walker, George R. R. Martin, S. M. Stirling…

You’re living in New Mexico, there’s an important community of sci-fi writers in that state, can you tell us more about it ?

I moved to New Mexico to take a job after finishing graduate school. Little did I realize that I had moved into the center of a very vibrant community of science fiction writers ! I was extremely fortunate to have Walter Jon Williams as a Clarion instructor. He’s the one who brought me into the fold, so to speak, and I’m indebted to him for that. Living just within an hour’s drive from my house are Daniel Abraham (who also writes as M.L.N. Hanover) and his writing partner Ty Franck (they write together as James S. A. Corey); George R. R. Martin; S. M. Stirling; Melinda Snodgrass ; Sage Walker ; Pati Nagle ; Jane Lindskold; Bob Vardeman; Walter Jon Williams… the list goes on and on. And I’ve probably overlooked several !

Thanks to the high density of SF writers, and an equally vibrant group of fans, we have a terrific annual science fiction convention in New Mexico. It’s a really wonderful community, and I’m very lucky to be a part of it. My entire social life outside of my « day job » revolves around writing, or springs from it.

How does a scientist like you end up writing sci-fi books about alternate World War II and british magicians against nazis supermen ? How did you get the idea of « Bitter seeds » ?

I have always loved science fiction. It started when I came home from my very first day of school. My mother plopped me in front of the television, and there before my eyes was a rerun of the British SF show « Doctor Who. » I was never the same…

Not long after I started trying to write seriously, I read a magazine article about a very strange chapter in the Second World War. The British Admiralty called it Project Habakkuk: a plan to build aircraft carriers out of a ice. Special ice, but still… What a wonderful concept !

Unfortunately (or fortunately ?) the project never made it past the prototype stage. (I believe they got so far as to build a small prototype on a lake in the Canadian Rockies.) But I couldn’t shake the mental image of vast iceberg-ships plying the North Atlantic. So I started to wonder, gosh, what if the project had been successful? What if these impossible ice ships had threatened to change the course of the war ? And the answer hit me like a bolt out of the blue: Obviously, Ian, the Axis would have sent a spy to sabotage the shipyards. A spy with very special abilities… Once I imagined that spy, it was a short step to imagining the project that created him, and all the other progeny of that project. Among them, but sort of in the background, I imagined they had a madwoman who could see the future. I wrote a short story about that spy and the ice ship. It wasn’t very good, and was never published. After writing it, I turned to other things. But my imagination kept returning to World War II andthese secret superheroes working for the Third Reich. I started to wonder, what if the Allied spy agencies learned about this secret project? What would they do ? I was particularly interested in the idea of an ordinary man, somebody with no special abilities at all, whose job is to thwart enemy superheroes. And that’s where Milkweed came from.

When you wrote the three books, « Bitter seeds », « The coldest war » and « Necessary evil », did you have all the story ? Did you have the plan of the whole narrative ? Or did the story come as you were writing it ?

With the help of my writing group, I had the entire trilogy outlined before I started writing anything. It had to be done that way, because of Gretel, the mad clairvoyant ! I originally thought this would be a single novel, and that I would write it strictly for practice. Our writing group at the time had monthly meetings, and one rule : in order to attend a meeting, you had to submit a piece of your own writing. That ensured everybody there was serious and dedicated. But I got tired of scrambling to come up with a new story each month, so I decided I’d spend a year attempting to write a novel.

But I was a little nervous about it. I was afraid the group would tell me it was a silly idea and not worth the time. I timidly presented the group with a brief summary of the idea (World War II, Nazi superheroes, British warlocks, spies, explosions, blah blah blah…) But instead of telling me it was a dumb idea, they were very enthusiastic about it. And they immediately convinced me the story didn’t fit in a single book. And they were right about that, the idea I brought to them was an embryonic form of what eventually became THE COLDEST WAR, the middle book of my trilogy.

So in the course of about 15 minutes this simple, self-contained practice novel I had envisioned turned into a much larger and much more complicated story. And thanks to Gretel it immediately became clear that the entire story would have to be outlined ahead of time. I decided that I wanted her to be able to peer very deeply in to the future. But that meant she could read the future across multiple books in a series. And that meant that if I wanted everything to hang together in a satisfying way, I had to dissect her plan, and work backwards from there.

So the entire group got together one Saturday afternoon and, using colored markers on a large dry-erase board, we plotted out the trilogy over the course of about 8 hours. In the end, oddly enough, the final books show very little similarity to the original storyline we sketched out. But that marathon plotting session gave me a starting point, and it enabled me to refine the plan as I went along.

Having said all of that, I hope readers find the trilogy hangs together. I gave it my very best effort… but in the end it’s not for me to say whether the end result is successful.

« Bitter seeds » takes place during world war II, « The coldest War» in 1963, will the third book be later too (I’m curious, I know…) ? Why this flashforward in the second book ? It’s really interesting by the way, that allows you to explore a whole new era and come back on the consequences of what happened in the first book in retrospect.

Aha ! That’s a very good question. The third book is a direct continuation of the story : the first chapter of NECESSARY EVIL picks up immediately after the end of THE COLDEST WAR. Back when I thought I would write just a single book in this setting, the original idea was for a story set during the Cold War. Perhaps inspired a little by John LeCarre, I wanted to tell the story about a retired spy who gets dragged back into a secret world against his will. That’s the story I proposed to my writing group. But they said, « This entire novel is built upon a complicated backstory where you have World War II and superheroes and black magic… You can’t skip all that! Are you crazy? » So before I could get to the part of the story that really fascinated me, I first had to write an entire novel set in the 1940s. But I’m glad they convinced me to do it this way. It’s fun to think about the long-term consequences of people’s actions, and to play with how certain decisions might snowball into new problems many years later.

In your heart, in your mind, do you consider the Milkweed books as the story of Raybould Marsh or the story of Gretel ?

Another good question ! I have always thought of the Milkweed books as Marsh’s story. All of the characters are (I hope) changed and affected by the story that envelopes them, but to me it’s really the story of Marsh’s life. But the lives and fates of Marsh and Gretel are so closely intertwined that it’s difficult to separate them. Gretel is the axis around which the entire story spins. But Marsh is the poor guy who has to deal with her…

In « Bitter seeds », the magic is not a Harry Potter’s kind of magic, or Patrick Rothfuss’ « The name of the wind »’ kind of magic, there’s an alchemy side in the magic, a dark side, can you tell us about it ? And how you got the idea of this kind of magic.

I often tell people that the magic practiced by the warlocks in BITTER SEEDS is really just a form of demonology with the serial numbers filed off… A long time ago, I read THE DEVIL’S DAY by James Blish. That was my first exposure to the concept of demonology, the idea that magicians could petition malevolent supernatural beings to violate the laws of nature. I always found that intriguing. (In theory. Not in practice !)

I’ve also always been interested in linguistics. I’m not particularly good with languages (although I enjoyed studying Spanish for many years) but I find the whole field of linguistics endlessly fascinating. One of my friends is a linguistic anthropologist. It just happend that around the time I was brainstorming ideas for this trilogy, she told me about a great legend that she came across in her studies :

The story goes that a very long time ago, the ancient Greeks started to wonder about the oldest culture in the world. They reasoned, fairly logically, that the oldest culture in the world would be the culture that spoke the oldest language. So if they could figure out which language was the oldest, they could identify the oldest culture, and thus find the origin of mankind. Or something like that. But how to find the oldest language? Well, they decided that the oldest language would be the language that people spoke naturally, in the absence of other influences. So, according to legend, they took some newborn children out into the country so that they were raised without hearing any language at all. And sure enough – also according to legend – after a few years the children spontaneously started speaking, oh, I don’t know, Sumerian or something like that. I doubt that’s actually what happened… But as soon as I heard this legend, I thought, wow ! I immediately knew the basis of my magic system.

In reading up on this subject I learned that for many centuries there was great scholarly interest in Europe in trying to reconstruct the « original » language of mankind, to recover the language spoken in the Garden of Eden, prior to the Tower of Babel. So I wondered what if it wasn’t the ancient Greeks who tried this experiment with children, but medieval scholars ? And what if it worked ? Because clearly the oldest language of all, the language of Creation, the language of Let There Be Light, couldn’t possibly be a human language…

How did you write the three books ? Did you make a lot of research ? I mean, « Bitter seeds » is quite realistic and documented about the world war II, the german army, or the british MI6 and MI5 or SOE.

Thank you for saying that. I hope it’s reasonably realistic, or at the very least that it carries a thin coating of historical verisimilitude. I tried very, very hard to do as much research as I could. Whether I succeeded, of course, is not for me to say. I would never claim to be an expert in history, not by any stretch of the imagination. But in the course of writing the books I amassed an entire bookshelf worth of research materials. Names and dates were the easiest things to research, that’s what history books are for. Much harder to research were details of everyday life in London in 1940 : how did people dress, how did they talk to each other, how did they laugh and cry and eat ? That took a lot of digging, but I did find some invaluable reference works.

« Bitter seeds » reminded me a little, of the book from Tim Powers « Declare » or Charles Stross’ « The atrocity archives », because of the alternate history, or secret history involving nazis and spies and demons, do you know these books ?

I am a huge Tim Powers fan. I think he’s a mad genius. As I always tell people, if magic really worked, it would work like it does in a Tim Powers novel !

Coincidentally, I just read DECLARE a few weeks ago. It probably won’t surprise you that it’s my favorite work by Powers. I know many of his fans prefer some of his other books, but that one pressed all of my buttons. It could have been written for me. It’s sadly underrated, in my not very humble opinion.

I first heard about Stross’s « Laundry » novels when I was near the end of the first draft of BITTER SEEDS. Not wanting to get « cross contiminated » I waited until I’d finished the second book in my trilogy, THE COLDEST WAR, before chancing a look at the Stross books. (I figured I was safe by that point because the storyline of the final book was pretty tightly locked down by the previous two novels !) After I submitted THE COLDEST WAR to my editor, I picked up THE ATROCITY ARCHIVES and absolutely devoured it. I love the Laundry novels and can’t wait for the next one.

Did you ever think about writing some hard-science-fiction books, like Kim Stanley Robinson, or Greg Egan, you being a physicist ? or do you consider writing as a way to escape from your work ?

I would write a hard-SF story or novel if I had an idea that really grabbed me. I’ve written one or two such short stories, but for some strange reason my imagination tends to run more toward magic than science. Or, maybe I should say that the writing part of my imagination leans in that direction. As a reader, I love straight-up science fiction and will gladly read as much as I can get my hands on. I love good space opera, for instance.

Hard SF, in particular, is something I tend to avoid in my brainstorming. I think it’s exactly what you describe, writing really is my escape from my day job (although writing novels is a lot of work, too !) So if I were to start working on a writing project that required making everything scientifically rigorous, with calculations and so forth, it would quickly begin to feel like I had taken my job home with me. My writing life and my day job are totally separate halves of my life and I try to keep it that way. (Even though it sometimes makes me feel like I’m split into two different people.) Writing magic is hard in its own way, because it has to be internally self-consistent (or appear that way to the reader). So there’s a lot of work there, too, but for some reason that work appeals to me more than trying to work out, say, future technologies.

Can you tell us about your new book, his genesis ?

For me, ideas slowly accumulate over a long period of time. Little random bits of trivia, interesting words, cool ideas I come across while reading… They all get jotted down on scraps of paper, and the scraps go into a file. And the tidbits that really grab me usually end up rattling around in the back of my mind for a long time, maybe years on end. Once in a while a couple of these unrelated pieces will bump into one another and stick together. Like snowflakes locking together, rolling downhill to make a snowball. Eventually, if I’m patient, the snowball is large enough to contain a book…

The seed for SOMETHING MORE THAN NIGHT came about before I had the idea for the Milkweed books. For a long time I’ve wanted to someday write a fantasy mystery novel with angels. That was the starting point. And then, just for fun, I started reading some classic noir detective novels, works by Dashiell Hammett and Raymond Chandler. And I discovered that I really enjoyed those books… so I started wondering if I could combine elements of a 1930′s noir novel with the angel project. And it started to click. And then, while I was writing the Milkweed books, I became aware of certain skills I’d like to improve in my own writing. So then I thought about how to shape the new book such that it would give me a chance to stretch myself and try new things…

On your website, there are some reference to Lovecraft, is he an important author to you ? What’s your favourite novel or short story from him ?

People always look at me funny when I tell them my favorite Lovecraft story is, « The Colour Out of Space. » It’s not his best story, but it’s just so… weird. I mean, a dangerous alien color ? It’s hard not to be influenced by Lovecraft, especially once you start playing around with the idea of vast ancient entities whose concerns and motivations are incomprehensible to puny humans… Although I tried to make them reasonably unique, the Eidolons of BITTER SEEDS owe more than a little to the Cthulhu Mythos.

What kind of books do you read ? Who are your favourite writers ?(crime novel or sci-fi) Is there a special writer who made you think : « Wow, that’s what I want to do, I want to be like him » ?

There are so many writers whom I admire. Tim Powers I’ve mentioned. I’m also a great admirer of Roger Zelazny and Peter S. Beagle. If I could write magic like Powers, while combining the powerful first-person narrators of Zelazny with the breathtaking poetic prose of Beagle… well, I could die happy if I achieved just a sliver of that. But hey, it’s good to have impossible goals, right? I also wish I could write with the sensuality of Sage Walker. Outside of science fiction, one of my favorite writers is Raymond Chandler. I love the Philip Marlowe books. He could write like nobody else. In terms of sheer wit, Dorothy Parker might surpass him, however.

Do you know if a french publisher is interested by « Bitter seeds » ? Orbit will publish it in the UK, and we have some Orbit books translated in french…

From your lips to God’s ears ! I would be over the moon if the Milkweed books eventually found their way into a French translation. It was a wonderful surprise when Orbit bought the trilogy for publication in the UK. As an American writing about British and German characters during World War II, I had always taken it for granted that my books would never see print outside the United States…

Thanks to you and your website I discovered G.R.R Martin’s « Wildcards », I bought almost all the books except a couple of them, I didn’ read them yet, but I know I will love them… Can you tell us about the story of « Wildcards » ? And how you ended up in the team ?

I hope you enjoy the books ! I’m glad I was able to finagle you into exploring the madness that is Wild Cards… ;-)

Wild Cards is a very long-running « shared world » superhero universe. »Shared world » means that the books are written by a communal group of writers who share the world and the characters. But the books aren’t anthologies of short stories, they’re actual novels with a definitive plotline that runs from cover to cover. Sometimes the books are broken up by chapter, with a different writer covering each chapter, usually with different point-of-view characters. And some books in the series – what we call the « mosaic » novels – have writers trading off between every scene.

Writing a Wild Card novel is a lot of work, for both the writers and the editors, George R. R. Martin and Melinda Snodgrass. George and Melinda created the series. The idea is that an alien virus was released on Earth in the 1940s. The « wild card » virus kills 90% of the people who contract it. Of the survivors, 90% are deformed into what we call « jokers ». And the few who survive but aren’t deformed – that lucky 1%, the ones we call « aces » – obtain superpowers. The novels are an exploration of what the world would be like if superpowers were a common everyday thing.

I ended up in the Wild Cards consortium through a lot of luck, and being in the right place at the right time. It just happened that right around the time that Walter brought me into the New Mexico writing community, George and Melinda were looking to re-start the Wild Cards series after a long hiatus. As George puts it, he wanted to do « Wild Cards : The Next Generation. »

And to launch that he wanted to bring a cast of newer, younger writers on board. I’d been attending writers’ group meetings for a few months when he asked Melinda and Daniel Abraham if they could think of any new young writers who might be a good fit. And they both suggested me. My luck continued when I joined Wild Cards, because it was through that experience that I met my wonderful agent.

 

Update in october 2017 :

Ian Tregillis has published since this interview another great trilogy : « The Alchemy wars », and an amazing « roman noir » with angels : « Something more than night ».

Links :

Ian Tregillis website

Ian Tregillis on Fantastic Fiction

Entretien avec Ian Tregillis (VF)

Avec seulement un roman, « Bitter seeds », Ian Tregillis est devenu un de mes auteurs favoris, et c’est avec un immense plaisir que je publie un long entretien effectué par mail avec lui, encore une fois je le remercie d’avoir pris le temps de me répondre.

 

 

 

 

 

 

« Bitter seeds » a été publié en 2010 aux USA, mais il n’y a hélas aucune traduction en français de prévue, alors je vous fais une petite présentation rapide du livre. D’abord, il y a tout ce que j’aime dans ce roman, enfin, ce que j’aime de plus en plus, à savoir un mélange d’uchronie, de polar, et de fantastique. J’avais vraiment envie de faire découvrir cet écrivain aux lecteurs français, c’est maintenant chose faite…

L’histoire se déroule pendant la deuxième guerre mondiale, Raybould Marsh, un espion britannique est le témoin d’une scène inhabituelle en Espagne, et finit par découvrir que l’Allemagne nazie a dans ses rangs des surhommes, des hommes et des femmes disposant de pouvoirs spéciaux, un de ces superhéros nazis est en fait une femme, Gretel, capable de voir très très loin dans le futur. De retour en Angleterre, Marsh réussit à convaincre ses supérieurs de la réalité de cette menace, les services secrets décident alors de faire appel à des sorciers pour les aider à gagner la guerre…

Voilà l’interview en vf, avec les réponses traduites :

Est-ce que vous pouvez vous présenter, à l’attention des lecteurs qui ne vous connaissent pas, qui ne connaissent pas « Bitter seeds » et le « Milkweed triptych » ?

J’ai beaucoup de chance d’avoir une quelconque carrière en tant qu’écrivain. J’ai toujours l’impression d’être un fraudeur la plupart du temps ! Dans la vie de tous les jours, je suis physicien. J’ai étudié l’astrophysique et écrit une thèse sur les radio-galaxies (galaxies émettant d’importantes quantité d’ondes radio). Je m’efforce d’écrire de la fiction les soirs et les week-ends.

J’ai écrit quelques nouvelles, parues à des endroits comme Tor.com et Apex Magazine, j’ai aussi écrit pour plusieurs romans de la série « Wild Cards ». Mon écriture s’est cependant concentrée sur mes propres romans. J’ai vendu une trilogie à Tor Books en 2008. Mon premier roman, BITTER SEEDS, est paru aux USA en 2010. La suite, THE COLDEST WAR, va paraître cette année (il est déjà disponible en audiobook), et le dernier volume de cette trilogie, NECESSARY EVIL, sera publié en 2013. (Ils seront aussi publiés par Orbit au Royaume-Uni, à des intervalles de 2 mois, entre décembre 2012 et Mars 2013)

Et je viens juste de vendre un nouveau roman, sans aucun lien avec les autres, SOMETHING MORE THAN NIGHT, mais comme l’encre n’a pas encore séché sur les contrats je ne sais pas encore quand il sera publié.

Concernant ma carrière d’écrivain, je dis toujours pour résumer : mieux vaut être chanceux que doué. C’est encore mieux d’être les deux, mais si on ne peut pas, autant choisir la chance ! Ca a marché pour moi…

J’ai grandi dans le Midwest. Comme beaucoup d’écrivains, j’ai toujours été attiré par l’écriture, dès l’enfance. (Pour moi, c’est la seule forme d’expression artistique pour laquelle j’ai la moindre petite parcelle de talent. Je n’ai aucun talent pour la musique, encore moins pour les arts visuels.) Mais j’étais un idiot, pendant de longues années je pensais que je pourrais assouvir mon intérêt pour l’écriture seulement quand la vie m’en laisserait l’occasion. En d’autres termes, je n’avais pas compris qu’il fallait se donner du temps pour écrire ! C’est comme ça que j’ai gâché beaucoup de temps, en attendant jusqu’à la fin de l’université pour commencer à écrire. J’ai trouvé un nouvel emploi qui m’a obligé à déménager à plus d’un millier de miles de ma famille et de mes amis. Ca semblait le bon moment pour me lancer dans cette entreprise tellement solitaire.

J’ai ainsi passé quelques années à apprendre les bases en proposant des critiques dans un atelier d’écriture en ligne. Rejoindre cet atelier a littéralement changé ma vie. Après ça, j’ai entendu parler d’atelier d’écriture face-à-face, et finalement j’ai postulé pour rejoindre l’atelier d’écriture Clarion d’une durée de six semaines. Un de mes professeurs était Walter Jon Williams, qui s’est révélé habiter relativement près de moi. A la fin des six semaines, il m’a invité à rejoindre son groupe d’écrivains locaux. Je ne savais pas quand j’ai trouvé cet emploi que j’emménageais au beau milieu d’un important groupe d’écrivains professionnels de science-fiction et de fantasy ! J’ai eu l’incroyable chance d’avoir tous ces grands écrivains qui m’ont pris sous leurs ailes : Walter, Daniel Abraham, Melinda Snodgrass, Sage Walker, George R R Martin, S. M. Stirling…

Vous vivez au Nouveau-Mexique, vous pouvez nous en dire un peu plus sur l’importante communauté d’écrivains de science-fiction  dans cet état ?

J’ai déménagé au Nouveau-Mexique pour un travail après l’université. Je ne savais pas du tout que j’arrivais au milieu d’une vibrante communauté d’écrivains de science-fiction ! Comme expliqué plus haut, j’ai eu l’incroyable chance d’avoir Walter Jon Williams comme professeur à Clarion. A vrai dire, c’est lui qui m’a plongé dedans, et je l’en remercie. A une heure de route de chez moi, vivent Daniel Abraham (qui écrit aussi sous le nom de M. L. N. Hanover) et son partenaire en écriture Ty Franck (ils écrivent ensemble en tant que James S. A. Corey), George R. R. Martin, S. M. Stirling, Melinda Snodgrass, Sage Walker, Pati Nagle, Jane Lindskold, Bob Vardeman, Walter Jon Williams… La liste continue. Et j’en ai sûrement oublié plusieurs !

Grâce à cette densité d’écrivains de science-fiction, et à un groupe de fans tout aussi actif, nous avons une extraordinaire convention annuelle de science-fiction au Nouveau-Mexique. C’est vraiment une merveilleuse communauté, et je suis vraiment chanceux d’en faire partie. Toute ma vie sociale hors de mon « travail de tous les jours » tourne autour ou découle de l’écriture.

Comment un scientifique tel que vous se retrouve à écrire une uchronie sur la deuxième guerre mondiale, avec des sorciers anglais contre des surhommes nazis ? Comment avez-vous eu l’idée de « Bitter seeds » ?

J’ai toujours aimé la science-fiction. Ca a commencé quand je suis rentré à la maison après mon premier jour d’école. Ma mère m’a posé devant la télévision, et là devant mes yeux il y avait une rediffusion de la série de SF britannique « Doctor Who ». Je n’ai plus jamais été le même…

Peu de temps après ma tentative d’écrire sérieusement, j’ai lu un article sur un très étrange épisode de la seconde guerre mondiale. Le ministère de la Marine britannique l’appelait Projet Habakkuk : le projet de construire un porte-avions à partir de glace. Une glace spéciale, mais quand même… Quel merveilleux concept !

Malheureusement (ou heureusement) le projet n’a jamais dépassé le stade du prototype. (Je crois qu’ils sont allés jusqu’à construire un petit prototype sur un lac des rocheuses Canadiennes.) Mais je ne pouvais chasser l’image de vaisseau-icebergs naviguant sur l’Atlantique nord. Alors j’ai fini par me demander : ça alors ! Et si le projet avait été un succès ? Et si ces improbables vaisseaux de glace avaient menacé de changer le cours de la guerre ? Et la réponse est tombée comme un cheveu sur la soupe : c’est évident Ian, l’Axe aurait envoyé un espion saboter le chantier naval. Un espion avec des capacités très spéciales… Une fois que j’avais imaginé cet espion, il n’y avait qu’un pas à faire pour imaginer le projet qui l’avait créé lui et toutes les autres progénitures de ce projet. Parmi lesquelles, mais un peu en arrière-plan, j’ai pensé à une folle capable de voir le futur. J’ai écrit une nouvelle à propos de cet espion et de ce vaisseau de glace. Ce n’était pas très bon, et n’a jamais été publié. Après l’avoir écrite, je me suis tourné vers d’autres choses, mais mon imagination revenait sans cesse à la deuxième guerre mondiale et à ces superhéros secrets travaillant pour le Troisième Reich. J’ai commencé à me demander et si les services secrets alliés tombaient sur ces projets secrets ? Qu’est-ce qu’ils feraient ? J’étais particulièrement intéressé par l’idée d’un homme ordinaire, quelqu’un sans la moindre capacité spéciale, dont le travail serait de contrecarrer les superhéros ennemis. Et c’est de là que vient Milkweed.

Quand vous avez écrit les trois romans, « Bitter seeds », « The coldest war » et « Necessary evil », est-ce que vous aviez en tête toute l’histoire ? Est-ce que vous aviez le plan en entier ? Ou est-ce que l’histoire venait au fur et à mesure que vous l’écriviez ?

Avec l’aide de mon groupe d’écriture, j’avais le plan entier de la trilogie avant d’avoir écrit quoi que ce soit. Ca devait être fait comme ça à cause de Gretel, la folle clairvoyante ! A l’origine je pensais que ce serait un seul roman, et que je l’écrirai simplement pour me faire la main. Notre groupe d’écriture avait à cette époque des réunions mensuelles, avec une règle : afin de participer à une réunion vous deviez présenter un extrait de vos écrits. Cela poussait tout le monde à être sérieux et consciencieux. Mais j’en avais assez de batailler pour venir avec une nouvelle histoire chaque mois, alors j’ai décidé de passer un an à tenter d’écrire un roman. J’étais un peu nerveux en y pensant, j’avais peur que le groupe me dise que c’était une idée stupide qui n’en valait pas la peine. Je leur ai timidement présenté un court résumé de mon idée (deuxième guerre mondiale, superhéros nazis, sorciers anglais, espions, explosions, bla bla bla…) Mais au lieu de me dire que c’était une idée stupide, ils ont été très enthousiastes. Ils m’ont immédiatement convaincu que l’histoire ne tiendrait pas dans un seul livre, et ils avaient raison. L’idée que je leur avais présentée finit par devenir THE COLDEST WAR, le deuxième livre de ma trilogie. En 15 minutes, ce roman d’entrainement tout simple et autonome que j’envisageais s’est transformé en une histoire beaucoup plus grande et beaucoup plus complexe. Et grâce à Gretel il était clair dès le départ que toute l’histoire devait être planifiée à l’avance. J’avais décidé qu’elle serait capable de voir très loin dans le futur. Mais ça signifiait qu’elle pouvait voir le futur à travers les multiples livres de la série. Ce qui signifiait que si je voulais que tout se tienne de manière satisfaisante, je devais disséquer son plan et partir à rebours de là. Tout le groupe s’est réuni un samedi après-midi et à l’aide de marqueurs de couleurs et d’un grand tableau blanc, nous avons élaboré le plan de la trilogie pendant environ 8 heures. Au bout du compte, et assez bizarrement, les livres finaux ont très peu de ressemblance avec le scénario que nous avions esquissé. Mais cette session marathon m’a donné un point de départ, et m’a permis d’affiner le plan au fur et à mesure.

Ceci étant dit, j’espère que les lecteurs trouveront que la trilogie se tient. J’ai fait du mieux que j’ai pu… Mais au final ce n’est pas à moi de dire si oui ou non le résultat est un succès.

« Bitter seeds » se déroule pendant la deuxième guerre mondiale, « The coldest war » en 1963, est-ce que le troisième livre se déroulera aussi plus tard (je suis curieux je sais…) ? Pourquoi ce saut dans le temps ? C’est plutôt intéressant, ça vous permet d’explorer une toute autre époque tout en revenant sur les conséquences de ce qui s’est passé dans le premier livre.

Aha ! C’est une très bonne question. Le troisième livre est la suite directe de l’histoire : le premier chapitre de NECESSARY EVIL reprend directement après la fin de THE COLDEST WAR. Quand je pensais que j’écrirais un seul livre avec tout ça, l’idée originelle était de raconter une histoire pendant la guerre froide. Peut-être un peu inspirée par John Le Carre, je voulais raconter l’histoire d’un espion retiré du service actif obligé de replonger dans le monde des secrets contre sa volonté. C’était l’histoire proposée à mon groupe d’écriture. Mais ils m’ont dit : « Le roman tout entier est basé sur une histoire qui s’est passée pendant la deuxième guerre mondiale, avec des superhéros et de la magie noire… Tu ne peux pas laisser tomber tout ça ! Tu es fou ? » Et donc, avant d’en arriver à la partie de l’histoire qui me fascinait vraiment, j’ai d’abord dû écrire tout un roman se passant dans les années 1940. Mais je suis content qu’ils m’aient convaincu de le faire ainsi. C’est amusant de réfléchir aux conséquences à long-terme des actions des personnes, et de jouer avec la façon dont certaines décisions ont un effet boule de neige et causent de nouveauxproblèmes des années plus tard.

Dans « Bitter seeds » la magie n’est pas comme la magie de Harry Potter ou celle du « Nom du Vent » de Patrick Rothfuss, il y a un coté alchimique, un coté sombre à cette magie, vous pouvez nous en parler un peu ? Et nous dire comment vous est venue l’idée de cette sorte de magie ?

Je dis souvent que la magie pratiquée par les sorciers dans BITTER SEEDS n’est en fait rien d’autre qu’une forme de démonologie, mais sans les suites de chiffres… Il y a longtemps, j’ai lu THE DEVIL’S DAY de James Blish (note : cycle publié en français sous le titre des Pâques Noires, comprenant « Un cas de conscience », « Pâques Noires ou « Faust aleph zéro », et « Le lendemain du jugement dernier »). C’était ma première rencontre avec le concept de démonologie, l’idée de magiciens capable d’invoquer des êtres surnaturels et malveillants pour violer les lois de la Nature. J’ai toujours trouvé ça très intriguant. (En théorie, pas en pratique!)

J’ai aussi toujours été intéressé par l’anthropolinguistique. Je ne suis pas particulièrement doué quand il s’agit des langues (même si j’ai aimé étudier l’espagnol pendant plusieurs années) mais j’éprouve une attirance sans fin pour tout ce qui touche à la linguistique. Une de mes amies est anthropolinguiste. A l’époque ou j’effectuais des recherches pour cette trilogie, il se trouve qu’elle m’a parlé d’une incroyable légende sur laquelle elle était tombée pendant ses études :

On raconte qu’il y a très longtemps, les anciens Grecs commencèrent à s’interroger à propos de la plus vieille civilisation au monde. Assez logiquement, ils ont pensé que la plus vieille civilisation au monde devrait être celle parlant le plus vieux langage. Donc, si ils trouvaient quel langage était le plus vieux, ils pourraient identifier la plus vieille civilisation, et par la même trouver l’origine de l’humanité. Ou quelque chose dans le genre. Mais comment trouver le plus vieux langage ? Eh bien, ils décidèrent que le plus vieux langage devait être le langage parlé naturellement par l’homme, en l’absence de toute autre influence. Alors, selon la légende, ils prirent un quelconque nouveau-né de la région, et firent en sorte de l’élever sans qu’il entende le moindre langage. Et bien entendu, toujours selon la légende, après quelques années, l’enfant a commencé spontanément à parler, oh je ne sais pas, Sumérien ou quelque chose comme ça. Je doute que ce soit réellement arrivé… Mais dès que j’ai entendu cette légende, j’ai pensé wow ! J’ai tout de suite su que ce serait la base de mon système de magie.

En continuant de lire sur le sujet, j’ai appris que depuis plusieurs siècles il y avait un grand intérêt de la part des érudits européens pour tenter de reconstruire le langage « originel » de l’humanité, de retrouver le langage parlé dans le Jardin d’Eden, avant la Tour de Babel. Du coup je me suis demandé et si ce n’était pas les anciens Grecs qui avaient tenté cette expérience avec les enfants, mais des savants du moyen-âge ? Et si ça avait marché ? Parce que,de toute évidence, le langage le plus vieux, le langage de la Création, le langage de Que La Lumière Soit, ne pouvait être un langage humain…

Comment avez-vous écrit les trois livres ? Avez-vous fait beaucoup de recherches ? « Bitter seeds » est plutôt réaliste et documenté concernant la deuxième guerre mondiale, l’armée allemande, le MI6 et le MI5, ou le SOE (services secrets britanniques).

Merci à toi de dire ça. J’espère que c’est assez réaliste, ou du moins que ça contient une légère couche de vraisemblance historique. J’ai essayé avec beaucoup, beaucoup de force de faire le plus de recherches possible. Savoir si j’ai réussi ou non, ce n’est bien entendu pas à moi de le dire. Je ne déclarerais jamais être un expert en histoire, jamais, même en faisant un immense effort d’imagination. Mais en écrivant ces livres, j’ai amassé une entière bibliothèque de matière à recherches. Les noms et les dates étaient les choses les plus faciles à trouver, les livres d’histoire sont là pour ça. Les recherches les plus difficiles concernaient les détails de la vie de tous les jours à Londres en 1940 : ce que portaient les gens, comment ils se parlaient, comment ils riaient, pleuraient ou mangeaient ? Il a fallu beaucoup creuser, mais j’ai fini par trouver quelques ouvrages de référence de grandes valeurs.

Dans votre esprit, au fond de votre cœur, vous considérez ces livres comme étant l’histoire de Raybould Marsh ou comme l’histoire de Gretel ?

Encore une bonne question ! J’ai toujours pensé aux livres du « Milkweed Triptych » comme étant l’histoire de Marsh. Tous les personnages sont (je l’espère) changés et affectés par l’histoire qui les touche, mais pour moi, c’est vraiment le récit de la vie de Marsh. Même si les vies et les destins de Marsh et Gretel sont si étroitement liés qu’il est difficile de les séparer. Gretel est l’axe autour duquel tourne l’histoire tout entière. Mais Marsh est le pauvre gars qui doit s’occuper d’elle…

« Bitter seeds » me fait un peu penser aux livres de Tim Powers « Les puissances de l’invisible » ou « Le bureau des atrocités » de Charles Stross, avec ce coté uchronique, histoire secrète avec des nazis, des espions et des démons. Vous connaissez ces livres ?

Je suis un immense fan de Tim Powers. Je pense que c’est un savant fou littéraire. Je dis souvent aux gens que si la magie existait vraiment, elle pourrait fonctionner comme dans un roman de Tim Powers !

Par coïncidence, j’ai lu LES PUISSANCES DE L’INVISIBLE il y a juste quelques semaines. Ca ne va probablement pas vous surprendre, c’est mon livre préféré de Tim Powers. Je sais que beaucoup de ses fans préfèrent certains de ses autres livres, mais celui-là m’a plus à tous les niveaux. C’est comme si il avait pu être écrit pour moi. C’est triste qu’il soit sous-estimé, à mon pas si humble avis.

La première fois que j’ai entendu parler des romans de la « Laverie » de Charles Stross, j’étais près de la fin du premier jet de BITTER SEEDS. Ne voulant pas être « contaminé », j’ai attendu jusqu’à ce que je finisse le deuxième livre de la trilogie avant de jeter un œil aux livres de Charles Stross. (Je pensais être en sécurité à ce moment-là car l’intrigue du dernier livre était entièrement consruite par les deux précédents livres!) Quand j’ai proposé THE COLDEST WAR à mon éditeur, j’ai pris LE BUREAU DES ATROCITES et je l’ai littéralement dévoré. J’adore les romans de La Laverie et je suis impatient de lire le prochain.

Est-ce que vous avez déjà pensé écrire un roman de hard-sf, à l’instar de Kim Stanley Robinson ou Greg Egan, comme vous êtes physicien ? Ou vous voyez l’écriture comme un moyen de vous évader, de laisser votre travail de côté ?

J’écrirai une histoire ou un roman de hard-sf si une idée s’empare réellement de moi. J’ai écrit une ou deux nouvelles dans ce style, mais pour d’étranges raisons, mon imagination est plus attirée par la magie que par la science. Ou peut-être devrais-je dire que la partie écrivain de mon imagination penche dans cette direction. En tant que lecteur, j’aime la science-fiction pure et dure et je lirai toujours avec plaisir tout ce que je peux me procurer. J’aime les bons space opera par exemple.

La hard-sf en particulier est quelque chose que je tend à éviter dans mes réflexions. Je pense que c’est exactement ce que tu dis, écrire est vraiment le moyen de m’évader de mon travail quotidien (même si écrire des romans nécessite aussi beaucoup de travail!) Alors, si je commençais à travailler sur un projet de roman qui nécessitait que tout soit soit scientifiquement exact, au niveau des calculs et plus encore, j’aurais vite l’impression d’avoir ramené mon travail à la maison. Ma vie d’écrivain et mon travail de tous les jours sont deux moitiés de ma vie totalement séparées, et j’essaie de maintenir ça. (Même si parfois je me sens comme divisé en deux personnes différentes) Ecrire sur la magie est difficile, mais d’une autre façon, elle doit être cohérente dans son ensemble (ou du moins elle doit apparaître ainsi au lecteur). C’est pourquoi il y a aussi beaucoup de travail, mais je ne sais pourquoi, ce travail m’attire plus que d’essayer de creuser à propos de technologies futures par exemple.

Vous pouvez nous parler de votre prochain livre, comment il est né ?

Chez moi, les idées s’accumulent lentement sur une longue période. Des petits bouts d’informations entendues par hasard, des mots intéressants, des idées cools qui me viennent en lisant… Tout ça est jeté sur des morceaux de papier, et ces papiers vont dans un dossier. Les morceaux de choix qui m’ont vraiment accroché finissent habituellement par me trotter dans l’esprit pendant un long moment, parfois des années. Une fois de temps en temps, quelques-unes de ces idées sans rapport entre elles s’entrechoquent et s’assemblent. Comme des flocons de neige qui s’assemblent, qui roulent le long d’une colline pour former une boule de neige. Finalement, si je suis patient, la boule de neige devient assez importante pour contenir un livre…

La graine de SOMETHING MORE THAN NIGHT date d’avant que j’ai l’idée des livres du Triptyque Milkweed . J’avais envie d’écrire un polar fantastique avec des anges depuis longtemps. C’était le point de départ. Alors, pour m’amuser, j’ai commencé à lire des classiques des polars, des écrits de Dashiel Hammett et Raymond Chandler. J’ai découvert que j’aimais vraiment ces livres… du coup je me suis demandé si je pouvais combiner des éléments de roman noir des années 30 et mon projet avec des anges. Ca semblait fonctionner. Après, pendant que j’écrivais les livres de Milkweed, j’ai pris conscience de certains cotés de mon écriture que j’aimerais améliorer. Et finalement, je me suis mis à réfléchir à quelle forme donner au livre afin qu’il me permette d’étendre mes capacités et d’essayer de nouvelles choses…

Sur votre site internet il y a quelques références à Lovecraft, est-ce que c’est un écrivain important pour vous ? Quel est votre roman ou la nouvelle préféré ?

Les gens me regardent toujours bizarrement quand je dis que mon histoire préférée de Lovecraft est « La couleur tombée du ciel ». Ce n’est pas sa meilleure, mais c’est juste tellement… bizarre. Quand même : une dangereuse couleur extraterrestre ?

C’est difficile de ne pas être influencé par Lovecraft, surtout quand on commence à jouer avec l’idée de grandes et anciennes entités dont les motivations et projets sont incompréhensibles aux insignifiants humains… Bien que j’ai tenté de les rendre relativement uniques, les Eidolons de BITTER SEEDS doivent beaucoup au Mythe de Cthulhu.

Quel genre de livres lisez-vous ? Quels sont vos auteurs préférés (polar ou sf) ? Est-ce qu’il y a un auteur en particulier qui vous a fait penser « Wow, c’est ça, c’est ce que je veux faire, je veux faire comme lui! »

J’admire tellement d’écrivains. J’ai déjà parlé de Tim Powers. Je suis un grand admirateur de Roger Zelazny et Peter S. Beagle. Si je pouvais écrire à propos de magie comme Tim Powers, avec la puissance de la narration à la première personne de Zelazny et la prose poétique à couper le souffle de Peter S. Beagle… eh bien, je pourrais mourir heureux si je pouvais seulement atteindre une fraction de tout ça. Mais eh, c’est une bonne chose d’avoir de se fixer des buts impossibles, non ? J’aimerais aussi pouvoir écrire avec la sensualité de Sage Walker.

En dehors de la science fiction, un de mes auteurs préférés est Raymond Chandler. J’adore les livres avec Philip Marlowe. Il était capable d’écrire comme personne d’autre. En terme de savoir-faire pur et simple, il est cependant possible que Dorothy Parker le surpasse.

Est-ce que vous savez si un éditeur français est interessé par « Bitter seeds » ? Orbit va le publier au Royaume Uni, et nous avons quelques livres d’Orbit traduits en français…

Que dieu t’entende ! Je ne toucherais plus terre si les livres de Milkweed finissaient par être traduits en français. Ce fut une incroyable surprise quand Orbit a acheté la trilogie pour une publication au Royaume Uni. En tant qu’américain écrivant sur des personnages britanniques et allemands pendant la deuxième guerre mondiale, j’avais toujours pensé que mes livres ne seraient jamais publiés en dehors des Etats Unis…

Grâce à vous et à votre site internet j’ai découvert la série de G.R.R. Martin « Wildcards », j’ai acheté presque tous les livres sauf un ou deux, je ne les ai pas encore lus, mais je sais que je vais les adorer… Vous pouvez nous parler un peu de l’histoire de « Wildcards » ? Et de comment vous avez fini par rejoindre l’équipe de cette série de romans ?

J’espère que tu aimeras les livres ! Je suis heureux de t’avoir roulé et t’avoir poussé à explorer la folie qu’est « Wildcards » ;-)

Wild Cards est un « monde partagé » dans un univers de superhéros qui dure depuis très longtemps. « Monde partagé » signifie que les livres par un groupe d’écrivains se partageant le monde et les personnages. Mais les livres ne sont pas pour autant des recueils de nouvelles, ce sont des vrais romans avec une réelle intrigue de la première à la dernière page. Parfois, les livres sont morcelés en chapitres, avec un écrivain différent pour chaque chapitre, avec habituellement différents points de vue selon les personnages. Et certains livres de la série que nous appelons romans « mosaïques » ont des écrivains changeant entre chaque scène.

Ecrire un roman Wild Cards demande beaucoup de travail, que ce soit pour les écrivains ou pour les éditeurs George R R Martin et Melinda Snodgrass.

George et Melinda sont les créateurs de la série. L’idée de départ est qu’un virus alien a été laché sur Terre dans les années 40. Le virus « wild card » a tué 90% des personnes l’ayant contracté. Parmi les survivants, 90% sont déformés et deviennent ce qu’on appelle les « jokers ». Les rares survivants qui ne sont pas déformés, le 1% de chanceux, qu’on les appelle les « as », se retrouvent dotés de superpouvoirs. Les romans explorent ce qu’aurait pu être un monde où les superpouvoirs seraient quelque chose de banal.

Je me suis retrouvé dans le consortium Wild Cards grâce à beaucoup de chance, et en étant au bon endroit au bon moment. C’est arrivé à peu près au même moment que lorsque Walter m’a introduit dans la communauté d’écrivains du Nouveau Mexique, Melinda et George reprenaient la série après un long hiatus.

Comme le dit George, il voulait faire « Wild Cards : The Next Generation »

Et pour relancer la série, il voulait faire venir un tout nouveau groupe de jeunes écrivains dans l’aventure. Je participais aux réunions du groupe d’écriture depuis quelques mois quand il a demandé à Melinda et à Daniel Abraham si ils avaient des idées sur des écrivains pouvant être des bonnes recrues. Tous les deux ont donné mon nom.

Ma chance a continué après avoir rejoint Wild Cards, parce que c’est par cette expérience que j’ai rencontré mon merveilleux agent.

 

Update en octobre 2017 :

« Bitter seeds » a été publié en français chez Eclipse en 2014, hélas c’est épuisé aujourd’hui… Les tomes 2 et 3 n’ont malheureusement jamais été traduits en français, dommage, car cette trilogie vaut vraiment le coup.

Ian Tregillis a depuis écrit une autre superbe trilogie, « The Alchemy wars », espérons que des éditeurs français s’y intéresserons…

J’ai lu Nouveaux Millénaires ont publié en français la série Wild Cards, les six premiers tomes sont disponibles aujourd’hui.

Liens :

le site de Ian Tregillis

 

 

Interview with Tim Willocks (VO)

Here is, finally, the interview with Tim Willocks. I say, one more time, thank you to Nathalie Beunat from Syros for letting me meet Mr Willocks in Lyon. The three or four first questions are the transcription of the record that doesn’t bug… The rest of the interview has been made by e-mail, I say a huge « thank you! » to Tim Willocks for his time and his great answers. It’s been an honour!

Enjoy!

Why did you write « The Religion » after your novels « Bad city blues », « Bloodstained kings » and « Green River rising » ? What gave you the need to explore the historical novel ?

Why and how did you choose this episode of the history of Malta ? What in particular attracted you more than another event of the sixteenth century ?

Partly because I wanted to write a european novel rather than an american novel. And the siege of Malta which I was aware was particularly interesting because it represents a collision, a meeting between many different nationalities and religions. The knights of Malta were especially interesting because they’re kind of the first union of all different european people in a strange sense, because they came from all europe, from England, from Poland, from France to Germany. That was very interesting to me. The setting of the siege also gave me the opportunity to write about war and to indulge my love of writing about extreme violence.

Partly the violence and also the 16th century is a very turbulent and fascinating era. In some ways it was very free, maybe it sounds strange, it was a very free era in social and intellectual terms. The structures of the state were very poorly developped at that point. We see a great explosion of thoughts and creativity, in science, in arts, in music. In some sense, the knights of Malta, even them, they were  kind of an anachronism, they were still fighting a religious war that everyone else had abandonned. They were still fighting a crusade war. So the 16th century is very interesting in every sense, politically and philosophically. It’s a very rich world, there’s a lot of inteweave of people and cultural influences. That was also a great interest to me. I grew up in a time when one of the purposes of litterature and film, music even was to explore extremes. I was always an admirer of director Stanley Kubrick, Sam Peckinpah, Pasolini.

Your writing is very visual, cinematographic.

Yes. Visual portraits of the world of course preceded the invention of the camera. The great 19th century novelists, especially the french novelists, Hugo, Dumas, Balzac are tremendously visual novelists. You see Balzac’s Paris as a visual world as well as an emotionnal and social world. I think the novel was there before the cinema was. So the two traditions in my sense are in my writing.

How did you make your research to write « The Religion » ? How much time did you spend in research before writing ?

Hum… Several years ! I can’t tell exactly… It wasn’t before the internet, but it was before the internet was as good as it is now. There were very few libraries on line at that time, it was telephone connexion. So I did most of the research for The Religion in the old fashioned way, I went to the libraries, I went to the museums, I went to Malta, and Istanbul. There’s a library, St John in London. Sicily, I spent some time in Sicily. And I listened to a lot of music, I looked a lot of paintings, because in some ways, the documentary researches, the written researches is easier to find. The greater challenge is trying to capture the feeling and the atmosphere of that world. I found the best way to do that was through paintings and music.

Do you feel more things in that way ?

Yeah. I think you get more of the emotionnal an psychic essence of the time. Because a lot of history is relatively dry in a sense. You get information but it’s hard to get the feel, the heart of the time. Artists put unconsciously the feeling of the time into their work. So, the architecture and the paintings, and the music gave me a sensation of that time, the essence. There’s kind a magic in that world.

What do you mean exactly by writing a european novel ? How would you define it ?

Beyond the setting, a European novel approaches characters, themes, politics, emotions with a a greater tolerance for ambiguity and human realism, at least in my view. The European outlook is less strongly tethered to simple ideas of good and evil. I think this is rooted in the moral and political ambiguities – often terrifying – of our shared history.

You said writing and reading were the same thing from the point of view of creativity and imagination. Can you tell us more about it ?

Both the writer and the reader have to construct an imaginary world by the power of their own vision. The writer gives the clues – black marks on white paper – and the reader turns the ink into landscapes, faces, sounds, blood and thunder. The novel doesn’t come fully into existence on the page – only in the reader’s mind. It’s a bit like a composer’s music – it doesn’t fully exist until it is played. The reader is the orchestra. It’s a partnership. And every reader reads – creates – a different, unique book that they alone have read. I love that.

The Religion was published in french in 2009, I read it immediately, and I have to tell you I still remember some scene, some passage right now, (not just the battles, which are really amazing, but also the scenes between Tannhauser and Amparo or the Comtess, or the descriptions of Malta, or the episode about the dogs…) What is your secret to write so vivid descriptions ?

I always try to put myself into the very flesh of the characters. This is more important than being inside their minds, or rather, this is the best way to get inside their minds. I want to create an experience, not an entertainment. I want to be immersed in the world of the characters, so I follow their sensory experience as much as possible. Each person or character perceives the world in a slightly – or even radically – different way ; different aspects of reality are more important to them than others, each character (as in life) has their own unique order of sensory priorities. They feel the world. In that sense, they are not ‘Cartesians’ ; but then, I don’t think anyone really is.

You said Amparo came from nowhere ?

In all my preparations for The Religion I had no idea that this character would exist. When I began to describe Carla’s character, I realized that a woman of her class would not travel on such an epic journey without a companion, perhaps a maid or servant. At that point, I couldn’t give her just a ‘servant’ – the companion had to be special, their relationship had to be special, something that was much deeper, so Amparo became the most important person in Carla’s life. She also became, for me, the secret heart and soul of the whole novel, because her vision of life and the world transcends all the madness that is going on around her. So, from having no role at all, she became the character that I probably love the most.

Did you know right at the beginning that the adventures of Mattias Tannhauser would be a trilogy, or did it happen when you were writing ? If you knew it since the beginning, did you plan the whole life of Tannhauser ? Iwanted to know more about him from the very first pages, when we met him in the Faragas Mountains, as he’s going to his father’s forge, how did you do that ?

I didn’t intend a trilogy at the start, only after I had finished the book, when I felt that Tannhauser (and in particular his relationship with Carla) was too compelling a figure to abandon. He had too many other possibilities to explore, too many challenges to face. I realized that his deeper story was that of a man on an unconscious search for a family – the family he loses when he is a boy. At the same time, he is – or has learned to be – a lone wolf of sorts, and this gives his life a certain tension. That search and that tension continue into the next book, The Twelve Children of Paris. I don’t yet know what will happen in the third novel.

I really love the original cover, did you choose it ?

I came up with the basic idea – the sword with the red and white roses – and the artist at Jonathan Cape was excited by it.

You are a psychiatrist, a black belt in Shotokan karate, how did you end up writing crime novels ?

I wrote pulp fictions as a boy, between the ages of 10 and 15, long before I was a psychiatrist or a black belt, so making novels was a return to what I most loved doing.

Who are the authors who have been a big influence on you ?

As a boy, which is probably where it counts most: Sven Hassel, Richard Stark, Alastair Maclean, Alexandre Dumas, Charles Dickens. As an adult : Albert Camus, John Steinbeck, James Ellroy, and most of all Shakespeare.

Can you tell us more about how much Shakespeare influenced your writing ?

Shakespeare is the one and only writer whose balls are so large they make my own feel small. He goes all the way, time after time. Right to the end of the line. Total darkness, total loss, total tragedy, total death. He did not spare his characters in any way, and he took them on the longest journeys of any other writer.

For instance, Macbeth begins as the noblest knight of the kingdom – he’s Galahad. By the end of the play, he’s Pol Pot. King Lear starts as the most powerful man in the world; at the end, he is an insane beggar in rags, with everyone he ever loved dead. Titus Andronicus begins as Rome’s greatest general, and ends with 20 of 21 sons dead, kills his own daughter (“DIE!”), and serves a mother her two sons cooked in a pie. Othello is the perfect man…until he strangles his wife in insane jealousy. Hamlet starts as a confused, immature, semi-crazed adolescent, and ends a wise man – who at that very moment is killed. Not even Romeo and Juliet – two sweet teenagers – get out alive. Etc, etc.

He also created the original all-time-great killing-machine motherfuckers: Macbeth, Titus, Coriolanus. And these are just his tragedies. I am not even going to mention his comedies and histories.

I also love the incredible boldness of his plots. He wasn’t afraid of anything, no matter how absurd. Richard III is a preposterous story in a dozen different ways, but he didn’t give a fuck: and it works brilliantly. He wasn’t shackled by modern notions of motivation and plausibility; he was only interested in truth, action, the human soul, especially at its darkest. And his audience had the stomach for those truths, whereas we seem like sheep trembling inside a fence built of comforting lies.

Unfortunately, I have never seen a Shakespeare production on stage that even began to grasp his true power and genius. His work has been hi-jacked by the upper classes, who bend him to their own ends. They do not dare see what he really wrote, because there is no place in his world for people like them – except in the weaker, more contemptible roles. I hate those fuckers for what they have done to Shakespeare’s work.

So, I try to go as far as Shakespeare, but at certain points, I lack the balls, because I fear I will lose what little audience I have – and because my US publishers are already scared of what I write.

Do you feel close to some writers, contemporary or not ?

More than any novelists, I feel close to the film makers Sergio Leone, Sam Peckinpah and Stanley Kubrick. They have a huge effect on my attitudes to telling stories.

Is there some writers you advise us to read ?

What matters is that you find writers or artists you love. It’s the love that counts, not the content of the work. So I advise you to fall in love and let your lovers be your guide.

Or is there any people you would like to talk about (in medecine or in other domains) ?

I recommend listening to the speeches of Malcolm X.

How and why did you write this novel « Doglands » ?

Doglands was inspired by my own dog, Feargal, who is an incredible survivor and knows how to live life. During a period of ‘writer’s block’, I wrote it to free myself, to get my mojo working. It flowed very freely, like a dream, and I finished it in exactly 42 days. It required very little editing. I just followed the hero down ‘the wild and rambling road’ (la voie sauvage and hasardeuse) and he took me all the way.

The Boss just read « Doglands », he says : it’s not only a wonderful story but it’s also a fucking charge against us poor stupid humans, us fucking idiots. I don’t believe in humanity anymore, do you ?

We are certainly our own worst enemy, more than ever. The bewilderment of the dogs in the story at our folly reflects my own. This world should be a garden of Eden, but we are turning it into Hell. The central question I would like the book to evoke is this : Our global masters treat us like whipped dogs ; they despise us, rob us, exploit us and humiliate us. Yet we keep going back to lick their hand. Why ? When are we going to start using our teeth ? Or have our teeth been broken forever ?

I finished « Doglands » too, it’s really great, it’s funny : you were stuck writing the sequel of « The Religion », you needed to free yourself in a way, and you wrote a novel about freedom. The subject of the novel matches the effect on you, on your work, what do you think about that ?

Writing Doglands helped to free my from the voices of the ‘masters’ in my head – that is, the American editors who consistently urge me to castrate my own work in order to reach a bigger audience. I realized that I would rather not write at all than take a razor to my own balls. I would love a large audience, like any artist, but not at that price. It wasn’t a conscious effort, but it’s true that this dilemma is also directly reflected in Doglands.

I heard you have some ideas for a sequel, is it true ? Are we going to know more about the knowledge of the dogs, or about Sloann ?

Yes, Furgul is going to encounter Sloann, who I think of as a cross between Tony Montana and Grendel, with perhaps a touch of Chairman Mao thrown in. And he will learn more of the dark – and even apocalyptic – secrets of the Dog Lore.

Can you tell us about « The Twelve children of Paris », why did you choose this episode of the history of France ? And why this title ?

Twelve Children takes place during 36 hours covering the prelude and first day of the Massacre of Saint Bartholomew. It’s a portrait of the kind of human hell that we continue to create to this day – mass murder, the unleashing of repressed rage, the use of that rage by the power elites for their own narrow political gain. It was strange while writing it to find the Libyan ‘war’ reflecting many of the same issues. The massacre in Paris was particular, but its significance is universal and, it seems, eternal.

I had the title long before I had a story – it was pure instinct. On many occasions I cursed it, because I did not know who the 12 were, and it’s a lot of characters to create and weave together. ‘Why not six children ?’ I would ask myself. ‘Why not change the title ?’ But I stayed true to the title, almost superstitiously – there was some magic in it – and in the end it paid of in what I think is a spectacular and heart-rending fashion.

Can we hope for an english publication this year, or next year ?

In the UK it should be out next Spring.

PS : I listened to your interview for Cercle Polar, you said you read Foucault, « Surveiller et punir », if by chance you read in french, I recommend you to read « La zone du dehors », from Alain Damasio. It’s an amazing novel which is inspired by Foucault and Jeremy Bentham, among others. It’s a dystopia set in 2084, in an extremely monitoring society, a totalitarian state, and a group of people who put up resistance called La Volte.

Sounds fantastic. Thanks for the tip.

Questions from The Boss :

In France do you think psychiatry is way behind ? What do you think about bipolar disorder ?

I don’t have enough knowledge to make any comment about French psychiatry. I would certainly ask ‘Behind who ?’ US psychiatry is going from bad to worse, I can certainly say that. And in every nation, we commit a miserable share of our vast resources to dealing with mental illness. I do know that in France, as elsewhere, that a large proportion of the prison population suffer from genuine and severe mental illnesses, and should not be there. But there are always a lot more votes in ‘law and order’ than in taking care of the afflicted.

Bipolar disorder is rather a vast and complex subject to deal with in this context. I will just make one suggestion for a different way of looking at the ‘polarity’ in question, and that is to see these ‘opposites’ not as lying at either extreme of a straight line, but as points on a circle that are so far away from each other that they come to lie almost next to each other. In other words, to use a geographical analogy, if you head East from the Pont Notre Dame and keep going until you reach the Pont Au Change, you have traveled a very long way – all around the world – but if you head West, the two bridges are only a few hundred metres apart. The truth is that much as we might like to persuade ourselves otherwise, our ideas of what is going on inside our heads is extremely primitive. Most psychiatry is like banging on the hood of the car with a stick when the engine has failed, in the hope that it twill start again.

Do you think you will come back into crime novel ? With Cicero Grimes maybe ?

I can’t make any promises and I can’t think that far ahead. But Grimes and Jefferson are still out there somewhere, and I would love know what they are doing.

Last question  : France, either you love her, or you leave her, said our president. Do you love France ?

It reminds me of Merle Haggard’s song « Fightin’ side of me » :

« If you don’t love it, leave it:

Let this song I’m singin’ be a warnin’.

If you’re runnin’ down my country, man,

You’re walkin’ on the fightin’ side of me. »‘

Maybe Nicolas Sarkozy is a country music fan.

I do love France. A lot of countries say they are the most beautiful country in the world, but France has objective reasons to say so.

Entretien avec Tim Willocks (VF)

Voilà enfin l’interview de Tim Willocks, je remercie encore une fois Nathalie Beunat de Syros pour m’avoir permis de le rencontrer à Lyon. Les trois ou quatre premières questions sont la retranscription de l’enregistrement du fichier qui ne bug pas… Le reste de l’entretien a été fait par mail, et je dis un grand merci à Tim Willocks pour son temps et ses réponses.

Sans oublier (c’est le boss qui parle) la fabuleuse et belle Olivia Castillon, sans qui rien ne se serait passé. Olivia soyez bénie!!!

Les questions sont de moi et du Boss…

Enjoy !

 

Après « Bad city blues », « Bloodstained kings » (Les rois écarlates), « Green River rising » (Green River), comment vous est venue l’envie de vous aventurer dans le roman historique avec « La Religion » ?

Pourquoi et comment avez-vous choisi cet épisode de l’histoire de Malte ? Qu’est-ce qui vous attiré plus qu’un autre événement du XVIème siècle ?

 

En partie parce que je voulais écrire un roman européen plutôt qu’un roman américain. Le siège de Malte dont j’avais entendu parlé était particulièrement intéressant car il représente une collision, une rencontre entre plusieurs nationalités et religions. Les chevaliers de Malte étaient vraiment intéressants parce qu’ils sont en quelque sorte la première union de différents peuples d’Europe, ils venaient d’Angleterre, de Pologne, de France, d’Allemagne. Cela m’intéressait vraiment beaucoup. Prendre le siège comme décor m’a aussi permis d’écrire sur la guerre et de céder à mon amour de l’extrême violence.

En partie à cause de la violence et aussi parce que le XVIème siècle est une époque fascinante et troublée. En quelque sorte l’époque était très libre, même si ça peut paraître étrange, c’était une époque libre d’un point de vue social et intellectuel. Les structures de l’Etat étaient peu développées. Nous assistons à une explosion de pensées, de créativité, dans la science, les arts, la musique. En un certain sens, on peut dire que les Chevaliers de Malte eux-mêmes sont une sorte d’anachronisme. Ils combattaient encore dans une guerre de religion que tout le monde avait abandonnée. Ils se battaient toujours dans une croisade. Donc le XVIème siècle est un siècle très intéressant à tous les points de vues, politiques et philosophiques. C’est un monde riche, il y a beaucoup d’interconnexions de peuples et d’influences culturelles. Tout ça m’intéressait vraiment. J’ai grandi à une époque où le propos de la littérature et des films, même de la musique, était d’explorer les extrêmes. J’ai toujours admiré les réalisateurs Stanley Kubrick, Sam Peckinpah, Pasolini.

Votre écriture est justement très visuelle, cinématographique.

Oui. Les descriptions visuelles du monde ont précédé l’invention de la photographie. Les grands romanciers du XIXème siècle, surtout les romanciers français, Hugo, Dumas, Balzac sont des romanciers incroyablement visuels. Vous ressentez le Paris de Balzac comme un monde visuel autant qu’un monde émotionnel et social. Le roman était là avant le cinéma. Ces deux traditions sont présentes dans mon écriture.

Comment vous êtes-vous documenté, comment avez-vous effectué vos recherches pour écrire « La Religion » ? Avez-vous passé beaucoup de temps à vous documenter avant de commencer à écrire ?

Hum… Plusieurs années ! Je ne sais plus combien exactement. Ce n’était pas avant internet, mais c’était avant qu’internet soit aussi développé qu’aujourd’hui. Il y avait très peu de bibliothèques en ligne, c’était les connexions téléphoniques. Donc j’ai fait la plupart de mes recherches pour La Religion à l’ancienne, je suis allé dans les bibliothèques. Je suis allé dans les musées, je suis allé à Malte, et à Istanbul. Une bibliothèque à Londres, St John. J’ai passé quelques temps en Sicile. Et j’ai écouté beaucoup de musique, j’ai regardé beaucoup de tableaux, car dans un sens les documents écrits sont faciles à trouver. Le plus grand défi était de tenter de capturer les émotions et l’atmosphère de ce monde. Pour moi le meilleur moyen de le faire a été à travers la musique et les tableaux.

Vous ressentez plus de choses de cette façon ?

Oui. Je pense qu’on ressent plus l’essence émotionnelle et psychique de l’époque. Parce que l’Histoire est relativement « sèche » en un sens. Vous avez des informations mais c’est difficile de trouver les sentiments, le cœur de l’époque. Les artistes injectent inconsciemment le ressenti de l’époque dans leur travail. Ainsi, l’architecture et la peinture, la musique, tout ça m’a donné la sensation de cette époque. Il y avait une sorte de magie dans ce monde, ils voyaient la vie avec plus de spiritualité, pas dans un sens strictement religieux. Le monde était plus mystérieux.

Qu’est-ce que vous entendez exactement par « roman européen », quelle serait votre définition ?

Au-delà du lieu, un roman européen aborde les personnages, les thèmes, la politique, les émotions avec une plus grande tolérance à propos de l’ambiguité et du réalisme, du moins à mon avis. La manière de voir européenne n’est pas aussi fortement attachée aux simples idées du bien et du mal. Je pense que cela trouve ses racines dans les ambiguités morales et politiques – souvent terrifiantes – de notre histoire commune.

Vous m’aviez dit que pour vous l’écriture et la lecture étaient la même chose d’un point de vue de la créativité et de l’imagination, vous pouvez en dire un peu plus ?

L’écrivain et le lecteur doivent construire un monde imaginaire grâce au pouvoir de leur propre imagination. L’écrivain donne des indices, des marques noires sur une feuille blanche, et le lecteur transforme l’encre en paysages, visages, sons, sang et tonnerre. Le roman ne vient pas complètement au monde sur les pages, seulement dans l’esprit du lecteur. C’est un peu comme la musique d’un compositeur, elle n’existe pas complètement jusqu’à ce qu’elle soit jouée. Le lecteur est l’orchestre. C’est un partenariat. Chaque lecteur lis – créé – un livre unique, différent qu’il est le seul à avoir lu. J’adore ça.

Le livre est paru en français en 2009, je l’ai lu tout de suite, et je dois avouer que je me souviens encore aujourd’hui de certaines scènes, (pas simplement les scènes de batailles qui sont incroyables, mais aussi les scènes entre Tannhauser et Amparo ou la comtesse, ou les descriptions de Malte, ou encore l’épisode des chiens errants,etc…). Quel est votre secret pour écrire de cette façon si saisissante, pour atteindre cette puissance d’évocation ?

Je m’efforce toujours d’entrer dans la chair même des personnages. C’est plus important que d’être dans leur esprit, ou peut-être est-ce plus juste de dire que c’est le meilleur moyen d’être dans leur esprit. Je veux créer une expérience, pas un divertissement. Je veux être plongé dans le monde des personnages, alors je suis leurs expériences sensorielles le plus possible. Chaque personne ou personnage perçoit le monde d’une façon légèrement ou même radicalement différente ; différents aspects de la réalité sont plus importants à leurs yeux que d’autres, chaque personnage (comme dans la vie) possède son propre et unique ordre de priorités sensorielles. Ils ressentent le monde. Dans ce sens on peut dire qu’ils ne sont pas « cartésiens » ; mais en fait, je pense que personne ne l’est réellement.

Vous m’avez dit que Amparo est apparue de nulle part ?

Dans toutes mes préparations pour « La Religion » je n’avais aucune idée que ce personnage pourrait exister. Quand j’ai commencé à décrire le personnage de Carla, j’ai réalisé qu’une femme de sa condition ne pourrait pas entreprendre une telle épopée sans une compagne, peut-être une femme de chambre ou une domestique. A ce moment-là je ne pouvais pas lui donner une simple « domestique », la compagne devait être spéciale, leur relation devait être spéciale, quelque chose de plus profond, c’est ainsi que Amparo est devenue la personne la plus importante dans la vie de Carla. Elle est également devenue, pour moi, l’âme et le cœur secret du roman tout entier parce que sa vision de la vie et du monde transcende toute la folie à l’oeuvre autour d’elle. Donc, en ayant absolument aucun rôle, elle est devenue le personnage que j’aime probablement le plus.

Est-ce que vous saviez dès le départ que les aventures de Mattias Tannhauser seraient une trilogie, ou est-ce que c’est venu au fur et à mesure de l’écriture de « La Religion » ? Si oui, avez-vous déjà planifié toute la vie de Tannhauser ? Je voulais en savoir plus sur lui dès les toutes premières pages, dès qu’on le découvre au milieu des Monts Faragas, dans la forge de son père, comment avez-vous réussi ça ?

Je n’avais pas prévu une trilogie au départ, c’est seulement après avoir fini le livre, quand j’ai senti que Tannhauser (et en particulier sa relation avec Carla) était une création trop fascinante pour l’abandonner. Il avait beaucoup trop d’autres possibilités à explorer, trop de défis à relever. Je me suis rendu compte que son histoire profonde était celle d’un homme inconsciemment à la recherche d’une famille, la famille qu’il a perdue étant enfant. A cet instant il est devenu, ou il a appris à l’être, un loup solitaire, et cela donne une certaine tension à sa vie. Cette recherche et cette tension continuent dans le prochain livre « The Twelve Children of Paris ». Je ne sais pas encore ce qui se passera dans le troisième roman.

J’aime beaucoup la couverture originale de « La Religion », est-ce que vous l’aviez choisi ?

J’ai apporté l’idée de départ, l’épée et les roses rouges et blanches, et l’artiste chez Jonathan Cape (l’éditeur anglais) était très excité par cette idée.

Vous êtes psychiatre, ceinture noire de Shotokan Karaté, comment en êtes-vous arrivé à écrire des romans noirs ?

J’écrivais des pulp fictions quand j’étais enfant, entre 10 et 15 ans, bien avant d’être un psychiatre ou ceinture noire, alors écrire des romans est juste un retour à ce que j’aime le plus.

Quels sont les auteurs qui vous ont le plus influencés ?

Quand j’étais petit, ce qui est probablement le plus important : Sven Hassel, Richard Stark, Alastair Maclean, Alexandre Dumas, Charles Dickens. Adulte : Albert Camus, John Steinbeck, James Ellroy, et par dessus-tout Shakespeare.

Est-ce que vous pouvez nous parler un peu plus de Shakespeare et son influence?

Shakespeare est le seul et unique écrivain à avoir de si grosses couilles qu’il me donne l’impression que les miennes sont petites. Sans fioritures du début à la fin. Noirceur totale, perte totale, tragédie totale, mort totale. Il n’épargne rien à ses personnages, en aucune manière, il leur fait vivre le plus long voyage qu’aucun autre écrivain.

Par exemple, Macbeth débute avec le plus noble chevalier du royaume, c’est Galahad. A la fin de la pièce, c’est Pol Pot. Le Roi Lear commence avec l’homme le plus puissant du monde, à la fin il est devenu un mendiant en haillons, fou, toutes les personnes qu’il a jamais aimées sont mortes. Titus Andronicus débute avec le plus grand général de Rome, et termine avec 20 ou 21 fils morts, le meurtre de sa propre fille (« Meurs ! »), et il sert à sa mère ses deux fils dans un gâteau. Othello est l’homme parfait… jusqu’à ce qu’il étrangle sa femme par folie et jalousie. Hamlet est au départ un adolescent troublé, immature, à moitié fou, fini par devenir un homme sage mais est tué à cet exact moment. Même Roméo et Juliette, deux tendres adolescents, ne s’en sortent pas vivants. Etc, etc…

Il a également créé les premiers « all-time-great-killing-machine motherfuckers » : Macbeth, Titus, Coriolanus. Et ce ne sont que ses tragédies. Je ne vais même pas parler de ses comédies ou de ses pièces historiques.

J’aime aussi l’incroyable audace de ses intrigues. Il n’avait peur de rien, peu importe si c’est absurde. Richard III est une histoire sans queue ni tête d’une douzaine de façons différentes, mais il s’en fichait complètement : et ça fonctionne brillamment. Il n’était pas enchaîné par les notions modernes de motivation et de vraisemblance ; tout ce qu’il intéressait c’est la vérité, l’action, l’âme humaine, et spécialement dans ce qu’elle a de plus sombre. Son public avait ce qu’il faut pour encaisser ces vérités, alors que nous ressemblons à des moutons tremblants à l’intérieur de clôtures faites de mensonges réconfortants.

Malheureusement je n’ai jamais vu de mise en scène de Shakespeare au théâtre capable de saisir ne serait-ce qu’un début de son réel génie ou de sa puissance. Son oeuvre a été détournée par la haute société, et a été tordue à leurs profits. Ils n’osent pas voir ce qu’il a réellement écrit parce qu’il n’y a pas de place dans son monde pour de telles personnes, excepté dans les rôles les plus faibles, les plus méprisables. Je déteste ces « fuckers » pour ce qu’ils ont fait à l’oeuvre de Shakespeare.

Donc j’ai essayé d’aller aussi loin que Shakespeare, mais à certains niveaux je n’ai pas assez de couilles parce que j’ai peur de perdre le peu de public que j’ai, et parce que mes éditeurs américains ont déjà peur de ce que j’écris.

Vous sentez-vous proche de certains écrivains, contemporains ou non ?

Plus que d’aucun romancier, je me sens proche des réalisateurs Sergio Leone, Sam Peckinpah et Stanley Kubrick. Ils ont un énorme impact sur ma façon de raconter des histoires.

Y a-t-il des auteurs que vous avez envie de nous conseiller ?

Ce qui importe c’est de trouver des écrivains ou des artistes que vous aimez. C’est l’amour qui compte, pas le contenu du travail. Donc je vous conseille de tomber amoureux et de laisser vos amours être vos guides.

Ou des personnes dont vous aimeriez parler (médecine ou d’autres domaines) ?

Je vous recommande d’écouter les discours de Malcolm X.

Comment et pourquoi avez-vous écrit ce roman « Doglands » ?

« Doglands » a été inspiré par mon chien, Feargal, qui est un incroyable survivant et sait comment être vivant. Pendant une période « d’angoisse de la page blanche ». Je l’ai écrit pour me libérer, pour retrouver mon mojo. C’est venu librement, comme un rêve, et je l’ai fini en exactement 42 jours. Il a fallu très peu de corrections. J’ai juste suivi le héros le long de « la voie sauvage et hasardeuse » (en français) il m’a emmené tout au long du chemin.

The Boss vient de finir « Doglands », il dit : au-delà d’une merveilleuse histoire, il y a une putain de charge contre les débiles, nous pauvres humains, je ne crois plus en nous, et vous ?

Nous sommes certainement notre pire ennemi, plus que jamais. La perplexité des chiens dans l’histoire devant notre folie est le reflet de ma perplexité. Ce monde devrait être un jardin d’Eden, mais nous le transformons en Enfer. La question centrale que j’aimerais que le livre soulève est celle-ci : Nos maitres tout autour du globe nous traitent comme des chiens qu’on fouette ; ils nous méprisent, nous volent, nous exploitent et nous humilient. Pourtant nous retournons leur lécher les mains. Pourquoi ? Quand allons-nous commencer à utiliser nos dents ? Ou est-ce que nos dents sont brisées pour toujours ?

Je viens aussi aussi de terminer « Doglands », c’est vraiment un grand livre, c’est fou : vous étiez bloqué dans l’écriture de « Twelve Children of Paris », vous aviez besoin de vous libérer en quelque sorte, et vous avez écrit un roman sur la liberté. Le sujet du roman et les effets sur vous, sur votre travail sont en adéquation. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Ecrire « Doglands » m’a aidé à me libérer des voix des « maitres » dans ma tête, à savoir les éditeurs américains qui m’ont systématiquement pousser à castrer mon propre travail dans le but de toucher un plus grand public. Je me suis rendu compte que je préférerais ne pas écrire du tout plutôt que de poser un rasoir sur mes propres couilles. J’adorerais un plus grand public, comme n’importe quel artiste, mais pas à ce prix. Ce n’était pas un effort conscient, mais c’est vrai que ce dilemme est aussi directement reflété dans « Doglands ».

J’ai lu que vous pensiez à une suite, c’est vrai ? Est-ce qu’on va en apprendre un peu plus sur le Savoir des Chiens, ou sur Sloann ?

Oui, Furgul va rencontrer Sloann, que j’imagine comme un croisement entre Tony Montana et Grendel, avec peut-être une touche de Mao dedans. Et il apprendra plus des sombres – et même apocalyptiques – secrets du Savoir des Chiens.

Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de « The Twelve children of Paris », pourquoi avoir choisi cet épisode de l’histoire de France ? Et pourquoi ce titre ?

« The Twelve Children of Paris » se déroule pendant 36 heures couvrant le prélude et le premier jour du Massacre de la Saint-Barthélémy. C’est la description du genre d’enfer créé par l’homme que nous continuons de créer encore aujourd’hui, meurtres de masse, le déchaînement de rage réprimée, l’usage de cette rage par les élites au pouvoir pour leur propre et étriqué bénéfice politique. Pendant l’écriture, c’était étrange de voir dans  la « guerre » en Lybie beaucoup de reflets des mêmes problèmes. Le massacre de Paris était particulier, mais sa portée est universelle, et semble-t-il, éternelle.

J’avais le titre bien avant que j’ai l’histoire, c’était purement instinctif. En plusieurs occasions je l’ai maudit parce que je ne savais pas qui étaient ces 12, c’est beaucoup de personnages à créer et à lier ensemble. « Pourquoi pas six enfants? » je me demandais. « Pourquoi ne pas changer le titre ? ». Mais je suis resté fidèle au titre, presque par superstition, c’est comme s’il y avait une sorte de magie dedans, et au final je pense que ça a payé d’une spectaculaire et déchirante façon.

Peut-on espérer une parution en anglais cette année ou l’année prochaine ?

Il devrait être publié au Royaume-Uni le printemps prochain.

PS : J’ai écouté votre interview pour l’émission Cercle Polar, vous avez cité Foucault, « Surveiller et punir », si vous lisez en français, je vous conseille « La zone du dehors » de Alain Damasio, un incroyable roman de SF inspiré aussi de Foucault et de Jeremy Bentham. L’histoire se déroule en 2084, une dystopie dénonçant les sociétés de contrôle dans lequel on suit les actions d’un mouvement de résistance appelé La Volte.

Ca a l’air excellent, merci du conseil.

Du Boss : En France nous avons du retard en psychiatrie ? Que pensez-vous de la maladie bipolaire ?

Je ne connais pas assez la psychiatrie en France pour faire un quelconque commentaire dessus. Je répondrais plutôt en retard par rapport à qui ? La psychiatrie aux Etats-Unis est passée de mauvaise à pire encore, je peux vous dire ça. Et dans chaque nation nous investissons une misérable part de nos vastes ressources pour traiter les maladies mentales. Je sais aussi qu’en France, comme partout ailleurs, une large part de la population en prison souffre de réelles et graves maladies mentales, et ne devrait pas se trouver là. Mais il y a toujours plus de votes pour « loi et ordre » que dans la prise en charge des personnes en souffrance.

Le syndrome bipolaire est un sujet plutôt vaste et complexe à traiter dans ce contexte. Je ferais juste une suggestion afin de regarder différemment la « polarité » en question, qui est de regarder ces « opposés » non comme se trouvant à chaque extrémité d’une ligne droite, mais comme des points sur un cercle tellement éloignés qu’au final ils sont presque l’un à coté de l’autre. En d’autres termes, pour utiliser une analogie géographique, si vous vous dirigez vers l’Est en partant du Pont Notre Dame et continuez jusqu’à atteindre le Pont Au Change, vous avez fait un très long voyage, tout autour du monde, mais si vous partez vers l’Ouest, les deux ponts ne sont qu’à quelques centaines de mètres. La vérité c’est que même si on aime tant se persuader du contraire, nos idées sur ce qui se passe dans nos têtes sont extrêmement primitives. Ce qu’est en grande partie la psychiatrie ressemble à taper avec un bout de bois sur le capot d’une voiture quand le moteur a des ratés, dans l’espoir qu’il va redémarrer.

Pensez-vous revenir vers le roman noir ? Peut-être de nouveau avec Cicero Grimes ?

Je ne peux rien promettre, et je ne peux pas prévoir à si long terme. Mais Grimes et Jefferson sont toujours là dehors, quelque part, et j’adorerais savoir ce qu’ils sont en train de faire.

Pour finir, dernière question du Boss : la France, on l’aime ou on la quitte a dit notre président, vous, l’aimez-vous ?

Ca me rappelle la chanson de Merle Haggard « Fightin’ side of me » :

« If you don’t love it, leave it:

Let this song I’m singin’ be a warnin’.

If you’re runnin’ down my country, man,

You’re walkin’ on the fightin’ side of me. »

Nicolas Sarkozy est peut-être un fan de country.

J’aime la France. Beaucoup de pays disent être le plus beau pays du monde, mais la France a de bonnes raisons de le dire.

Black Blocs d’Elsa Marpeau (Série Noire, Gallimard)

Swann Ladoux, jeune chercheuse en biologie partage sa vie entre son laboratoire, les manifestations contre les réformes de l’université et les bras de son compagnon Samuel Bordat, maître de conférence en sociologie. C’est en rentrant d’une de ces manifestations que Swann découvre le corps de Samuel froidement abattu d’une balle dans le dos. En décidant de mener l’enquête elle-même, Swann va peu à peu découvrir des facettes de Samuel qu’elle ignorait complètement, à commencer par cet étrange « squat » de Montreuil dont elle est subitement devenue propriétaire.

En nous plongeant dans le milieu peu connu des « blackblocs », regroupement de personnes en marge des manifestations en vue d’actions violentes, Elsa Marpeau signe un roman à la puissance narrative explosive. Sans jamais verser dans la caricature, en évitant l’écueil de la prose didactique, l’auteur utilise cette toile de fond politique pour construire une intrigue en neuf parties, neuf cercles à travers lesquels Swann devra passer pour aller au bout de sa quête.