Entretien avec Ian Tregillis (VF)

Avec seulement un roman, « Bitter seeds », Ian Tregillis est devenu un de mes auteurs favoris, et c’est avec un immense plaisir que je publie un long entretien effectué par mail avec lui, encore une fois je le remercie d’avoir pris le temps de me répondre.

 

 

 

 

 

 

« Bitter seeds » a été publié en 2010 aux USA, mais il n’y a hélas aucune traduction en français de prévue, alors je vous fais une petite présentation rapide du livre. D’abord, il y a tout ce que j’aime dans ce roman, enfin, ce que j’aime de plus en plus, à savoir un mélange d’uchronie, de polar, et de fantastique. J’avais vraiment envie de faire découvrir cet écrivain aux lecteurs français, c’est maintenant chose faite…

L’histoire se déroule pendant la deuxième guerre mondiale, Raybould Marsh, un espion britannique est le témoin d’une scène inhabituelle en Espagne, et finit par découvrir que l’Allemagne nazie a dans ses rangs des surhommes, des hommes et des femmes disposant de pouvoirs spéciaux, un de ces superhéros nazis est en fait une femme, Gretel, capable de voir très très loin dans le futur. De retour en Angleterre, Marsh réussit à convaincre ses supérieurs de la réalité de cette menace, les services secrets décident alors de faire appel à des sorciers pour les aider à gagner la guerre…

Voilà l’interview en vf, avec les réponses traduites :

Est-ce que vous pouvez vous présenter, à l’attention des lecteurs qui ne vous connaissent pas, qui ne connaissent pas « Bitter seeds » et le « Milkweed triptych » ?

J’ai beaucoup de chance d’avoir une quelconque carrière en tant qu’écrivain. J’ai toujours l’impression d’être un fraudeur la plupart du temps ! Dans la vie de tous les jours, je suis physicien. J’ai étudié l’astrophysique et écrit une thèse sur les radio-galaxies (galaxies émettant d’importantes quantité d’ondes radio). Je m’efforce d’écrire de la fiction les soirs et les week-ends.

J’ai écrit quelques nouvelles, parues à des endroits comme Tor.com et Apex Magazine, j’ai aussi écrit pour plusieurs romans de la série « Wild Cards ». Mon écriture s’est cependant concentrée sur mes propres romans. J’ai vendu une trilogie à Tor Books en 2008. Mon premier roman, BITTER SEEDS, est paru aux USA en 2010. La suite, THE COLDEST WAR, va paraître cette année (il est déjà disponible en audiobook), et le dernier volume de cette trilogie, NECESSARY EVIL, sera publié en 2013. (Ils seront aussi publiés par Orbit au Royaume-Uni, à des intervalles de 2 mois, entre décembre 2012 et Mars 2013)

Et je viens juste de vendre un nouveau roman, sans aucun lien avec les autres, SOMETHING MORE THAN NIGHT, mais comme l’encre n’a pas encore séché sur les contrats je ne sais pas encore quand il sera publié.

Concernant ma carrière d’écrivain, je dis toujours pour résumer : mieux vaut être chanceux que doué. C’est encore mieux d’être les deux, mais si on ne peut pas, autant choisir la chance ! Ca a marché pour moi…

J’ai grandi dans le Midwest. Comme beaucoup d’écrivains, j’ai toujours été attiré par l’écriture, dès l’enfance. (Pour moi, c’est la seule forme d’expression artistique pour laquelle j’ai la moindre petite parcelle de talent. Je n’ai aucun talent pour la musique, encore moins pour les arts visuels.) Mais j’étais un idiot, pendant de longues années je pensais que je pourrais assouvir mon intérêt pour l’écriture seulement quand la vie m’en laisserait l’occasion. En d’autres termes, je n’avais pas compris qu’il fallait se donner du temps pour écrire ! C’est comme ça que j’ai gâché beaucoup de temps, en attendant jusqu’à la fin de l’université pour commencer à écrire. J’ai trouvé un nouvel emploi qui m’a obligé à déménager à plus d’un millier de miles de ma famille et de mes amis. Ca semblait le bon moment pour me lancer dans cette entreprise tellement solitaire.

J’ai ainsi passé quelques années à apprendre les bases en proposant des critiques dans un atelier d’écriture en ligne. Rejoindre cet atelier a littéralement changé ma vie. Après ça, j’ai entendu parler d’atelier d’écriture face-à-face, et finalement j’ai postulé pour rejoindre l’atelier d’écriture Clarion d’une durée de six semaines. Un de mes professeurs était Walter Jon Williams, qui s’est révélé habiter relativement près de moi. A la fin des six semaines, il m’a invité à rejoindre son groupe d’écrivains locaux. Je ne savais pas quand j’ai trouvé cet emploi que j’emménageais au beau milieu d’un important groupe d’écrivains professionnels de science-fiction et de fantasy ! J’ai eu l’incroyable chance d’avoir tous ces grands écrivains qui m’ont pris sous leurs ailes : Walter, Daniel Abraham, Melinda Snodgrass, Sage Walker, George R R Martin, S. M. Stirling…

Vous vivez au Nouveau-Mexique, vous pouvez nous en dire un peu plus sur l’importante communauté d’écrivains de science-fiction  dans cet état ?

J’ai déménagé au Nouveau-Mexique pour un travail après l’université. Je ne savais pas du tout que j’arrivais au milieu d’une vibrante communauté d’écrivains de science-fiction ! Comme expliqué plus haut, j’ai eu l’incroyable chance d’avoir Walter Jon Williams comme professeur à Clarion. A vrai dire, c’est lui qui m’a plongé dedans, et je l’en remercie. A une heure de route de chez moi, vivent Daniel Abraham (qui écrit aussi sous le nom de M. L. N. Hanover) et son partenaire en écriture Ty Franck (ils écrivent ensemble en tant que James S. A. Corey), George R. R. Martin, S. M. Stirling, Melinda Snodgrass, Sage Walker, Pati Nagle, Jane Lindskold, Bob Vardeman, Walter Jon Williams… La liste continue. Et j’en ai sûrement oublié plusieurs !

Grâce à cette densité d’écrivains de science-fiction, et à un groupe de fans tout aussi actif, nous avons une extraordinaire convention annuelle de science-fiction au Nouveau-Mexique. C’est vraiment une merveilleuse communauté, et je suis vraiment chanceux d’en faire partie. Toute ma vie sociale hors de mon « travail de tous les jours » tourne autour ou découle de l’écriture.

Comment un scientifique tel que vous se retrouve à écrire une uchronie sur la deuxième guerre mondiale, avec des sorciers anglais contre des surhommes nazis ? Comment avez-vous eu l’idée de « Bitter seeds » ?

J’ai toujours aimé la science-fiction. Ca a commencé quand je suis rentré à la maison après mon premier jour d’école. Ma mère m’a posé devant la télévision, et là devant mes yeux il y avait une rediffusion de la série de SF britannique « Doctor Who ». Je n’ai plus jamais été le même…

Peu de temps après ma tentative d’écrire sérieusement, j’ai lu un article sur un très étrange épisode de la seconde guerre mondiale. Le ministère de la Marine britannique l’appelait Projet Habakkuk : le projet de construire un porte-avions à partir de glace. Une glace spéciale, mais quand même… Quel merveilleux concept !

Malheureusement (ou heureusement) le projet n’a jamais dépassé le stade du prototype. (Je crois qu’ils sont allés jusqu’à construire un petit prototype sur un lac des rocheuses Canadiennes.) Mais je ne pouvais chasser l’image de vaisseau-icebergs naviguant sur l’Atlantique nord. Alors j’ai fini par me demander : ça alors ! Et si le projet avait été un succès ? Et si ces improbables vaisseaux de glace avaient menacé de changer le cours de la guerre ? Et la réponse est tombée comme un cheveu sur la soupe : c’est évident Ian, l’Axe aurait envoyé un espion saboter le chantier naval. Un espion avec des capacités très spéciales… Une fois que j’avais imaginé cet espion, il n’y avait qu’un pas à faire pour imaginer le projet qui l’avait créé lui et toutes les autres progénitures de ce projet. Parmi lesquelles, mais un peu en arrière-plan, j’ai pensé à une folle capable de voir le futur. J’ai écrit une nouvelle à propos de cet espion et de ce vaisseau de glace. Ce n’était pas très bon, et n’a jamais été publié. Après l’avoir écrite, je me suis tourné vers d’autres choses, mais mon imagination revenait sans cesse à la deuxième guerre mondiale et à ces superhéros secrets travaillant pour le Troisième Reich. J’ai commencé à me demander et si les services secrets alliés tombaient sur ces projets secrets ? Qu’est-ce qu’ils feraient ? J’étais particulièrement intéressé par l’idée d’un homme ordinaire, quelqu’un sans la moindre capacité spéciale, dont le travail serait de contrecarrer les superhéros ennemis. Et c’est de là que vient Milkweed.

Quand vous avez écrit les trois romans, « Bitter seeds », « The coldest war » et « Necessary evil », est-ce que vous aviez en tête toute l’histoire ? Est-ce que vous aviez le plan en entier ? Ou est-ce que l’histoire venait au fur et à mesure que vous l’écriviez ?

Avec l’aide de mon groupe d’écriture, j’avais le plan entier de la trilogie avant d’avoir écrit quoi que ce soit. Ca devait être fait comme ça à cause de Gretel, la folle clairvoyante ! A l’origine je pensais que ce serait un seul roman, et que je l’écrirai simplement pour me faire la main. Notre groupe d’écriture avait à cette époque des réunions mensuelles, avec une règle : afin de participer à une réunion vous deviez présenter un extrait de vos écrits. Cela poussait tout le monde à être sérieux et consciencieux. Mais j’en avais assez de batailler pour venir avec une nouvelle histoire chaque mois, alors j’ai décidé de passer un an à tenter d’écrire un roman. J’étais un peu nerveux en y pensant, j’avais peur que le groupe me dise que c’était une idée stupide qui n’en valait pas la peine. Je leur ai timidement présenté un court résumé de mon idée (deuxième guerre mondiale, superhéros nazis, sorciers anglais, espions, explosions, bla bla bla…) Mais au lieu de me dire que c’était une idée stupide, ils ont été très enthousiastes. Ils m’ont immédiatement convaincu que l’histoire ne tiendrait pas dans un seul livre, et ils avaient raison. L’idée que je leur avais présentée finit par devenir THE COLDEST WAR, le deuxième livre de ma trilogie. En 15 minutes, ce roman d’entrainement tout simple et autonome que j’envisageais s’est transformé en une histoire beaucoup plus grande et beaucoup plus complexe. Et grâce à Gretel il était clair dès le départ que toute l’histoire devait être planifiée à l’avance. J’avais décidé qu’elle serait capable de voir très loin dans le futur. Mais ça signifiait qu’elle pouvait voir le futur à travers les multiples livres de la série. Ce qui signifiait que si je voulais que tout se tienne de manière satisfaisante, je devais disséquer son plan et partir à rebours de là. Tout le groupe s’est réuni un samedi après-midi et à l’aide de marqueurs de couleurs et d’un grand tableau blanc, nous avons élaboré le plan de la trilogie pendant environ 8 heures. Au bout du compte, et assez bizarrement, les livres finaux ont très peu de ressemblance avec le scénario que nous avions esquissé. Mais cette session marathon m’a donné un point de départ, et m’a permis d’affiner le plan au fur et à mesure.

Ceci étant dit, j’espère que les lecteurs trouveront que la trilogie se tient. J’ai fait du mieux que j’ai pu… Mais au final ce n’est pas à moi de dire si oui ou non le résultat est un succès.

« Bitter seeds » se déroule pendant la deuxième guerre mondiale, « The coldest war » en 1963, est-ce que le troisième livre se déroulera aussi plus tard (je suis curieux je sais…) ? Pourquoi ce saut dans le temps ? C’est plutôt intéressant, ça vous permet d’explorer une toute autre époque tout en revenant sur les conséquences de ce qui s’est passé dans le premier livre.

Aha ! C’est une très bonne question. Le troisième livre est la suite directe de l’histoire : le premier chapitre de NECESSARY EVIL reprend directement après la fin de THE COLDEST WAR. Quand je pensais que j’écrirais un seul livre avec tout ça, l’idée originelle était de raconter une histoire pendant la guerre froide. Peut-être un peu inspirée par John Le Carre, je voulais raconter l’histoire d’un espion retiré du service actif obligé de replonger dans le monde des secrets contre sa volonté. C’était l’histoire proposée à mon groupe d’écriture. Mais ils m’ont dit : « Le roman tout entier est basé sur une histoire qui s’est passée pendant la deuxième guerre mondiale, avec des superhéros et de la magie noire… Tu ne peux pas laisser tomber tout ça ! Tu es fou ? » Et donc, avant d’en arriver à la partie de l’histoire qui me fascinait vraiment, j’ai d’abord dû écrire tout un roman se passant dans les années 1940. Mais je suis content qu’ils m’aient convaincu de le faire ainsi. C’est amusant de réfléchir aux conséquences à long-terme des actions des personnes, et de jouer avec la façon dont certaines décisions ont un effet boule de neige et causent de nouveauxproblèmes des années plus tard.

Dans « Bitter seeds » la magie n’est pas comme la magie de Harry Potter ou celle du « Nom du Vent » de Patrick Rothfuss, il y a un coté alchimique, un coté sombre à cette magie, vous pouvez nous en parler un peu ? Et nous dire comment vous est venue l’idée de cette sorte de magie ?

Je dis souvent que la magie pratiquée par les sorciers dans BITTER SEEDS n’est en fait rien d’autre qu’une forme de démonologie, mais sans les suites de chiffres… Il y a longtemps, j’ai lu THE DEVIL’S DAY de James Blish (note : cycle publié en français sous le titre des Pâques Noires, comprenant « Un cas de conscience », « Pâques Noires ou « Faust aleph zéro », et « Le lendemain du jugement dernier »). C’était ma première rencontre avec le concept de démonologie, l’idée de magiciens capable d’invoquer des êtres surnaturels et malveillants pour violer les lois de la Nature. J’ai toujours trouvé ça très intriguant. (En théorie, pas en pratique!)

J’ai aussi toujours été intéressé par l’anthropolinguistique. Je ne suis pas particulièrement doué quand il s’agit des langues (même si j’ai aimé étudier l’espagnol pendant plusieurs années) mais j’éprouve une attirance sans fin pour tout ce qui touche à la linguistique. Une de mes amies est anthropolinguiste. A l’époque ou j’effectuais des recherches pour cette trilogie, il se trouve qu’elle m’a parlé d’une incroyable légende sur laquelle elle était tombée pendant ses études :

On raconte qu’il y a très longtemps, les anciens Grecs commencèrent à s’interroger à propos de la plus vieille civilisation au monde. Assez logiquement, ils ont pensé que la plus vieille civilisation au monde devrait être celle parlant le plus vieux langage. Donc, si ils trouvaient quel langage était le plus vieux, ils pourraient identifier la plus vieille civilisation, et par la même trouver l’origine de l’humanité. Ou quelque chose dans le genre. Mais comment trouver le plus vieux langage ? Eh bien, ils décidèrent que le plus vieux langage devait être le langage parlé naturellement par l’homme, en l’absence de toute autre influence. Alors, selon la légende, ils prirent un quelconque nouveau-né de la région, et firent en sorte de l’élever sans qu’il entende le moindre langage. Et bien entendu, toujours selon la légende, après quelques années, l’enfant a commencé spontanément à parler, oh je ne sais pas, Sumérien ou quelque chose comme ça. Je doute que ce soit réellement arrivé… Mais dès que j’ai entendu cette légende, j’ai pensé wow ! J’ai tout de suite su que ce serait la base de mon système de magie.

En continuant de lire sur le sujet, j’ai appris que depuis plusieurs siècles il y avait un grand intérêt de la part des érudits européens pour tenter de reconstruire le langage « originel » de l’humanité, de retrouver le langage parlé dans le Jardin d’Eden, avant la Tour de Babel. Du coup je me suis demandé et si ce n’était pas les anciens Grecs qui avaient tenté cette expérience avec les enfants, mais des savants du moyen-âge ? Et si ça avait marché ? Parce que,de toute évidence, le langage le plus vieux, le langage de la Création, le langage de Que La Lumière Soit, ne pouvait être un langage humain…

Comment avez-vous écrit les trois livres ? Avez-vous fait beaucoup de recherches ? « Bitter seeds » est plutôt réaliste et documenté concernant la deuxième guerre mondiale, l’armée allemande, le MI6 et le MI5, ou le SOE (services secrets britanniques).

Merci à toi de dire ça. J’espère que c’est assez réaliste, ou du moins que ça contient une légère couche de vraisemblance historique. J’ai essayé avec beaucoup, beaucoup de force de faire le plus de recherches possible. Savoir si j’ai réussi ou non, ce n’est bien entendu pas à moi de le dire. Je ne déclarerais jamais être un expert en histoire, jamais, même en faisant un immense effort d’imagination. Mais en écrivant ces livres, j’ai amassé une entière bibliothèque de matière à recherches. Les noms et les dates étaient les choses les plus faciles à trouver, les livres d’histoire sont là pour ça. Les recherches les plus difficiles concernaient les détails de la vie de tous les jours à Londres en 1940 : ce que portaient les gens, comment ils se parlaient, comment ils riaient, pleuraient ou mangeaient ? Il a fallu beaucoup creuser, mais j’ai fini par trouver quelques ouvrages de référence de grandes valeurs.

Dans votre esprit, au fond de votre cœur, vous considérez ces livres comme étant l’histoire de Raybould Marsh ou comme l’histoire de Gretel ?

Encore une bonne question ! J’ai toujours pensé aux livres du « Milkweed Triptych » comme étant l’histoire de Marsh. Tous les personnages sont (je l’espère) changés et affectés par l’histoire qui les touche, mais pour moi, c’est vraiment le récit de la vie de Marsh. Même si les vies et les destins de Marsh et Gretel sont si étroitement liés qu’il est difficile de les séparer. Gretel est l’axe autour duquel tourne l’histoire tout entière. Mais Marsh est le pauvre gars qui doit s’occuper d’elle…

« Bitter seeds » me fait un peu penser aux livres de Tim Powers « Les puissances de l’invisible » ou « Le bureau des atrocités » de Charles Stross, avec ce coté uchronique, histoire secrète avec des nazis, des espions et des démons. Vous connaissez ces livres ?

Je suis un immense fan de Tim Powers. Je pense que c’est un savant fou littéraire. Je dis souvent aux gens que si la magie existait vraiment, elle pourrait fonctionner comme dans un roman de Tim Powers !

Par coïncidence, j’ai lu LES PUISSANCES DE L’INVISIBLE il y a juste quelques semaines. Ca ne va probablement pas vous surprendre, c’est mon livre préféré de Tim Powers. Je sais que beaucoup de ses fans préfèrent certains de ses autres livres, mais celui-là m’a plus à tous les niveaux. C’est comme si il avait pu être écrit pour moi. C’est triste qu’il soit sous-estimé, à mon pas si humble avis.

La première fois que j’ai entendu parler des romans de la « Laverie » de Charles Stross, j’étais près de la fin du premier jet de BITTER SEEDS. Ne voulant pas être « contaminé », j’ai attendu jusqu’à ce que je finisse le deuxième livre de la trilogie avant de jeter un œil aux livres de Charles Stross. (Je pensais être en sécurité à ce moment-là car l’intrigue du dernier livre était entièrement consruite par les deux précédents livres!) Quand j’ai proposé THE COLDEST WAR à mon éditeur, j’ai pris LE BUREAU DES ATROCITES et je l’ai littéralement dévoré. J’adore les romans de La Laverie et je suis impatient de lire le prochain.

Est-ce que vous avez déjà pensé écrire un roman de hard-sf, à l’instar de Kim Stanley Robinson ou Greg Egan, comme vous êtes physicien ? Ou vous voyez l’écriture comme un moyen de vous évader, de laisser votre travail de côté ?

J’écrirai une histoire ou un roman de hard-sf si une idée s’empare réellement de moi. J’ai écrit une ou deux nouvelles dans ce style, mais pour d’étranges raisons, mon imagination est plus attirée par la magie que par la science. Ou peut-être devrais-je dire que la partie écrivain de mon imagination penche dans cette direction. En tant que lecteur, j’aime la science-fiction pure et dure et je lirai toujours avec plaisir tout ce que je peux me procurer. J’aime les bons space opera par exemple.

La hard-sf en particulier est quelque chose que je tend à éviter dans mes réflexions. Je pense que c’est exactement ce que tu dis, écrire est vraiment le moyen de m’évader de mon travail quotidien (même si écrire des romans nécessite aussi beaucoup de travail!) Alors, si je commençais à travailler sur un projet de roman qui nécessitait que tout soit soit scientifiquement exact, au niveau des calculs et plus encore, j’aurais vite l’impression d’avoir ramené mon travail à la maison. Ma vie d’écrivain et mon travail de tous les jours sont deux moitiés de ma vie totalement séparées, et j’essaie de maintenir ça. (Même si parfois je me sens comme divisé en deux personnes différentes) Ecrire sur la magie est difficile, mais d’une autre façon, elle doit être cohérente dans son ensemble (ou du moins elle doit apparaître ainsi au lecteur). C’est pourquoi il y a aussi beaucoup de travail, mais je ne sais pourquoi, ce travail m’attire plus que d’essayer de creuser à propos de technologies futures par exemple.

Vous pouvez nous parler de votre prochain livre, comment il est né ?

Chez moi, les idées s’accumulent lentement sur une longue période. Des petits bouts d’informations entendues par hasard, des mots intéressants, des idées cools qui me viennent en lisant… Tout ça est jeté sur des morceaux de papier, et ces papiers vont dans un dossier. Les morceaux de choix qui m’ont vraiment accroché finissent habituellement par me trotter dans l’esprit pendant un long moment, parfois des années. Une fois de temps en temps, quelques-unes de ces idées sans rapport entre elles s’entrechoquent et s’assemblent. Comme des flocons de neige qui s’assemblent, qui roulent le long d’une colline pour former une boule de neige. Finalement, si je suis patient, la boule de neige devient assez importante pour contenir un livre…

La graine de SOMETHING MORE THAN NIGHT date d’avant que j’ai l’idée des livres du Triptyque Milkweed . J’avais envie d’écrire un polar fantastique avec des anges depuis longtemps. C’était le point de départ. Alors, pour m’amuser, j’ai commencé à lire des classiques des polars, des écrits de Dashiel Hammett et Raymond Chandler. J’ai découvert que j’aimais vraiment ces livres… du coup je me suis demandé si je pouvais combiner des éléments de roman noir des années 30 et mon projet avec des anges. Ca semblait fonctionner. Après, pendant que j’écrivais les livres de Milkweed, j’ai pris conscience de certains cotés de mon écriture que j’aimerais améliorer. Et finalement, je me suis mis à réfléchir à quelle forme donner au livre afin qu’il me permette d’étendre mes capacités et d’essayer de nouvelles choses…

Sur votre site internet il y a quelques références à Lovecraft, est-ce que c’est un écrivain important pour vous ? Quel est votre roman ou la nouvelle préféré ?

Les gens me regardent toujours bizarrement quand je dis que mon histoire préférée de Lovecraft est « La couleur tombée du ciel ». Ce n’est pas sa meilleure, mais c’est juste tellement… bizarre. Quand même : une dangereuse couleur extraterrestre ?

C’est difficile de ne pas être influencé par Lovecraft, surtout quand on commence à jouer avec l’idée de grandes et anciennes entités dont les motivations et projets sont incompréhensibles aux insignifiants humains… Bien que j’ai tenté de les rendre relativement uniques, les Eidolons de BITTER SEEDS doivent beaucoup au Mythe de Cthulhu.

Quel genre de livres lisez-vous ? Quels sont vos auteurs préférés (polar ou sf) ? Est-ce qu’il y a un auteur en particulier qui vous a fait penser « Wow, c’est ça, c’est ce que je veux faire, je veux faire comme lui! »

J’admire tellement d’écrivains. J’ai déjà parlé de Tim Powers. Je suis un grand admirateur de Roger Zelazny et Peter S. Beagle. Si je pouvais écrire à propos de magie comme Tim Powers, avec la puissance de la narration à la première personne de Zelazny et la prose poétique à couper le souffle de Peter S. Beagle… eh bien, je pourrais mourir heureux si je pouvais seulement atteindre une fraction de tout ça. Mais eh, c’est une bonne chose d’avoir de se fixer des buts impossibles, non ? J’aimerais aussi pouvoir écrire avec la sensualité de Sage Walker.

En dehors de la science fiction, un de mes auteurs préférés est Raymond Chandler. J’adore les livres avec Philip Marlowe. Il était capable d’écrire comme personne d’autre. En terme de savoir-faire pur et simple, il est cependant possible que Dorothy Parker le surpasse.

Est-ce que vous savez si un éditeur français est interessé par « Bitter seeds » ? Orbit va le publier au Royaume Uni, et nous avons quelques livres d’Orbit traduits en français…

Que dieu t’entende ! Je ne toucherais plus terre si les livres de Milkweed finissaient par être traduits en français. Ce fut une incroyable surprise quand Orbit a acheté la trilogie pour une publication au Royaume Uni. En tant qu’américain écrivant sur des personnages britanniques et allemands pendant la deuxième guerre mondiale, j’avais toujours pensé que mes livres ne seraient jamais publiés en dehors des Etats Unis…

Grâce à vous et à votre site internet j’ai découvert la série de G.R.R. Martin « Wildcards », j’ai acheté presque tous les livres sauf un ou deux, je ne les ai pas encore lus, mais je sais que je vais les adorer… Vous pouvez nous parler un peu de l’histoire de « Wildcards » ? Et de comment vous avez fini par rejoindre l’équipe de cette série de romans ?

J’espère que tu aimeras les livres ! Je suis heureux de t’avoir roulé et t’avoir poussé à explorer la folie qu’est « Wildcards » ;-)

Wild Cards est un « monde partagé » dans un univers de superhéros qui dure depuis très longtemps. « Monde partagé » signifie que les livres par un groupe d’écrivains se partageant le monde et les personnages. Mais les livres ne sont pas pour autant des recueils de nouvelles, ce sont des vrais romans avec une réelle intrigue de la première à la dernière page. Parfois, les livres sont morcelés en chapitres, avec un écrivain différent pour chaque chapitre, avec habituellement différents points de vue selon les personnages. Et certains livres de la série que nous appelons romans « mosaïques » ont des écrivains changeant entre chaque scène.

Ecrire un roman Wild Cards demande beaucoup de travail, que ce soit pour les écrivains ou pour les éditeurs George R R Martin et Melinda Snodgrass.

George et Melinda sont les créateurs de la série. L’idée de départ est qu’un virus alien a été laché sur Terre dans les années 40. Le virus « wild card » a tué 90% des personnes l’ayant contracté. Parmi les survivants, 90% sont déformés et deviennent ce qu’on appelle les « jokers ». Les rares survivants qui ne sont pas déformés, le 1% de chanceux, qu’on les appelle les « as », se retrouvent dotés de superpouvoirs. Les romans explorent ce qu’aurait pu être un monde où les superpouvoirs seraient quelque chose de banal.

Je me suis retrouvé dans le consortium Wild Cards grâce à beaucoup de chance, et en étant au bon endroit au bon moment. C’est arrivé à peu près au même moment que lorsque Walter m’a introduit dans la communauté d’écrivains du Nouveau Mexique, Melinda et George reprenaient la série après un long hiatus.

Comme le dit George, il voulait faire « Wild Cards : The Next Generation »

Et pour relancer la série, il voulait faire venir un tout nouveau groupe de jeunes écrivains dans l’aventure. Je participais aux réunions du groupe d’écriture depuis quelques mois quand il a demandé à Melinda et à Daniel Abraham si ils avaient des idées sur des écrivains pouvant être des bonnes recrues. Tous les deux ont donné mon nom.

Ma chance a continué après avoir rejoint Wild Cards, parce que c’est par cette expérience que j’ai rencontré mon merveilleux agent.

 

Update en octobre 2017 :

« Bitter seeds » a été publié en français chez Eclipse en 2014, hélas c’est épuisé aujourd’hui… Les tomes 2 et 3 n’ont malheureusement jamais été traduits en français, dommage, car cette trilogie vaut vraiment le coup.

Ian Tregillis a depuis écrit une autre superbe trilogie, « The Alchemy wars », espérons que des éditeurs français s’y intéresserons…

J’ai lu Nouveaux Millénaires ont publié en français la série Wild Cards, les six premiers tomes sont disponibles aujourd’hui.

Liens :

le site de Ian Tregillis

 

 

Interview with Tim Willocks (VO)

Here is, finally, the interview with Tim Willocks. I say, one more time, thank you to Nathalie Beunat from Syros for letting me meet Mr Willocks in Lyon. The three or four first questions are the transcription of the record that doesn’t bug… The rest of the interview has been made by e-mail, I say a huge « thank you! » to Tim Willocks for his time and his great answers. It’s been an honour!

Enjoy!

Why did you write « The Religion » after your novels « Bad city blues », « Bloodstained kings » and « Green River rising » ? What gave you the need to explore the historical novel ?

Why and how did you choose this episode of the history of Malta ? What in particular attracted you more than another event of the sixteenth century ?

Partly because I wanted to write a european novel rather than an american novel. And the siege of Malta which I was aware was particularly interesting because it represents a collision, a meeting between many different nationalities and religions. The knights of Malta were especially interesting because they’re kind of the first union of all different european people in a strange sense, because they came from all europe, from England, from Poland, from France to Germany. That was very interesting to me. The setting of the siege also gave me the opportunity to write about war and to indulge my love of writing about extreme violence.

Partly the violence and also the 16th century is a very turbulent and fascinating era. In some ways it was very free, maybe it sounds strange, it was a very free era in social and intellectual terms. The structures of the state were very poorly developped at that point. We see a great explosion of thoughts and creativity, in science, in arts, in music. In some sense, the knights of Malta, even them, they were  kind of an anachronism, they were still fighting a religious war that everyone else had abandonned. They were still fighting a crusade war. So the 16th century is very interesting in every sense, politically and philosophically. It’s a very rich world, there’s a lot of inteweave of people and cultural influences. That was also a great interest to me. I grew up in a time when one of the purposes of litterature and film, music even was to explore extremes. I was always an admirer of director Stanley Kubrick, Sam Peckinpah, Pasolini.

Your writing is very visual, cinematographic.

Yes. Visual portraits of the world of course preceded the invention of the camera. The great 19th century novelists, especially the french novelists, Hugo, Dumas, Balzac are tremendously visual novelists. You see Balzac’s Paris as a visual world as well as an emotionnal and social world. I think the novel was there before the cinema was. So the two traditions in my sense are in my writing.

How did you make your research to write « The Religion » ? How much time did you spend in research before writing ?

Hum… Several years ! I can’t tell exactly… It wasn’t before the internet, but it was before the internet was as good as it is now. There were very few libraries on line at that time, it was telephone connexion. So I did most of the research for The Religion in the old fashioned way, I went to the libraries, I went to the museums, I went to Malta, and Istanbul. There’s a library, St John in London. Sicily, I spent some time in Sicily. And I listened to a lot of music, I looked a lot of paintings, because in some ways, the documentary researches, the written researches is easier to find. The greater challenge is trying to capture the feeling and the atmosphere of that world. I found the best way to do that was through paintings and music.

Do you feel more things in that way ?

Yeah. I think you get more of the emotionnal an psychic essence of the time. Because a lot of history is relatively dry in a sense. You get information but it’s hard to get the feel, the heart of the time. Artists put unconsciously the feeling of the time into their work. So, the architecture and the paintings, and the music gave me a sensation of that time, the essence. There’s kind a magic in that world.

What do you mean exactly by writing a european novel ? How would you define it ?

Beyond the setting, a European novel approaches characters, themes, politics, emotions with a a greater tolerance for ambiguity and human realism, at least in my view. The European outlook is less strongly tethered to simple ideas of good and evil. I think this is rooted in the moral and political ambiguities – often terrifying – of our shared history.

You said writing and reading were the same thing from the point of view of creativity and imagination. Can you tell us more about it ?

Both the writer and the reader have to construct an imaginary world by the power of their own vision. The writer gives the clues – black marks on white paper – and the reader turns the ink into landscapes, faces, sounds, blood and thunder. The novel doesn’t come fully into existence on the page – only in the reader’s mind. It’s a bit like a composer’s music – it doesn’t fully exist until it is played. The reader is the orchestra. It’s a partnership. And every reader reads – creates – a different, unique book that they alone have read. I love that.

The Religion was published in french in 2009, I read it immediately, and I have to tell you I still remember some scene, some passage right now, (not just the battles, which are really amazing, but also the scenes between Tannhauser and Amparo or the Comtess, or the descriptions of Malta, or the episode about the dogs…) What is your secret to write so vivid descriptions ?

I always try to put myself into the very flesh of the characters. This is more important than being inside their minds, or rather, this is the best way to get inside their minds. I want to create an experience, not an entertainment. I want to be immersed in the world of the characters, so I follow their sensory experience as much as possible. Each person or character perceives the world in a slightly – or even radically – different way ; different aspects of reality are more important to them than others, each character (as in life) has their own unique order of sensory priorities. They feel the world. In that sense, they are not ‘Cartesians’ ; but then, I don’t think anyone really is.

You said Amparo came from nowhere ?

In all my preparations for The Religion I had no idea that this character would exist. When I began to describe Carla’s character, I realized that a woman of her class would not travel on such an epic journey without a companion, perhaps a maid or servant. At that point, I couldn’t give her just a ‘servant’ – the companion had to be special, their relationship had to be special, something that was much deeper, so Amparo became the most important person in Carla’s life. She also became, for me, the secret heart and soul of the whole novel, because her vision of life and the world transcends all the madness that is going on around her. So, from having no role at all, she became the character that I probably love the most.

Did you know right at the beginning that the adventures of Mattias Tannhauser would be a trilogy, or did it happen when you were writing ? If you knew it since the beginning, did you plan the whole life of Tannhauser ? Iwanted to know more about him from the very first pages, when we met him in the Faragas Mountains, as he’s going to his father’s forge, how did you do that ?

I didn’t intend a trilogy at the start, only after I had finished the book, when I felt that Tannhauser (and in particular his relationship with Carla) was too compelling a figure to abandon. He had too many other possibilities to explore, too many challenges to face. I realized that his deeper story was that of a man on an unconscious search for a family – the family he loses when he is a boy. At the same time, he is – or has learned to be – a lone wolf of sorts, and this gives his life a certain tension. That search and that tension continue into the next book, The Twelve Children of Paris. I don’t yet know what will happen in the third novel.

I really love the original cover, did you choose it ?

I came up with the basic idea – the sword with the red and white roses – and the artist at Jonathan Cape was excited by it.

You are a psychiatrist, a black belt in Shotokan karate, how did you end up writing crime novels ?

I wrote pulp fictions as a boy, between the ages of 10 and 15, long before I was a psychiatrist or a black belt, so making novels was a return to what I most loved doing.

Who are the authors who have been a big influence on you ?

As a boy, which is probably where it counts most: Sven Hassel, Richard Stark, Alastair Maclean, Alexandre Dumas, Charles Dickens. As an adult : Albert Camus, John Steinbeck, James Ellroy, and most of all Shakespeare.

Can you tell us more about how much Shakespeare influenced your writing ?

Shakespeare is the one and only writer whose balls are so large they make my own feel small. He goes all the way, time after time. Right to the end of the line. Total darkness, total loss, total tragedy, total death. He did not spare his characters in any way, and he took them on the longest journeys of any other writer.

For instance, Macbeth begins as the noblest knight of the kingdom – he’s Galahad. By the end of the play, he’s Pol Pot. King Lear starts as the most powerful man in the world; at the end, he is an insane beggar in rags, with everyone he ever loved dead. Titus Andronicus begins as Rome’s greatest general, and ends with 20 of 21 sons dead, kills his own daughter (“DIE!”), and serves a mother her two sons cooked in a pie. Othello is the perfect man…until he strangles his wife in insane jealousy. Hamlet starts as a confused, immature, semi-crazed adolescent, and ends a wise man – who at that very moment is killed. Not even Romeo and Juliet – two sweet teenagers – get out alive. Etc, etc.

He also created the original all-time-great killing-machine motherfuckers: Macbeth, Titus, Coriolanus. And these are just his tragedies. I am not even going to mention his comedies and histories.

I also love the incredible boldness of his plots. He wasn’t afraid of anything, no matter how absurd. Richard III is a preposterous story in a dozen different ways, but he didn’t give a fuck: and it works brilliantly. He wasn’t shackled by modern notions of motivation and plausibility; he was only interested in truth, action, the human soul, especially at its darkest. And his audience had the stomach for those truths, whereas we seem like sheep trembling inside a fence built of comforting lies.

Unfortunately, I have never seen a Shakespeare production on stage that even began to grasp his true power and genius. His work has been hi-jacked by the upper classes, who bend him to their own ends. They do not dare see what he really wrote, because there is no place in his world for people like them – except in the weaker, more contemptible roles. I hate those fuckers for what they have done to Shakespeare’s work.

So, I try to go as far as Shakespeare, but at certain points, I lack the balls, because I fear I will lose what little audience I have – and because my US publishers are already scared of what I write.

Do you feel close to some writers, contemporary or not ?

More than any novelists, I feel close to the film makers Sergio Leone, Sam Peckinpah and Stanley Kubrick. They have a huge effect on my attitudes to telling stories.

Is there some writers you advise us to read ?

What matters is that you find writers or artists you love. It’s the love that counts, not the content of the work. So I advise you to fall in love and let your lovers be your guide.

Or is there any people you would like to talk about (in medecine or in other domains) ?

I recommend listening to the speeches of Malcolm X.

How and why did you write this novel « Doglands » ?

Doglands was inspired by my own dog, Feargal, who is an incredible survivor and knows how to live life. During a period of ‘writer’s block’, I wrote it to free myself, to get my mojo working. It flowed very freely, like a dream, and I finished it in exactly 42 days. It required very little editing. I just followed the hero down ‘the wild and rambling road’ (la voie sauvage and hasardeuse) and he took me all the way.

The Boss just read « Doglands », he says : it’s not only a wonderful story but it’s also a fucking charge against us poor stupid humans, us fucking idiots. I don’t believe in humanity anymore, do you ?

We are certainly our own worst enemy, more than ever. The bewilderment of the dogs in the story at our folly reflects my own. This world should be a garden of Eden, but we are turning it into Hell. The central question I would like the book to evoke is this : Our global masters treat us like whipped dogs ; they despise us, rob us, exploit us and humiliate us. Yet we keep going back to lick their hand. Why ? When are we going to start using our teeth ? Or have our teeth been broken forever ?

I finished « Doglands » too, it’s really great, it’s funny : you were stuck writing the sequel of « The Religion », you needed to free yourself in a way, and you wrote a novel about freedom. The subject of the novel matches the effect on you, on your work, what do you think about that ?

Writing Doglands helped to free my from the voices of the ‘masters’ in my head – that is, the American editors who consistently urge me to castrate my own work in order to reach a bigger audience. I realized that I would rather not write at all than take a razor to my own balls. I would love a large audience, like any artist, but not at that price. It wasn’t a conscious effort, but it’s true that this dilemma is also directly reflected in Doglands.

I heard you have some ideas for a sequel, is it true ? Are we going to know more about the knowledge of the dogs, or about Sloann ?

Yes, Furgul is going to encounter Sloann, who I think of as a cross between Tony Montana and Grendel, with perhaps a touch of Chairman Mao thrown in. And he will learn more of the dark – and even apocalyptic – secrets of the Dog Lore.

Can you tell us about « The Twelve children of Paris », why did you choose this episode of the history of France ? And why this title ?

Twelve Children takes place during 36 hours covering the prelude and first day of the Massacre of Saint Bartholomew. It’s a portrait of the kind of human hell that we continue to create to this day – mass murder, the unleashing of repressed rage, the use of that rage by the power elites for their own narrow political gain. It was strange while writing it to find the Libyan ‘war’ reflecting many of the same issues. The massacre in Paris was particular, but its significance is universal and, it seems, eternal.

I had the title long before I had a story – it was pure instinct. On many occasions I cursed it, because I did not know who the 12 were, and it’s a lot of characters to create and weave together. ‘Why not six children ?’ I would ask myself. ‘Why not change the title ?’ But I stayed true to the title, almost superstitiously – there was some magic in it – and in the end it paid of in what I think is a spectacular and heart-rending fashion.

Can we hope for an english publication this year, or next year ?

In the UK it should be out next Spring.

PS : I listened to your interview for Cercle Polar, you said you read Foucault, « Surveiller et punir », if by chance you read in french, I recommend you to read « La zone du dehors », from Alain Damasio. It’s an amazing novel which is inspired by Foucault and Jeremy Bentham, among others. It’s a dystopia set in 2084, in an extremely monitoring society, a totalitarian state, and a group of people who put up resistance called La Volte.

Sounds fantastic. Thanks for the tip.

Questions from The Boss :

In France do you think psychiatry is way behind ? What do you think about bipolar disorder ?

I don’t have enough knowledge to make any comment about French psychiatry. I would certainly ask ‘Behind who ?’ US psychiatry is going from bad to worse, I can certainly say that. And in every nation, we commit a miserable share of our vast resources to dealing with mental illness. I do know that in France, as elsewhere, that a large proportion of the prison population suffer from genuine and severe mental illnesses, and should not be there. But there are always a lot more votes in ‘law and order’ than in taking care of the afflicted.

Bipolar disorder is rather a vast and complex subject to deal with in this context. I will just make one suggestion for a different way of looking at the ‘polarity’ in question, and that is to see these ‘opposites’ not as lying at either extreme of a straight line, but as points on a circle that are so far away from each other that they come to lie almost next to each other. In other words, to use a geographical analogy, if you head East from the Pont Notre Dame and keep going until you reach the Pont Au Change, you have traveled a very long way – all around the world – but if you head West, the two bridges are only a few hundred metres apart. The truth is that much as we might like to persuade ourselves otherwise, our ideas of what is going on inside our heads is extremely primitive. Most psychiatry is like banging on the hood of the car with a stick when the engine has failed, in the hope that it twill start again.

Do you think you will come back into crime novel ? With Cicero Grimes maybe ?

I can’t make any promises and I can’t think that far ahead. But Grimes and Jefferson are still out there somewhere, and I would love know what they are doing.

Last question  : France, either you love her, or you leave her, said our president. Do you love France ?

It reminds me of Merle Haggard’s song « Fightin’ side of me » :

« If you don’t love it, leave it:

Let this song I’m singin’ be a warnin’.

If you’re runnin’ down my country, man,

You’re walkin’ on the fightin’ side of me. »‘

Maybe Nicolas Sarkozy is a country music fan.

I do love France. A lot of countries say they are the most beautiful country in the world, but France has objective reasons to say so.

Entretien avec Tim Willocks (VF)

Voilà enfin l’interview de Tim Willocks, je remercie encore une fois Nathalie Beunat de Syros pour m’avoir permis de le rencontrer à Lyon. Les trois ou quatre premières questions sont la retranscription de l’enregistrement du fichier qui ne bug pas… Le reste de l’entretien a été fait par mail, et je dis un grand merci à Tim Willocks pour son temps et ses réponses.

Sans oublier (c’est le boss qui parle) la fabuleuse et belle Olivia Castillon, sans qui rien ne se serait passé. Olivia soyez bénie!!!

Les questions sont de moi et du Boss…

Enjoy !

 

Après « Bad city blues », « Bloodstained kings » (Les rois écarlates), « Green River rising » (Green River), comment vous est venue l’envie de vous aventurer dans le roman historique avec « La Religion » ?

Pourquoi et comment avez-vous choisi cet épisode de l’histoire de Malte ? Qu’est-ce qui vous attiré plus qu’un autre événement du XVIème siècle ?

 

En partie parce que je voulais écrire un roman européen plutôt qu’un roman américain. Le siège de Malte dont j’avais entendu parlé était particulièrement intéressant car il représente une collision, une rencontre entre plusieurs nationalités et religions. Les chevaliers de Malte étaient vraiment intéressants parce qu’ils sont en quelque sorte la première union de différents peuples d’Europe, ils venaient d’Angleterre, de Pologne, de France, d’Allemagne. Cela m’intéressait vraiment beaucoup. Prendre le siège comme décor m’a aussi permis d’écrire sur la guerre et de céder à mon amour de l’extrême violence.

En partie à cause de la violence et aussi parce que le XVIème siècle est une époque fascinante et troublée. En quelque sorte l’époque était très libre, même si ça peut paraître étrange, c’était une époque libre d’un point de vue social et intellectuel. Les structures de l’Etat étaient peu développées. Nous assistons à une explosion de pensées, de créativité, dans la science, les arts, la musique. En un certain sens, on peut dire que les Chevaliers de Malte eux-mêmes sont une sorte d’anachronisme. Ils combattaient encore dans une guerre de religion que tout le monde avait abandonnée. Ils se battaient toujours dans une croisade. Donc le XVIème siècle est un siècle très intéressant à tous les points de vues, politiques et philosophiques. C’est un monde riche, il y a beaucoup d’interconnexions de peuples et d’influences culturelles. Tout ça m’intéressait vraiment. J’ai grandi à une époque où le propos de la littérature et des films, même de la musique, était d’explorer les extrêmes. J’ai toujours admiré les réalisateurs Stanley Kubrick, Sam Peckinpah, Pasolini.

Votre écriture est justement très visuelle, cinématographique.

Oui. Les descriptions visuelles du monde ont précédé l’invention de la photographie. Les grands romanciers du XIXème siècle, surtout les romanciers français, Hugo, Dumas, Balzac sont des romanciers incroyablement visuels. Vous ressentez le Paris de Balzac comme un monde visuel autant qu’un monde émotionnel et social. Le roman était là avant le cinéma. Ces deux traditions sont présentes dans mon écriture.

Comment vous êtes-vous documenté, comment avez-vous effectué vos recherches pour écrire « La Religion » ? Avez-vous passé beaucoup de temps à vous documenter avant de commencer à écrire ?

Hum… Plusieurs années ! Je ne sais plus combien exactement. Ce n’était pas avant internet, mais c’était avant qu’internet soit aussi développé qu’aujourd’hui. Il y avait très peu de bibliothèques en ligne, c’était les connexions téléphoniques. Donc j’ai fait la plupart de mes recherches pour La Religion à l’ancienne, je suis allé dans les bibliothèques. Je suis allé dans les musées, je suis allé à Malte, et à Istanbul. Une bibliothèque à Londres, St John. J’ai passé quelques temps en Sicile. Et j’ai écouté beaucoup de musique, j’ai regardé beaucoup de tableaux, car dans un sens les documents écrits sont faciles à trouver. Le plus grand défi était de tenter de capturer les émotions et l’atmosphère de ce monde. Pour moi le meilleur moyen de le faire a été à travers la musique et les tableaux.

Vous ressentez plus de choses de cette façon ?

Oui. Je pense qu’on ressent plus l’essence émotionnelle et psychique de l’époque. Parce que l’Histoire est relativement « sèche » en un sens. Vous avez des informations mais c’est difficile de trouver les sentiments, le cœur de l’époque. Les artistes injectent inconsciemment le ressenti de l’époque dans leur travail. Ainsi, l’architecture et la peinture, la musique, tout ça m’a donné la sensation de cette époque. Il y avait une sorte de magie dans ce monde, ils voyaient la vie avec plus de spiritualité, pas dans un sens strictement religieux. Le monde était plus mystérieux.

Qu’est-ce que vous entendez exactement par « roman européen », quelle serait votre définition ?

Au-delà du lieu, un roman européen aborde les personnages, les thèmes, la politique, les émotions avec une plus grande tolérance à propos de l’ambiguité et du réalisme, du moins à mon avis. La manière de voir européenne n’est pas aussi fortement attachée aux simples idées du bien et du mal. Je pense que cela trouve ses racines dans les ambiguités morales et politiques – souvent terrifiantes – de notre histoire commune.

Vous m’aviez dit que pour vous l’écriture et la lecture étaient la même chose d’un point de vue de la créativité et de l’imagination, vous pouvez en dire un peu plus ?

L’écrivain et le lecteur doivent construire un monde imaginaire grâce au pouvoir de leur propre imagination. L’écrivain donne des indices, des marques noires sur une feuille blanche, et le lecteur transforme l’encre en paysages, visages, sons, sang et tonnerre. Le roman ne vient pas complètement au monde sur les pages, seulement dans l’esprit du lecteur. C’est un peu comme la musique d’un compositeur, elle n’existe pas complètement jusqu’à ce qu’elle soit jouée. Le lecteur est l’orchestre. C’est un partenariat. Chaque lecteur lis – créé – un livre unique, différent qu’il est le seul à avoir lu. J’adore ça.

Le livre est paru en français en 2009, je l’ai lu tout de suite, et je dois avouer que je me souviens encore aujourd’hui de certaines scènes, (pas simplement les scènes de batailles qui sont incroyables, mais aussi les scènes entre Tannhauser et Amparo ou la comtesse, ou les descriptions de Malte, ou encore l’épisode des chiens errants,etc…). Quel est votre secret pour écrire de cette façon si saisissante, pour atteindre cette puissance d’évocation ?

Je m’efforce toujours d’entrer dans la chair même des personnages. C’est plus important que d’être dans leur esprit, ou peut-être est-ce plus juste de dire que c’est le meilleur moyen d’être dans leur esprit. Je veux créer une expérience, pas un divertissement. Je veux être plongé dans le monde des personnages, alors je suis leurs expériences sensorielles le plus possible. Chaque personne ou personnage perçoit le monde d’une façon légèrement ou même radicalement différente ; différents aspects de la réalité sont plus importants à leurs yeux que d’autres, chaque personnage (comme dans la vie) possède son propre et unique ordre de priorités sensorielles. Ils ressentent le monde. Dans ce sens on peut dire qu’ils ne sont pas « cartésiens » ; mais en fait, je pense que personne ne l’est réellement.

Vous m’avez dit que Amparo est apparue de nulle part ?

Dans toutes mes préparations pour « La Religion » je n’avais aucune idée que ce personnage pourrait exister. Quand j’ai commencé à décrire le personnage de Carla, j’ai réalisé qu’une femme de sa condition ne pourrait pas entreprendre une telle épopée sans une compagne, peut-être une femme de chambre ou une domestique. A ce moment-là je ne pouvais pas lui donner une simple « domestique », la compagne devait être spéciale, leur relation devait être spéciale, quelque chose de plus profond, c’est ainsi que Amparo est devenue la personne la plus importante dans la vie de Carla. Elle est également devenue, pour moi, l’âme et le cœur secret du roman tout entier parce que sa vision de la vie et du monde transcende toute la folie à l’oeuvre autour d’elle. Donc, en ayant absolument aucun rôle, elle est devenue le personnage que j’aime probablement le plus.

Est-ce que vous saviez dès le départ que les aventures de Mattias Tannhauser seraient une trilogie, ou est-ce que c’est venu au fur et à mesure de l’écriture de « La Religion » ? Si oui, avez-vous déjà planifié toute la vie de Tannhauser ? Je voulais en savoir plus sur lui dès les toutes premières pages, dès qu’on le découvre au milieu des Monts Faragas, dans la forge de son père, comment avez-vous réussi ça ?

Je n’avais pas prévu une trilogie au départ, c’est seulement après avoir fini le livre, quand j’ai senti que Tannhauser (et en particulier sa relation avec Carla) était une création trop fascinante pour l’abandonner. Il avait beaucoup trop d’autres possibilités à explorer, trop de défis à relever. Je me suis rendu compte que son histoire profonde était celle d’un homme inconsciemment à la recherche d’une famille, la famille qu’il a perdue étant enfant. A cet instant il est devenu, ou il a appris à l’être, un loup solitaire, et cela donne une certaine tension à sa vie. Cette recherche et cette tension continuent dans le prochain livre « The Twelve Children of Paris ». Je ne sais pas encore ce qui se passera dans le troisième roman.

J’aime beaucoup la couverture originale de « La Religion », est-ce que vous l’aviez choisi ?

J’ai apporté l’idée de départ, l’épée et les roses rouges et blanches, et l’artiste chez Jonathan Cape (l’éditeur anglais) était très excité par cette idée.

Vous êtes psychiatre, ceinture noire de Shotokan Karaté, comment en êtes-vous arrivé à écrire des romans noirs ?

J’écrivais des pulp fictions quand j’étais enfant, entre 10 et 15 ans, bien avant d’être un psychiatre ou ceinture noire, alors écrire des romans est juste un retour à ce que j’aime le plus.

Quels sont les auteurs qui vous ont le plus influencés ?

Quand j’étais petit, ce qui est probablement le plus important : Sven Hassel, Richard Stark, Alastair Maclean, Alexandre Dumas, Charles Dickens. Adulte : Albert Camus, John Steinbeck, James Ellroy, et par dessus-tout Shakespeare.

Est-ce que vous pouvez nous parler un peu plus de Shakespeare et son influence?

Shakespeare est le seul et unique écrivain à avoir de si grosses couilles qu’il me donne l’impression que les miennes sont petites. Sans fioritures du début à la fin. Noirceur totale, perte totale, tragédie totale, mort totale. Il n’épargne rien à ses personnages, en aucune manière, il leur fait vivre le plus long voyage qu’aucun autre écrivain.

Par exemple, Macbeth débute avec le plus noble chevalier du royaume, c’est Galahad. A la fin de la pièce, c’est Pol Pot. Le Roi Lear commence avec l’homme le plus puissant du monde, à la fin il est devenu un mendiant en haillons, fou, toutes les personnes qu’il a jamais aimées sont mortes. Titus Andronicus débute avec le plus grand général de Rome, et termine avec 20 ou 21 fils morts, le meurtre de sa propre fille (« Meurs ! »), et il sert à sa mère ses deux fils dans un gâteau. Othello est l’homme parfait… jusqu’à ce qu’il étrangle sa femme par folie et jalousie. Hamlet est au départ un adolescent troublé, immature, à moitié fou, fini par devenir un homme sage mais est tué à cet exact moment. Même Roméo et Juliette, deux tendres adolescents, ne s’en sortent pas vivants. Etc, etc…

Il a également créé les premiers « all-time-great-killing-machine motherfuckers » : Macbeth, Titus, Coriolanus. Et ce ne sont que ses tragédies. Je ne vais même pas parler de ses comédies ou de ses pièces historiques.

J’aime aussi l’incroyable audace de ses intrigues. Il n’avait peur de rien, peu importe si c’est absurde. Richard III est une histoire sans queue ni tête d’une douzaine de façons différentes, mais il s’en fichait complètement : et ça fonctionne brillamment. Il n’était pas enchaîné par les notions modernes de motivation et de vraisemblance ; tout ce qu’il intéressait c’est la vérité, l’action, l’âme humaine, et spécialement dans ce qu’elle a de plus sombre. Son public avait ce qu’il faut pour encaisser ces vérités, alors que nous ressemblons à des moutons tremblants à l’intérieur de clôtures faites de mensonges réconfortants.

Malheureusement je n’ai jamais vu de mise en scène de Shakespeare au théâtre capable de saisir ne serait-ce qu’un début de son réel génie ou de sa puissance. Son oeuvre a été détournée par la haute société, et a été tordue à leurs profits. Ils n’osent pas voir ce qu’il a réellement écrit parce qu’il n’y a pas de place dans son monde pour de telles personnes, excepté dans les rôles les plus faibles, les plus méprisables. Je déteste ces « fuckers » pour ce qu’ils ont fait à l’oeuvre de Shakespeare.

Donc j’ai essayé d’aller aussi loin que Shakespeare, mais à certains niveaux je n’ai pas assez de couilles parce que j’ai peur de perdre le peu de public que j’ai, et parce que mes éditeurs américains ont déjà peur de ce que j’écris.

Vous sentez-vous proche de certains écrivains, contemporains ou non ?

Plus que d’aucun romancier, je me sens proche des réalisateurs Sergio Leone, Sam Peckinpah et Stanley Kubrick. Ils ont un énorme impact sur ma façon de raconter des histoires.

Y a-t-il des auteurs que vous avez envie de nous conseiller ?

Ce qui importe c’est de trouver des écrivains ou des artistes que vous aimez. C’est l’amour qui compte, pas le contenu du travail. Donc je vous conseille de tomber amoureux et de laisser vos amours être vos guides.

Ou des personnes dont vous aimeriez parler (médecine ou d’autres domaines) ?

Je vous recommande d’écouter les discours de Malcolm X.

Comment et pourquoi avez-vous écrit ce roman « Doglands » ?

« Doglands » a été inspiré par mon chien, Feargal, qui est un incroyable survivant et sait comment être vivant. Pendant une période « d’angoisse de la page blanche ». Je l’ai écrit pour me libérer, pour retrouver mon mojo. C’est venu librement, comme un rêve, et je l’ai fini en exactement 42 jours. Il a fallu très peu de corrections. J’ai juste suivi le héros le long de « la voie sauvage et hasardeuse » (en français) il m’a emmené tout au long du chemin.

The Boss vient de finir « Doglands », il dit : au-delà d’une merveilleuse histoire, il y a une putain de charge contre les débiles, nous pauvres humains, je ne crois plus en nous, et vous ?

Nous sommes certainement notre pire ennemi, plus que jamais. La perplexité des chiens dans l’histoire devant notre folie est le reflet de ma perplexité. Ce monde devrait être un jardin d’Eden, mais nous le transformons en Enfer. La question centrale que j’aimerais que le livre soulève est celle-ci : Nos maitres tout autour du globe nous traitent comme des chiens qu’on fouette ; ils nous méprisent, nous volent, nous exploitent et nous humilient. Pourtant nous retournons leur lécher les mains. Pourquoi ? Quand allons-nous commencer à utiliser nos dents ? Ou est-ce que nos dents sont brisées pour toujours ?

Je viens aussi aussi de terminer « Doglands », c’est vraiment un grand livre, c’est fou : vous étiez bloqué dans l’écriture de « Twelve Children of Paris », vous aviez besoin de vous libérer en quelque sorte, et vous avez écrit un roman sur la liberté. Le sujet du roman et les effets sur vous, sur votre travail sont en adéquation. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Ecrire « Doglands » m’a aidé à me libérer des voix des « maitres » dans ma tête, à savoir les éditeurs américains qui m’ont systématiquement pousser à castrer mon propre travail dans le but de toucher un plus grand public. Je me suis rendu compte que je préférerais ne pas écrire du tout plutôt que de poser un rasoir sur mes propres couilles. J’adorerais un plus grand public, comme n’importe quel artiste, mais pas à ce prix. Ce n’était pas un effort conscient, mais c’est vrai que ce dilemme est aussi directement reflété dans « Doglands ».

J’ai lu que vous pensiez à une suite, c’est vrai ? Est-ce qu’on va en apprendre un peu plus sur le Savoir des Chiens, ou sur Sloann ?

Oui, Furgul va rencontrer Sloann, que j’imagine comme un croisement entre Tony Montana et Grendel, avec peut-être une touche de Mao dedans. Et il apprendra plus des sombres – et même apocalyptiques – secrets du Savoir des Chiens.

Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de « The Twelve children of Paris », pourquoi avoir choisi cet épisode de l’histoire de France ? Et pourquoi ce titre ?

« The Twelve Children of Paris » se déroule pendant 36 heures couvrant le prélude et le premier jour du Massacre de la Saint-Barthélémy. C’est la description du genre d’enfer créé par l’homme que nous continuons de créer encore aujourd’hui, meurtres de masse, le déchaînement de rage réprimée, l’usage de cette rage par les élites au pouvoir pour leur propre et étriqué bénéfice politique. Pendant l’écriture, c’était étrange de voir dans  la « guerre » en Lybie beaucoup de reflets des mêmes problèmes. Le massacre de Paris était particulier, mais sa portée est universelle, et semble-t-il, éternelle.

J’avais le titre bien avant que j’ai l’histoire, c’était purement instinctif. En plusieurs occasions je l’ai maudit parce que je ne savais pas qui étaient ces 12, c’est beaucoup de personnages à créer et à lier ensemble. « Pourquoi pas six enfants? » je me demandais. « Pourquoi ne pas changer le titre ? ». Mais je suis resté fidèle au titre, presque par superstition, c’est comme s’il y avait une sorte de magie dedans, et au final je pense que ça a payé d’une spectaculaire et déchirante façon.

Peut-on espérer une parution en anglais cette année ou l’année prochaine ?

Il devrait être publié au Royaume-Uni le printemps prochain.

PS : J’ai écouté votre interview pour l’émission Cercle Polar, vous avez cité Foucault, « Surveiller et punir », si vous lisez en français, je vous conseille « La zone du dehors » de Alain Damasio, un incroyable roman de SF inspiré aussi de Foucault et de Jeremy Bentham. L’histoire se déroule en 2084, une dystopie dénonçant les sociétés de contrôle dans lequel on suit les actions d’un mouvement de résistance appelé La Volte.

Ca a l’air excellent, merci du conseil.

Du Boss : En France nous avons du retard en psychiatrie ? Que pensez-vous de la maladie bipolaire ?

Je ne connais pas assez la psychiatrie en France pour faire un quelconque commentaire dessus. Je répondrais plutôt en retard par rapport à qui ? La psychiatrie aux Etats-Unis est passée de mauvaise à pire encore, je peux vous dire ça. Et dans chaque nation nous investissons une misérable part de nos vastes ressources pour traiter les maladies mentales. Je sais aussi qu’en France, comme partout ailleurs, une large part de la population en prison souffre de réelles et graves maladies mentales, et ne devrait pas se trouver là. Mais il y a toujours plus de votes pour « loi et ordre » que dans la prise en charge des personnes en souffrance.

Le syndrome bipolaire est un sujet plutôt vaste et complexe à traiter dans ce contexte. Je ferais juste une suggestion afin de regarder différemment la « polarité » en question, qui est de regarder ces « opposés » non comme se trouvant à chaque extrémité d’une ligne droite, mais comme des points sur un cercle tellement éloignés qu’au final ils sont presque l’un à coté de l’autre. En d’autres termes, pour utiliser une analogie géographique, si vous vous dirigez vers l’Est en partant du Pont Notre Dame et continuez jusqu’à atteindre le Pont Au Change, vous avez fait un très long voyage, tout autour du monde, mais si vous partez vers l’Ouest, les deux ponts ne sont qu’à quelques centaines de mètres. La vérité c’est que même si on aime tant se persuader du contraire, nos idées sur ce qui se passe dans nos têtes sont extrêmement primitives. Ce qu’est en grande partie la psychiatrie ressemble à taper avec un bout de bois sur le capot d’une voiture quand le moteur a des ratés, dans l’espoir qu’il va redémarrer.

Pensez-vous revenir vers le roman noir ? Peut-être de nouveau avec Cicero Grimes ?

Je ne peux rien promettre, et je ne peux pas prévoir à si long terme. Mais Grimes et Jefferson sont toujours là dehors, quelque part, et j’adorerais savoir ce qu’ils sont en train de faire.

Pour finir, dernière question du Boss : la France, on l’aime ou on la quitte a dit notre président, vous, l’aimez-vous ?

Ca me rappelle la chanson de Merle Haggard « Fightin’ side of me » :

« If you don’t love it, leave it:

Let this song I’m singin’ be a warnin’.

If you’re runnin’ down my country, man,

You’re walkin’ on the fightin’ side of me. »

Nicolas Sarkozy est peut-être un fan de country.

J’aime la France. Beaucoup de pays disent être le plus beau pays du monde, mais la France a de bonnes raisons de le dire.

Bref, j’ai interviewé Tim Willocks à Quais du Polar

En attendant les réponses de Mr Tim Willocks aux questions que je lui ai renvoyées par mail, pour vous faire patienter je vous propose un petit résumé de ce dont on a parlé et dont je me souviens assez bien, en m’appuyant sur mes notes…. Pour changer un peu, je vais tenter de faire le résumé à la manière d’un petit truc qui marche plutôt bien en ce moment, qui fait le buzz sur internet… On verra comment ça rend à l’écrit…

 

Quand je me prépare pour l’entretien avec Tim Willocks, je vérifie le dictaphone sur mon iphone une fois en me levant le matin. Je m’enregistre en comptant jusqu’à 10, j’écoute l’enregistrement. Je me ré-enregistre en comptant jusqu’à 10, en me mettant plus loin de l’iphone. Je ré-écoute l’enregistrement. J’éteins l’iphone, je pense que c’est bon. Je regarde mes fringues. Quel look ? Sobre, relax ou flashy ? Je prends le t-shirt sobre. Je prends le t-shirt flashy. Je reprends le t-shirt sobre. Je prends le t-shirt relax. Puis je me décide à porter le t-shirt flashy, orange, pour être sûr d’être remarqué. Je refais un essai avec le dictaphone de l’iphone une fois habillé. Je dis « essai », « essai », « essai », plusieurs fois. Je ré-écoute. Tout va bien.

Ellipse.

On entre dans la salle Jacquard. On s’assoit. Je mets l’iphone en mode dictaphone. Je le pose sur la table entre Tim Willocks et moi. C’est parti.

Quand je lui dis que je me souviens de certaines scènes de « La Religion » encore aujourd’hui, alors que je l’ai lu en 2009 à sa sortie, il me parle de la façon dont il écrit. Pour lui le plus important est de rentrer dans le corps de ses personnages, d’incarner ses personnages. D’habiter la chair de ses personnages. Il ne fait pas de plan. Un plan signifierait des limites, des barrières. Il laisse ses personnages libres d’effectuer leurs propres voyages. Je lui dis que ça me fait penser à l’écriture automatique des surréalistes, il est d’accord.

Quand je lui pose des questions sur Tannhauser, il m’avoue qu’en écrivant « La Religion » il ne pensait pas que Mattias serait encore en vie à la fin. C’est en écrivant qu’il s’est rendu compte qu’un homme comme Tannhauser ne pouvait pas mourir aussi rapidement. Mattias est un idéaliste mais sans connotation idéologique, il aime la beauté, les belles choses, les femmes, il est pragmatique, il est vrai, il ne joue aucun rôle, vrai envers lui-même et envers autrui. Tannhauser s’engage tout entier dans ce qu’il fait.

Sur le personnage d’Amparo, il me dit qu’elle représente ce qu’il y a de plus beau dans l’humanité.

Sur ses influences, il me dit que les influences les plus importantes sont les premières, les auteurs qu’il a lus ou les films qu’il a vus étant jeune. Jeune il était un grand lecteur de pulp, polars et westerns. Il cite Chester Himes, George G. Gilman (auteur d’une série de romans, des westerns dont le héros est Edge the loner, westerns ultra-violents parait-il), Richard Stark ! J’ai un sursaut. Je le regarde. Il me regarde. Je regarde mes notes. Je le regarde encore. Il me regarde encore. Je lui dis que je suis un fanatique de Parker. Je cite Elmore Leonard. Il cite Spillane, Dickens, Shakespeare pour l’audace de ses pièces, et pour sa façon de laisser dériver les personnages, aller et venir loin d’une construction linéaire. Il parle de Sam Peckinpah, de Sergio Leone. Quand je lui demande son Sergio Leone préféré il me répond « Il était une fois dans l’Ouest ». Il cite Foucault. Je lui parle de « La zone du Dehors » d’Alain Damasio.

Sur « Twelve Children of Paris », il me dit que tout le roman se déroule sur 36 heures. Un pavé comme « La Religion », imaginez à quel point l’histoire va être intense ! Il voulait proposer un contraste après Malte et son univers ouvert, ici tout se passe à Paris, entre les murs de Paris.

Le Boss arrive. On se lève. Je le regarde. Il me regarde. Tim Willocks le regarde. Il regarde Tim Willocks. On se sert la main. Il prend des photos. Le Boss veut savoir si il a connu le Punk à Londres. Tim Willocks dit oui. Je lui parle du livre de Cathi Unsworth « Le chanteur ».

Ellipse.

Je suis dans ma chambre d’hotel. Je cherche les fichiers enregistrés sur l’iphone. Je n’arrive à lire qu’un fichier de 10mn sur les 45 minutes passées avec Tim Willocks.

Bref, j’ai interviewé Tim Willocks à Quais du Polar.

Black Blocs d’Elsa Marpeau (Série Noire, Gallimard)

Swann Ladoux, jeune chercheuse en biologie partage sa vie entre son laboratoire, les manifestations contre les réformes de l’université et les bras de son compagnon Samuel Bordat, maître de conférence en sociologie. C’est en rentrant d’une de ces manifestations que Swann découvre le corps de Samuel froidement abattu d’une balle dans le dos. En décidant de mener l’enquête elle-même, Swann va peu à peu découvrir des facettes de Samuel qu’elle ignorait complètement, à commencer par cet étrange « squat » de Montreuil dont elle est subitement devenue propriétaire.

En nous plongeant dans le milieu peu connu des « blackblocs », regroupement de personnes en marge des manifestations en vue d’actions violentes, Elsa Marpeau signe un roman à la puissance narrative explosive. Sans jamais verser dans la caricature, en évitant l’écueil de la prose didactique, l’auteur utilise cette toile de fond politique pour construire une intrigue en neuf parties, neuf cercles à travers lesquels Swann devra passer pour aller au bout de sa quête.

Entretien avec Elsa Marpeau

Comme j’ai beaucoup aimé « Black Blocs » j’ai eu envie de poser quelques questions à Elsa Marpeau, pour en savoir un peu plus, et j’espère, donner envie à d’autres personnes de lire ce livre. Merci au Boss pour avoir transmis ma demande à Anne-Gaëlle Fontaine de Gallimard, merci à Anne-Gaëlle Fontaine de l’avoir proposé à Elsa Marpeau, et un immense merci à Elsa Marpeau pour ses réponses rapides et sa disponibilité. Info supplémentaire avant d’entrer dans le vif du sujet : Elsa Marpeau sera présente au festival Quais du Polar qui se tient à Lyon les 30, 31 mars et 1er avril 2012.

 

Est-ce que vous pouvez vous présenter en quelques mots pour les lecteurs qui ne vous connaissent pas ?

Mon premier polar, Les Yeux des Morts, est sorti à la Série Noire en 2010.

Avant, j’ai publié Recherche au sang, un roman dans une petite maison d’édition, du doux nom de Danger Public. C’était un roman noir également, l’histoire d’un chasseur qui tombe amoureux de son nouveau voisin.

Pour les informations de l’Etat civil : sexe féminin, année de naissance 1975, ville actuelle Singapour.

En faisant quelques recherches sur vos précédents romans, je vois qu’il y a un petit point commun entre « Black Blocs » et « En pièces », là c’est un homme qui enquête sur sa femme après la mort de celle-ci dans un accident de voiture à travers ce qu’il connait le mieux, à savoir le théâtre. Vous pouvez nous parler un peu de ce roman ?

Dans En Pièces, un homme perd sa femme dans un accident de voiture. Il est metteur en scène, sa femme actrice. Confronté à la perte incompréhensible, il décide d’incarner sa femme. Il jouera son rôle sur les planches. Et, progressivement, il finit par devenir sa femme.

Dans BB, il y a évidemment un effet de miroir. Swan décide d’embrasser la lutte de son mari, Samuel. Mais à mesure que progresse l’enquête pour savoir qui il était, son identité devient de plus en plus floue. Alors, Swan décide de devenir l’homme qu’elle aurait voulu que soit Samuel.

Pour revenir à « Black Blocs », comment vous est venue l’idée de ce livre ?

Je me suis passionnée pour l’affaire de Tarnac. Pour deux choses : la quête effrénée de l’Etat pour retrouver l’auteur d’un livre (L’Insurrection qui vient), en allant jusqu’à interroger son éditeur – quel bel hommage à la littérature !

La deuxième chose, c’est cette phrase de MAM : « L’anticipation est essentielle dans la lutte contre le crime en général et le terrorisme en particulier. Elle est la meilleure des protections. »

D’un côté, l’Etat affolé par l’existence d’un livre ; de l’autre, l’Etat en train d’écrire une fiction, une œuvre d’anticipation, le grand soir des anars autonomes.

J’en ai parlé un peu dans ma chronique, mais je le redis ici, j’ai vraiment été accroché et impressionné par votre écriture, votre prose qui retranscrit parfaitement les sentiments, les émotions de Swann. La dernière fois que j’avais ressenti ça c’était dans les romans de David Peace, notamment dans « Tokyo année zéro », où là-aussi la prose de l’auteur est en parfait accord avec l’errance de l’inspecteur Minami dans le Tokyo occupé de 1945, complètement hanté par les meurtres sur lesquels il enquête. Est-ce que vous connaissez l’auteur ? Si non, est-ce qu’il y a des auteurs qui ont influencé votre façon d’écrire ?

J’adore David Peace, et je vous remercie de la comparaison qui me fait rougir (un lapsus typographique m’a fait écrire « rugir ». Je corrige.). Mes influences sont vastes, elles vont de Cormac McCarthy à Ellroy, en passant par Faulkner, John Fante ou Henry Miller.

J’ai aussi beaucoup aimé les multiples recettes du chef qui font surface tout au long du livre, est-ce que ce sont des recettes réelles ? Vous les avez trouvées comment ?

Les recettes sont évidemment réelles. J’ai dû, pour des raisons juridiques, les amputer. Mais on les trouve facilement sur Internet, notamment dans certains manuels de guérilla urbaine.

Est-ce que vous avez été en contact avec des manifestants ou des activistes ? ou des policiers de la DCRI et SDAT ? il y a un côté documenté et très réaliste dans le roman; le passage de la manif à Marseille pour le sommet de l’Otan, vu à travers les yeux de Swann (et non les yeux d’Elsa…) est magnifique et a l’air plus qu’authentique.

Je n’ai pas rencontré de policiers de la SDAT. Par contre, certains de mes amis mettent des cagoules et sortent des barres de fer de leurs sacs pendant les manifs, avant de se redéguiser en « gens normaux » à la fin. Certains choisissent d’autres masques : le travelotage ou le nez rouge.

Pourquoi cette référence aux cercles de l’Enfer de Dante ? (Les connaisseurs auront un petit indice si ils se rappellent qui sont les personnes punies dans le neuvième cercle…)

D’abord, parce que c’est la structure de L’Insurrection qui vient. Le livre est construit par cercles… C’est donc le Comité Invisible (cet auteur si dangereux qu’il connaît l’enfer de Dante) qui fait initialement la référence à Dante. Mais, dans l’Insurrection, il s’agit de l’enfer ici et maintenant. Et il n’y a que sept cercles. J’ai rajouté les deux autres cercles car l’ultime cercle, le 9e, traite du châtiment des traîtres. Et que Black Blocs se termine sur le châtiment.

Vous citez dans le livre Hakim Bey, Agamben, Rancière, Debord, Foucault, ou l’essai « L’insurrection qui vient », ce sont le genre d’auteurs ou de livres que vous lisez principalement ? Je vois que vous avez écrit aussi des essais sur « Antigone » de Sophocle ou « Les diaboliques » de Barbey d’Aurevilly ou Apollinaire, vous êtes aussi une lectrice de poésie et théâtre ?

Oui, je lis Antigone, Les Onze Mille Verges et Les Diaboliques.

Et j’ai apprécié le style et le lyrisme de L’Insurrection qui vient. Foucault est une source d’inspiration et les TAZ d’Hakim Bey sont une création littéraire magnifique.

Vous l’aurez deviné, BB n’est pas à proprement parler un livre politique. C’est un livre qui célèbre la beauté des livres, leur dangerosité le cas échéant. Mais les frontières entre littérature et politique se jouent toujours de nous. On l’a bien vu quand La Princesse de Clèves s’est métamorphosé en brûlot politique.

Est-ce que vous êtes une lectrice de polars, de science-fiction ? ou plutôt littérature blanche ? Vos auteurs préférés, ou les derniers livres qui vous ont vraiment impressionnée ?

Je ne distingue pas les livres selon leur couleur. J’aime les Noirs autant que les Blancs. Les derniers livres qui m’ont impressionnés sont, par inadvertance, noirs : Le Bloc de Leroy, Les Harmoniques de Marcus Malte ou Les Visages écrasés de Marin Ledun, pour ne parler que de mes dernières lectures.

Des réalisateurs, ou films fétiches ?

Fight Club.

History of violence.

Est-ce que vous avez déjà une idée pour un prochain livre (polar ou non) ?

Le prochain roman est déjà écrit. Il s’intitulera L’Expatriée et parlera de Singapour.

 

Update en novembre 2017 :

Depuis 2012, Elsa Marpeau a publié trois autres romans à la Série Noire : « L’expatriée » en 2013, « Et ils oublieront la colère » en 2015 et « Les corps brisés » cette année, sans oublier son « Petit éloge des brunes » en Folio en 2013.

 

« L’expatriée » était un très beau roman noir commençant par une relation adultère entre une femme mariée expatriée vivant à Singapour et un jeune homme qu’elle surnommait « L’arabe blond ». Quand son amant se fait tuer, elle devient la principale suspecte… Là-encore son style et son écriture retranscrivaient parfaitement la voix intérieure de l’héroine principale tout en nous faisant découvrir la vie d’expatriés français dans cette mégalopole.

Ses deux autres romans sont tout aussi intéressants, « Et ils oublieront la colère » est un roman noir se déroulant sur deux époques : en 2015 et en 1944, jouant sur un meurtre commis en 2015 faisant resurgir les vieux démons de la libération. Son dernier roman « Les corps brisés » est là encore une réussite, il a été chroniqué ici par le boss, vous verrez ce qu’il en a pensé.

La Volte respire ici aussi : entretien avec Mathias Echenay

Ma rencontre avec La Volte date de 2004 et la parution de leur premier livre : « La Horde du Contrevent » (Grand Prix de l’Imaginaire 2006, Prix Imaginales des Lycéens 2006) d’Alain Damasio, livre que j’ai déjà relu deux ou trois fois avec toujours autant de plaisir, voire plus… Pour ceux et celles qui ne l’ont pas encore lu ou qui n’en ont pas entendu parler imaginez un monde, la Terre ou non, sur lequel souffle continuellement le vent, tous les jours, sans arrêt. Un vent omniprésent, toujours changeant, au point que toute une mythologie a été créée autour de cet élément, ainsi qu’un langage et une écriture permettant de décrire et retranscrire ses différentes formes.

A chaque génération, un groupe d’enfants est choisi et entrainé dès leur plus jeune âge avec une seule mission, un seul but : partir et découvrir le mythique Extrême-Amont et la source du vent. Dans « La Horde du Contrevent », nous suivons l’épopée 34ème Horde, formée de Golgoth, de Sov, de Pietro, de Caracole, d’Oroshi, d’Erg et bien d’autres dont je vous laisse découvrir les noms. Alain Damasio y écrit des phrases magnifiques dont je me souviens encore aujourd’hui, qui me donnent encore des frissons en les écrivant : « Nous sommes faits de l’étoffe dont son tissés les vents », « Le cosmos est mon campement », « la seule trace qui vaille est celle que l’on se crée », « Caracole rit du caritatif, Il va te laisser sur le carreau d’arbalète, car il a le verbe hâtif ! » ou une des toutes premières : « Bienvenue à toi lent homme lié, poussif tresseur de vitesse »… Voilà pour le bref résumé, mais en plus de cette histoire déjà magnifique, il faut rajouter une narration polyphonique, une prose poétique, des personnages qui vous marquent profondément, et une bande originale du livre réalisée par Arno Alyvan qui offre un prolongement à l’univers du livre.

Après « La Horde du Contrevent », il y a eu la réédition de La Zone du Dehors en 2007, dans une version retravaillée par l’auteur (précédemment paru chez Cylibris), premier roman d’Alain Damasio, dystopie politique proche d’un « 1984 » de Georges Orwell, décrivant les actions d’un mouvement de résistance appelé La Volte contre une société totalitaire (« Souriez, vous êtes gérés… », « Change, plutôt que tes désirs l’ordre du monde ») dans un univers inspiré des concepts philosophiques de Foucault (« Surveiller et punir »), de Jeremy Bentham (« Le Panoptique ») ou encore de Nietszche, une nouvelle fois avec une incroyable construction et narration polyphonique, livre cette fois-ci accompagné d’un dvd . Il a été récompensé par le « Prix européen Utopiales des Pays de la Loire » 2007.

La Volte a aussi édité quatre livres de l’auteur britannique culte et inclassable Jeff Noon : « Pollen » et « Vurt » en 2006, « Nymphormation » et « Pixel Juice » en 2008, un cinquième étant annoncé pour septembre 2012 si tout se passe bien.

Il y a eu également le superbe triptyque d’anticipation Chromozone de Stéphane Beauverger (« Chromozone » et « Les Noctivores » en 2005, « La Cité Nymphale » en 2006) racontant l’histoire d’une Europe dévastée par un virus militaire, avec des couvertures magnifiques de Corinne Billon. Plus récemment du même auteur, en 2009, est paru « Le Déchronologue », un incroyable mélange de roman de pirates et de science-fiction, récompensé par pas moins de quatre prix majeurs français : Grand Prix de l’Imaginaire 2010, le Prix européen Utopiales 2009, le Nouveau Grand Prix de la Science-Fiction française (Prix du lundi) 2010 et le Prix Bob Morane 2010.

Il faut aussi citer le triptyque Narcose de Jacques Barbéri (« Narcose », accompagné de la bande originale du livre « Une Soirée au Lemno’s club » en 2008, « La Mémoire du crime » en 2009 et « Le tueur venu du Centaure » en 2010) et son recueil de nouvelles « L’homme qui parlait aux araignées » en 2008 avec une préface de Philippe Curval et une postface de Richard Comballot.

Plus récemment il ne faut pas oublier « Rouge Gueule De Bois » (« RGDB » pour les intimes) de Léo Henry, road-novel halluciné, roman noir jubilatoire et délirant dont les personnages principaux sont Fredric Brown et Roger Vadim, nominé pour le Grand Prix du Roman Noir du prochain Festival du film policier de Beaune. A propos de ce livre, allez dans une librairie, prenez-le, feuilletez le lexique qui se trouve à la fin du roman, et je vous mets au défi de ne pas avoir envie de le lire juste en voyant les différentes notices

Pour finir, La Volte vient d’entamer la réédition du cycle complet de Nicolas Eymerich écrit par Valerio Evangelisti dont les deux premiers titres sont disponibles dans toutes les bonnes librairies : « Nicolas Eymerich, inquisiteur » et « Les chaînes d’Eymerich », le troisième « Le château d’Eymerich » prévu normalement pour mars 2012.

Je pourrais continuer à vous détailler le catalogue complet, mais je vais m’arrêter là et je vous laisse découvrir sur leur site les titres dont je n’ai pas parlé…

La Volte se caractérise par des objets-livres toujours très beaux (avis subjectif je sais, mais tant pis), des couvertures qui sont souvent de véritables œuvres d’art signées Corinne Billon, Stéphanie Aparicio, Luderwan, Jef Benech ou encore Philippe Sadziak entre autres, et une volonté de casser les frontières entre le livre et les autres médias, comme en témoignent les nombreux site internet des livres (site de « La Horde du Contrevent », de « La Zone du Dehors », ou encore celui de la trilogie Chromozone ») ou les nombreux cd et dvd les accompagnant et offrant du même coup une expérience inédite aux lecteurs. Les livres édités sont souvent à la croisée des genres, entre littérature mainstream et littérature de genre, bref, des livres à part.

Et aujourd’hui j’ai eu le plaisir d’échanger avec Mathias Echenay, le directeur de La Volte, encore merci à lui d’avoir pris le temps de répondre à mes quelques questions.

Peux-tu nous raconter comment La Volte a été créée ?

Travaillant par passion dans l’édition, j’ai été mis en contact avec Alain Damasio et le manuscrit de La zone du dehors. J’ai tenté de trouver un éditeur pour ce roman qui m avait mis un coup sur la tête, et après maints refus nous l’avons avec un ami publié chez CyLibris (Avec Olivier Gainon). Pour le projet de La Horde du contrevent, j’ai aménagé une rencontre entre l’auteur et Jacques Chambon alors chez Flammarion , ce grand éditeur s’est enflammé pour le projet mais est décédé brutalement. Alain m’a convaincu de monter une maison d’édition et j’ai craqué : la condition était de mettre plein d’argent et de trouver un diffuseur. Cela a été fait et nous avons commencé par La horde qui a eu et a encore le succès unique que l’on connait. La ligne édito correspond a mes goûts littéraire, bizarres, science fictifs ou non. La volte se veut artisanale et doit rester petite, sans salarié afin de conserver cette liberté de choix .

Peux-tu nous parler un peu de son fonctionnement, avec Les Voltés, ou des soirée « Encombrants » ?

Je me rends compte que l’on pourrait croire que je suis seul, ça n’est pas le cas, au contraire la Volte est un esprit animé par un collectif, a chaque projet une petite horde se constitue afin de générer des idées et de l »énergie. Certains s »éloignent un temps d’autres arrivent, nous avons voulu accueillir plus de bonnes volontés en lançant ce rdv mensuel dans Paris, ouvert et informel : dîner chaque premier mercredi du mois. Moi, ça me motive en tout cas.

Ca avance les livres numériques de La Volte ? C’est quelque chose que vous voulez vraiment mettre en œuvre ?Vous pensez que le livre numérique a un avenir en France ?

Question que j’ai tenté de lancer a plusieurs soirées, peu de voltés se déclarent intéressés. Nous allons en faire parce que quelqu’un nous incite à le faire et prend en charge la partie technique. De plus, on peut dire que plusieurs de nos livres s’appuient sur du multimédia, notamment avec des BO de livres, tant que ces arts font sens et apportent quelque chose a l’œuvre, ça vaut le coup, sinon c’est du gadget. Raison de plus pour ne pas laisser le numérique aux mains de techniciens qui ne lisent pas ou ignorent le rôle de l’éditeur, du libraire. Mais franchement, pour l’instant le modèle économique n’a pas été inventé, viable pour les auteurs et les éditeurs s’entend.

Il y a d’autres auteurs étrangers que vous aimeriez publier ou rééditer comme ce que vous faîtes avec Valerio Evangelisti ?

Peut être un autre, mais jusqu’à présent nous n’avons pas choisi un texte sans l’avoir lu, ça limite niveau bassin linguistique.

Qu’est-ce que vous nous préparez pour 2012 ? Et à plus long terme ?

Evangelisti toujours, Calvo pour mars et nous y croyons beaucoup, des nouvelles d’Alain Damasio, et j’espère Noon, l’autre étranger de la maison!

Pour les années suivantes, un roman de Barberi, Des nouvelles de Leo Henry, un roman de Beauverger, Nicolas Eymerich et Noon toujours, sans compter le roman de Damasio un jour. Il y a d autres possibilités mais déjà accompagner nos auteurs risque de nous faire dépasser le nombre raisonnable de parutions annuelles.

On peut en savoir un peu plus sur le roman de David Calvo ?Ou c’est top-secret ?

Il vient de partir pour l’imprimerie, David a beaucoup  bossé, pour aboutir a un roman barré original et très maîtrisé. Le pitch? Un concierge d’une école en Islande a disparu dans sa chambre fermée, le personnage principal va le rechercher dans le néant, mais c’est quoi le néant, Calvo construit un concept très cohérent, hyper imagé, sur une trame  très toonesque. Sa fraîcheur, son humour, tout y est, du très bon Calvo, on pourrait même imaginer qu’il y a beaucoup de  l’auteur dans Elliot du néant.

Stéphane Beauverger travaille sur quelque chose en ce moment ? La dernière information que j’avais trouvée c’est le jeu vidéo sur lequel il travaillait.

Stéphane travaille pour Don’t nod, boite de jeux vidéo dont Alain est l’un des fondateurs, et pour laquelle il a travaillé. Maintenant c’est Stéphane et il est très occupé. Il a un projet, dont je connais quelques aspects mais c’est a lui de vous en parlez

Combien de manuscrits vous recevez en moyenne par mois?

Trop pour nos possibilités de lecture, entre 5 et 10.

Ce que vous pensez de la TVA à 7% pour le livre ?

Cela vient pour nous tous fort mal à propos, la fragilité de la chaîne du livre, les éditeurs vont pour la plupart augmenter les prix et c’est le consommateur qui va prendre cette hausse sur les épaules. C est le seul secteur à fixer un prix en hors taxe, il y a une loi sur les prix très importante  qui prend en compte la spécificité du livre, il s’agit de culture, pas de n’importe quel produit. La hausse de la TVA aurait pu épargner le livre. Et je ne parle pas des problèmes marquage des prix, qui désorientera les acheteurs si ces prix seront faux.

Ton auteur ou tes auteurs préférés, polar/sf et littérature blanche?

Antoine Volodine, vraiment, encore une littérature inclassable.  Je n’évoque pas les auteurs de la maison…

Le dernier livre à t’avoir époustouflé?

La fille automate de Bacigalupi, au Diable Vauvert. 

Ce que tu lis en ce moment ?

Les grands parents que je n’ai jamais eus d’Ivan Jablonka, historique et personnel, un livre qui vient de paraître d’un auteur qui a publié sous le nom d’Yvan Amery un roman a la Volte: Ame soeur.

 

Merci pour tout…

Update sur La Volte en novembre 2017 :

Depuis cette interview, La Volte a continué sur sa lancée en publiant de nombreux excellents livres et en rééditant certains livres épuisés jusqu’alors. Ils ont réussi à alterner nouveaux auteurs français contemporains et auteurs étrangers un peu oubliés, tout en gardant à chaque fois de magnifiques couvertures. (Certains livres ont même droit à des tirages de tête limités)
On peut citer le cycle de Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti, « L’Europe après la pluie », « On est bien seuls dans l’Univers » de Philippe Curval, « Shikasta » et « Les mariages entre les zones trois, quatre et cinq » de Doris Lessing, « Elliott du néant », « Sous la colline » et « Toxoplasma » de David Calvo, plusieurs livres de Jacques Barbéri comme « Narcose », « La mémoire du crime » ou encore « Mondocane », la trilogie « Chromozone » et « Le déchronologue » de Stéphane Beauverger, citons aussi « Kalpa impérial » d’Angelica Gorodischer ou « Le cinquième principe » de Vittorio Catani, ou encore les romans de Jeff Noon, tels que « Vurt » ou « Pollen », « Alice automatique »… Ils ont aussi publié plusieurs recueils de nouvelles valant le coup d’oeil et donnant un bel aperçu de l’état de santé de la science-fiction française contemporaine, jugez plutôt : « Au bal des actifs », recueil sur la question des nouvelles formes de travail, « Faites demi-tour dès que possible », recueil consacré au terroir français cette fois, « Ceux qui nous veulent du bien, 17 mauvaises nouvelles d’un futur bien géré », coédité avec La Ligue des Droits de l’Homme, sur le thème des sociétés de contrôle et de surveillance. Pour finir, n’oublions pas le magnifique livre d’entretiens dirigé par Richard Comballot « Clameurs, portraits voltés », livre indispensable pour tout amateur de science-fiction.

Pour les parisiens, ils continuent leur soirées mensuelles appelées « Encombrants » dans un bar du XIè arrondissement de Paris : les premiers mercredis de chaque mois, vous pouvez venir boire un verre et discuter avec des « voltés » (lecteurs et passionnés) et des auteurs de la Volte. Toutes les informations sont sur leur site ici.

Concernant le studio de jeux vidéos Don’t Nod, ils ont sorti deux super jeux sur lesquels Alain Damasio et Stéphane Beauverger avaient travaillé : « Remember me » et « Life is strange« . « Remember me » est à conseiller à tous ceux qui ont envie d’un bon jeu d’action ambiance cyberpunk dans un Néo-Paris en 2084 (clin d’oeil à « La zone du dehors »), et « Life is strange » est un magnifique jeu d’aventure dans la veine des jeux de Telltale dans lequel beaucoup de choix vont influencer l’aventure du joueur.

Bref, je m’arrête là, mais vous voyez pourquoi cette maison d’édition est importante à mes yeux.