« Tarnac, magasin général » de David Dufresne (Calmann-Lévy) – et on remercie Fortino de son aide!

« Ou s’arrête le terrorisme ?

Ou commence son instrumentalisation ? » (p.23)

11 novembre 2008, déclenchement des hostilités ! L’antiterrorisme saute sur Tarnac.

Qui a réussi l’exploit de faire arriver en retard des TGV à l’aide de bouts de métal balancés sur des caténaires, alors que la SNCF y arrive d’habitude toute seule ?

Est-ce l’œuvre de la bande de clampins, sorte d’activistes de l’inutile, qui se sont établis au centre du magnifique et humide plateau de Millevaches, à Tarnac en Corrèze ?

Ce livre ne répond pas à ces questions. C’est un choix revendiqué par l’auteur.

La quatrième de couverture peut induire en erreur, lorsqu’elle annonce « une contre-enquête au cœur d’une affaire d’État« .

D’abord, si on entend par enquête un machin démonstratif se parant de toutes les vertus, au premier rang desquelles se trouve l’impartialité, c’est raté. Imaginez une succession d’entretiens avec différents protagonistes de la dite affaire, rapportés sur un mode hésitant entre le road movie et la battle. Il y a bien des courriels anonymes, des entretiens au sommet, de la manipulation aux sabots plus ou moins gros, de l’intimidation virile, du crapahutage nocturne, cependant l’auteur nous livre aussi ses états d’âmes, ses doutes, le tout entrelardé de références à sa carrière et à sa culture, dont les piliers semblent être le Punk et les motocyclettes mangeuses d’huile.

Ensuite, David Dufresne s’intéresse moins au fond de l’affaire qu’au fonctionnement de la lutte antiterroriste, jusqu’au cœur même de l’appareil d’État et du pouvoir politique. Nous mesurons l’ampleur des luttes d’influence, alors que le quinquennat qui s’achève ce week-end a à peine un an. Tels experts prétendent avoir l’oreille du château, telle ministre entend donner des gages à celui qui l’a nommée alors qu’elle penchait pour d’autres, tels grands pontes des services de sécurité ne sont jamais avares d’une nouvelle menace, tels journalistes troquent leur déontologie -laquelle veut qu’ils ne confondent pas leur métier avec celui de policier- pour le confort d’une perfusion de sensationnalisme à afficher en une. Tous se poussent du coude dans un système qui fonctionne en vase clos, même lorsque le sauve qui peu général succède à l’euphorie des débuts, quand les policiers d’élite cagoulés ont cessé d’être si télégéniques pour devenir inquiétants.

Ainsi, c’est à d’autres questions fondamentales pour une démocratie que l’auteur cherche des réponses :

Prophétiser la mise à bas du système dans un langage abscons, tout en multipliant les scissions avec ceux qui vous sont le plus proches politiquement, est-il nécessaire et suffisant pour qu’un État démocratique déclenche contre vous les foudres de l’antiterrorisme ?

Un livre non censuré et à l’auteur inconnu, fleurant le patchouli de synthèse et la lacrymogène éventée, peut-il être la pierre angulaire d’un dossier d’instruction et servir à envoyer certains de nos concitoyens en prison ?

Les médias jouent-ils leur rôle en étant tour à tour procureurs implacables et avocats de la défense propagandistes ?

Prévenir la menace terroriste, ne conduit-il pas ceux qui en ont la charge à outrepasser les limites, déjà lâches, que la loi leur impose ?

Enfin, quand un pouvoir se fourvoie, n’a-t-il d’autre issue que de s’obstiner dans l’espoir que le temps efface tout ?

Pas de réponses catégoriques après presque 500 pages, mais le sentiment qu’amener le lecteur à se poser ces questions, c’est faire œuvre de salut public.

Ps : les chapitres et les notes en fin de livre se lisent de concert. On y perd en confort de lecture, mais ces notes fourmillent de compléments qui forment une sorte de codicille au corps de l’ouvrage.

Avertissement : les épisodes se situant à Tarnac -notamment ceux du magasin général-  peuvent susciter chez le lecteur, une envie brutale d’ingérer de la boisson fermentée au goût de gentiane jaune, avant d’attaquer une ventrée de pommes de terre aux cèpes, à faire passer avec de la tarte aux myrtilles.

One Response

  1. holdenunwalkers Says:

    bravo pour ce suberbe article, ca fait des mois qu’il me titille, mais que j’ai peur de m’enerver grandement contre ce systeme, bravo fortino clap clap clap, un des meilleurs articles du site

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