Vous avez aimé « Recluses » (Ecorce)? Vous allez adorer l’itw de l’auteure!

Bonjour Séverine,

J’ai, comme cela se constate dans mon papier, adoré Recluses. Mais à la fin de la lecture, la première question qui s’est imposée à moi de façon urgente c’est « pourquoi » : pourquoi ce sujet si noir ?

Et pourquoi le besoin de le travailler dans Recluses ?

 

En fait, je n’ai pas décidé d’écrire sur un thème, un sujet, ce n’est pas ce qui m’intéresse, et j’aurais peur de me mettre à vouloir démontrer, donner mon avis et au final orienter la fiction, qui deviendrait alors une illustration, un prétexte. Ce n’est pas ce qui m’intéresse, mais peut-être aussi que j’en suis incapable.

Là, c’est parti de trois personnages féminins, qui ont commencé à exister dans ma tête. J’ai commencé par des bribes, des fragments, puis des liens se sont tissés entre elles, et j’ai écrit une sorte d’histoire, des choses qui auraient pu leur arriver, sans avoir construit au préalable une intrigue, avec une fin programmée. C’est en cours d’écriture qu’un autre personnage a surgi un peu bizarrement, une nuit, le psychiatre, et il m’a semblé alors qu’apparaissait une autre histoire, comme si elle avait été cachée là depuis le début et que je ne l’avais pas vue, pas perçue.

Je l’ai laissée dans un coin, parfois des idées arrivent et paraissent bonnes, et on les trouve finalement minables, mais là c’était persistant, alors minable ou pas j’ai continué à écrire avec cette histoire sous l’histoire, en me disant, on verra bien. Bien sûr, ça posait des tas de problèmes qu’il s’agissait alors de résoudre, mais tout prenait sens, notamment parce que je comprenais enfin qui racontait.

On ne sait pas toujours pourquoi ce qui arrive arrive, dans l’écriture, mais en y pensant après, je me suis rappelé d’un extrait de journal télévisé dans lequel j’avais vu une très jeune femme, que la police venait chercher car elle avait commis un crime. Elle marchait sous des cris et des huées (ses voisins, des passants), et je me rappelle très bien le sentiment éprouvé à ce moment-là, sentiment qui m’avait conduit, entre autres raisons, à aller voir ce qui se passait en prison, en devenant visiteuse de prison (expression un peu atroce, mais c’est celle qu’on emploie), pendant quelques années. A titre plus personnel et intime, c’est aussi sûrement une façon de se confronter à des peurs, des ambivalences, à sonder des zones un peu troubles, en soi. Tout est fictif, dans ce texte, et en même temps, pour moi en tout cas, tout est vrai.

Le sujet en question est assez peu abordé il me semble en fiction, et même dans des ouvrages dits « sérieux », peut-être parce qu’il est assez rare dans les faits. D’une certaine façon, je ne l’aborde pas réellement non plus, d’une part parce qu’il y a quelque chose d’irreprésentable, d’indicible, quelque chose qui échappe à l’explication (rationnelle, sociale, psychologique- même si tous ces éléments comptent) et d’autre part parce qu’il s’agissait pour moi plutôt de travailler sur comment et de quelle façon un individu (re)construit sa propre histoire, l’imbrication de la réalité et de la fiction dans celle-ci. Je ne voulais pas expliquer (au sens d’un éclairage global et total), mais plutôt donner à voir, à sentir, libre à chacun d’en comprendre ce qu’il veut.

 

Quelle a été la première réaction du tout premier lecteur de votre texte ? Parce que je ne vous connais pas mais ça doit surprendre non?

 

Le premier, c’était mon compagnon, mais je ne crois pas qu’il ait été vraiment surpris par le côté noir ou bizarre… (Il aurait été beaucoup plus étonné par disons, un roman d’amour, ou de fantasy?)  Il m’a poussée dans mes retranchements, titillé sur des trucs, et encouragée, car je suis plutôt du genre à douter et redouter (donc à me terrer de honte à l’idée de montrer ce que j’écris).

 

Comment écrivez-vous ? – j’entends dans quelles conditions (où, comment, avec quelles références, …) et selon quelle inspiration (instinct, sujet préétabli, …) ?

 

J’écris dans un tout petit réduit peint en noir et gris côté cour, il y a quelques bouquins en pile par terre (sur le haut une série noire, Gangrène, que je n’ai pas encore lue – je l’ai choisie pour le titre), des papiers qui traînent, un tabouret en bois avec des clopes posées dessus, une petite loupiote pour la nuit (j’aime bien la nuit), un genre de bazar variable (ange cassé volé, ticket d’une pièce de théâtre tiré de Kafka, une petite reproduction d’un tableau d’Hammershoi, une  photo d’une grille d’un cimetière de campagne, une plume de vautour, une brique, une cendrier campari cassé en deux, un cendrier bizarre offert par une amie chère, une tête sculptée dans un marron par mon grand-père boulanger sculpteur de marrons, un dessin de New-York découpé dans une pochette de 33 tours, trois roses séchées).

 J’écris essentiellement là, sur un ordi portable, plutôt la nuit mais j’aime aussi l’aube et le matin, quand c’est possible. Là, mes fistons ne viennent pas, sauf quand on écrit à deux (avec le plus petit) l’histoire de Toto la Girafe. J’ai aussi tout un tas de carnets que j’ouvre frénétiquement et où je note des trucs, mais ensuite je les perds et ça ne sert plus à rien, j’en trouve de temps en temps et n’arrive même pas à me relire (j’écris très mal). Je n’écris pas de journal intime. Je note parfois des trucs dans ma tête en me baladant dans la ville, en regardant passer les gens, en les écoutant aussi.

Sur l’inspiration, je ne sais pas trop que dire. En fait ça ne fait pas très longtemps que j’écris, je ne suis pas du tout précoce, de ce point de vue. Je ne pensais pas que c’était possible, ni même que j’en avais le droit. J’ai d’abord commencé par des fragments, puis des histoires très courtes, je ne sais même pas si on peut appeler ça des nouvelles.

Recluses, c’est la première fois que je fais plus long, même si ce n’est pas très long (j’ai beaucoup enlevé, dégraissé). J’ai l’impression que c’est une sorte de va et vient entre des mots qui arrivent, et des mots qu’on enlève, qu’il faut au moins autant faire disparaître qu’apparaître, un aller-retour entre quelque chose d’assez pulsionnel (même si on peut avoir des intentions, se fixer des contraintes, etc.), et ensuite de plus distancié, réflexif (trouver une sorte de regard impitoyable qui n’hésite pas à couper, retrancher, se débarrasser, articuler autrement). J’ai l’impression aussi que se met en place à l’intérieur de soi une sorte de compartiment secret, où il y aurait comme du papier gluant sur lequel viendraient se coller des prélèvements de réels. Dans un autre compartiment, et même si ce n’est pas de l’écriture à proprement parler, et même si ça ne se voit pas, ce serait comme une machine permanente qui fomente, pense, réfléchit à l’histoire en cours, à une ou des formes possibles, organise son temps spécifique, met en lien et en correspondances.  Tout cela ferait de l’écriture, au bout du compte, mais je ne sais pas vraiment comment ça marche, en réalité, ni même si ça marche tout court (je veux dire, si ça peut toucher un lecteur éventuel).

Mais ce qui compte surtout pour moi, c’est le désir et le plaisir qu’il y a de faire ça, de chercher, d’expérimenter, de trouver des formes…

Sur les références, il y a des auteurs que j’aime beaucoup, qui ont même bouleversé ma vie (même si ça ne se voit pas de façon évidente), mais je ne peux pas dire que je m’y réfère (de façon consciente, en tout cas). J’aimerais, dans l’idéal, trouver ma propre façon de faire, en fait.

Dans le polar, sans trop réfléchir, me viennent à l’esprit des types redoutables comme Harry Crews, Daniel Woodrell, Charles Willeford…

 

 

Ce qui m’a plus en premier lieu, c’est  votre écriture si particulière, qui sert admirablement le texte : spontanée ou travaillée ?

 

Les deux, mais j’aimerais bien parvenir à quelque chose de mieux, parce que je trouve qu’il y a par moments du trop artificiel, du pas assez simplement incarné (même si parfois je le fais exprès, parfois c’est aussi que je n’arrive tout simplement  pas à faire autrement). Mais c’est ce processus qui m’intéresse, il y a quelque chose d’incroyable, de presque magique, dans le fait de faire exister un tout petit monde, rien qu’avec des mots… Des fois on se sent nulle, à mille années lumière de ce qu’on aurait en tête et qu’on n’arrive pas à transcrire exactement comme on le souhaiterait, parfois c’est le vide sidéral, on voudrait écrire mais rien ne vient, mais en fait je crois que l’écriture, le chemin de l’écriture, c’est plus que de l’écriture, c’est une façon de frayer avec le monde, avec le réel qui se dérobe, d’essayer de en tout cas. Ce n’est pas que des mots, c’est aussi une façon de ressentir, d’être, d’exister (non pas par la publication, mais par le fait même d’écrire). J’ai longtemps pratiqué un langage administratif et juridique (pour des raisons de boulot), et puis il y a la langue apprise, la langue de la famille, la langue sociale,  la langue médiatique, tout ce qui d’une certaine façon voile ou oriente la réalité, et dans le fait d’essayer d’écrire il y a pour ma part l’envie et le besoin de déconstruire ce qui est prescrit, établi, donné comme une évidence qu’il ne faudrait pas remettre en question. C’est essayer de s’extraire de tout ce qui est devenu automatique en soi (les mots comme les façons de pensée), casser l’ordre admis des choses,  tenter d’accéder à ce qui échappe sans cesse (et comme on n’y accède jamais, on continue de chercher…)

 

Etes-vous fan de la page FB d’unwalkers

(http://www.facebook.com/pages/Unwalkers/343609248986233)? Parce que vous y avez-vous-même de fans : ma chronique a engendré pas mal de réactions très positives !

 

Euh, FB, je suis un peu à l’Ouest. J’ai bien tenté de m’y inscrire un temps (sous pseudo), pour voir et éventuellement pour pratiquer, mais ce n’est pas mon truc. Même virtuellement, je préfère la solitude, et puis j’ai du mal avec le côté représentation de soi, et, très souvent, je n’ai rien à dire (je suis nulle en blagues et en réparties qui tuent, ma vie et mes opinions n’ont pas grand intérêt). L’aspect chairs volontaires à manne financière me plaît moyennement, en plus. Tout ça pour dire que si je lis le blog, je ne connaissais pas la page FB d’unwalkers…

 

Votre lecture de chevet actuelle ?

 

Je viens de finir L’œil du purgatoire, de Jacques Spitz (sf années 40), Jésus et Tito de Velibor Colic (Gaïa éditions), et Un mensonge sur mon père de John Burnside, trois bouquins assez passionnants.  Là, je me plonge avec délectation dans Meta Maus, d’Art Spiegelman.

 

En ce qui concerne le numérique : que pensez-vous de son arrivée dans l’édition ? Quelles opportunités¸ quelles menaces ? En ce qui vous concerne, une aubaine ?

 

Je ne sais pas vraiment quoi en penser, en tant que lectrice je suis une adepte des librairies indépendantes et des bibliothèques, j’aime énormément lire (c’est de l’ordre du vital) et je vois bien qu’il y a à lire partout, qu’il n’est pas évident de savoir quoi, mais un travail de qualité peut aussi être fait numériquement, comme de la merde être publiée sur papier. Je ne sais pas vraiment de quoi demain sera fait, si ce n’est qu’il y aura toujours des histoires, des trucs à lire, pour l’instant c’est un joyeux ou triste bordel selon le point de vue, je n’ai pas trop de point de vue encore (ou je ne sais pas s’il est triste ou joyeux, peut-être un peu les deux), si ce n’est que j’ai encore envie de lire des trucs qui me bouleversent, j’ai encore envie de traîner en bibliothèque ou en librairie ou dans les poubelles pour glaner, j’aime aussi surfer et tomber sur des trucs pas possibles, je sais que le travail de l’éditeur, du libraire ou de tout passionné de littérature est essentiel (sur papier ou pas), enfin bref, je ne sais pas trop encore mais ce serait peut-être bien qu’on puisse encore avoir le choix (des endroits, des supports, des intérieurs). Ce qui me paraît important, papier ou  numérique, c’est vraiment ça, la diversité, que tout ne soit pas écrasé par des rouleaux compresseurs (bien que je ne considère pas que ce qui « marche » soit nécessairement mauvais ou inintéressant).

Sur l’écriture elle-même, je me dis qu’il y a des choses à expérimenter (d’autres formes, peut-être).

 

 

 

Vous m’avez dit en off (attention, comme pour les « présidentiables », le off n’existe pas vraiment) que vous n’aimiez pas parler de vous, mais que seriez-vous prête à nous dire de vous justement ?

 

Pas grand-chose, je cherche à me dépatouiller tant bien que mal avec le monde, la société, la vie, et comme au bout du compte je ne sais pas trop faire, eh bien j’essaye d’écrire…

 

Qu’ai-je selon vous oublié de vous demander ?

 

Peut-être un mot sur l’éditeur ? Juste ajouter que le travail avec Ecorce a été très intéressant, parce que le texte a été questionné, mis en cause, et il s’agissait alors d’aller au bout, à la limite, tout en restant en équilibre sur un fil, sans trop m’éparpiller. Il m’a aidé à ça, sans que je n’aie à abdiquer, me soumettre, aller là où je ne voulais pas aller. C’est délicat, car je sais que ce texte n’est sans doute pas très attractif, sûrement n’aurait-il été publié nulle part ailleurs, alors il est important de souligner qu’il existe encore de petites maisons d’éditions qui s’aventurent dans des chemins de traverse.

 

Le mot de la fin  est à vous !

 

Merci beaucoup à vous, CaCo. Une petite question, du coup, à mon tour : pourquoi et peut-être surtout comment chroniquer/critiquer des bouquins, sur internet ?

 

Et nous on vous adore et on attend le prochain … Au fait, est-il prévu, pour quand, quoi, etc… !^^

 

Je ne sais pas, pour un prochain, mais j’écris, oui. Là, c’est un projet pour lequel tout a commencé par une phrase. J’ai hésité (première ou dernière ?), mais ce sera la dernière phrase, finalement.

D’autres trucs en tête, aussi. On verra bien.

 

 

Merci !

Pour info, retrouvez la chronique de Recluses http://www.unwalkers.com/recluse-de-severine-chevalier-editions-ecorce-percutant-derangeant-genial/

One Response

  1. holdenunwalkers Says:

    cool cette interview dommage qu’il n’y ait pas de photos de l’aueur

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